Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Allemagne : les longs adieux de Gerhard Schröder
Article de Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
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Allégeance et unité
Les caciques régionaux de la CDU dont plus d'un, pourtant, nourrissait des ambitions gouvernementales, ont prêté allégeance à Angela Merkel, à commencer par le Bavarois Edmund Stoiber devant lequel elle s'était effacée lors des législatives de 2002. C'est même lui qui a présenté la candidate aux médias, geste de solidarité très remarqué dans l'opinion et apprécié dans les rangs de la CDU. Ils resteront soudés autour d'elle jusqu'au scrutin par un pacte de non-agression en bonne et due forme. Mme Merkel avait parfois eu du mal à s'imposer, par exemple contre l'expert économique et financier de la CDU, le sémillant Friedrich Merz, qui a quitté le directoire du parti pour retourner à son cabinet d'avocat. Mais les têtes pensantes de l'opposition ont compris qu'il fallait cette fois saisir l'occasion au vol. Le présidium élargi de la CDU-CSU a désigné la candidate par acclamation, procédure tout à fait inhabituelle qui parle en sa faveur. " Est-ce que ces messieurs vous laisseront passer ? " (1), demandait George W. Bush, dubitatif, à Mme Merkel lors de sa récente visite en Allemagne. C'est chose faite, contre toute attente.
Roland Koch, ministre-président CDU de la Hesse, son concurrent le plus sérieux, lui avait téléphoné le soir même de la lourde défaite des sociaux-démocrates aux régionales de Rhénanie-Westphalie, le 22 mai, pour l'assurer de son soutien. L'heureux vainqueur de cette élection, Jürgen Rüttger, lui aussi ancien ministre de Kohl, a trop à faire dans son Land rhénan pour lui contester la palme de leader de la droite. Il en va de même pour le ministre-président de la Basse-Saxe qui l'avait un temps distancée dans les sondages : Christian Wulff. Quant à Peter Müller, le Sarrois, elle envisage de lui confier un portefeuille dans son gouvernement. Angela Merkel sera donc la première femme candidate à la chancellerie, la première femme dans l'Histoire à la tête de l'Allemagne si elle remporte cette élection.
Gerhard Schröder avait pourtant tenté de lui ravir la vedette par un de ces coups de théâtre dont il est coutumier en annonçant des élections anticipées, le soir même de son échec en Rhénanie-Westphalie. Fief socialiste SPD inexpugnable depuis trente-neuf ans, le Land le plus peuplé et le plus industrialisé d'Allemagne, où battait le " cœur rouge " du pays (la Ruhr), venait d'infliger une cuisante défaite au parti du chancelier. La dernière coalition régionale " rouge-verte " d'Allemagne, copie conforme du tandem Schröder-Fischer, était balayée du gouvernement régional. Jamais le SPD n'avait obtenu un score aussi faible sur les bords du Rhin (2).
Plutôt que de laisser pourrir la situation et d'être la cible des quolibets, l'" excellent communicateur " Schröder opta séance tenante pour la fuite en avant, déjouant, selon le magazine Der Spiegel, une tentative de putsch au sein de son propre parti. Il est probable qu'il y a été poussé par son ami Müntefering, le président du SPD, qui est d'ailleurs venu le premier exposer cette décision à la presse. La feuille de route de ces élections anticipées avait été mise au point dans tous ses détails plusieurs jours avant le scrutin de Rhénanie-Westphalie qu'on donnait perdu d'avance pour le SPD. Il s'agissait de prendre de court l'opposition et de demeurer maîtres du jeu.
Restaient quelques obstacles d'ordre juridique à surmonter. Il fallait d'abord que Schröder déclenchât un processus de dissolution du Parlement en se débrouillant pour être mis en minorité. Comment s'y prendrait-il sans frôler l'inconstitutionnalité (3) ? Telle fut la question qui occupa les médias tout au long du mois de juin. Schröder avait prévenu qu'il ne dévoilerait son plan que le 1er juillet, jour du vote, " par respect pour le Parlement ". Il lui fallut néanmoins annoncer, trois semaines plus tôt, qu'il ne procéderait pas par un vote sur un texte de loi. Il était désormais clair qu'il demanderait un vote de défiance contre sa personne, d'autant plus sûr de l'obtenir que nombre de francs-tireurs dans les rangs du SPD en avaient assez de lui. Il avait lui-même justifié sa décision en faveur de nouvelles élections en faisant allusion à l'instabilité de sa majorité parlementaire, minée par la contestation des socialistes et les tensions continuelles avec les Verts.
Il donnait ainsi du grain à moudre à la presse qui doit à tout prix, d'ici au 18 septembre, être alimentée en controverses juridiques et mini-scandales dont les Allemands sont si friands. L'important est que le chômage, la crise des retraites, la baisse du niveau de vie et, surtout, le trou budgétaire béant qui vaut à l'Allemagne de déroger pour la troisième fois cette année aux critères de Maastricht, n'occupent pas l'avant-scène médiatique.
Un combat désespéré
Schröder s'apprête à livrer un combat désespéré. Il n'a plus le vent en poupe, et les médias ne sont plus pendus à ses basques comme il y a trois ou quatre ans. Quand sa popularité était encore au zénith, il s'était servi d'eux pour tenir bon contre vents et marées. Élu en octobre 1998 après avoir battu le " géant noir Kohl " qui totalisait seize ans de pouvoir, le nouveau chancelier avait vite accumulé les déboires. Un an à peine après son élection, il fut question de sa démission et, déjà, d'élections anticipées. Le seul haut fait de Schröder fut, en 1999, de mettre sur la touche son rival à la direction du parti, Oskar Lafontaine, que l'autre ancien adversaire du chancelier, Rudolf Scharping, suivit dans les oubliettes l'année suivante.
Mais, vis-à-vis d'une opinion de plus en plus sceptique, il fallait trouver une échappatoire. Le social-démocrate rhénan-westphalien Franz Müntefering, un homme de sang-froid qui connaît toutes les ficelles du métier, fut appelé à la rescousse. Venu à Berlin actionner les rouages du SPD, c'est lui qui orchestra avec le soutien de la chancellerie ce qu'on a appelé l'" affaire Kohl ".
En montant en épingle, deux années durant, une affaire de fonds non déclarés déposés dans les caisses de la CDU - une information que le Spiegel avait déjà partiellement traitée sans grand succès en 1995 -, l'entourage de Schröder réussit à faire chuter brutalement Helmut Kohl dans l'estime publique. Harcelé par les médias allemands, à 70 % favorables à la gauche, le chancelier de la réunification cessa de faire de l'ombre à Schröder. Pendant près de deux ans, celui-ci put gouverner pratiquement sans opposition. Quant à Mme Merkel, élue présidente d'une CDU malmenée par la bourrasque, il lui fallut - ce qui n'était pas évident - recoller les morceaux de son parti. Elle parvint, cependant, à reconstituer assez vite l'unité de la droite en tenant ses troupes d'une poigne de fer.
Mais à la mi-2002, la CDU n'était pas encore tout à fait remise sur pied. C'est donc le leader du parti-frère bavarois (la CSU chrétienne-sociale), Edmund Stoiber, qui releva le gant, fort de ses bons scores dans les sondages. Schröder avait promis, en 1998, de ne pas se représenter devant l'électorat s'il ne parvenait pas à réduire le chômage. Or, quand vint l'échéance, le nombre des sans-emploi avait doublé. Il n'en fut pas moins candidat à sa propre succession en septembre 2002 et reconduit avec seulement 6 000 voix d'avance sur Stoiber : trois sièges de majorité au Bundestag ! Cette victoire inespérée fut obtenue grâce à une habile exploitation médiatique des inondations de l'Elbe et du pacifisme allemand, exacerbé par les projets de guerre en Irak de George W. Bush.
Bien que Washington n'eût pas requis l'Allemagne pour participer à une guerre qui n'était pas encore déclarée, Schröder, flattant le nationalisme de ses concitoyens, déclara que " tout ce qui concernait l'Allemagne était décidé à Berlin " et ajouta qu'on " n'irait pas dans cette aventure américaine ". Pour la première fois, l'électorat âgé vota majoritairement à gauche. Quelques mois plus tôt, le chancelier avait pourtant promis au président américain de ne pas évoquer l'Irak dans sa campagne électorale. Plus encore que son opposition à la guerre aux côtés de Jacques Chirac, cette promesse non tenue le priva définitivement des faveurs de Bush. À ce jour, malgré les replâtrages diplomatiques, l'Américain n'a toujours pas pardonné à l'Allemand.
Quant aux inondations de l'Elbe, Schröder avait bénéficié des erreurs de Stoiber, parti en congé sur la mer du Nord en pleine campagne électorale. Le candidat de l'opposition n'honora la zone sinistrée que d'un tour d'hélicoptère tandis que le tenant du titre de chancelier, en bottes de caoutchouc et en ciré, pataugeait dans la boue sous l'œil des caméras. Un type d'erreur que Mme Merkel ne commettra pas cet été. " J'ai dit à Edmund Stoiber : "Ne partez pas en vacances mais, si vous y allez, ne vous montrez pas à la télévision avec la mer derrière vous" ", confie-t-elle avec une pointe d'ironie. La femme qu'elle est aura assurément plus de " feeling " pour la souffrance...
Arguments de campagne
Dans l'intervalle, les talents du " grand communicateur " Schröder se sont émoussés. Face aux assauts de sa gauche, il a fallu, l'an dernier, qu'il cède son poste de président du SPD à Franz Müntefering qui en était déjà le secrétaire général. Ainsi le pouvoir est-il devenu bicéphale : Schröder au gouvernement mène une politique plutôt orientée à droite ; et Müntefering au SPD célèbre les idées de la gauche. Grosso modo, on peut dire que le SPD a jeté par-dessus bord son " programme de Bad Godesberg " par lequel il s'était rallié, au début des années 1960, à l'économie de marché et à l'Alliance atlantique. Le schisme germano-américain est bel et bien consommé par le chancelier depuis 2002 tandis que le président du SPD pourfend les " capitalistes " qu'il a qualifiés de " nuée de sauterelles ".
Müntefering a visiblement l'intention d'ériger son archéo-marxisme en doctrine afin de faire porter aux dirigeants de l'industrie et du monde des affaires le chapeau du chômage et du recul de la machine économique allemande, passée sous Schröder de " locomotive " de l'Europe au rang de " lanterne rouge ". Schröder et lui ont voulu aller à la bataille avec un nouveau " programme de réformes ", dont les contours ont été esquissés par le chancelier le 13 juin 2005 devant le congrès de son groupe parlementaire. Pour cela, une commission a été mise sur pied, chargée de rédiger une série d'axiomes marxisants. Le SPD et les Verts veulent présenter aux électeurs un modèle de société social-libéral et écologiste aux antipodes de celui de la CDU-CSU, jugé " conservateur ". Ils ont d'autant plus intérêt à réagir vite que se constitue, à leur gauche, une nouvelle force : les socialistes contestataires d'Oskar Lafontaine ont fusionné avec les ex-communistes est-allemands du PDS de Gregor Gysi. À n'en pas douter, cette alliance spectaculaire, baptisée Gauche démocratique-PDS, prendra des voix au SPD.
Le mot d'ordre, pour stigmatiser le camp de Mme Merkel, sera la " République noire ", le noir étant traditionnellement la couleur des chrétiens-démocrates. Ce " noir " bordé du " jaune " des libéraux du FDP, opposé au " rouge " et au " vert " de la coalition au pouvoir, est l'épouvantail qui devra mobiliser les électeurs de gauche tentés par l'abstention. Mais, depuis qu'un horizon électoral est en vue, la fronde contre le chancelier, dont certains au sein de son propre parti demandaient la démission, s'est apaisée. Les intellectuels et les journalistes socialistes qui avaient tiré à boulets rouges contre le gouvernement depuis l'été 2004 sont rentrés momentanément dans le rang.
Schröder veut regagner la confiance des Allemands et les persuader qu'il " dit ce qu'il veut et qu'il fait ce qu'il dit ". Le côté versatile et amateur de sa politique, les erreurs et les volte-face de sa gestion ainsi que la désinvolture qu'il a souvent affichée doivent être gommés, non seulement aux yeux d'une opinion que la situation critique de l'économie et du marché du travail angoisse, mais aussi de ceux des sociaux-démocrates traditionalistes, syndicalistes et autres, sans lesquels il n'est pas possible de l'emporter. Jusqu'à présent, Müntefering n'a pas réussi à combler ce déficit. Il doit y parvenir d'ici à la mi-septembre. Schröder, lui, doit regagner les cœurs de cette frange de la société qu'il a le plus déçue et sur laquelle il s'était appuyé pour vaincre Kohl en 1998 : les classes moyennes.
En ce sens, la campagne de 2005 sera une réédition de celle de 1998 : reprenant le rôle d'Oskar Lafontaine, Müntefering prendra le SPD aux tripes ; Schröder, s'adressant aux cerveaux, promettra aux Allemands de moderniser le pays.
La CDU-CSU en ordre de bataille
L'annonce de législatives anticipées était, en réalité, dans l'air depuis le scrutin de 2002. À cette époque, Helmut Kohl prophétisait que son successeur démissionnerait " dans deux ans " pour aller occuper un poste moins exposé à la direction de son entreprise de prédilection, dans sa Basse-Saxe natale : Volkswagen. Schröder, qui a les nerfs à vif mais le cuir épais, a tenu un an de plus. Il a surtout attendu une occasion propice pour jeter - provisoirement - l'éponge ou plutôt le gant aux pieds de ses adversaires. Sans doute spéculait-il sur le trouble que sèmerait son annonce abrupte dans les rangs de l'opposition, d'autant que Mme Merkel avait déclaré deux jours auparavant qu'elle ne croyait pas à des élections anticipées. Mais c'était, avoue-t-elle, une ruse de guerre destinée, précisément, à pousser le chancelier vers ce choix. S'il est vrai que la candidate devra jouer serré, celle-ci n'est pas pour autant tombée de la dernière pluie et a prouvé en maintes occasions son instinct politique. La CDU et la CSU, dont les querelles intestines défraient souvent la chronique, ont fait montre à son égard d'un esprit de compromis et d'une cohésion exemplaires. L'opposition CDU-CSU a compris qu'une telle chance de prendre les commandes ne se représenterait pas de sitôt et que l'Allemagne, en crise profonde, était à la croisée des chemins.
Le pays s'engage dans la campagne électorale la plus courte et la plus dure de son histoire. Le SPD veut à tout prix rester au pouvoir. Pour ce faire, tous les moyens seront bons. Y compris les manœuvres les plus inattendues, comme on l'a vu en 2002, quand Schröder - répétons-le - avait exploité de main de maître la crue de l'Elbe et l'éventualité d'une guerre en Irak à laquelle nul ne l'invitait à participer. " Je ne crois pas qu'ils aient encore ce genre d'armes en réserve, nous déclarait récemment Mme Merkel. J'attendais une surprise de dernière minute avant les régionales de Rhénanie-Westphalie, mais rien de tel n'est venu. "
Toujours est-il que l'ultime ligne droite d'Angela Merkel ne sera pas un long fleuve tranquille. Plombé par l'infarctus de son " cœur rouge " dans la Ruhr rhénane, par une série de défaites ininterrompues aux régionales depuis deux ans, puis par la chute vertigineuse dans les sondages de son numéro deux Joschka Fischer - qui a une méchante affaire de visas sur les bras (4) -, le gouvernement rouge et vert n'a pas encore dit son dernier mot.
Le projet de l'équipe Merkel
Le tournant libéral
Mais voilà des mois, des années, que Mme Merkel fourbit ses armes. Pour contrer le slogan du SPD " économie sociale contre libéralisme sauvage ", elle a forgé le sien : " Pas de travail sans croissance, pas de croissance sans innovation, pas d'innovation sans liberté. " La CDU-CSU veut faire en sorte que le travail retrouve sa séduction dans un pays qui, aujourd'hui, pratique surtout le " droit à la paresse ". Pour y parvenir, il faudra abaisser les impôts sur les revenus du travail, quitte éventuellement à relever la TVA d'un point (elle n'est qu'à 16 % contre 19,4 % en moyenne en Europe). Dans l'ensemble, l'impôt direct doit diminuer, l'impôt indirect augmenter.
Un autre objectif consistera à alléger les charges sociales afin d'abaisser le coût du travail, sans doute en les compensant par une subvention fiscale. Il faudra aussi rendre les universités plus compétitives en les dotant de moyens supplémentaires (notamment grâce à un relèvement des droits d'inscription, compensé par des bourses pour les étudiants les moins fortunés) et renforcer l'efficacité du système scolaire qui n'est pas au " top " mondial ni européen, tant s'en faut. Certains secteurs seront encouragés : l'une des premières mesures d'un gouvernement conservateur-libéral sera de lever les interdits imposés par le gouvernement Schröder aux exploitants du nucléaire. La CDU veut, en effet, rallonger de huit ans la durée de vie légale des centrales. Les sciences du vivant devront également surmonter divers tabous (5), y compris dans les rangs de la CDU-CSU. Enfin, Mme Merkel veut éliminer d'emblée diverses " lois de pacotille " votées par l'actuelle coalition gouvernementale pour s'attirer les sympathies de clientèles marginales. La première à tomber sera la loi anti-discrimination (6) qui est une épine dans le pied de l'industrie en raison des procès en chaîne qu'elle inflige aux entreprises. La priorité accordée par Jürgen Trittin, le ministre vert de l'Environnement, aux énergies renouvelables - éolienne, solaire et autres - sera, elle aussi, revue et corrigée en raison de son coût. Toute une série de décisions de l'ancien gouvernement seront passées au crible au cours des cent premiers jours. Parmi elles, certains projets de prestige comme le train à lévitation magnétique que la Bavière s'apprêtait à construire, mais qui s'est heurté à un veto des Verts, referont surface. Il s'agit de restaurer la réputation du " made in Germany ". Mme Merkel disposera, si elle gagne, d'une majorité à la fois au Bundestag et au Bundesrat. Elle en profitera, assure-t-elle, pour changer très rapidement le pays.
Du tandem Schröder-Chirac au couple Merkel-Blair
En politique étrangère, avec le départ de Schröder, si les choses se passent comme prévu, le " coude à coude franco-allemand " de Kohl et Mitterrand, mué en " tandem Schröder-Chirac ", aura vécu. Le coup de grisou des régionales du 22 mai dernier, qui a lourdement sanctionné l'actuelle majorité allemande, anticipait la punition infligée par les tenants du " non ", huit jours plus tard, à Jean-Pierre Raffarin. C'est un Schröder avec beaucoup de plomb dans l'aile qui était venu soutenir le " oui " de Chirac à la Constitution européenne. À présent, son partenaire français est dans de mauvais draps. D'aucuns prétendaient, il y a un ou deux ans, que le partenariat franco-allemand ressemblait à l'alliance de l'aveugle et du paralytique. Cette fois, on le contestera difficilement. Le " non " de l'électorat français à la Constitution européenne remet en question tout l'édifice, à un point dont on ne mesure pas encore la portée. D'autant que les relations franco-allemandes s'étaient, au cours des dernières années, fortement " gouvernementalisées ", selon le mot d'Alfred Grosser.
L'Europe sans frontières, ouvrant la voie à l'adhésion turque à laquelle Schröder avait rallié son ami Chirac, est compromise. Certes, quelque 600 000 Turcs naturalisés allemands (dotés de la double nationalité) voteront SPD et Vert. Mais Angela Merkel n'en démord pas : elle est résolument hostile à l'adhésion de la Turquie.
Sur la guerre de George W. Bush en Irak, Mme Merkel avait épousé le point de vue de Tony Blair, avec lequel elle entretient des relations discrètes et assidues. Détail significatif : elle a - en plus du russe appris dans sa jeunesse en RDA et en Europe de l'Est - fait d'immenses progrès en anglais, une langue qu'elle aime visiblement pratiquer. Bref, on s'oriente, depuis la victoire du " non " en France, vers une Europe germano-britannique. Mais pas seulement. Si la " success story " économique de la Grande-Bretagne doit évidemment servir de modèle à Mme Merkel, celle-ci fréquentera aussi les deux autres pays d'Europe qui ont réussi tout en utilisant l'euro : l'Autriche et la Finlande. Ainsi verra-t-on se former un quadrige européen : Berlin-Londres-Vienne-Helsinki. Du moins jusqu'à l'élection présidentielle française. On sait, en effet, qu'Edmund Stoiber n'a pas pardonné à Jacques Chirac sa " trahison " : le président, qui lui avait décerné la Légion d'honneur à Paris en juillet 2002, n'avait pas hésité à se rendre au domicile de Gerhard Schröder deux semaines avant le scrutin, montrant ainsi où allait sa préférence. À l'inverse, le leader bavarois est très proche de Nicolas Sarkozy, lequel a fait une intervention remarquée lors du dernier congrès de la CSU à Munich. Si ce dernier était élu en 2007, il n'est pas impossible que l'attelage franco-allemand reprenne alors du service.
Alors que la Constitution redonnait aux poids lourds de l'Union européenne une partie de l'influence que le traité de Nice leur avait ôtée, Angela Merkel soutiendra les petits pays. Cette politique d'ouverture aux petits se situe dans la tradition d'Helmut Kohl. À l'époque, il s'agissait essentiellement du Benelux. À présent, Mme Merkel pourra miser notamment sur les nouveaux États membres d'Europe centrale et sur les États baltes. Elle pourrait, si elle le voulait, exploiter quelques ressentiments laissés dans cette ancienne Europe du Milieu par la querelle avec la France à propos de la politique américaine. Car, nous l'avons dit, Mme Merkel a été de bout en bout plutôt favorable à la politique de George Bush.
Pour compléter le tableau, les futurs leaders allemands songent à nouer d'autres partenariats privilégiés : l'Ukraine, le Maghreb peut-être, mais surtout les États-Unis. Tony Blair sera le lien entre Berlin et Washington. Ces idées sont très répandues dans la CSU bavaroise dont le leader, Edmund Stoiber, pourrait prendre le poste de ministre des Affaires étrangères. Mme Merkel lui confierait volontiers ce portefeuille, bien que le petit parti libéral FDP le considère comme son apanage. Finalement, tout dépendra des résultats électoraux du partenaire libéral de la droite allemande.
Pour ce même Edmund Stoiber, il est question de créer - s'il ne prend pas en charge la diplomatie - un super-ministère de l'Économie et des Finances qui lui permettrait d'appliquer à l'Allemagne les recettes qui ont fait leurs preuves en Bavière (7). Certes, il hésite encore à quitter son poste de ministre-président pour monter à Berlin. Mais une chose est sûre en tout cas : si ses choix économiques avaient été étendus plus tôt à l'ensemble du pays, sans doute n'en serait-on pas là aujourd'hui, avec 5 millions de chômeurs (chiffre officiel), une croissance qui se traîne au-dessous de 1 %, des caisses sociales en faillite, des délocalisations massives et une fuite des cerveaux qui s'accélère. Dans l'entourage de Stoiber, on répète que la croissance constituera dans les deux années à venir l'objectif prioritaire de l'Allemagne, par le biais de l'innovation et de la libéralisation. Le recul du chômage en découlera tout naturellement, accentué par la " dérégulation " du marché du travail, c'est-à-dire par l'assouplissement des règles d'embauche mais aussi de licenciement. Le plafond de l'impôt direct sera également abaissé à 39 % alors qu'il culmine actuellement à 53 %, sans compter la taxe de solidarité avec l'ex-RDA de 5,5 %.
L'ambition de Mme Merkel et d'Edmund Stoiber est de rendre à l'Allemagne son rôle de leader de l'Europe, en pariant sur une reprise économique vigoureuse. Alors que les partis socialistes - PS en France et SPD outre-Rhin - opèrent un virage tactique à gauche en direction de l'assistanat social et de la lutte des classes, Angela Merkel optera, elle, pour une économie de marché nettement décomplexée et laissant libre cours à toutes les variétés d'initiative privée. Au-delà des habiletés électorales, le véritable choix est là.

Notes :

(1) " Will the guys let you through ? ", lui a demandé le président américain.
(2) Moins de 37 % au SPD contre plus de 44 % à la CDU, 6 % aux Verts et 6 % aux libéraux du FDP. Pour le SPD, il s'agit dans cette région d'un plancher historique.
(3) Les pères de la Constitution de 1949 ont, en effet, multiplié les garde-fous afin d'empêcher un retour à l'instabilité gouvernementale qui avait fait le lit des nationaux-socialistes sous la République de Weimar.
(4) Dès 1999, le ministre vert des Affaires étrangères, Joschka Fischer, et son secrétaire d'État, Ludger Volmer, donnaient à leurs ambassades et consulats l'ordre de " libéraliser " les distributions de visas de tourisme dans tous les pays. Avec en poche ces documents délivrés pour trois mois, leurs bénéficiaires restent généralement en Allemagne. Parmi eux, des trafiquants et gangsters en tout genre, des filles de l'Est attirées par des promesses de gains substantiels et livrées ensuite à la prostitution, et même des pédophiles. Malgré les protestations des offices diplomatiques, le ministère accentua encore la pression au cours des années suivantes en faveur de la " libéralisation ". On délivrait désormais les visas par groupes entiers de " touristes ", non seulement en Ukraine où le scandale a été patent, mais aussi en Bulgarie, en Roumanie, en Turquie et jusqu'en Chine. Découvert par la CSU, que des diplomates avaient sans doute informée, ce laxisme a fini par déclencher en 2005 la désignation d'une commission d'enquête parlementaire qui a mis Fischer et ses collaborateurs sur le gril tandis qu'une centaine de diplomates signaient une lettre de défiance contre leur chef. Inutile de dire que la cote de popularité de Fischer a dégringolé brutalement et qu'il s'est aliéné de nombreuses sympathies au sein de la gauche.
(5) Ces tabous sont d'ordre essentiellement religieux et moral. N'oublions pas que la CDU et surtout la CSU sont très proches de l'Église catholique qui déconseille les expériences sur les cellules embryonnaires et tout ce qui pourrait mener au clonage. Mais Mme Merkel, qui est protestante, a bien l'intention de se rapprocher du modèle britannique.
(6) Cette loi, votée en 2005, condamne tout refus d'embauche pour des raisons ethniques ou religieuses, en raison d'un handicap ou d'un préjugé quelconque, ou tout simplement en raison du sexe du candidat. Elle est en réalité superfétatoire puisque la Constitution allemande accorde des garanties en la matière. Il est évident que tout candidat à un emploi refusé pourra souvent invoquer de telles raisons et réclamer des dommages et intérêts.
(7) La Bavière a procédé à des économies budgétaires. Parallèlement, elle a privatisé de nombreux biens publics pour financer la recherche scientifique et l'innovation.