Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Les armes de l'influence : une perception Française
Entretien avec Henri Bentégeat
Général
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Au moment où la Conférence d'examen du Traité de non-prolifération ferme ses portes à New York, il est permis de s'interroger sur la place de l'arme nucléaire dans la stratégie française. Sert-elle avant tout à asseoir le statut diplomatique de la France ou conserve-t-elle une efficacité " opérationnelle " ?

Henri Bentégeat - Le nucléaire est souvent considéré comme une arme du passé. Si c'était le cas, aucun nouveau pays ne chercherait à l'acquérir. Or c'est le contraire. Les grandes puissances nucléaires traditionnelles réduisent peu à peu leurs arsenaux. Nous l'avons fait. Et les pays qui ne possédaient pas cette arme déploient de plus en plus d'efforts pour tenter de l'obtenir. L'Inde et le Pakistan font désormais partie du club. L'Iran et la Corée du Nord ont des tentations, pour ne pas dire plus. Vouloir se défaire aujourd'hui de nos capacités de dissuasion nucléaire serait aller à contre-courant d'une évolution du monde inquiétante. N'oublions pas que les nouvelles menaces auxquelles nous sommes confrontés, en dehors des crises politiques, ethniques ou religieuses, sont essentiellement le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive (ADM).

I. L. - La dissuasion nucléaire peut-elle fonctionner face au terrorisme ?

H. B. - Non. La dissuasion ne peut s'appliquer qu'à des États, non à des individus, ni à des groupes qui agissent indépendamment des autorités nationales. En revanche, la dissuasion nucléaire est probablement le moyen le plus efficace de faire face à la prolifération des ADM. Si un État du Moyen-Orient décidait de s'en prendre à la France, la meilleure façon de le détourner de ce projet serait certainement de le menacer d'une réplique nucléaire correctement calibrée. Les Américains ont récemment évoqué l'intérêt d'une défense anti-missile globale qui permettrait de traiter ce genre de cas. Mais la défense anti-missile coûte aussi cher que la dissuasion nucléaire. Elle n'est, par ailleurs, jamais totalement étanche : on ne peut pas arrêter cent missiles balistiques à la fois ! Et puis il y a des missiles plus difficiles à intercepter que d'autres. Il n'existe pas, par exemple, de parade efficace contre les missiles de croisière. La dissuasion nucléaire a donc encore de beaux jours devant elle. Ces dernières années, la France s'est donné la capacité de frapper plus loin et plus juste. Mais aussi de frapper de manière adaptée, c'est-à-dire de pouvoir menacer de détruire non pas les populations - car nous savons que, pour un dictateur, les pertes humaines ne comptent pas -, mais les centres de pouvoir auxquels un chef d'État, quel qu'il soit, sera toujours sensible. Notre dispositif nucléaire est aujourd'hui adapté. Il répond à l'ensemble des menaces sauf à la menace terroriste, qui nécessite d'autres moyens.

I. L. - En relançant la recherche sur les mini nukes (1), les Américains n'envisagent-ils pas d'utiliser le nucléaire pour lutter contre le terrorisme ?

H. B. - Les mini nukes sont un outil dont la France a décidé de ne pas se doter. Pourquoi ? Parce que lorsqu'on dispose de moyens d'une puissance très réduite, la tentation de s'en servir est grande. Or, pour nous, l'emploi des armes nucléaires n'est envisageable que si la dissuasion a échoué, que si notre pays se trouve menacé de destruction ou d'une atteinte très grave à ses intérêts vitaux. En France, l'emploi du nucléaire comme arme de champ de bataille est totalement exclu car nous pensons qu'il est d'une autre nature que l'armement classique. D'abord pour des raisons psychologiques, mais aussi parce que nous craignons d'ouvrir la boîte de Pandore. Les Américains ont une conception différente de la nôtre. Ils avaient accepté, comme les Russes d'ailleurs, que l'arme nucléaire puisse être une arme de champ de bataille : dans la conception qu'ils avaient de la guerre froide, l'affrontement avec des armes nucléaires tactiques était prévu. La France, par choix, parce qu'elle estime que l'arme nucléaire a une vocation exclusivement stratégique, a toujours refusé cette vision. Nous estimons que le nucléaire doit rester l'arme du dernier recours, la garantie ultime de la sauvegarde de notre pays.

I. L. - Les États-Unis envisagent-ils réellement de se servir des mini nukes ?

H. B. - Je ne suis pas sûr que les responsables politiques et militaires américains aient réellement l'intention de se doter de cette arme ; et je ne suis pas certain que, s'ils s'en dotaient, ils les utiliseraient un jour.

I. L. - L'arme nucléaire rend-elle les dictateurs plus raisonnables ? Cette règle est-elle valable pour des États comme la Corée du Nord ou l'Iran ?

H. B. - D'abord, j'espère que l'Iran et la Corée du Nord ne se doteront pas de l'arme nucléaire. Jusqu'à présent, les États qui se sont dotés de l'arme nucléaire ont toujours été de grands pays animés d'une conscience aiguë des risques que présente l'emploi de cette arme. L'arme nucléaire a eu un effet très stabilisateur pendant toute la guerre froide. Sans elle, il y aurait eu une troisième guerre mondiale. Sans elle, l'Inde et le Pakistan seraient allés à un affrontement classique majeur il y a deux ou trois ans. Je pense donc que l'arme nucléaire a effectivement un effet stabilisant. Mais aux mains de dirigeants qui ne respectent pas les règles de la communauté internationale, elle serait dangereuse. La bombe atomique procurerait à ces États une forme d'impunité qui les conduirait à prendre des initiatives déstabilisatrices dans les régions où ils se trouvent.

I. L. - La base française de Djibouti pourrait-elle fermer (2) ?

H. B. - Je ne le pense pas. Sur le plan général, les relations entre Paris et Djibouti sont fondamentalement bonnes. Il est de l'intérêt des deux pays que cette collaboration se poursuive et que les forces françaises stationnées à Djibouti ne partent pas. La cristallisation des tensions à laquelle nous assistons aujourd'hui est essentiellement due à une affaire de justice, celle du juge Borel. Comme vous le savez, les circonstances de la mort de ce magistrat, affecté à Djibouti, ont semblé suffisamment mystérieuses pour que sa veuve obtienne de la justice française la réouverture du dossier de sa disparition. L'affaire en cours d'instruction suscite des réactions de la part des autorités djiboutiennes. Mais le gouvernement français a multiplié les gestes de transparence vis-à-vis de la république de Djibouti, les justices française et djiboutienne travaillent de concert. Et je suis persuadé que la raison prévaudra.

I. L. - La France pourra-t-elle, à terme, maintenir ses cinq bases militaires en Afrique, alors que son influence décroît sur le continent noir ?

H. B. - La politique africaine de la France, notamment dans le domaine de la sécurité, est articulée autour de trois thèmes : fidélité, partenariat et légitimité. Fidélité à nos engagements, d'abord : nos forces stationnées dans ces cinq bases (3) le sont au titre des accords de défense conclus avec les pays concernés. Cette fidélité n'est d'ailleurs pas exclusive puisque nous entretenons des relations de plus en plus étroites avec des pays non francophones. Le partenariat signifie que, dans le domaine militaire, nous nous efforçons d'établir des relations d'égal à égal avec nos amis africains. Nos forces pré-positionnées ont une mission permanente d'aide aux armées africaines et d'appui aux organisations régionales et sous-régionales, en particulier l'Union africaine. Ce partenariat se poursuivra, car nos forces ne sont pas imposées par la France : elles sont là à la demande des pays africains, y compris en Côte d'Ivoire. Ces forces sont chargées d'aider au développement et à la formation démocratique des armées nationales. La légitimité enfin : la France est extrêmement attachée, d'une part, à la souveraineté des gouvernements en place et, d'autre part, à la légitimité internationale des actions militaires. Toutes les interventions françaises, au cours de ces dernières années, ont été légitimées par les Nations unies et/ou par les organisations africaines. Il n'y a donc aucune raison particulière pour que nous modifiions le dispositif actuel. Sauf, bien sûr, si les États en question nous demandaient de partir. Auquel cas, nous le ferions sans hésiter.

I. L. - Pensez-vous qu'on puisse un jour en arriver là ?

H. B. - C'est tout à fait envisageable et nous n'aurions aucun état d'âme à retirer nos forces d'un pays, voire de tous, si leurs gouvernements l'exigeaient. Mais je crois que cette demande n'existe pas aujourd'hui et je ne vois pas ce qui pourrait, dans l'immédiat, la motiver.

I. L. - En Côte d'Ivoire, les accords de Marcoussis étaient-ils réellement applicables ? Et en quoi ceux de Pretoria le seraient-ils davantage (4) ?

H. B. - Je persiste à penser que les accords de Marcoussis sont le seul cadre politique possible pour le retour de la paix et de la stabilité en Côte d'Ivoire. C'est le seul moyen de réconcilier le Nord et le Sud. C'est la raison pour laquelle ces accords ont été unanimement salués par la communauté internationale et soutenus par l'ensemble des chefs d'État africains. Le président M'Beki, dans sa médiation actuelle, en fait le centre même du succès de l'initiative de l'Union africaine. Peuvent-ils aboutir ? Si nous sommes patients et volontaires, nous y parviendrons. De grands progrès ont déjà été réalisés, des lois ont été votées. Il reste à engager une phase cruciale : le désarmement. Que les forces françaises se trouvent parfois dans une situation difficile, personne ne le niera. C'est toujours plus simple lorsqu'il y a un ennemi à contenir ou à repousser. En Côte d'Ivoire la France n'a pas d'ennemis, elle a ponctuellement des adversaires. Les événements de novembre dernier (5) ont été particulièrement douloureux. Mais nos forces l'ont compris et accepté car nous n'avons jamais caché que, dans cette guerre, nous sommes là pour défendre le droit et non une des parties en présence. L'armée française est habituée à ce genre de situation. Nous n'aimons pas encaisser des coups et nous répliquons quand il le faut. Par exemple, à Bouaké. Mais nous ne sommes pas animés par un esprit de revanche ; nous n'avons jamais cherché à blesser ou à tuer des Ivoiriens. Licorne est prête à assumer sa mission tant que les Nations unies et les chefs d'État africains nous demanderont de le faire aux côtés de l'ONUCI (6). Quant aux accords de Pretoria, ils constituent des objectifs clairs acceptés par tous. La médiation du président M'Beki est conduite au nom de l'Union africaine et elle est soutenue par l'ensemble des Africains, par la communauté internationale et par la France qui l'appuie depuis le début du processus. Elle s'inspire des accords de Marcoussis et s'inscrit dans leur continuité.

I. L. - Si la situation dégénérait, la France ne risquerait-elle pas de se retrouver dans la même situation qu'au Rwanda il y a dix ans ?

H. B. - Il y a des différences fondamentales entre la Côte d'Ivoire et le Rwanda. La première, c'est qu'au Rwanda la France avait pris parti. Ce n'est pas le cas en Côte d'Ivoire. La seconde, c'est que notre mission nous a été confiée par les Nations unies et que nous la remplissons aux côtés des Casques bleus. C'est donc ensemble que Licorne et l'ONUCI font appliquer la résolution des Nations unies, qui concerne à la fois la zone de confiance et l'embargo. Nous ne sommes pas là à titre national, mais en application de décisions de la communauté internationale concrétisées par les résolutions de l'ONU. Quant à nous retrouver dans une situation où une fraction de la population ivoirienne se livrerait à des massacres contre une autre fraction, c'est précisément ce que nous essayons d'éviter depuis le début et, jusqu'à présent, nous y sommes parvenus. C'est pour cela que la communauté internationale doit contraindre les acteurs ivoiriens à appliquer les accords de paix. Il est de la responsabilité des hommes politiques ivoiriens de favoriser la paix, la sécurité et la concorde et d'assurer la sécurité de la population ivoirienne qui souffre depuis près de trois ans.

I. L. - Que répondez-vous aux multiples attaques du président rwandais Paul Kagamé contre la France (7) ?

H. B. - Les plaies très douloureuses de 1994 ont du mal à cicatriser. Mais il y a eu une mission d'enquête parlementaire conduite par Paul Quilès. Cette mission très approfondie a abouti à des conclusions rendues publiques en décembre 1998 dans le Rapport d'information parlementaire sur les opérations militaires conduites par la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Quelles que soient les plaintes et les requêtes des Rwandais, on n'en dira et on n'en saura pas plus que ce qui a été vérifié par cette mission d'enquête. Peut-être y a-t-il eu ici ou là des erreurs d'appréciation politique ou ponctuellement militaire mais, dans cette affaire, le comportement de l'armée française n'a pas été condamnable. Ce que le détachement Turquoise a essayé de faire a très certainement contribué à épargner un grand nombre de vies.

I. L. - La Côte d'Ivoire, le Rwanda, le Togo... Existe-t-il un lien entre ces différentes crises et quelle part de responsabilité la France porte-t-elle ?

H. B. - Les crises sont rarement bilatérales. L'ensemble de l'Afrique est confronté à une instabilité souvent violente. L'Afrique a une difficulté de transition vers la modernité. L'urbanisation rapide, la persistance de la misère, le discrédit progressif des États et des gouvernements ont partout jeté les bases d'une contestation permanente. D'ailleurs, ces crises ont largement dépassé le cadre de l'Afrique francophone, puisqu'elles touchent le Liberia, la Sierra Leone... Face à ces défis, la communauté internationale doit redoubler d'attention, œuvrer pour le rétablissement de l'état de droit et le développement. On critique beaucoup l'action de la France en Afrique. On lui reproche toujours d'en faire trop ou pas assez. C'est injuste, dans la mesure où notre pays est de loin celui qui s'est le plus engagé pour la sécurité et le développement de ce continent.

I. L. - À quoi cette grogne contre Paris est-elle due ? Est-elle liée à des motifs de politique intérieure ?

H. B. - Pas uniquement ; il y a aussi des raisons de fond. L'aide internationale au développement a diminué en Afrique. La fin de la guerre froide a condamné à l'isolement ce continent qui était autrefois l'un des terrains d'affrontement entre l'Est et l'Ouest. Il est aujourd'hui victime d'un désintérêt assez général.

I. L. - Comment expliquez-vous le renforcement de la présence américaine dans le golfe de Guinée et le bassin du Congo ?

H. B. - C'est un fait : l'engagement américain en Afrique est plus important à l'heure actuelle qu'il ne l'était il y a trois ou quatre ans. Nous nous en félicitons. Les militaires américains nous ont aidés en Côte d'Ivoire en facilitant la mise en place des premiers bataillons de la MICECI (force de la CEDEAO). De notre côté, nous les avons aidés au Liberia en 2003 en évacuant, grâce au bâtiment de transport de chalands de débarquement Orage, plus d'une centaine de leurs ressortissants. Tout ce que font les Américains pour lutter contre le terrorisme - notamment dans l'océan Indien lors des opérations de surveillance maritime - et pour protéger les voies d'approvisionnement en matières premières est utile. Comme, d'ailleurs, est également précieux le nouvel engagement britannique en Afrique, par exemple en Sierra Leone. Les actions que nous menons dans le cadre de notre partenariat militaire - le programme Recamp (8) - s'effectuent en coopération avec tous ceux qui souhaitent intervenir au profit des Africains : les Belges, les Britanniques et les Américains, en particulier. Nous appelons à un engagement beaucoup plus fort de la communauté internationale dans cette région, et en particulier de l'Union européenne. À ce titre, nous sommes heureux d'avoir entraîné les Européens dans une opération en Ituri en 2003 (9). Ce fut la première opération militaire entièrement autonome de l'UE, dont nous avons pris le commandement et qui a marqué le début d'un intérêt de l'Union pour la sécurité en Afrique.

I. L. - Cette présence américaine vous gêne-t-elle ? S'accompagne-t-elle d'une perte d'influence de la France en Afrique ?

H. B. - Vous savez, en Afrique, les problèmes sont tellement vastes qu'il y a de la place pour tout le monde, surtout en matière de lutte contre le terrorisme. Nous travaillons d'ailleurs le plus souvent ensemble. À Djibouti, des officiers français ont été déployés au sein de l'état-major de la coalition de lutte contre le terrorisme mise en place sous l'égide des États-Unis au lendemain de l'attentat du 11 Septembre. Les relations de travail entre cet état-major et les forces françaises sont naturelles et confiantes. De la même manière, nous saluons les efforts américains visant à coordonner la surveillance maritime dans le golfe de Guinée - une zone où, depuis 1990, nous déployons en permanence un bâtiment de la marine nationale.

I. L. - Constatez-vous un accroissement de la présence chinoise en Afrique ?

H. B. - Oui, mais il s'agit d'une présence essentiellement économique. Nous n'y voyons aucun inconvénient, d'autant que nos relations avec Pékin sont excellentes. Au contraire : tous les investissements doivent être encouragés.

I. L. - Gbagbo, Mobutu, Kadhafi, Eyadema... Avons-nous été suffisamment exigeants dans nos amitiés africaines ?

H. B. - Sans revenir sur le passé, disons qu'il y a toujours eu des rapports affectifs entre les responsables politiques français et leurs homologues africains qui, pour la plupart, ont été formés en France. Cette dimension existe encore, mais elle tend à s'estomper. De nouvelles générations arrivent au pouvoir avec lesquelles la France doit apprendre à établir des relations normales. Quant aux États d'Afrique non francophone, comme l'Afrique du Sud ou le Ghana, nous entretenons avec eux des relations tout à fait classiques d'État à État. Par ailleurs, le président de la République met l'accent sur la bonne gouvernance. L'aide économique est liée au respect d'un certain nombre de règles. Quant à l'aide militaire, elle est automatiquement suspendue dès qu'un pays s'éloigne de la démocratie.

I. L. - Mais justement, pensez-vous que les régimes de Côte d'Ivoire ou de Djibouti, pour n'en citer que deux, soient des modèles de bonne gouvernance ?

H. B. - Je ne suis pas qualifié pour en juger. Ce que je constate, c'est que les dirigeants de ces deux pays sont arrivés au pouvoir à l'issue d'un processus électoral qui n'a pas été remis en cause par la communauté internationale. La bonne gouvernance relève de l'appréciation d'organisations internationales telles que l'ONU, l'UE ou l'UA, et non des analyses nationales.

I. L. - Les nombreuses tentatives de déstabilisation actuellement à l'œuvre, notamment en République démocratique du Congo (RDC), vous inquiètent-elles ?

H. B. - La RDC connaît une situation de guerre civile ou de semi-guerre civile depuis dix ans. Tous les pays voisins ont des intérêts dans ce pays très riche en matières premières. Certains d'entre eux, en particulier le Rwanda et le Burundi, sont confrontés à des problèmes de sécurité en raison de la présence d'anciens rebelles dans la partie est du Congo. Nous avons proposé une conférence de la région des Grands Lacs. De son côté, l'ONU a déployé une force importante qui ne cesse d'accroître ses moyens et ses capacités. Thabo M'Beki s'est personnellement engagé dans le règlement interne du conflit. Nous avons l'espoir que ces initiatives conjuguées finiront par aboutir. La transition prendra du temps mais, déjà, les choses vont mieux qu'il y a deux ans.

I. L. - Finalement, la France a-t-elle encore une politique africaine ?

H. B. - Je vous l'ai dit, notre relation avec l'Afrique est fondée sur une politique d'engagement et un partenariat exigeant et équilibré. Exigeant, car notre ambition est de prévenir, au mieux, les crises. Équilibré, car la responsabilité et la solidarité sont désormais partagées. Cette politique d'ouverture est ambitieuse et part d'un constat admis par tous : l'avenir se construit ensemble. Concrètement, on a pu s'interroger sur notre politique de coopération. Il est vrai que nous y avons consacré beaucoup d'argent et que le " retour sur investissement " n'a pas toujours été à la hauteur de nos attentes. Un virage a donc été pris sous l'impulsion du chef de l'État, vers une contractualisation fondée sur des objectifs et des engagements réciproques. La France suit avec une vigilance particulière les efforts des organisations sous-régionales et de l'Union africaine pour se doter des capacités de gestion de crise et entend les soutenir au travers de Recamp. Des pas importants ont été accomplis par l'Afrique. Depuis deux ans, la prise de conscience est spectaculaire et des succès ont été engrangés. Bien qu'elles demeurent insuffisantes, les capacités africaines d'imposition de la paix sont en progrès. Le président de la République le rappelait encore récemment : " Cette politique ne portera ses fruits que si l'Afrique elle-même s'organise pour mettre fin aux politiques agressives et à l'usage de la violence. "

I. L. - Changeons de continent. Voilà bientôt dix ans que Radovan Karadzic, l'ancien leader des Serbes de Bosnie, a été inculpé par le Tribunal pénal international (TPI). Pourquoi la France a-t-elle été incapable de le capturer, alors que la Bosnie est un pays grand comme un mouchoir de poche ?

H. B. - La traque des criminels de guerre s'appuie sur deux mécanismes : un groupe de nations qui se coordonnent, et un soutien apporté par l'Otan et par la force de l'Union européenne, déployée depuis décembre 2004 en Bosnie. La France a envoyé sur le terrain des équipes de renseignement et des forces spéciales. Jusqu'à présent, 90 % des criminels réclamés par le TPI lui ont été livrés. Il y a un problème, il est vrai, pour Karadzic, Mladic et Gotovina. Mais la France n'est pas seule responsable de leur arrestation. Ni Karadzic, ni Mladic, ni Gotovina ne se sont trouvés en secteur français. Pour Karadzic, je n'ai même pas la preuve qu'il vit effectivement là-bas. Sur ce dossier, nous n'avons d'ailleurs jamais agi seuls. Pas plus que nous, les Américains n'ont réussi à leur mettre la main dessus. Ma conviction est que Karadzic se trouve en dehors de la Bosnie. Et cela, depuis l'origine. Mais je peux me tromper, car il bénéficie de larges complicités dans le pays.

I. L. - Quelles leçons tirez-vous de l'intervention française au Kosovo (10), notamment à Mitrovica ?

H. B. - La France est l'un des pays qui s'est le plus engagé au Kosovo. Elle a hérité, avec Mitrovica, de la zone la plus difficile. La première leçon, c'est qu'on ne peut pas gérer une crise aussi complexe que celle-ci avec des moyens uniquement militaires. Il faut actionner d'autres leviers - économiques et judiciaires - en partie repris par la MINUK. La seconde leçon, c'est qu'en pareille situation les méthodes classiques de renseignement sont inopérantes. Le satellite, par exemple, n'est d'aucune aide contre les manifestations de rue.

I. L. - Les forces françaises sont-elles prêtes à faire face à de nouvelles émeutes semblables à celles de mars 2004 (11) ?

H. B. - Nos forces sont en alerte. Nous disposons de moyens de renseignement plus puissants et plus performants qu'il y a un an. Quant à la collaboration entre la KFOR et la Minuk, elle est beaucoup plus étroite qu'elle ne l'était. Nous avons développé des entraînements et des procédures en commun

I. L. - Comment, concrètement, construire l'Europe de la Défense ?

H. B. - Vous l'avez dit : il faut la faire concrètement. Car c'est par du concret que tout a démarré. Au moment où les Européens se déchiraient sur l'Irak, l'Europe de la Défense, elle, continuait son chemin. L'Europe de la Défense, c'est la capacité pour l'Union européenne de conduire une action militaire où que ce soit dans le monde afin de protéger ses intérêts tout en gérant des crises. Depuis qu'en 1998 Britanniques et Français ont lancé ce projet, le bilan est plutôt positif. Nous avons mis en place des structures : état-major, conseil des ambassadeurs, comité militaire, procédures. Des objectifs ont été définis : les vingt-cinq États membres se sont engagés, d'ici à 2010, à fournir des capacités à la demande en cas de besoin. Nous nous sommes dotés de moyens spécifiques : la capacité de réaction rapide de l'UE est composée de treize groupements tactiques de 1 500 hommes qui pourront être déployés en moins de quinze jours là où l'Union décidera d'engager des forces. L'UE a donc commencé à s'impliquer dans la gestion des crises, que ce soit en Macédoine, en RDC ou en Bosnie. La Bosnie est un test particulièrement important : l'UE y dirige un contingent de 7 000 hommes ; elle a là-bas un représentant spécial et elle peut mettre en œuvre la totalité de ses capacités, qui dépassent largement le niveau de ses moyens militaires. L'avantage de l'Union européenne par rapport à une alliance militaire comme l'Otan, c'est qu'elle peut déployer des moyens à la fois militaires, financiers, juridiques et policiers. Grâce à cette synergie, l'Union européenne possède un avantage comparatif sur l'Otan. Nous espérons en voir très vite les résultats en Bosnie.

I. L. - Quelles sont les conséquences, pour l'Europe de la Défense, du " non " français au référendum sur le traité constitutionnel ?

H. B. - Les Français redisent combien ils sont attachés à la construction de l'Europe de la Défense. Ils constatent les avancées tangibles de ce dossier conduit avec conviction et détermination par nos autorités politiques en partenariat étroit avec les Européens. Les chantiers de l'Europe de la Défense sont ceux qui ont progressé le plus rapidement. Le vote des Français ne remet pas en cause l'Europe de la Défense. En revanche, la France risque de perdre en partie sa capacité de proposition - une force d'initiative qui a permis, ces dernières années, d'aller de l'avant. Mais la France reste l'une des principales puissances militaires de l'Union et elle continuera de s'engager sur ce dossier prioritaire.

I. L. - Le couple franco-allemand n'est-il pas dépassé compte tenu, là encore, du " non " français ?

H. B. - Ce couple est le principal moteur de la construction européenne depuis 1958. Il reste indispensable. Sur le plan politique, la France et l'Allemagne sont deux pays européens parmi les plus engagés dans cette construction. Mais il ne pourra y avoir d'Union européenne viable, et surtout dans le domaine de la défense, sans une participation de Londres. La Grande-Bretagne a été à l'origine de la relance de 1998 avec la France. Elle s'est ralliée aux propositions franco-allemandes et il lui arrive même de prendre l'initiative. Les groupements tactiques, par exemple, étaient une idée britannique. Il reste que les liens tissés entre les armées française et allemande sont uniques et exemplaires et que l'amitié entre nos deux peuples constitue, pour l'Europe, un atout irremplaçable.

I. L. - On a parfois l'impression que les relations avec la Grande-Bretagne sont plus compliquées qu'avec les États-Unis. Est-ce vrai ?

H. B. - C'est avec la Grande-Bretagne que nous avons signé en 1998 la déclaration de Saint-Malo qui a donné une nouvelle impulsion aux différents chantiers de l'Europe de la Défense. C'est avec la Grande-Bretagne que nous travaillons en confiance, depuis plus de vingt ans, dans les grandes enceintes internationales : UE, Otan, ONU... Nous nous connaissons bien, nous avons un respect mutuel pour notre savoir-être militaire, nos savoir-faire et nos capacités opérationnelles.

I. L. - Comment les nouveaux entrants de l'ex-Europe de l'Est peuvent-ils s'intégrer à l'Europe de la Défense ? Que peuvent-ils lui apporter ?

H. B. - La meilleure intégration possible est une intégration concrète. La Pologne, qui est un grand pays, est en train d'évoluer vers une prise de conscience européenne très forte. Les petits pays, eux, trouveront leur place dans des groupements tactiques, comme les forces spéciales, le NRBC (12) ou les troupes de montagne...

I. L. - La France a-t-elle eu raison de ne pas participer à la guerre en Irak ?

H. B. - C'est un choix politique fondamental. L'Histoire a montré qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. Et qu'une victoire militaire initiale ne suffisait pas à garantir la stabilisation et la reconstruction d'un pays. La France a fait son choix. Désormais, elle est surtout attentive à ce que l'Irak sorte en bon état de la situation actuelle. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé d'apporter notre aide à travers une contribution financière et un projet de formation de la gendarmerie irakienne, dans un premier temps sur notre territoire.

I. L. - Mais la France n'aurait-elle pas pu aider les Américains à gérer l'après-guerre, au lieu de se tenir à l'écart ?

H. B. - Les Français n'auraient pas compris que nous envoyions nos soldats en Irak alors que cette guerre avait été majoritairement rejetée par la population. Il est difficile d'aller à l'encontre d'un sentiment très profond. Néanmoins, comme vous le savez, Paris a appuyé le lancement d'une mission européenne et d'une mission de l'Alliance pour la formation de cadres irakiens dans la police et l'armée.

I. L. - Le réchauffement des relations transatlantiques au niveau politique se ressent-il également à l'échelon des états-majors militaires ?

H. B. - Même au plus fort de la crise, la relation militaire entre la France et les États-Unis est toujours restée ouverte et confiante, dans la mesure où nos troupes continuaient d'être engagées côte à côte sur l'ensemble des théâtres d'opérations : au Kosovo, dans l'océan Indien, en Afghanistan, en Haïti... Sur le terrain, le dialogue militaire n'a jamais été interrompu. En revanche, il est exact que notre coopération générale a été réduite ; que les campagnes médiatiques dans les deux pays ont pu affecter l'état d'esprit de certains ; et que notre absence du théâtre irakien a créé une distanciation entre les troupes américaines et les troupes françaises. Sur le fond, les relations ont toujours été confiantes et efficaces.

I. L. - Que font nos forces spéciales en Afghanistan ?

H. B. - De la lutte anti-terroriste. Nos forces spéciales ont la responsabilité, sur la frontière pakistanaise, de localiser, de pourchasser et de détruire des groupes terroristes d'Al-Qaïda et des talibans. Et elles le font bien.

I. L. - Y a-t-il des domaines dans lesquels nous sommes meilleurs que les Américains ?

H. B. - Les Américains ont un équipement indiscutablement supérieur au nôtre, à tous points de vue. Ce qui n'empêche pas nos forces d'être très habituées aux missions de stabilisation, de construction et de restauration de la paix. Dans ce domaine, les Américains reconnaissent volontiers nos mérites.

I. L. - Jusqu'où faut-il élargir l'Otan ?

H. B. - Les limites ne sont pas théoriques, mais pratiques. L'Otan étant une alliance militaire, sa porte doit en principe être laissée ouverte. Mais avant d'accepter de nouveaux membres, il faut s'assurer que cela ne crée pas de problèmes de sécurité, et que ces pays remplissent tous les critères requis. Il doit s'agir d'États démocratiques qui se plient aux règles auxquelles nous avons tous souscrit dans le traité de Washington. Telles sont les deux limites de l'élargissement. Au cas par cas, l'Otan peut continuer à se développer. Mais il ne faudrait pas qu'elle perde en efficacité ce qu'elle gagnerait en étendue. L'Otan fonctionne selon le système du consensus. Or chacun sait qu'un consensus est plus difficile à trouver à trente qu'à dix.

I. L. - Qu'est-ce qu'une armée moderne aujourd'hui ?

H. B. - C'est l'armée française. Une armée entièrement professionnalisée, donc immédiatement disponible pour des actions dans le monde entier ; une armée aguerrie par de nombreuses opérations extérieures ; une armée qui dispose de la dissuasion nucléaire et d'un vaste réseau de forces pré-positionnées ; une armée qui, dans l'ensemble, est dotée d'un équipement moderne. La France est, bien sûr, en la matière, loin des États-Unis. Mais elle possède, avec la Grande-Bretagne, l'un des outils militaires les plus crédibles du monde. J'ajoute que les forces allemandes et italiennes, entre autres, sont en pleine transformation et sont d'ores et déjà opérationnelles.

I. L. - Les opérations en Afghanistan et en Asie après le tsunami ont pourtant révélé les carences du dispositif français et la lenteur de son déploiement...

H. B. - Dans ce genre d'opérations, ce qui nous fait le plus défaut, ce sont les moyens de transport stratégiques. L'armée française manque d'avions de transport lourds, à long rayon d'action. Son volume d'hélicoptères de transport est également limité. Ce sont nos deux grandes faiblesses. Nous y remédierons dans les années à venir, au rythme que nous permettront nos ressources budgétaires.

I. L. - Compte tenu de l'évolution des missions, fallait-il investir dans des équipements perfectionnés mais onéreux, comme un second porte-avions ou des chars Leclerc ?

H. B. - Il faut savoir que les programmes d'armement ont une durée de vie très longue, parfois supérieure à quarante ans. Mais étant donné les incertitudes et les dangers qui pèsent sur la planète, les responsables politiques et militaires en charge de la sécurité des Français ne peuvent faire le pari d'abandonner certaines capacités. L'expérience acquise sur le terrain ces dix dernières années nous pousse à nous orienter dans trois directions : réagir vite, aller loin, durer longtemps. Notre capacité de projection de forces et de pré-positionnement est déterminante. Il reste que les porte-avions sont irremplaçables dans la gestion des crises graves - en particulier quand nous ne disposons pas d'aéroports - et que les chars modernes jouent un rôle majeur dans les phases de conflit à haut risque, comme on l'a vu en Irak.

I. L. - Quels sont les grands enjeux pour l'armée française ?

H. B. - Nous devons accroître notre réactivité et notre interopérabilité. De cette dernière dépend notre capacité à être nation cadre, c'est-à-dire, succinctement, d'assurer un commandement multinational. Comment ? Vous savez qu'il existe un grand chantier au sein de l'Otan et dans les principales armées européennes : la " transformation ". Depuis une vingtaine d'années, les armées ont eu à cœur de promouvoir l'esprit d'innovation. Ce chantier est surtout fondé sur la mise en œuvre des nouvelles technologies de l'information, c'est-à-dire la diffusion très rapide du renseignement et la coordination des actions des différentes composantes d'une force déployée. Nous travaillons donc sur l'amélioration de nos systèmes de renseignement et de commandement. Il s'agit d'une tâche essentielle dans la mesure où le renseignement aide à la prise de décision et permet de faire des choix en toute autonomie sans dépendre de l'information extérieure. Quant à l'amélioration de nos systèmes de commandement, elle est indispensable si l'on veut maintenir l'interopérabilité avec les États-Unis, qui ont pris de l'avance, mais aussi avec nos partenaires européens qui, comme nous, sont engagés dans cette entreprise de transformation.

I. L. - Parmi toutes les interventions extérieures de la France, quels ont été les principaux succès et les principaux échecs ?

H. B. - Les deux opérations les plus réussies que j'ai conduites sont la RDC à l'été 2003, pour l'UE, et Haïti au printemps 2004. Dans les deux cas, nous avons pu définir au départ les conditions d'engagement et la date de fin de mission en nous assurant que la relève serait assurée par les Nations unies. Dans les deux cas, le calendrier et les objectifs ont été tenus. Le contexte était pourtant particulièrement difficile : guerre civile plus ou moins généralisée, banditisme, enfants soldats au Congo... Ces deux opérations ont pourtant été exemplaires. Mais, personnellement, je suis satisfait du comportement de nos troupes partout. En Côte d'Ivoire, elles ont montré un grand courage et beaucoup de sang-froid.

I. L. - Il n'empêche que l'armée française a été gravement mise en cause. Pourquoi a-t-elle si mal communiqué, alors qu'elle n'était visiblement pas dans son tort ?

H. B. - Nous avons été surpris par la mauvaise foi et le degré d'organisation de ceux qui ont communiqué contre nous. Nous étions tellement sûrs d'être dans notre bon droit que nous n'avions pas pris les devants. Il est vrai que nous étions surtout préoccupés par la sécurité des expatriés. Nous avons fait preuve d'une bonne foi un peu naïve. Il y a aussi eu une mauvaise gestion de l'aide que nous pouvions apporter à la presse.

I. L. - La France est très attachée à la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à destination de la Chine. Pensez-vous qu'une telle décision puisse être de nature à démocratiser le régime de Pékin ?

H. B. - L'embargo a montré ses limites : il peut être contourné facilement en jouant sur les technologies duales. Pour y remédier, les États européens proposent de mettre en place un code de conduite plus efficace. Ce code de conduite doit être défini avec les États-Unis et les pays concernés de manière que les choses soient claires pour tout le monde. Nous pourrions alors établir avec la Chine, d'une part, ce dont elle a légitimement besoin pour se développer ou se défendre et, d'autre part, ce qui relève de l'impossible ou de l'interdit pour des raisons de sécurité régionale ou internationale. Notre démarche va dans le sens de plus de transparence et de plus de vérité. L'embargo est une technique vieille de plusieurs millénaires, qui a toujours été contournée partout dans le monde et qui n'a plus grand sens aujourd'hui.

I. L. - La volonté exprimée par Pékin de renforcer son armement correspond-elle à un " besoin légitime " ?

H. B. - À moyen terme, il est clair qu'un géant économique de la dimension de la Chine ne peut se priver de moyens militaires, qui sont l'une des composantes de la puissance. Mais une défense crédible ne se construit pas en un jour. C'est un long processus qui suppose des efforts à la fois financiers, technologiques et humains. La Chine a encore du chemin à parcourir...

I. L. - La proposition européenne ne sera-t-elle pas interprétée par les États-Unis comme une nouvelle provocation ?

H. B. - C'est probable, et je le regrette. Mais si nous présentons aux États-Unis un dispositif qui leur prouve notre bonne foi, il n'y a aucune raison pour que nous ne parvenions pas à un accord.

I. L. - Quel est le poids des ventes d'armes et de l'industrie d'armement dans la définition de la politique internationale d'un pays comme la France ?

H. B. - Les ventes d'armes n'influent pas sur les choix de politique internationale de la France. Elles viennent en appui, pour contribuer à la sécurité des pays amis et alliés. Quant à notre industrie d'armement, qui est de plus en plus européenne, elle constitue un vecteur essentiel de notre autonomie stratégique.

I. L. - Faut-il réformer le renseignement français ?

H. B. - D'une manière générale, les services de renseignement français sont de bonne qualité. La Direction générale des services extérieurs (DGSE), qui relève de la présidence de la République, la Direction du renseignement militaire (DRM) du ministère de la Défense, et la Direction de la sécurité du territoire (DST) placée sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, sont mieux coordonnées qu'il y a quelques années. On peut déplorer que les renseignements militaires manquent de moyens, mais il en sera toujours ainsi : nous n'aurons jamais assez d'informations. Si j'obtenais les crédits nécessaires, je doublerais ou triplerais le budget du renseignement militaire. Cela dit, la DRM est déjà un outil exceptionnel : la France est l'un des seuls pays européens à disposer de moyens satellitaires autonomes. Elle possède des capteurs de différents types avec des réseaux d'écoute mondiaux, et des moyens humains liés aux forces spéciales. Nous avons l'un des services de renseignement militaire les plus sérieux et les plus compétents de l'UE, certes moins important que les services américains ou britanniques, mais largement comparable aux renseignements allemands. La DRM doit cependant accomplir des progrès dans des domaines comme l'interception des téléphones portables. Ce type de communication est, en effet, de plus en plus prisé par les groupes terroristes et les forces militaires, partout où nos troupes sont engagées.

I. L. - Qui fait quoi dans la gestion des prises d'otages ?

H. B. - Ponctuellement, il n'est jamais exclu que des moyens strictement militaires soient utilisés pour libérer des otages. Les armées, qui agissent ouvertement, en uniforme, peuvent fournir des moyens de transport et des forces spéciales. Mais les outils les plus efficaces, dans ce genre de crises, à l'étranger, restent ceux de la diplomatie et de la DGSE qui, elle, agit clandestinement et peut fournir des moyens de renseignement et d'action plus adaptés.

I. L. - Quels sont les grands militaires que vous admirez le plus et pourquoi ?

H. B. - J'ai beaucoup d'affection pour Lyautey. C'est un homme très complet qui a accompli des choses extraordinaires. Il a vécu des expériences qui l'ont conduit à s'engager au-delà du métier des armes traditionnel. Destiné à la carrière militaire, le maréchal Lyautey fut également homme politique et académicien. Concepteur, bâtisseur, habile gestionnaire, Lyautey était également un humaniste. Homme de terrain et d'action, d'idées et de conviction, il savait concilier la réalité et les concepts, conquérir les cœurs et tisser des liens entre les individus et les cultures.
Notes :

(1) Nouvelle génération de mini-armes nucléaires, théoriquement conçues pour pouvoir détruire un bunker sous-terrain sans atteindre les populations environnantes.
(2) Depuis le mois de janvier 2005, une affaire de justice empoisonne les relations entre Djibouti et la France. Alors que l'enquête s'oriente vers un assassinat du juge français Bernard Borrel, retrouvé mort à Djibouti en 1995, les autorités djiboutiennes ont expulsé des coopérants français. Djibouti abrite la plus importante base militaire française en Afrique, forte de 2 700 hommes.
(3) La France maintient cinq bases militaires permanentes en Afrique : en Côte d'Ivoire, au Tchad, au Sénégal, à Djibouti et au Gabon.
(4) Les accords de Marcoussis ont été signés en janvier 2003 à l'initiative de la France. Mais ce texte de réconciliation nationale, prévoyant l'ouverture du gouvernement à toutes les parties, y compris aux rebelles, est resté lettre morte. En avril 2005, à la suite de la médiation du président sud-africain Thabo M'Beki, un nouveau texte a été signé à Pretoria.
(5) En novembre 2004, le poste de Bouaké a été bombardé. Il y a eu 9 morts parmi les soldats français. Le gouvernement ivoirien n'a jamais élucidé les circonstances de ce bombardement d'un poste médical français identifié conformément aux conventions de Genève. Parallèlement, à Abidjan, des hommes armés s'en prenaient aux ressortissants français et à leurs biens. Dans ce contexte violent doublé de manifestations agressives, Licorne a été contrainte de défendre, par la force parfois, les ressortissants français.
(6) Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire, créée par le Conseil de sécurité en février 2004. L'ONUCI a remplacé la MINUCI, mission des Nations unies en Côte d'Ivoire, créée en 2003.
(7) Le président rwandais Paul Kagamé accuse régulièrement la France d'avoir soutenu militairement, même après le début des massacres, le régime hutu qui a planifié et mis en œuvre le génocide.
(8) Opération de renforcement des capacités africaines de maintien de la paix. L'objectif est de mettre en place une force d'interposition interafricaine.
(9) Partie du nord-est de la RDC (République démocratique du Congo), théâtre d'affrontements interethniques. Depuis 1999, les combats ont fait 60 000 morts.
(10) En juin 1999, après la fin des bombardements aériens de l'Otan, 6 500 militaires français sont entrés au Kosovo. La plupart se sont déployés au nord du pays, à Mitrovica.
(11) En mars 2004, de violentes émeutes ont secoué le Kosovo. Pendant deux jours, des groupes d'extrémistes albanais ont attaqué la minorité serbe et les monastères orthodoxes. Prise de court, la communauté internationale a mis longtemps avant de réagir.
(12) Nucléaire, radiologique, biologique, chimique.