Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Côte d'Ivoire : la voix des rebelles
Entretien avec Guillaume Soro
Secrétaire général des Forces nouvelles (Côte d'Ivoire)
conduit par
Bertrand de Lesquen
Journaliste indépendant
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Bertrand de Lesquen - En 2002, vous avez pris les armes contre le gouvernement central. Quelles ont été les motivations de votre action ? En d'autres termes, et pour reprendre le titre de votre livre, pourquoi êtes-vous devenu un rebelle ?

Guillaume Soro - Pour une raison simple. Après la mort d'Houphouët-Boigny, son successeur, le président Bédié, de peur d'affronter un adversaire comme Alassane Ouattara (2), a conceptualisé le principe d'ivoirité. L'ivoirité n'est rien d'autre que la préférence nationale. On peut résumer cette notion d'une formule lapidaire : la Côte d'Ivoire aux Ivoiriens. Dès cet instant, un vent d'exclusion et de xénophobie s'est mis à souffler sur le pays. Les médias ont commencé à diffuser le venin de la haine contre les Burkinabés et les Maliens, considérés comme des envahisseurs. Le voisin avec lequel vous aviez l'habitude de prendre le thé devenait subitement un ennemi. Des Burkinabés et des Maliens, le discours s'est ensuite étendu aux Ivoiriens du Nord. Il suffisait d'avoir un nom à consonance nordique pour être immédiatement suspecté de ne pas être un " bon Ivoirien ". Le tournant décisif a été le référendum constitutionnel de juillet 2000. L'article 35 du nouveau projet de Constitution soumis au peuple ivoirien proclamait que les candidats à l'élection présidentielle devaient être de père et de mère ivoiriens, sous le prétexte d'éviter qu'un étranger puisse assumer la présidence. Cette manœuvre ne visait, en réalité, qu'à écarter un seul homme : Alassane Ouattara, qui avait pourtant déjà exercé les plus hautes fonctions de l'État puisqu'il avait été le premier ministre du président Houphouët-Boigny de novembre 1990 à décembre 1993 et, auparavant, gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, de 1988 à 1992. Cet article 35, qui stipulait à l'origine que l'on pouvait être candidat à condition d'avoir un seul parent ivoirien, a été modifié conformément aux volontés de Gbagbo. La nouvelle Constitution, adoptée les 23 et 24 juillet 2000, a été mise en œuvre le 1er août 2000. Le concept d'ivoirité, que j'abhorrais, avait été tout simplement constitutionnalisé ! Le résultat ne s'est pas fait attendre : à la veille de l'élection présidentielle d'octobre 2000, neuf candidats sur quatorze, dont M. Ouattara, furent écartés pour nationalité " douteuse ". Tous les candidats originaires du Nord ont été systématiquement exclus. On avait atteint le paroxysme de l'ivoirité.

B. de L. - Qu'est-ce qui vous a poussé à passer du militantisme actif - vous étiez auparavant le secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire - à la rébellion armée ?

G. S. - La tournure prise par le régime après la calamiteuse élection présidentielle d'octobre 2000 qui a vu l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo. Celui-ci a eu l'audace de prétendre qu'il avait été élu démocratiquement alors même qu'il avait éliminé ses principaux concurrents de la course ! Mais l'Afrique a refusé de le reconnaître comme président. Les irrégularités étaient telles que le président sud-africain, Thabo M'beki, et le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ont demandé qu'un nouveau scrutin soit organisé. Seul le gouvernement français de l'époque, dont le premier ministre était Lionel Jospin, a reconnu son " élection ", succombant à l'idée que Laurent Gbagbo était encore l'homme qui avait milité, aux côtés du PS, dans l'Internationale socialiste. On aurait, en effet, pu s'attendre à ce qu'il respecte les droits de l'homme. Malheureusement, c'est loin d'être le cas : il a déclenché une répression plus violente encore que celle du général Gueï. On a découvert des charniers comme celui de Yopougon, un quartier populaire d'Abidjan, mis au jour le 27 octobre 2000, qui a révélé 57 victimes, toutes originaires du Nord. Nous sommes descendus dans la rue. Les gendarmes ont tiré à balles réelles. Pour nous, les choses étaient claires. L'opposition a cru bien faire en reconnaissant Gbagbo comme président en l'échange de la promesse de l'organisation d'élections législatives au mois de décembre suivant - même si, pour ces élections, la candidature de Ouattara a été une nouvelle fois rejetée. Les 4 et 5 décembre, il y a eu un nouveau bain de sang. J'étais dans la rue. Un grand nombre de mes compagnons - qui sont aujourd'hui à Bouaké - ont été arrêtés. J'ai moi-même échappé de peu à la prison. Ce jour-là, j'ai compris que nous assistions à la naissance d'une dictature. Oui, c'est alors, en ce mois de décembre 2000, que je me suis convaincu de la nécessité de programmer l'insurrection. J'ai réalisé que l'expression démocratique était morte. On ne pouvait plus manifester. Croyez-moi, ce n'était pas l'Ukraine ! Dans la rue, c'étaient les poitrines contre les balles. Il était absurde de vouloir continuer dans cette voie.

B. de L. - Où et comment avez-vous mis en œuvre ce projet d'insurrection ?

G. S. - En exil. Depuis leur prison, mes camarades m'ont fait passer un message : je me trouvais sur la liste des personnes à interpeller ou à abattre, et il me fallait quitter le pays. Je suis d'abord parti pour la France. Là, j'ai recensé mes amis exilés. Ils étaient au Mali, au Burkina Faso... J'ai joué un rôle fédérateur. J'ai mis en œuvre la maxime de Victor Hugo : " La dictature ouvre un droit à l'insurrection, la démocratie le referme. "

B. de L. - C'est donc en exil que vous avez préparé l'opération du 19 septembre 2002...

G. S. - Le 19 septembre 2002 est l'aboutissement d'une longue crise. Avant cet acte d'insurrection, il y avait eu des charniers, des pogroms et des assassinats politiques commis non seulement sur le territoire national mais, aussi, à l'étranger. Les escadrons de la mort sévissaient à l'étranger, traquant les opposants jusque dans leur exil. Je vous rappelle, à titre d'exemple, que le 1er août 2002 Balla Keita, ancien ministre de l'Éducation sous Houphouët-Boigny, a été assassiné au Burkina Faso où il s'était réfugié. Un document retrouvé à cette époque énumérait les noms de toutes les personnalités à assassiner. Mon nom y figurait. Comme vous le voyez, nous n'avions pas le choix ! Soit nous décidions de combattre - avec tous les risques que cette décision supposait -, soit nous devions nous résigner à la victoire de Gbagbo... sans nous retrouver en sécurité pour autant.

B. de L. - Une opération comme celle du 19 septembre est très compliquée à monter. Il vous a fallu trouver des hommes, des armes...

G. S. - Il faut revoir le contexte de l'époque et les ravages causés par l'ivoirité. Trouver des hommes déterminés n'était pas si difficile. Dans l'armée, chaque jeune Dioula (3) était perçu comme un putschiste potentiel. Les purges ethniques avaient grossi les rangs des exclus. Wattao, ancien sergent de l'armée ivoirienne, aujourd'hui chef d'état-major adjoint des Forces armées des Forces nouvelles, ou Chérif Ousmane, ancien sergent et actuel commandant de notre zone sud, ont été incarcérés et torturés. Je connaissais ces hommes. J'étais moi-même passé par plusieurs prisons. J'avais été l'un des leaders du mouvement étudiant. Ils savaient ce que nous avions fait pour la démocratie. Naturellement, nous nous sommes rapprochés. Quand la répression s'est abattue sur eux, nous nous sommes mobilisés pour les défendre. Je peux dire sans forfanterie que j'ai sauvé Wattao de la mort. Ayant appris qu'il devait être exécuté, avec quelques autres, j'ai prévenu Radio France Internationale, dont l'enquête a, finalement, fait reculer le pouvoir. Quand ils sont sortis de prison, très diminués, en octobre 2000, dix mois après le coup d'État du 24 décembre 1999, c'est moi qui les ai poussés à quitter le pays. Concernant les armes, ceux qui avaient commis le coup d'État du 24 décembre en détenaient ou savaient comment s'en procurer. Gbagbo, pour lequel toutes les menaces venaient du Nord, avait par ailleurs largement fourni les armureries de Bouaké et de Korhogo, dont nous nous sommes emparés le 19 septembre. Autre élément important : l'atmosphère délétère qui régnait dans l'armée, minée par les divisions entre les pro-Gueï, les pro-Gbagbo et les nordistes. Au groupe que nous avions constitué à l'extérieur se sont donc naturellement agrégés de nombreux soutiens dans le pays et dans l'armée. Les jeunes que nous avons rassemblés avaient de l'expérience et une très forte détermination, celle qui vous anime quand vous vous battez pour la reconnaissance du droit à vivre sur votre propre sol, pour votre citoyenneté. Le Nord était, je le répète, exclu de la vie politique et sociale de ce pays. L'ivoirité avait sapé les bases de la nation.

B. de L. - Vous avez conduit trois opérations simultanées visant à prendre Abidjan, Bouaké et Korhogo. Combien étiez-vous exactement ?

G. S. - Je ne peux pas encore le révéler. Question de stratégie militaire. Peut-être plus tard. Ce que je peux vous dire, c'est que, à Korhogo, c'est Messemba Koné, aujourd'hui représentant des Forces nouvelles dans le gouvernement de réconciliation nationale (4) , qui a mené l'attaque. À Bouaké, nos commandants étaient Zaga Zaga - aujourd'hui décédé -, Chérif Ousmane et Fofana Losseni, l'actuel commandant de notre zone ouest. À Abidjan, c'étaient Tuo Fozié, aujourd'hui ministre de la Jeunesse dans le gouvernement de réconciliation nationale, et Wattao. J'étais moi-même à Abidjan, dans un PC situé quelque part dans la ville, en relation permanente, par téléphone cellulaire et par le téléphone satellite Thuraya, avec les forces qui devaient attaquer les trois villes. Lorsque notre dispositif a été prêt, j'ai donné le signal du début de l'attaque.

B. de L. - Pourquoi la prise d'Abidjan a-t-elle échoué ?

G. S. - Nous devions absolument prendre le camp de la gendarmerie d'Agban où nous comptions compléter notre armement et nous emparer des véhicules blindés qui s'y trouvaient. Nous comptions également obtenir des ralliements. Nous avons bien neutralisé la ville pendant toute la nuit mais nous avons sous-estimé la capacité de réaction et la conviction qui animait les gendarmes d'Agban (entre 500 et 700 éléments). De plus, le responsable qui conduisait l'attaque contre ce camp a été blessé, ce qui a suscité un certain flottement dans nos rangs. Les combats ayant duré de 4 heures à 8 heures du matin, nous avons également dû faire face à un vrai problème de munitions. Je recevais les comptes rendus réguliers de la situation militaire dans les trois villes. Je savais que Korhogo et Bouaké avaient été prises. J'ai préféré ne pas insister et j'ai donné à nos troupes l'ordre de se replier sur Bouaké. Et je me félicite du fait que tout le monde ait pu quitter Abidjan.

B. de L. - Vous teniez deux des trois grandes villes du Nord. Qu'en était-il pour Man, la capitale de l'Ouest ?

G. S. - Les images, diffusées à la télévision, des corps du général Guéi et de plusieurs membres de sa famille qui venaient d'être assassinés, ont ébranlé et déstabilisé tout l'Ouest. Gueï était soupçonné par Gbagbo d'être à l'origine de ce coup de force. Son assassinat a montré que les Dioula n'étaient pas les seules victimes du pouvoir. Un Yacouba comme Gueï pouvait aussi se retrouver dans le collimateur des autorités. Dès lors, deux mouvements hostiles à Gbagbo sont apparus dans l'Ouest : le Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (MPIGO) et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP). Ils ont " fait le travail ", notamment à Man.

B. de L. - Comment avez-vous été accueillis, vous et vos amis, par la population des villes que vous avez prises ?

G. S. - La population a immédiatement adhéré. Notre mouvement a très vite été populaire. Les habitants de ces villes ont accueilli nos soldats avec des vivres. Ces derniers ont, pour leur part, eu un comportement exemplaire, respectable et honorable. Il n'y a eu aucun pillage.

B. de L. - Aviez-vous spécifiquement insisté sur cet aspect respectable afin d'entretenir une réputation positive ?

G. S. - Nous savions que nous n'aurions une bonne image qu'à la condition de respecter les droits de l'homme. Notre comportement était déjà une partie du message que nous voulions faire passer à la population. Nous avions tous en tête les épurations et les charniers du régime que nous combattions. Nous connaissions leurs effets dévastateurs sur les esprits. Si nous voulions être compris, il nous fallait être différents. Nous ne voulions pas, et nous ne le voulons toujours pas, être comme Gbagbo ou Gueï. Nous devions prouver que nous étions responsables et civilisés. Nous y sommes parvenus. C'est ce qui explique que de nombreuses personnes aient très vite rejoint la rébellion.

B. de L. - Il y a pourtant eu des dérapages. On vous reproche la mort de plusieurs gendarmes à Bouaké, en octobre 2002, ce qui pourrait vous valoir de comparaître devant un tribunal international...

G. S. - Nous étions, au départ, un petit groupe convaincu de la nécessité impérieuse de mener un combat propre. Lorsque, en quelques mois, nos rangs ont démesurément gonflé grâce aux nombreux ralliements à notre cause, nous nous sommes retrouvés face à un énorme défi : gérer 60 % de la Côte d'Ivoire, soit environ 200 000 km2, un espace à peine trois fois moins grand que la France ! Dans ces conditions, les dérapages étaient inévitables. Je ne nie pas qu'il y en ait eu. Avec le temps, nous avons résolu ce problème. Aujourd'hui, nous sommes prêts à nous expliquer. Nous ne ferons jamais entrave à la justice internationale dans ce domaine. Je tiens cependant à apporter deux précisions importantes. Primo, nous avons toujours collaboré avec les ONG et les institutions internationales enquêtant sur ces questions et facilité leur travail. Secundo, par notre attitude conciliante et respectueuse, nous tenons à montrer que nous désirons mettre fin à l'époque où des hommes ayant commis des exactions, de quelque côté qu'ils se trouvent, pouvaient espérer l'impunité.

B. de L. - Quel est votre état d'esprit aujourd'hui au regard de ces accusations ?

G. S. - Je suis serein car nous avons pris les armes contre la dictature et pour la démocratie. Notre but était juste : faire entrer la Côte d'Ivoire dans le chœur des nations civilisées. Si c'est au nom de ce combat que je suis convoqué, j'irai répondre à ces accusations, en ma qualité de responsable des Forces nouvelles. Mais, alors, que M. Gbagbo fasse lui aussi l'objet d'une convocation ! Pourquoi jouirait-il de l'impunité en tant que chef de l'État ou du Front populaire ivoirien (FPI) ? Ce serait une complaisance que nous ne pourrions et ne saurions accepter.

B. de L. - Vous partagez avec Laurent Gbagbo un passé commun d'opposants au régime du président Bédié. Quand vos chemins ont-ils divergé ?

G. S. - J'ai véritablement fait la connaissance de Laurent Gbagbo en 1994. À l'époque, j'étais un leader étudiant. Quant à lui, il était le patron du FPI. Nous défendions les mêmes revendications : la démocratie et la liberté. C'est donc tout logiquement que nous nous sommes rapprochés... jusqu'au moment où il s'est mis à défendre l'ivoirité. Je n'ai pas compris comment le socialiste qu'il prétendait être a pu, du jour au lendemain, se mettre à soutenir une telle idéologie. Je ne l'ai jamais accepté.

B. de L. - Que revendiquez-vous aujourd'hui ?

G. S. - Notre discours n'a pas changé depuis le début de notre action. Nous voulons l'organisation d'élections démocratiques et transparentes ouvertes à tous. La candidature de Ouattara règle-t-elle cette question ? Je ne le crois pas. Si Gbagbo semble, d'un côté, accepter la candidature de Ouattara, il veut, de l'autre, s'arroger le droit, en vertu de l'article 48 de la Constitution, de sélectionner les électeurs. L'Institut national de la statistique - qu'il a désigné comme étant le seul organisme habilité à établir les listes - est plus que suspect. J'espère que M. Thabo M'beki - le président sud-africain, très impliqué dans la résolution de la crise - le comprendra. La situation est simple. Soit les élections, prévues le 30 octobre prochain, sont loyales et le pays pourra s'en sortir. Soit elles sont calamiteuses et la Côte d'Ivoire sombrera dans un génocide dont les ingrédients se mettent progressivement en place, avec le risque de voir se produire chez nous une catastrophe humanitaire comparable à celle qui a eu lieu au Rwanda en 1994. La communauté internationale a le devoir d'aider les Ivoiriens à organiser des élections honnêtes et transparentes.

B. de L. - Se dirige-t-on, selon vous, vers une solution politique ?

G. S. - Je pense qu'il est possible d'obtenir des élections justes en Côte d'Ivoire, mais c'est maintenant qu'il faut agir ! C'est maintenant qu'il faut inciter toutes les parties à aller dans le bon sens. C'est maintenant qu'il ne faut laisser aucune marge de manœuvre à Laurent Gbagbo pour truquer les élections.

B. de L. - Quels sont les scénarios possibles ?

G. S. - Le premier : des élections loyales ont lieu, sous la supervision de la communauté internationale qui constate et valide la régularité du scrutin. Le candidat qui est élu jouit d'une vraie légitimité. Investi démocratiquement, il organise des élections législatives. On marche vers la réconciliation - qui passe, ne l'oublions pas, par une refonte totale de l'armée. Second scénario : Gbagbo truque les élections. Les miliciens entrent en scène pendant la campagne pour terroriser les électeurs. Ils peuvent compter sur les informations que détient l'Institut national de la statistique. Celui-ci connaît précisément l'orientation politique de chaque bureau de vote. Il sait quels sont les quartiers qui votent " bien " et quels sont ceux qui votent " mal ". Ces derniers reçoivent donc la visite musclée des miliciens. Dans ces conditions, et alors qu'en réalité il ne peut guère compter sur plus de 10 % des voix, Gbagbo est élu. Président illégitime, il accentue la dictature. Pour nous, c'est inacceptable. Et c'est le chaos.

B. de L. - Dans un tel contexte de défiance, pourquoi avez-vous accepté de désarmer ?

G. S. - Le FPI a présenté le désarmement comme un préalable à tout le reste. Nous répondons que, quelle que soit la formule de désarmement trouvée, il n'y aura pas de solution et même pas d'avancée sans la garantie d'élections loyales. Les choses sont claires. Par " désarmement ", nous n'entendons pas la remise de toutes nos armes aux forces acquises au régime de Gbagbo avant les élections. Pour nous, le désarmement, c'est seulement le cantonnement de nos hommes et de nos armes dans nos casernes - l'ordre et la sécurité étant assurés dans notre zone, pendant la campagne, par notre police et par les forces impartiales que constituent les Casques bleus de l'Onuci et les soldats français de Licorne. Je le répète : nous ne déposerons pas nos armes avant les élections, ne serait-ce que parce que nous nous retrouverions alors dans une position vulnérable et dangereuse. Jusqu'à l'élection d'un président légitime, notre capacité de défense et d'offensive restera intacte. Nos combattants voteront dans les camps. Ils resteront sur leurs gardes, mobilisés. C'est ainsi que nous irons aux élections.

B. de L. - Le succès de ce scrutin repose en grande partie sur la qualité des listes électorales. Quelles garanties exigez-vous pour leur établissement ?

G. S. - Ce travail doit être effectué par les équipes de l'ONU, qui ont une longue expérience dans ce domaine. Celles-ci participeront au recensement et à l'établissement des cartes d'électeur. Les listes électorales seront publiées sur Internet de façon que chacun puisse valider l'exactitude des informations le concernant, pour qu'il n'y ait pas une lettre manquante à un nom et qu'il ne puisse y avoir aucune contestation possible le jour du vote. Ce processus prendra tout le temps nécessaire. La Côte d'Ivoire est restée coupée en deux pendant trois ans ; il ne faut pas se précipiter.

B. de L. - Pour vous, la date du 30 octobre 2005 n'est donc pas intangible ?

G. S. - On me dit qu'il est possible que tout soit prêt pour cette date. J'en serais heureux. Mais si l'on devait se rendre compte que certaines questions restent en suspens, alors nous aviserions. En clair, nous nous engageons à respecter cette date... mais elle n'est pas, à nos yeux, parole d'Évangile.

B. de L. - Vous n'avez pas encore 35 ans. Vous êtes donc trop jeune, selon la Constitution, pour vous présenter à cette élection. Les Forces nouvelles envisagent-elles toutefois de présenter un candidat ?

G. S. - Sachez, tout d'abord, que, même si je pouvais être candidat, je ne me présenterais pas. D'autres que moi pourraient porter nos couleurs à cette élection - je pense, en particulier, au secrétaire général adjoint du mouvement, Louis-André Dacoury-Tabley, ou à notre porte-parole, Sidiki Konaté - mais nous ne sommes pas venus pour prendre le pouvoir. Notre objectif, depuis le premier jour de la rébellion, est d'organiser des élections démocratiques et transparentes dans ce pays. Ce rôle d'arbitre que nous nous sommes donné, nous entendons bien l'assumer jusqu'au bout. Notre seul souci est d'offrir la démocratie aux Ivoiriens.

B. de L. - Les Forces nouvelles ont-elles vocation à devenir un parti politique ?

G. S. - C'est une question intéressante mais elle ne se posera qu'une fois notre combat terminé. Nous serons alors libres d'en débattre. Je peux cependant vous dire que c'est une évolution qui me semble plausible.

B. de L. - La division du pays en deux zones, l'administration de 200 000 km2 de territoire et de près de 6 millions d'habitants ne comptaient pas parmi vos objectifs lorsque vous vous êtes lancés dans l'action, le 19 septembre 2002. L'échec de la prise d'Abidjan vous a mis au pied du mur. Comment avez-vous fait pour assumer ce rôle imprévu ?

G. S. - Nous avons d'abord connu une période de flottement ; et puis, nous nous sommes organisés. Nous avons mis sur pied une chaîne de commandement qui a abouti au mouvement très structuré qui est le nôtre aujourd'hui. Personnellement, en tant que dirigeant politique du mouvement, je pense posséder une vraie légitimité à l'égard des chefs militaires. Nous avons eu une discussion très claire. Nous avons dit aux militaires : " Vous ne serez pas ministres mais vous continuerez à assurer votre rôle, qui est de garantir la sécurité dans la zone. " Ils l'ont accepté. Résultat : nous avons aujourd'hui, d'une part, un commandement militaire et, de l'autre, une direction politique chargée de conduire les discussions pour la mise en œuvre du processus de paix arrêté à Marcoussis. Nous avons également instauré une organisation administrative et financière des zones que nous contrôlons. Ce n'était pas facile mais, près de trois ans plus tard, le succès est tangible. Cela ne se passe pas si mal ! Bien sûr, la population a souffert de l'embargo imposé par Abidjan ; il n'en reste pas moins que nous avons réussi à sauver les grands équilibres économiques.

B. de L. - Un grand nombre d'entreprises et de services publics n'ont toujours pas repris leur activité dans la zone que vous contrôlez. Une bonne partie de la population de cette zone est sans emploi. Les gens se débrouillent comme ils peuvent mais ils sont fatigués. Pourriez-vous tenir longtemps encore comme cela ?

G. S. - La population a foi dans la cause que nous défendons. Nous n'aurions pas pu tenir trois ans sans son soutien. Ces trois années sont ma réponse à votre question. Si nous avons pu tenir trois ans, nous tiendrons encore. Dans la ville de Séguéla, un jour, un vieillard qui aurait pu être mon grand-père m'a dit : " Vous ne savez pas ce que vous avez fait pour nous. Nous n'étions plus des hommes. Vous nous avez redonné de la dignité et de la fierté. Je peux désormais mourir digne. " Je me suis rendu compte de l'ampleur du désastre causé par l'ivoirité mais aussi de l'ampleur de ce que nous avions réalisé ; et rien que pour cette raison, je me suis dit, ce jour-là, que nous n'avions pas le droit de baisser les bras. Nous nous sommes engagés à tenir. Un jour, j'ai réuni toutes les communautés à Bouaké pour leur demander leur avis sur le processus de désarmement. Elles m'ont dit : " Si vous décidez de désarmer, prévenez-nous 72 heures à l'avance afin que nous puissions quitter le pays. " Si les Fanci (les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire) entraient à Bouaké ou à Korhogo, je vous laisse imaginer à quels massacres elles se livreraient. Soyez sûr que nous sommes conscients de la responsabilité énorme que nous avons à l'égard des populations à notre charge, tant dans la gestion du processus politique que dans la résolution des problèmes administratifs, économiques et financiers.

B. de L. - Comment jugez-vous l'action de la France depuis le début de la crise ?

G. S. - La France est d'abord intervenue sans mandat de l'ONU. Était-ce au titre des accords de défense passés avec la Côte d'Ivoire, au nom de la relation privilégiée qu'elle entretient avec notre pays ? Toujours est-il que cette intervention a stoppé notre offensive sur Abidjan. La France s'est interposée tout en aidant le gouvernement ivoirien, nous le savons ; elle lui a fourni des armes et des munitions. Vous comprendrez que nous en avons conçu beaucoup d'amertume... Mais la position de la France a changé depuis qu'elle s'est attaquée aux problèmes de fond en organisant les accords de Marcoussis, de bons accords qui sont à la base de tous ceux qui ont pu être signés par la suite.

B. de L. - Considérez-vous que, depuis Marcoussis, Paris a conduit une politique appropriée ?

G. S. - La France, en tant que parrain des accords, et avec près de 5 000 hommes sur le terrain, doit mettre tout son poids dans la balance au niveau du Conseil de sécurité de l'ONU pour que l'on aille toujours plus loin.

B. de L. - Pourrait-elle faire plus que cela ?

G. S. - A-t-elle seulement la capacité d'en faire plus ? Je l'ignore. Je constate simplement que la France n'est plus ce qu'elle était. Dans ce conflit, Gbagbo aura réussi à la démythifier. Les pays voisins ont été surpris de le voir malmener une aussi grande puissance coloniale. D'ailleurs, c'est un sentiment que nous partageons tous. Comment la France a-t-elle pu accepter l'attaque de sa base de Bouaké et le rapatriement en catastrophe de 8 000 de ses ressortissants qui en a résulté ? Je ne vois pas le gouvernement Bush, par exemple, laisser passer ce genre d'offense... C'est pourquoi je me pose des questions sur la volonté et la force de la France. Le sentiment partagé dans toute la région est que Paris n'a pas démontré grand-chose dans cette crise. Quand Dominique de Villepin est venu à Bouaké, le 4 janvier 2003, pour nous inviter à la réunion de Marcoussis qui s'est tenue du 15 au 24 octobre, voulez-vous que je vous confie ce que l'on se disait entre nous ? Nous nous disions : " La France a la bombe nucléaire, c'est une puissance. " Nous étions convaincus qu'avec cette bombe, avec cette puissance, tout le monde allait être effrayé. Aujourd'hui, on en est à se demander si la France a la bombe...

B. de L. - Estimez-vous que la France et la francophonie perdent du terrain en Afrique ?

G. S. - Bien sûr. J'espère que la France en a conscience. Tout le leadership ivoirien est aujourd'hui tourné vers l'Afrique du Sud. Si Thabo M'beki, qui est désormais le principal médiateur dans la crise ivoirienne, parvenait à traiter le problème, personne ne manquerait de constater la qualité et l'efficacité de sa méthode, que je qualifierais d'anglo-saxonne.

B. de L. - Que fait-il de plus que la France ?

G. S. - Ce qu'il fait de plus ? C'est très simple : il n'hésite pas à parler vrai à Gbagbo. Il n'hésite pas à lui dire qu'il est le seul à continuer de croire possible un sursaut d'orgueil de sa part ; que plus personne en Afrique ne lui fait confiance ; qu'il peut encore quitter le pouvoir la tête haute et être accueilli pour un exil sûr et stable, en Afrique du Sud - ce qui ne serait pas forcément le cas dans de nombreux autres pays d'Afrique. Lorsqu'il a ouvert la réunion de Pretoria consacrée à la situation dans notre pays, le 3 avril dernier, Thabo M'beki a expliqué sa position sans ambiguïté. Il a dit : " À l'ONU, je me suis opposé à ce que des sanctions soient promulguées à l'encontre de la Côte d'Ivoire. Mais si vous ne m'écoutez pas, cette fois, j'y donnerai mon feu vert et personne ne sera à l'abri. " L'avertissement était lancé, soyez-en sûr, à l'attention de Gbagbo, qui ne comprend que ce langage. Gbagbo sait que, derrière M'beki, il y a les États-Unis et que ceux-ci n'hésiteront pas à le forcer à partir si M'beki le demande. Il sait bien qui a forcé Charles Taylor à quitter le pouvoir au Liberia...

B. de L. - L'importance prise par le président sud-africain signifie-t-elle que la France ne fait aujourd'hui que de la figuration dans la crise ivoirienne ?

G. S. - Les Français eux-mêmes nous avouent qu'ils suivent la médiation de Thabo M'beki - bien que Jacques Chirac ait déclaré, à Dakar, que le président sud-africain " ne comprend rien à la psychologie de l'Afrique de l'Ouest ". Au-delà de ces contradictions qui ne laissent personne indifférent, force est de constater qu'un dossier qui était à 100 % dans les mains de la France se retrouve désormais dans celles de l'Afrique du Sud, et qu'il est piloté secrètement par les États-Unis.

B. de L. - Qu'aurait dû faire la France ?

G. S. - Saddam Hussein a bien été chassé du pouvoir en Irak ! Taylor a été poussé vers la sortie au Liberia, sans avoir obligé ne serait-ce que cinquante Américains à s'enfuir du pays en catimini. En Haïti, Jean-Bertrand Aristide a dû quitter son palais présidentiel comme un voleur. Mais Gbagbo, lui, a réussi à se maintenir et du même coup, je le répète, à démythifier la France aux yeux de tous. Ce précédent peut faire tâche d'huile dans la sous-région. Vous savez, les gens se parlent. Toute l'Afrique de l'Ouest s'interroge, aujourd'hui, sur les capacités et les compétences de la " grande puissance " française.

B. de L. - Tous les responsables de votre mouvement, qu'ils soient politiques ou militaires, sont jeunes. Ils ont pour la plupart entre 30 et 35 ans. Cette génération est-elle naturellement attirée par les États-Unis ?

G. S. - Probablement. Cette génération a aujourd'hui le choix. Elle fait des études un peu partout dans le monde. Elle compare. Elle observe et, parfois, il est vrai qu'elle est séduite par la puissance américaine.

B. de L. - Le recul de la France, que vous venez d'évoquer, se conjugue-t-il avec une " offensive " américaine en Afrique ?

G. S. - C'est indéniable. Derrière Thabo M'beki, encore une fois, il y a les États-Unis. Tout le monde le sait. La France a perdu de son prestige en Afrique. Mais le fait nouveau, c'est que les chefs et les peuples sont aujourd'hui tous d'accord sur ce point et le disent. Un jour, le président togolais Eyadema m'a confié : " Gbagbo va détruire la sous-région. Si la France ne comprend pas ce danger, c'en est terminé de son prestige en Afrique de l'Ouest. " Et il parlait en qualité d'ancien soldat français, un statut auquel il était très attaché. En un mot : la France n'a pas donné aux chefs d'État francophones de la sous-région les moyens de régler la question ivoirienne ; tous disaient, pourtant, qu'il fallait mettre Gbagbo dehors ; mais on ne les a pas écoutés.

B. de L. - Serez-vous candidat aux présidentielles de 2010 ?

G. S. - Le temps le dira et j'en ai encore beaucoup devant moi. À quel âge Jacques Chirac est-il devenu président ? 63 ans ? J'en ai 33. J'ai encore de la marge.

B. de L. - Quelles relations souhaiteriez-vous entretenir avec la France ?

G. S. - Notre génération désire que la Côte d'Ivoire s'affirme beaucoup plus sur la scène internationale. La question n'est pas de choisir entre la France et les États-Unis. Je ne veux pas entrer dans ce jeu-là. Nous pensons simplement que nous devons être plus responsables, plus indépendants. Notre pays doit établir des relations multilatérales avec le reste de la planète et nous ne voyons pas pourquoi nous ne pourrions pas avoir des liens forts tant avec l'Europe qu'avec les États-Unis. Ce n'est pas contradictoire.

B. de L. - Est-ce une façon diplomatique de suggérer que le temps est venu d'en finir avec la relation exclusive franco-ivoirienne ?

G. S. - Nous ne nous battons pas pour bouter la France hors de Côte d'Ivoire. Nous estimons simplement que, demain, lorsque nous aurons à parler avec la France, nous le ferons par l'intermédiaire de l'Europe...
Notes :

(1) Les Forces nouvelles sont constituées de trois partis : le Mouvement patriotique de la Côte d'Ivoire (MPCI) ; le Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (MPIGO) ; et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP).
(2) Né le 1er janvier 1942 à Dimbroko, près de Yamoussoukro, dans le centre de la Côte d'Ivoire, Alassane Dramane Ouattara (surnommé " ADO ") est le fils d'un ancien chef traditionnel de la Haute-Volta, un territoire intégré à la Côte d'Ivoire entre 1932 et 1947 et qui constitue de nos jours le Burkina Faso - un élément brandi par ses adversaires pour lui dénier le droit de se présenter aux élections ivoiriennes.
(3) Musulmans originaires du nord de la Côte d'Ivoire ou de pays voisins.
(4) L'accord de Marcoussis a prévu la constitution d'un gouvernement de réconciliation nationale chargé, d'une part, de préparer les prochaines échéances électorales afin que se tiennent des élections crédibles et transparentes et, d'autre part, d'appliquer le programme défini lors des négociations visant à assurer la paix, la stabilité et le redressement du pays.
Selon cet accord, le gouvernement de réconciliation nationale est dirigé par un premier ministre de consensus doté de pouvoirs exécutifs renforcés. Ce premier ministre est appelé à rester en poste jusqu'à la prochaine élection présidentielle à laquelle il ne pourra se présenter. La tâche de former le gouvernement incombe au premier ministre de réconciliation, en concertation avec le chef de l'État et conformément au principe d'" équilibre " requis par l'accord. Ce rôle a été confié à Seydou Diarra, un homme de compromis, musulman originaire du nord du pays, qui avait déjà été premier ministre de décembre 1999 à octobre 2000, lorsque le général Gueï était au pouvoir. M. Diarra est âgé de 70 ans.