Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Italie : catholicisme et modernité
Entretien avec Rocco Buttiglione
Ministre italien des Biens culturels depuis avril 2005
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - À l'heure actuelle, vous pourriez être commissaire européen à la Justice, à la Liberté et à la Sécurité. Le président de la Commission de Bruxelles, José Manuel Barroso, souhaitait vous nommer à ce poste. Mais le 5 octobre dernier, lors des auditions préliminaires à votre désignation devant le Parlement européen, vous avez tenu des propos sur les homosexuels qui ont déclenché un véritable tollé, au point de vous contraindre à renoncer à ce poste. Vous avez qualifié les critiques dont vous avez fait l'objet d'" atteinte inadmissible à la liberté de pensée et d'expression ", expliquant que vos idées personnelles ne préjugeaient en rien de votre comportement politique. Vous avez également dénoncé une campagne " habilement orchestrée " par vos détracteurs. Pourriez-vous revenir sur cet épisode ?

Rocco Buttiglione - Le philosophe français René Girard a écrit que les communautés humaines sont périodiquement traversées par des pulsions purificatrices irrésistibles. Ces pulsions les incitent à sélectionner une victime innocente et à lui attribuer toutes leurs fautes et toutes leurs scélératesses. Eh bien, ce jour-là, c'est tombé sur moi ! C'est pourquoi je ne me plaindrai pas outre mesure. Permettez-moi toutefois de rappeler l'absolue correction de mon comportement. Ce n'est pas moi qui ai introduit le concept de péché qu'on m'a reproché d'avoir évoqué à propos de l'homosexualité. Devant l'insistance de certains parlementaires qui m'interrogeaient sur mes convictions, j'ai répondu en commençant par " I may think " (je pourrais penser). C'est mon droit le plus strict de penser que l'homosexualité est un péché. Surtout, il faut bien comprendre que cette réflexion n'a aucune incidence sur mes décisions politiques, pour la bonne raison qu'en politique prévaut le principe de la non-discrimination et que l'État n'a pas le droit de mettre son nez dans des questions d'ordre privé.

R. H. - Vous êtes-vous senti isolé dans cette épreuve ?

R. B. - Absolument pas. À la suite de cet épisode, j'ai reçu des témoignages de solidarité de la part d'énormément de personnes - d'Italiens, bien sûr, mais aussi d'Espagnols, d'Allemands ou encore de Polonais. Tous ces gens avaient compris que la cabale montée contre moi était, aussi, une menace qui pesait sur la liberté de pensée de chacun. Le scandale suscité par mes propos a constitué une violation du principe libéral qui affirme : j'ai le droit de penser que tu te trompes, mais je suis prêt à donner ma vie pour que tu conserves ton droit de te tromper. Ce principe libéral m'impose de te respecter au nom de la liberté de pensée. Or pour certains, j'étais pratiquement un hérétique qu'il fallait brûler sur le bûcher ! Et s'ils n'y sont pas parvenus, ce n'est pas faute de bonne volonté. Une telle intolérance représente un danger réel pour la démocratie. Aussi ai-je répondu à la sollicitude de tous ceux qui m'avaient envoyé des messages de solidarité. Ils m'ont dit qu'il fallait se battre. Je leur ai répondu : organisons-nous. C'est ce que nous sommes en train de faire.

R. H. - Certains pensent que vous avez péché par ingénuité dans vos réponses aux parlementaires européens, que vous auriez dû être plus nuancé... plus politique, en quelque sorte !

R. B. - Ingénuité ? Peut-être... J'ai enseigné toute ma vie la phénoménologie et je ne parviens pas à parler dix minutes sans rien dire ! Je comprends qu'en politique c'est parfois utile, sinon indispensable. Mais je crois que, dans une démocratie, les citoyens ont le droit d'avoir des hommes politiques qui n'aient pas peur de dire ce qu'ils pensent. Par ailleurs, je n'ai jamais souhaité porter ma foi comme un étendard. Tout comme je n'avais pas l'intention d'aborder la question de l'homosexualité. Ce sont mes détracteurs qui ont voulu à tout prix que je m'exprime sur ce sujet. Qu'aurais-je dû dire ? Que j'abjurais ma foi ? Ceux qui m'accusent d'avoir été naïf sont les premiers à affirmer que les chrétiens doivent vivre cachés comme des rats dans les égouts. S'ils en sortent et se font tuer, tant pis pour eux !

R. H. - Prenons le cas de la France. C'est une république laïque. La laïcité est inscrite dans sa Constitution. Le président de la République en est le garant. Avez-vous l'impression, pour autant, qu'elle soit un pays anti-chrétien ?

R. B. - Il y a deux types de laïcité. Le premier part du principe que l'État ne sait pas quelle est la vraie religion et n'a donc pas autorité pour entrer dans un débat théologique. S'il pense que toute croyance religieuse est positive parce qu'elle engendre des valeurs utiles à la société, alors il se montre amical envers les religions. Et aussi envers toutes les sociétés philosophiques. L'État a besoin de valeurs, mais il ne les produit pas. Il doit les importer. Or qui produit des valeurs ? Des Églises et des écoles de pensée. L'autre type de laïcité conduit aux jacobins, ou plutôt à un Jean-Jacques Rousseau lu et interprété par les jacobins, au Rousseau du Contrat social, mais pas à celui de La Nouvelle Héloïse. Cette laïcité-là veut que l'État ait sa propre religion civile chargée de produire les valeurs dont il a besoin. C'est, selon ce principe, la seule religion vraiment importante. Le citoyen peut en avoir une deuxième, voire une troisième. Mais il vaudrait mieux qu'il n'en ait point. Aussi l'État considère-t-il les autres religions avec agacement, préoccupation et même hostilité. Selon cette théorie, tout ce que la société contient de bon figure dans la religion civile. Rappelez-vous le calife qui a fait brûler la bibliothèque d'Alexandrie après la conquête de la ville. Il expliquait sa décision ainsi : soit ces livres contiennent la même chose que le Coran et alors ils ne servent à rien ; soit ils contiennent des choses différentes et alors ils sont nuisibles. Ce type de raisonnement est encore vivace à notre époque. Nombreux sont ceux qui adhèrent à une telle logique : soit les religions disent les mêmes choses que la religion civile et alors elles sont superflues ; soit elles en contiennent d'autres et alors elles sont néfastes. Mais il s'agit là d'une réflexion théorique qui, bien entendu, ne s'applique pas à la Constitution française...

R. H. - Parlons des catholiques italiens engagés dans la politique. Les centristes qui se réclament du catholicisme se trouvent au carrefour des deux pôles. Vous-même venez de la Démocratie chrétienne (DC). Vous avez fondé le Parti populaire italien (PPI), puis l'Union des démocrates chrétiens et des démocrates du centre (UDC) sans jamais vous être tourné vers la gauche. Concevez-vous la place des centristes comme troisième force entre les deux pôles ?

R. B. - Absolument pas. La Démocratie chrétienne n'a d'ailleurs jamais été une troisième force entre deux pôles. Elle a été l'un des deux pôles, l'autre étant à l'époque celui animé par le Parti communiste. En Allemagne, la CDU est-elle une troisième force ? Et le Parti populaire espagnol ? D'où vient l'idée que la Démocratie chrétienne aurait pu être une troisième force ? Réponse : du fait que certains voudraient un système politique dans lequel droite et gauche s'affronteraient en permanence ; et entre ces deux grands blocs, il y aurait un centre que tous considéreraient avec suspicion dans la mesure où ce centre pourrait s'allier un jour avec la droite et le lendemain avec la gauche, bloquant ainsi l'alternance du système politique. Or il n'en va pas ainsi. En Allemagne comme en Italie, la droite souffre de son passé dans les années 1930 : sans se confondre avec le nazisme ou le fascisme, elle s'était compromise avec ces régimes totalitaires. C'est pourquoi, depuis la fin de la guerre, les partis de droite allemands et italiens se trouvent, en réalité, au centre droit - et y jouent un rôle que j'estime positif. La CDU allemande est un parti centriste. La DC italienne l'était également. C'est ce qui différencie ces pays de la Grande-Bretagne : les Conservateurs britanniques n'ont eu ni Hitler ni Mussolini, mais Churchill. Chapeau ! Quant à la France, c'est un cas particulier parce qu'elle a connu de Gaulle, mais aussi Pétain.

R. H. - Silvio Berlusconi a lancé l'idée de construire un parti unique en vue des législatives de mai 2006. Une formation qui regrouperait toutes les forces constituant sa majorité actuelle. Pour l'heure, seule la Ligue du Nord a fait défection, pour des raisons ayant trait à des questions régionales. Quant aux autres alliés du président du Conseil, ils manifestent un intérêt certain pour son projet. Le débat est ouvert. Que feront les centristes ?

R. B. - Nous avons déjà bâti l'UDC. Personnellement, je suis favorable à la construction d'un grand parti modéré et centriste qui reprenne l'histoire, la tradition et les valeurs du Parti populaire européen (1). Attention : il ne s'agit pas de ressusciter la vieille DC. Celle-ci avait en son sein une composante de gauche, ce qui a rendu son parcours politique anormal par rapport aux autres partis démocrates-chrétiens européens. La DC dont je rêve serait proche de la CDU d'Helmut Kohl. À nos amis d'Alliance nationale - le parti de Gianfranco Fini - qui se réclament du gaullisme, je voudrais dire deux choses. Primo, de Gaulle était français. Secundo : aujourd'hui, le gaullisme est devenu, dans les faits, la succursale française du Parti populaire européen. Le gaullisme n'est pas une option alternative au PPE mais, en quelque sorte, une de ses modalités internes. Certains disent : " Halte, ne nous mettons pas en tête de créer un parti républicain à l'américaine. " Mais il est évident que ce ne sera pas le cas ! Nous sommes européens, pas américains. Nous sommes frères des Américains, mais pas jumeaux. Dans The Roots of American Order (Les Racines de l'ordre américain), Russell Kirk explique que le modèle américain est enraciné dans l'histoire, la culture, la tradition, la religion et même dans la géographie du pays. Ce modèle n'est pas exportable. Il ne peut même pas être imité ou copié. Nous serions bien légers de penser le contraire. Ne diabolisons pas pour autant le Parti républicain : lui aussi s'est inspiré d'éléments provenant du PPE. Il y a trente ans, l'élément religieux était beaucoup plus fort dans les partis européens qu'aux États-Unis. Aujourd'hui, c'est l'inverse. À sa manière, George Bush se réclame de la doctrine sociale de l'Église.

R. H. - Votre préférence va-t-elle à un parti unique réunissant toutes les forces modérées de centre droit, comme le propose Silvio Berlusconi, ou à une alliance, un rassemblement ? Et qui devrait appartenir à ce parti unique ou à cette alliance ?

R. B. - Je viens de le dire : je suis pour le parti unique, car nous avons besoin d'un nouveau parti. Cette formation devrait rassembler les forces italiennes déjà affiliées, au sein du Parlement européen, au Parti populaire européen (PPE) : c'est-à-dire l'UDC et Forza Italia. Et si l'Alliance nationale souhaite adhérer, elle sera la bienvenue. Ce futur grand parti devrait également être ouvert aux socialistes (2). En Italie, les socialistes ont toujours été victimes du contrôle hégémonique qu'exerçait le Parti communiste sur la gauche - un PC qui, historiquement, a toujours traité les socialistes comme s'ils étaient ses pires ennemis. Au niveau européen, cette nouvelle entité aura pour fonction première de renforcer le PPE. Jamais l'Union européenne ne pourra aller de l'avant sans un PPE fort, capable, à Strasbourg comme au sein de chaque pays membre, de soutenir des gouvernements de majorité. Comment pourrions-nous être des citoyens européens exerçant des responsabilités égales ou semblables à celles des Américains sans une politique européenne commune ? Sur les grandes questions comme la paix, le citoyen européen dispose-t-il d'une influence semblable à celle du citoyen américain ? À l'évidence, non. En matière de défense ? Encore moins. La relance du développement économique ? L'autonomie culturelle de l'Europe ? N'en parlons même pas ! Nous sommes à la traîne de la locomotive américaine. C'est pourquoi nous avons besoin, en Europe, d'un parti fort, animé par des idéaux de marché et de solidarité. Et cela, même si, de temps en temps, l'Europe ralentit - comme on l'a vu à l'occasion des récents référendums français et hollandais.

R. H. - Comment jugez-vous Silvio Berlusconi ? Qu'a-t-il apporté à la politique italienne ?

R. B. - C'est un leader charismatique, nul n'en doute. Il a apporté beaucoup de liberté mais, aussi, beaucoup de confusion. Beaucoup de liberté parce que l'Italie a subi une sorte de coup d'État médiatico-judiciaire au début des années 1990. Des partis qui s'étaient opposés au communisme et ont sauvé la démocratie ont été détruits. Ils ont été accusés d'être des ramassis de voleurs ou de mafieux, comme Giulio Andreotti - qui a pourtant été l'emblème de la Démocratie chrétienne. Pendant dix ans, les Italiens ont voté avec cette conviction. Quand Andreotti a été lavé de cette accusation infamante par les tribunaux et déclaré innocent, il était trop tard : ce mensonge avait détruit la DC. Un vide politique s'était créé. C'est alors que Silvio Berlusconi est entré en scène. S'il n'y avait pas eu cette agression contre la DC, sans doute ne l'aurait-il pas fait. Mais s'il ne l'avait pas fait après cette agression, probablement aurions-nous connu un régime semi-dictatorial de gauche - un régime dont les adversaires de la gauche, du fait de leur incapacité à exercer le contrôle démocratique à partir de l'opposition, auraient été au moins aussi responsables que les dirigeants de la gauche eux-mêmes. C'est pour cette raison que je considère que Berlusconi a fait beaucoup pour la liberté. Il n'en reste pas moins qu'il a, également, créé une grande confusion. Le sociologue allemand Max Weber explique que, pour durer dans l'Histoire, un leader charismatique doit réussir à transformer son charisme en institution. Berlusconi aurait donc dû utiliser la polarisation de l'électorat autour de sa personne afin de construire un parti doté de fortes structures, ce que Forza Italia n'a jamais été. Pendant dix ans, Berlusconi n'y a pas pensé. Ou, plutôt, il y a pensé, mais il a toujours décidé que le jeu n'en valait pas la chandelle.

R. H. - Peut-on expliquer cette réticence par le fait qu'il se méfie de la politique et que, au fond de lui-même, il n'est pas un homme politique ?

R. B. - Pas seulement. Reconnaissons-lui des circonstances atténuantes : depuis dix ans, il a eu une vie passablement agitée, c'est le moins que l'on puisse dire ! Un véritable acharnement judiciaire s'est déclenché contre lui. L'ampleur de cette campagne incite même à se demander si les magistrats n'avaient pas décidé à l'avance qu'il était coupable et qu'il fallait à tout prix le " coincer ". Ils ont enquêté non seulement sur des faits précis, mais sur tous les aspects de sa vie. Ce n'est ni juste ni correct. Si encore ils avaient trouvé quelque chose d'éclatant, mais non ! La conclusion s'impose : soit Berlusconi est plus honnête que la moyenne des chefs d'entreprise qui traînent tous quelques " casseroles " ; soit ces juges sont non seulement politisés mais, aussi, incompétents. La cabale dont le président du Conseil a fait l'objet a été telle qu'une réforme en profondeur de la justice s'impose. Les citoyens doivent acquérir la certitude que les juges ne font pas de politique. Un système politique efficace est un système dans lequel les élections servent à décider du gouvernement du pays. Il ne devrait pas être possible que cette décision citoyenne soit remise en cause de manière délibérée par une action judiciaire.

R. H. - Vous défendez Silvio Berlusconi. Pourtant, en décembre 1994, ne vous êtes-vous pas allié au leader de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, pour faire tomber son premier gouvernement ?

R. B. - J'étais alors dans l'opposition, en tant que membre du Parti populaire italien (PPI). Naïvement, j'ai cru possible de construire un gouvernement d'unité nationale pour réviser la Constitution de 1947. Au lieu de cela, la gauche s'est emparée du pouvoir avec la complicité du chef de l'État de l'époque, Oscar Luigi Scalfaro. Résultat : nous avons connu sept années de grande instabilité, avec quatre gouvernements de gauche qui se sont succédé aux affaires.

R. H. - Pourquoi l'Italie éprouve-t-elle tant de difficulté à se réformer ? Les entraves aux réformes sont-elles d'ordre constitutionnel, politique, social ?

R. B. - Machiavel a expliqué que la réalité politique était divisée entre deux classes aux aspirations contradictoires : le peuple et les puissants. Le peuple désire seulement ne pas être opprimé par les puissants. Ces derniers, pour leur part, veulent par principe disposer de la possibilité d'opprimer le peuple. Or les réformes limitent nécessairement le pouvoir des puissants. Elles sont donc difficiles à réaliser. En effet, ceux qui en tirent bénéfice sont nombreux, mais le bénéfice qu'ils reçoivent est si petit qu'ils s'en rendent à peine compte. En revanche, ceux qui y ont à perdre sont peu nombreux, mais le dommage qui leur est infligé est si grand qu'ils sont disposés à tout pour éviter de le subir. Imaginons une réforme qui touche au mécanisme de formation des prix permettant à certaines sociétés d'accumuler une rente monopolistique. Le bénéfice pour le public en sera de quelques euros par famille. Le dommage pour les groupes monopolistiques sera de l'ordre de centaines de millions d'euros. Le public se mobilisera peu pour soutenir cette réforme. Mais il est probable que les lobbies feront tout pour lui faire échec... Dans notre système, trop de groupes ont un pouvoir de veto et trop peu ont un pouvoir d'initiative. C'est ce que nous cherchons à modifier avec les réformes constitutionnelles en cours. Si elles sont adoptées, demain sera un peu différent.

R. H. - Ces retards suffisent-ils à expliquer que l'Italie perde du terrain dans l'économie internationale ?

R. B. - Précisément. L'explication est liée à la situation générale de l'Europe. Contrairement à ce qu'affirme le mouvement anti-mondialisation, la mondialisation est une grande chance pour les pays pauvres. Peut-être pas pour tous les pays pauvres, mais certainement pour la Chine, l'Inde et le Sud-Est asiatique, où vivent les deux tiers des pauvres du monde. Ces pays découvrent les bienfaits de la croissance, accèdent au marché et représentent, désormais, une concurrence sérieuse pour les pays développés dans des secteurs à faible ou moyen contenu technologique, comme le textile. Cette mondialisation est, en revanche, un problème pour les pauvres des pays riches. La solution ? Investir afin, primo, d'améliorer la compétitivité de nos entreprises et la qualité de nos produits et, secundo, de transférer un grand nombre d'emplois vers des secteurs à plus haut contenu technologique. C'est pourquoi la réforme de l'école est indispensable. Les élèves doivent apprendre que l'on ne va pas à l'école pour discuter avec ses copains et faire de la politique, mais avant tout pour étudier - un concept qui s'est malheureusement perdu depuis mai 1968. Il faut, dans cette optique, transférer les ressources de l'État vers des investissements productifs. L'État ne doit plus payer pour défendre les emplois de secteurs en crise, mais pour développer d'autres secteurs, quitte à affronter une période de chômage. On ne peut plus maintenir des postes de travail avec des stratégies fixes, comme autrefois. Mieux vaut accompagner le salarié qui perd son poste vers d'autres formes d'emploi que d'essayer de sauvegarder son emploi actuel à toute force. Aujourd'hui, ces réformes sont plus que jamais nécessaires. Et pourtant, elles n'ont peut-être jamais été aussi difficiles à réaliser. Pour une raison simple : elles requièrent des sacrifices sans procurer, dans l'immédiat, des avantages équivalents.

R. H. - Le gouvernement de Silvio Berlusconi cherche à imposer une révision de la Constitution dans un sens fédéral. Et cela, sans l'accord de l'opposition. Peut-il réussir ?

R. B. - Deux mots sur cette réforme : si elle réussit, le président du Conseil italien aura toujours moins de pouvoirs que le président de la République française (3). Il est vrai que la gauche s'oppose à ce projet. Mais n'oubliez pas qu'elle a longtemps soutenu que la cinquième République détruisait la démocratie française. Elle pensait, du reste, la même chose du système américain. Avant de changer d'avis. Bref, elle n'a pas encore compris que la politique sert à décider. Si cette réforme n'est pas adoptée, le peuple restera sans guide dans une phase cruciale où il en faudrait un.

R. H. - Croyez-vous vraiment, comme l'affirme Silvio Berlusconi, qu'il existe en Italie un lobby organisé dans la justice, l'école et la presse qui remet en question la légitimité d'un gouvernement élu au suffrage universel ? Et que ce lobby trouve des ramifications à l'étranger, ce qui expliquerait le jugement négatif d'autres pays européens à l'égard de l'Italie ?

R. B. - Les critiques que certains de nos voisins nous adressent sont tout simplement ridicules. D'aucuns vont même jusqu'à affirmer qu'il n'y aurait pas de liberté de presse en Italie ! Ou que tous les journaux et chaînes de télévision seraient concentrés dans les mains de Berlusconi... Or il suffit d'allumer la télévision ou d'ouvrir un quotidien pour avoir la preuve du contraire. Une chose est sûre : la presse n'est nullement servile à l'égard du gouvernement. Au contraire, les médias attaquent le pouvoir sans aucun scrupule. Si l'on appliquait, en Italie, les critères déontologiques en vigueur en Grande-Bretagne - où un directeur de la BBC a démissionné pour avoir colporté de fausses informations sur Tony Blair -, on ferait l'économie de bien des mensonges ! Berlusconi se trompe aussi. Il pense que, ayant obtenu la majorité, il peut faire ce qu'il veut. Il oublie que l'exécutif n'est que l'un des pouvoirs de la République. Le chef de l'exécutif doit agir dans le strict respect de l'équilibre des différents pouvoirs. Au début, Berlusconi avait du mal à l'accepter. Aujourd'hui, il le comprend mieux.

R. H. - Quelles seront vos priorités en tant que ministre des Biens culturels pendant les dix mois qui vous séparent des élections ?

R. B. - Partons de la politique européenne de la culture. Elle doit reposer sur deux piliers. Le premier est celui de l'exception culturelle, comme l'a récemment rappelé Jacques Chirac. Le bien culturel n'est pas une marchandise comme les autres. Ce n'est pas un concombre ! Il est lié à l'histoire, à la mémoire, à la culture, à l'identité d'un peuple. C'est pourquoi je considère qu'il ne peut entrer dans le champ de la directive sur les services préparée par le commissaire au marché intérieur et à la fiscalité Frits Bolkestein (4).

R. H. - Demandez-vous une directive spécifique ?

R. B. - C'est exact. Il ne suffit pas d'exclure les biens et services culturels de cette directive. Il serait opportun d'avoir une directive spécifique sur la tutelle, la valorisation et la gestion des biens culturels. De plus, il est nécessaire de mettre en œuvre une politique ambitieuse en ce qui concerne les technologies de l'information. Soyons attentifs au fait qu'un grand nombre de biens culturels sont produits comme des marchandises, des produits de l'industrie qui ne peuvent échapper à la confrontation avec le marché. Aussi doit-on inventer une politique européenne de la culture - je pense, en particulier, au cinéma et aux arts audiovisuels - qui serait en mesure de soutenir la concurrence américaine. Pour y parvenir, nous devons nous livrer à une forte autocritique. Antonio Gramsci, qui était un communiste intelligent, critiquait avec dureté ces artistes qui se croient porteurs d'un génie connu d'eux seuls et estiment qu'ils ont le droit de vivre aux crochets du public. L'Europe a commis une grave erreur en séparant culture et marché. Les Grecs faisaient déjà la distinction entre le " poieîn ", c'est-à-dire le travail effectué pour obtenir un bénéfice économique, et le " pateîn ", autrement dit le travail qui a pour finalité la beauté de l'âme. Saint-Benoît en disait tout autant. Mais si le marché refuse de reconnaître un bien culturel comme tel, il n'appartient pas au gouvernement d'en décréter la qualité en promulguant un " sagis " - un sceau attestant sa validité. Concrètement, si les Américains détiennent les trois quarts de notre marché culturel, c'est qu'ils sont bons. Tout simplement ! À nous d'apprendre à réaliser des œuvres qui touchent le cœur des gens...

R. H. - Pourquoi l'industrie européenne de l'art, le cinéma en particulier, n'y parvient-elle pas ?

R. B. - En partie pour des raisons culturelles. Les artistes européens sont nombreux à penser que leur production est d'autant plus valable qu'elle souligne des aspects négatifs de la société. Au fil des années se sont ainsi forgés mépris et désespoir pour le présent. Ce mépris envers les bons sentiments est erroné. L'art contemporain doit aider à vivre et à découvrir les grandes passions qui animent la vie des peuples. Malheureusement, on trouve souvent, en Occident, cette haine de soi-même qui émerge périodiquement parmi les intellectuels.

R. H. - En Europe plus souvent qu'aux États-Unis ?

R. B. - Effectivement, c'est surtout le cas en Europe. Cette vision sombre de la modernité est liée à une incapacité de se réconcilier avec soi-même, avec son histoire. L'autre problème, c'est la très grande force des Américains dans la distribution. Ils sont bien aidés en cela par le fait que, naturellement, ils parlent tous la même langue.

R. H. - Parlons de cinéma. Le ministre de la Culture que vous êtes a-t-il récemment apprécié un film en particulier ?

R. B. - J'ai vu un très beau film français lors du dernier festival de Cannes : Joyeux Noël, de Christian Carion, présenté hors compétition. Ce film est consacré à la Première Guerre mondiale - le premier grand crime du suicide de l'Europe, pire encore que le communisme. Sans cette guerre, nous n'aurions jamais connu le communisme. En réalité, Lénine est le fils de la sauvagerie et de la violence déchaînées par 1914-1918. C'est un beau film sur les racines chrétiennes de l'Europe : il raconte la fraternisation entre soldats écossais, français et allemands à l'occasion de la messe de Noël. Il contient également un aspect comique. Du moins, personnellement, j'ai préféré en rire. D'aucuns auraient pu se mettre en colère. Voici de quoi il s'agit : ayant réalisé qu'ils étaient en train de faire un film sur les racines chrétiennes de l'Europe, les auteurs s'en sont préoccupés et repentis. Aussi ont-ils inventé le personnage d'un évêque catholique qui punit le prêtre ayant dit la messe et qui incite au massacre et à l'extermination de l'ennemi. Or toute personne ayant un minimum de connaissance de la religion sait que l'Église catholique était très engagée contre la Première Guerre mondiale. Le pape de l'époque, Benoît XV, était viscéralement opposé à la guerre. Si un tel évêque avait existé, le pape l'aurait envoyé au couvent ! La présence de ce personnage fantasmatique ne me surprend pas outre mesure. En fait, ce film est symptomatique du climat anti-chrétien qui prévaut en Europe. Le réalisateur s'est cru obligé de lui payer un tribut. Et il a inventé cet évêque absurde. J'en ris encore. Le film est, en tout cas, très beau.

R. H. - Vous parlez des racines chrétiennes de l'Europe. À vos yeux, la Constitution proposée par la Convention pour l'avenir de l'Europe pèche-t-elle par l'absence de cette référence ?

R. B. - La Constitution européenne est sans doute une mauvaise Constitution, une très mauvaise Constitution. Malheureusement, c'est la meilleure que l'on pouvait faire. S'il avait été possible d'en faire une meilleure, j'aurais appelé les Français à voter " non " à leur référendum. Mais comme on a besoin d'une Constitution et qu'on en aura difficilement une meilleure, j'espérais une victoire du " oui ". Ce débat m'a fait penser à un dilemme absurde. Imaginons la situation suivante : une famille doit acheter une voiture. L'un fait l'éloge de la Ferrari, l'autre de l'Aston Martin, le troisième voudrait une BMW. Mais ils n'ont d'argent que pour s'offrir un fourgonnette. La même chose vaut pour la Constitution.

R. H. - Comment jugez-vous le " non " français au référendum sur la Constitution européenne ?

R. B. - Je m'y attendais. D'après moi, ceux qui ont rejeté ce texte sont les mêmes que ceux qui s'étaient scandalisés à l'idée que ce texte puisse évoquer les racines chrétiennes de l'Europe. Même si, au final, ils ont eu gain de cause sur cette question précise, ils ont tout de même dit " non " au traité... Il est clair qu'en réalité ils ne voulaient pas de l'Europe en tant que telle. C'est le cas de la gauche française, où le refus de l'Europe est désormais majoritaire. Je le répète : en refusant la Constitution, elle refuse, de fait, le projet européen. D'une manière plus générale, ce vote consacre l'échec de la Commission présidée jusqu'en novembre 2004 par Romano Prodi. C'est cette Commission qui a permis aux mécanismes bureaucratiques de supplanter et de dominer la politique.

R. H. - La France a voté " non ". Les Pays-Bas aussi. Faut-il, pour autant, interrompre le processus de ratification et proclamer la mort de la Constitution, comme l'a déjà fait le président du Sénat italien, Marcello Pera ?

R. B. - Non. Il convient de continuer les ratifications. L'état de santé de la Constitution européenne n'est assurément pas bon. Mais elle n'est pas encore morte. À la fin 2006, on verra bien combien de pays ne l'auront pas ratifiée. Je pense qu'ils ne seront pas plus de cinq, dans la pire des hypothèses. Or, comme vous le savez, si vingt pays sur vingt-cinq acceptent le texte, le Conseil européen se saisira de la question et on pourra encore sauver le traité. Une fois que tous les pays membres se seront prononcés viendra le temps de tirer les conclusions qui s'imposent. D'ici là, l'Italie - qui a déjà ratifié la Constitution par voie parlementaire - doit faire pression pour le " sì ". Si la grande majorité des pays se prononcent en ce sens, à l'exception de deux ou trois, je veux espérer qu'il sera possible aux pays ayant voté " non " de voter à nouveau. Avec, cette fois, peut-être un autre résultat...

R. H. - Les Français, dans leur majorité, craignent l'entrée de la Turquie en Europe. Avant de devenir pape, le cardinal Joseph Ratzinger s'est prononcé contre cette adhésion. En revanche, le gouvernement dont vous êtes membre milite en faveur de l'intégration turque. Quelle est votre position sur cette question ?

R. B. - Discutons-en ! On a tout le temps pour le faire. L'adhésion de la Turquie pose des problèmes culturels et religieux, c'est un fait. Ces problèmes, il faut les surmonter. Qu'est-ce qui interdit à l'Europe de faire entrer un grand pays islamique, dès lors que celui-ci respecte la liberté religieuse ? Peut-être est-ce une erreur d'avoir trop mis l'accent sur la candidature turque avant d'avoir approfondi l'unité entre nous. Le risque existe de voir l'Europe devenir une simple zone de libre-échange. Ce n'est pas notre objectif. Nous voulons que l'Europe soit une famille de nations solidaires et étroitement liées entre elles.

R. H. - J'aimerais revenir sur un sujet que nous avons déjà rapidement abordé au cours de cet entretien : la place de la foi dans la société. Vous êtes un intellectuel et philosophe catholique. On vous sait proche du Vatican. Vous avez longtemps collaboré avec Jean-Paul II. Vous faites partie de la Commission pontificale Justice et Paix. Comment voyez-vous la confrontation entre catholicisme et laïcisme ?

R. B. - Tout d'abord, une question : existe-t-il encore des laïcs, au sens où l'entendaient Alain ou l'Italien Norberto Bobbio ? Ces philosophes se sentaient engagés par le jugement de leur conscience et reprochaient aux catholiques de se sentir délivrés par la confession. Le laïc contemporain, lui, affirme que l'idée même de morale est dépassée. Mais une telle idée relève du nihilisme plus que de l'attachement à la laïcité ! Norberto Bobbio était beaucoup plus proche d'un catholique qu'il pourrait l'être d'un laïc d'aujourd'hui. Ce qui le différenciait des catholiques, c'est qu'il croyait à la force des valeurs fondées sur l'immanence alors que les catholiques, eux, croient à la transcendance. Pour Bobbio, le vrai et le beau ne sont pas les attributs de Dieu, mais les catégories transcendantales de la conscience humaine.

R. H. - Il existe tout de même des laïcs contemporains qui ne sont pas forcément nihilistes. Je pense, en particulier, au tout récent essai (5) dans lequel le président du Sénat italien, Marcello Pera, qui est un non-croyant, se confronte au cardinal Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI.

R. B. - Marcello Pera est un laïc à la Alain, à la Benedetto Croce, à la Norberto Bobbio (6). Il est évident qu'il se trouve en phase avec Ratzinger. Peut-être pas sur tout, mais sur de très nombreux points.

R. H. - À vos yeux, quelle est la pensée laïque la plus dangereuse ?

R. B. - Le marxisme. Bien sûr, il est mort. Mais, en se décomposant, les cadavres engendrent des épidémies... Une épidémie est née de la décomposition du marxisme. On pourrait l'appeler dé-constructionnisme, une autre forme de nihilisme. Si vous me le permettez, j'aimerais vous présenter rapidement la manière dont je vois la genèse de cette idéologie. Au XIXe siècle, Karl Marx disait : " Tous les groupes sociaux sont loin de la vérité parce que chacun d'eux déforme la vérité à partir d'un point de vue particulier et tombe dans le mensonge et l'illusion, autrement dit dans l'idéologie. Tous se comportent ainsi, à l'exception du prolétariat qui a une vision totale et globale de la vérité. C'est donc le seul groupe social à parler au nom de l'Histoire et de la vérité. " Pensée que Lénine a fortement nuancée en affirmant que cette vision globale de l'Histoire n'appartient pas au prolétariat - qui est composé d'exploités ne comprenant pas grand-chose - mais au Parti et à l'intellectuel révolutionnaire, " le seul à savoir appréhender la vérité ". Quand ce point de vue s'est complètement discrédité, quand cette prétendue vérité s'est révélée comme étant le pire des mensonges, l'intelligentsia marxiste a dit : " C'est vrai. Nous nous sommes trompés. La vérité n'existe pas. Par conséquent, ceux qui parlent de vérité sont des ennemis du genre humain. " En un mot, elle n'a pas admis que la vérité puisse se trouver ailleurs que dans leurs élucubrations... Je qualifierai cette logique de dé-structuraliste et dé-constructionniste. Couplée à une interprétation erronée du libéralisme, elle débouche sur une véritable aberration. Aux yeux de ces prétendus penseurs laïcs, les religions qui affirment l'existence d'une vérité seraient les ennemies de la démocratie.

R. H. - Faut-il déduire de ce que vous venez de dire que, d'après vous, l'Église ne porte aucune responsabilité dans les exactions des siècles passés ?

R. B. - Rares sont les idées qui ont été autant détournées de leur véritable sens que celles de l'Église ! Il est vrai que de terribles guerres de religion ont ensanglanté l'Europe des XVIe et XVIIe siècles. Les laïcs en tirent argument pour affirmer que les religions sont porteuses de divisions et de conflits. Mais c'est oublier les guerres du XXe siècle, qui ont été anti-chrétiennes et laïcistes ne serait-ce que parce que le laïcisme est lié à l'idée d'État national. Benito Mussolini, qui s'y entendait en totalitarisme, écrivait en 1924 : " Le fascisme est le point d'arrivée des courants philosophiques les plus modernes. " En affirmant qu'il n'existe aucune vérité, les fascistes s'arrogeaient le droit d'utiliser toute la force dont ils disposaient pour parvenir à leurs fins. C'est la définition même du relativisme. Au XXe siècle, l'Église catholique a été, objectivement, la championne de la liberté. Sous le pontificat de Jean-Paul II, le nombre d'êtres humains vivant dans des régimes démocratiques a plus que doublé. L'Église s'est retrouvée à la pointe de ce combat. L'Europe serait-elle ce qu'elle est aujourd'hui sans Karol Wojtyla ? Le communisme se serait-il effondré sans lui ? L'Amérique latine serait-elle passée de dictatures semi-fascistes à la démocratie sans un grand mouvement de défense des droits de l'homme substantiellement inspiré par la doctrine sociale de l'Église ? Et rappelez-vous, dans les Philippines de Marcos, ces religieuses qui se sont agenouillées en récitant le rosaire devant les chars, et ces soldats qui n'ont pas eu le courage de les écraser et se sont même joints à elles pour exiger des élections libres ! Dans le monde d'aujourd'hui, le christianisme a puissamment servi la liberté. Devrions-nous le considérer comme une menace pour la liberté ? Bien sûr que non !

R. H. - Quels sont les plus grands dangers qui guettent la démocratie ?

R. B. - Platon, dans La République, explique que les régimes démocratiques meurent victimes du relativisme éthique. Bien entendu, il n'emploie pas cette expression. Il parle de " sophisme " pour décrire la décomposition de la société. Mais le processus est toujours le même : les gouvernants n'ont plus de motifs de privilégier le bien public. Ils se font corrompre et recourent à la violence. Résultat : le peuple perd confiance dans ses institutions et ne croit plus en la démocratie. Le premier démagogue qui promet de remettre de l'ordre draine derrière lui les masses. La démocratie athénienne, la démocratie italienne en 1922 ou encore la démocratie allemande en 1933 ne sont-elles pas mortes de cette manière ? Et que dire de la démocratie française à la fin des années 1930 ?

R. H. - Un siècle après Rerum Novarum (7), Jean-Paul II a publié, le 1er mai 1991, l'encyclique Centesimus Annus (8) qui actualise la doctrine sociale de l'Église. Vous avez été l'un des premiers, en Italie, à en divulguer et à en commenter le contenu. Quelle est l'actualité de ce texte dans la société européenne contemporaine ?

R. B. - Peut-être a-t-on eu raison de dire que la doctrine sociale de l'Église était partie en retard. Auteur de Rerum Novarum en 1891, Léon XIII avait été devancé par Le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx en 1848. En revanche, Jean-Paul II, avec Centesimus Annus, accorde une place centrale à l'être humain et redonne à l'Église une bonne longueur d'avance sur la réflexion laïque. Cette encyclique publiée deux ans après l'effondrement du mur de Berlin reconnaît que la société vit de la logique de l'échange, c'est-à-dire du marché. C'est fondamental : sans marché, il n'y aurait pas de liberté. Il s'agit d'un concept juridique avant d'être économique. Pour en comprendre la grandeur, il faut connaître l'autre terme de l'alternative. C'est l'économie de commandement : quelqu'un s'arroge le droit de s'emparer d'un bien sans contrepartie ou d'en décréter le prix. Or la liberté de contrat stimule l'énergie des hommes. Une société qui vivrait d'échanges gratuits (c'est-à-dire sans marché) ou forcés serait invivable. Sans calcul économique, il n'y a ni allocation rationnelle des ressources ni bien-être.

R. H. - Le marché conditionne-t-il pour autant toute l'activité humaine ?

R. B. - Non, bien au contraire. Une société qui ne vivrait que de l'échange de termes équivalents serait une société inhumaine. L'homme est fait pour être membre d'une communauté. Cette appartenance implique des relations d'amitié avec les autres hommes. La société moderne doit permettre cet équilibre. C'est sur cette idée que se fonde l'encyclique Centesimus Annus. D'un côté, on y trouvera la légitimation de l'économie de marché. De l'autre, l'affirmation que le marché n'est pas tout, car il doit être soutenu par de fortes institutions sociales, économiques, juridiques et religieuses. Si le marché ne reconnaît pas ses limites, il devient inhumain et se détruit lui-même. Imaginez une société où tout se vendrait - travail, amour, sentences des juges... Un tel système ne pourrait pas fonctionner. C'est cette vérité fondamentale que la doctrine sociale a remise au centre de la réflexion. Cette vérité-là, déjà esquissée dans Rerum Novarum, le XXe siècle a voulu s'en éloigner. Les communistes souhaitaient imposer une société sans marché et sans calcul économique, dans laquelle les biens et les services seraient gratuits, au prix d'une violence permanente. D'autres se sont livrés à une apologie frénétique du capitalisme, affirmant que le marché suffit à organiser tous les rapports sociaux. Or ce n'est pas le cas non plus. Il y a des choses que l'on ne peut acheter ou vendre sans les avilir. Pensez, je le répète, à l'amour ! La doctrine sociale de l'Église ne fournit pas de recette miracle. Mais elle nous rappelle qu'une économie saine est une économie humaine. Il n'y a pas de système parfait. L'ingénierie sociale à la Saint-Simon prétend qu'il existe un mécanisme parfait qui retire à l'homme la responsabilité d'être bon. C'est faux. Les systèmes, y compris l'économie de marché, peuvent parfois écraser l'homme. La politique a le devoir de protéger l'homme dans sa confrontation avec le système.

R. H. - Est-ce que la position de l'Église suffit à expliquer le fait que des centaines de milliers de fidèles se soient pressés aux funérailles de Jean-Paul II ? Qu'ils aient attendu stoïquement - vingt heures d'affilée, pour certains ! - pour lui rendre un ultime hommage et qu'ils aient participé en masse aux cérémonies de la place Saint-Pierre ? Comment analysez-vous une telle ferveur ?

R. B. - Les gens ont senti que le pape était un être exceptionnel. Pourquoi les jeunes l'ont-ils tant aimé alors qu'ils sont loin de suivre ses préceptes sur la sexualité ? Parce qu'ils ont compris qu'il les aimait et qu'il était prêt à donner sa vie pour eux. Ils l'ont senti animé par l'Esprit saint. Et puis, a-t-on jamais eu un peuple de chrétiens parfaits ? Les rapports pré-matrimoniaux constituent-ils un péché ? Sans doute, mais il en existe de plus graves ! Si nous nous livrions à un examen de conscience sur la marche du monde, soyons certains que ces péchés nous sauteraient aux yeux ! Le pape avait cette grandeur de ne jamais se dérober. Il le disait clairement : l'homme est toujours plus grand que ses erreurs. Il faut l'aimer malgré ses erreurs. C'est seulement en l'aimant qu'on le sauvera de ses errements. Et, de ce point de vue, Jean-Paul II était tout le contraire d'un moraliste. D'après lui, chacun doit aider l'autre à découvrir la vérité. Aucun de nous ne possède la vérité absolue. Voilà ce qu'il nous disait. Et cette position faisait sa grandeur.

R. H. - Son successeur reprendra-t-il ses idées ?

R. B. - J'en suis certain. Les deux hommes sont très différents. Mais ils sont unis par la même expérience de foi. Ratzinger a été l'un des collaborateurs les plus proches de Jean-Paul II. Leur position théologique fondamentale est la même. Je suis bien placé pour le dire dans la mesure où j'ai contribué dès le début, en tant que jeune penseur catholique, à la revue Communio que Joseph Ratzinger a fondée en 1974 avec Hans Urs von Balthasar (9).

R. H. - Vous avez déclaré qu'à vos yeux l'Italien le plus important du XXe siècle a été Alcide De Gasperi, le fondateur de la Démocratie chrétienne. Pourrait-on retrouver aujourd'hui un nouveau De Gasperi ?

R. B. - De Gasperi est le résultat d'une histoire unique qui ne peut se répéter. Son credo était de toujours dire la vérité. Sa grande force, c'est qu'il n'a jamais craint de dire cette vérité au peuple. Il n'a pas toujours été suivi par ses concitoyens, mais il n'a jamais désespéré de parvenir à les convaincre. Sa persévérance aura été une grande leçon - une leçon valable pour toutes les époques.

R. H. - Quel est l'homme politique européen que vous admirez le plus ?

R. B. - Helmut Kohl. Il a su relever l'économie allemande entre 1982 et 1990. Il a également eu le mérite d'investir la richesse née de ce boom économique dans un grand projet politique : celui de la réunification. Enfin, il a ancré fermement l'Allemagne à l'Europe occidentale tout en soutenant l'adhésion des anciens membres du bloc communiste à l'Union européenne. Quand l'empire soviétique a implosé, l'Europe centrale et orientale aurait très bien pu connaître une situation d'instabilité chronique, la moitié des peuples tournant leurs regards vers l'Allemagne et l'Occident et l'autre moitié se rapprochant de Moscou. Les conditions étaient réunies pour un affrontement au centre de l'Europe entre Allemands et Russes. Si une telle confrontation a pu être évitée, c'est dans une très large mesure grâce à la vision politique d'Helmut Kohl et de François Mitterrand.

R. H. - De quel personnage historique vous sentez-vous particulièrement proche ?

R. B. - De Jean-Paul II. Il a laissé dans l'Histoire une trace qui ne sera jamais effacée.

R. H. - Dernière question : quels sont vos philosophes et vos écrivains préférés ?

R. B. - J'ai été l'élève d'Augusto Del Noce (10), malheureusement peu connu en France. Je le considère comme l'un des plus grands philosophes du XXe siècle. J'ai aussi été l'élève de Karol Wojtyla, l'autre grande expérience culturelle de ma vie. Par ailleurs, j'éprouve la plus vive reconnaissance envers Don Luigi Giussani (11). Je lui dois ma foi. En fait, j'ai eu l'immense chance, dans ma vie, d'avoir de grands amis et de grands maîtres. Certains sont très connus, comme Hans Urs von Balthasar. D'autres sont pratiquement ignorés, comme Don Francesco Ricci (12).
Notes :

(1) Parti populaire européen et Démocrates européens (PPE/DE) : fondé en juillet 1976 à l'instigation de mouvements démocrates chrétiens, il compte aujourd'hui 268 députés européens, issus d'environ 70 partis membres ou affiliés, sur un total de 731 députés. C'est le groupe le plus important à Strasbourg. Du côté de l'Italie, en font partie Forza Italia et l'UDC (qui participent à la majorité de Silvio Berlusconi), ainsi que deux petites formations de centre gauche, l'UDEUR de Clemente Mastella et la SVP sud-tyrolienne.
(2) Après l'éviction de leur leader Bettino Craxi, convaincu de corruption par la justice italienne et qui s'exila en 1994 à Hammamet (Tunisie), où il mourut six ans plus tard, les socialistes italiens ont éclaté en deux courants. L'un, dirigé par l'ancien ministre des Affaires étrangères Gianni De Michelis, a rejoint la majorité de Silvio Berlusconi sous le nom de " Nouveau Parti socialiste ". L'autre, le SDI, est l'une des composantes de la coalition de Romano Prodi (le SDI pèse 1,5 à 2 % de l'électorat).
(3) Cette révision constitutionnelle comporte deux volets. Le premier, d'inspiration fédérale, attribue aux régions des compétences exclusives en matière de politique sanitaire, de gestion des écoles et de police locale. Le second, relatif à l'organisation de l'État central, prévoit la transformation du Sénat en une assemblée de représentants des régions. Il attribue aussi au chef du gouvernement une responsabilité directe sur la nomination et la démission des ministres et lui confère le pouvoir de dissoudre le Parlement, un pouvoir qui relève, pour le moment, du chef de l'État. La réforme a déjà été approuvée par les deux branches du Parlement. Mais n'ayant pas obtenu la majorité des deux tiers, elle devra être soumise à un nouveau vote. La majorité de Silvio Berlusconi compte l'adopter de manière définitive au cours de l'hiver prochain, en tout cas avant les élections législatives de mai 2006. Étant donné qu'il s'agit d'un texte constitutionnel, cette réforme devra ensuite être soumise à un référendum de ratification.
(4) Du nom de l'ancien commissaire européen au Marché intérieur, Frits Bolkestein (libéral néerlandais), ce projet de directive prévoit une libéralisation des services parmi les Vingt-Cinq. Un prestataire de services se verrait ainsi appliquer le droit du pays dans lequel il est basé et non celui du pays où il opère. Voté par le Parlement européen le 13 février 2003, il a rencontré l'opposition de la gauche et des syndicats, ainsi que celle de plusieurs gouvernements, notamment ceux de France, d'Allemagne, de Belgique et de Suède. L'Italie, en revanche, y est favorable.
(5) Marcello Pera et Joseph Ratzinger, Senza radici. Europa, relativismo, cristianesimo, islam, Mondadori, Milan, 2004. Cet ouvrage est un dialogue entre Marcello Pera, le président du Sénat italien, et Joseph Ratzinger, alors préfet de la Doctrine de la foi.
(6) Émile-Auguste Chartier, dit Alain (1868-1951) : philosophe et essayiste, collaborateur de la Nouvelle Revue Française. Il a développé la théorie de la " connaissance universelle " capable de sauver l'homme des désordres des sens et de le conduire à la sagesse.
Benedetto Croce (1866-1925) : critique napolitain, historien, philosophe et homme politique. Il a été attiré quelque temps par le marxisme avant de se consacrer à l'idéal hégélien. Refusant la " transcendance ", il est l'auteur d'une théorie de l'Histoire conçue comme l'affirmation progressive de la liberté et de l'activité créatrice de l'esprit. Sénateur, ministre de l'Instruction publique (1920-1921), opposant au fascisme, il a toujours défendu des idées libérales.
Norberto Bobbio (1909-2001) : philosophe turinois, antifasciste, auteur d'une vingtaine d'ouvrages philosophiques et scientifiques sur la nature des régimes politiques, membre du Parti d'action (hostile à Mussolini), d'orientation sociale-démocrate et libérale. Le sénateur à vie Norberto Bobbio a incarné un idéal laïc et républicain de haute tenue.
(7) Rerum Novarum : promulguée le 15 mai 1891 par Léon XIII (1878-1903), cette encyclique jette les fondements de la doctrine sociale de l'Église. Elle dénonce la concentration des richesses entre les mains de certains, proclame la relativité du système économique, affirme la valeur du travail et des liens réciproques entre famille et société et propose, face à la solution socialiste, une alternative basée sur les principes catholiques, notamment sur la foi et la solidarité.
(8) Publiée par Jean-Paul II le 1er mai 1991 à l'occasion du centenaire de Rerum Novarum, Centesimus Annus, neuvième des quatorze encycliques de son pontificat, recadre la doctrine sociale de l'Église dans les débats des temps modernes et propose une interprétation catholique des rapports sociaux et de l'éthique du genre humain, deux ans après l'effondrement du mur de Berlin qui consacrait l'échec du marxisme.
(9) Hans Urs von Balthasar, théologien catholique suisse (1905-1988), auteur de La Gloire et la Croix, La Dramatique divine, La Théologique. Il a été nommé cardinal en 1987.
(10) Augusto Del Noce (1910-1989) : philosophe turinois lié à la gauche chrétienne, résistant et anti-fasciste, proche d'Étienne Gilson et de Jacques Maritain. Il a proposé une interprétation chrétienne du marxisme.
(11) Mgr Luigi Giussani (1922-2005), professeur de théologie catholique pendant vingt-six ans à la faculté milanaise du Sacré-Cœur, spécialiste des théologies slaves et américaines. Il a fondé le mouvement de foi " Communion et Libération ".
(12) Don Francesco Ricci (1930-1991) : ordonné prêtre en 1955, il a participé à l'Action catholique, puis à " Communion et Libération ", dont il a répandu les préceptes dans de nombreux pays d'Europe et d'Amérique latine. Proche de Karol Wojtyla, qu'il a rencontré alors que ce dernier était cardinal de Cracovie.