Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Kosovo : une terre pour deux peuples
Article de Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
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La résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en juin 1999, a défini les conditions générales du protectorat, en affirmant cependant que celui-ci avait un caractère provisoire et ne remettait pas en cause l'intégrité territoriale de la république fédérale de Yougoslavie. Cette dernière a été remplacée par l'Union de Serbie-et-Monténégro, proclamée le 5 février 2003, qui a hérité de toutes ses obligations et prérogatives juridiques. Le Kosovo ne faisant naturellement pas partie du Monténégro, il relève de jure de la souveraineté de la république de Serbie, même si l'autorité de Belgrade n'a aucun moyen de s'exercer sur le territoire.
Alors que la communauté albanaise réclame avec passion l'indépendance - une option a priori inacceptable pour la Serbie -, la pérennisation du statu quo actuel paraît inenvisageable, mais aucun consensus ne se dégage pour parvenir à une définition du " statut final " du territoire. Le Kosovo demeure toujours le principal baril de poudre des Balkans.

Maigre bilan de la communauté internationale
Six ans après l'intervention de l'Alliance atlantique, presque cinq ans après la chute de Slobodan Milosevic, le bilan de la communauté internationale paraît bien maigre. L'objectif proclamé d'un Kosovo multi-ethnique est plus éloigné que jamais : Serbes, Roms et membres des autres minorités non albanaises continuent de se terrer dans des enclaves gardées par les soldats de la KFOR, la mission de l'Otan au Kosovo.
Malgré les sommes colossales injectées pour la reconstruction, l'économie du Kosovo demeure sinistrée et le chômage frappe massivement une jeunesse albanaise pléthorique qui nourrit de plus en plus de ressentiment à l'égard de la présence internationale, perçue comme une nouvelle " occupation ". Le temps où les soldats de l'Otan étaient accueillis en libérateurs est bien révolu. L'administration internationale, critiquée pour son mode de vie somptuaire, vit dans la crainte d'une confrontation directe avec la population albanaise, qui lui reproche de n'avoir qu'une seule préoccupation : protéger la minorité serbe.
L'échec est également patent sur deux aspects essentiels et intimement liés entre eux : la lutte contre le crime organisé et l'action en faveur de l'instauration d'un état de droit. Avec une police impuissante et une justice débordée, en butte aux règles du silence et de l'omerta, la Mission des Nations unies au Kosovo (MINUK) a échoué à relever ce défi majeur.
Les émeutes des 17 et 18 mars 2004 sont apparues comme le symbole de cet échec. Elles ont éclaté après la mort de deux adolescents albanais, survenue le 16 mars dans des circonstances toujours inexpliquées. Dans les heures qui ont suivi ce drame, les médias albanais ont affirmé que des Serbes auraient été responsables de ce crime, de manière à mobiliser l'opinion publique. Cette attitude partisane des médias a été dénoncée par les organisations internationales, notamment l'OSCE, mais rien n'y a fait : la manifestation convoquée le 17 mars dans la ville divisée de Mitrovica a vite dégénéré en émeutes anti-serbes qui se sont répandues à travers tout le Kosovo. Au total, on déplore dix-neuf victimes, tandis que près de quarante églises et monastères serbes ont été détruits ou incendiés. Les derniers Serbes demeurant encore dans des villes comme Prizren ou Djakovica ont été chassés. Bref, un petit réseau d'agitateurs a été capable de semer la violence et le désordre à travers tout le Kosovo en mobilisant facilement des jeunes désœuvrés - et cela, malgré la présence de plus de 20 000 soldats de l'Otan.
Ces émeutes ont marqué un tournant décisif. Sur le plan de la sécurité, l'impéritie des troupes de l'Otan est apparue au grand jour, ainsi que le cul-de-sac politique dans lequel se trouve la communauté internationale.
L'opinion publique albanaise ne veut pas envisager d'autre option que l'indépendance, perspective inacceptable pour les Serbes. Les six années de protectorat international auraient pu être mises à profit pour faire émerger des solutions alternatives, acceptables pour les Serbes comme pour les Albanais. Il semble bien que ce temps ait été perdu.
Un consensus semble s'établir pour estimer que la MINUK a fait son temps. Inefficace et trop coûteux, ce protectorat doit rapidement être réformé. Certains milieux diplomatiques, notamment américains, militent pour une accession rapide du Kosovo à l'indépendance. En effet, les États-Unis sont dans une logique de désengagement de la région, et privilégient donc une résolution rapide des dossiers encore ouverts. De plus, les représentants de l'ancienne administration démocrate, comme le général Wesley Clark, qui commandait les forces de l'Otan en 1999, ne cachent pas leur désir de " terminer le travail " commencé avec les bombardements.
En revanche, l'option de l'indépendance est toujours rejetée par la plupart des pays européens. Ceux-ci craignent, en effet, que le Kosovo ne devienne un micro-État mafieux dépourvu de toute viabilité et redoutent également les risques de déstabilisation régionale qu'entraînerait une telle évolution.
La communauté internationale doit donc résoudre une véritable quadrature du cercle : de nombreux diplomates évoquent un vague statut qui serait " moins que l'indépendance et plus que l'autonomie au sein de la Serbie ". La notion d'indépendance " conditionnelle ", fréquemment envisagée, représente également une catégorie assez difficile à concevoir en termes de droit international. Interrogé par un journal de Belgrade, Soren Jessen-Petersen, l'actuel chef de la MINUK, déclarait récemment que la seule option qui était exclue était celle d'un " retour à la situation d'avant 1999 ", c'est-à-dire, selon ses propres termes, à une situation marquée " par des violations des droits de la personne et par la guerre " (1).
Dans la ville de Lipljan, au centre du Kosovo, où les émeutes de mars 2004 ont été particulièrement violentes, les chefs des casseurs étaient de jeunes habitants de la ville, parfaitement connus de la population. Des fonctionnaires internationaux présents dans cette ville confirment, sous couvert d'anonymat, qu'un seul émeutier a été arrêté, puis relâché sans jugement au bout de deux mois, à la suite de fortes pressions albanaises. Dans ces conditions, on comprendra que les Albanais et, a fortiori, les Serbes n'accordent guère de crédit à l'autorité de la communauté internationale, ni aux discours convenus sur l'établissement de l'état de droit.

Désespoirs serbes
Un " nettoyage ethnique lent "
La capitale, Pristina, comme pratiquement toutes les autres villes du Kosovo, continue d'être une ville interdite aux Serbes, qui étaient 40 000 à y vivre avant 1999. Aujourd'hui, la présence serbe se limite à une centaine d'habitants terrés dans un immeuble collectif gardé jour et nuit par les soldats de l'Otan... et, pourtant, régulièrement attaqué.
Le discours officiel de la MINUK et de la KFOR envisage désormais d'" ouvrir " les enclaves serbes. Rada Trajkovic, ancienne présidente du groupe parlementaire serbe à l'Assemblée du Kosovo de 2001 à 2004, rétorque que ce ne sont pas les enclaves qu'il faut ouvrir, mais les villes aujourd'hui interdites aux Serbes. " On ne pourra pas parler de Kosovo multi-ethnique avant que les Serbes ne retrouvent leurs appartements et leurs emplois, à l'hôpital de Pristina, dans les entreprises ou les administrations publiques. Toute autre position serait une justification plus ou moins hypocrite du nettoyage ethnique " (2).
La présence serbe au Kosovo a deux visages. Le secteur nord du Kosovo - qui inclut les communes de Leposavic, Zvecan et Zubin Potok ainsi que la partie septentrionale de la commune de Mitrovica - forme une zone homogène et contiguë à la Serbie. Une vie quasiment " normale " y est donc possible.
En revanche, au sud de la rivière Ibar, les Serbes sont confinés dans des enclaves, plus ou moins étendues. La situation est sûrement la pire dans les petites enclaves, comme Velika Hoca ou Gorazdevac, dans l'ouest du Kosovo : il s'agit de villages peuplés de quelques centaines de personnes, qui ne peuvent pas quitter un espace entouré de barbelés depuis six ans autrement que sous escorte militaire de la KFOR. Dans l'enclave centrale, qui réunit 17 villages et compte une vingtaine de milliers d'habitants, une sorte de société parallèle s'est peu à peu établie : des routes ont été goudronnées entre ces villages pour permettre des communications en évitant les axes routiers principaux sur lesquels circulent les Albanais.
Au total, on estime que 120 000 Serbes pouvaient vivre au début de l'année 2005 au Kosovo, soit, au maximum, 40 000 dans le secteur nord et quelque 80 000 dans les enclaves au sud de la rivière Ibar. Ces chiffres sont néanmoins très incertains et fluctuants, car de nombreux Serbes font la navette entre le Kosovo et la Serbie, au gré des possibilités d'emploi et de survie. Par ailleurs, quelque 200 000 non-Albanais (Serbes, Roms et membres d'autres communautés minoritaires) sont toujours réfugiés en Serbie, au Monténégro ou dans des pays tiers (3).
Dans les enclaves serbes, la monnaie est toujours le dinar serbe et non pas l'euro, qui a cours dans le reste du Kosovo ; la poste est celle de Belgrade ; et le gouvernement serbe paie salaires et retraites, tout en assurant le fonctionnement des écoles et des services de santé. Le maintien de ces institutions " parallèles " est vivement dénoncé par les Albanais, mais il représente une condition de survie élémentaire pour les populations concernées : entre autres difficultés, elles n'ont plus accès aux hôpitaux et aux autres services publics du Kosovo.
Le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), publié à l'automne 2004, met en lumière l'un des paradoxes du Kosovo : malgré l'insécurité qui y règne et les restrictions à la liberté de circulation qui y sont en vigueur, la situation sociale et économique est, globalement, meilleure dans les enclaves serbes que dans le reste de la région. Les services publics d'éducation ou de santé, grâce au financement de Belgrade, fonctionnent de manière à peu près satisfaisante, tandis que le taux de chômage est nettement plus bas qu'ailleurs au Kosovo (4).
Les émeutes des 17 et 18 mars 2004 ont visé de manière calculée et organisée certaines des enclaves serbes. Les émeutiers ont incendié l'hôpital et la poste de Kosovo Polje, détruisant des institutions essentielles pour les habitants de l'enclave centrale. De même, les violences ont été particulièrement fortes à Lipljan. Près de 3 000 Serbes vivaient encore, avant les émeutes, dans un ghetto situé dans le centre de cette ville. Après la destruction d'un quart des habitations, la présence serbe à Lipljan paraît condamnée à brève échéance ; les extrémistes albanais devraient ainsi parachever le nettoyage ethnique de cette ville, en confinant les Serbes dans des villages enclavés des alentours. Le caractère concerté et planifié des émeutes révèle une stratégie qui vise à réduire progressivement la présence serbe au sud de l'Ibar.
La région du Kosovsko Pomoravlije (communes de Gnjilane, Novo Brdo et Vitina), où les communautés cohabitent toujours sans qu'il y ait eu formation de véritables enclaves fermées, pourrait d'ailleurs représenter la prochaine cible des radicaux albanais (5).
Au terme de six années de protectorat international, les Serbes du Kosovo savent très bien que le maintien de leur présence sur leur terre ancestrale est hautement incertain. Aucun des droits fondamentaux que garantissent les textes internationaux n'est assuré : les Serbes sont des parias qui ne jouissent ni de la liberté de circulation, ni du droit au travail, ni du droit au logement en dehors de leurs enclaves. Leur survie physique est menacée en permanence. Un train conduit et protégé par des soldats de l'Otan relie entre elles certaines de ces enclaves. Le convoi est régulièrement assailli à coups de pierres...

Des autorités serbes divisées
Face à cette stratégie de " nettoyage ethnique lent ", ni les autorités de Belgrade ni les dirigeants serbes locaux ne semblent avoir de stratégie appropriée. Malgré la chute du régime de Slobodan Milosevic, le 5 octobre 2000, les équipes qui se sont succédé au pouvoir à Belgrade n'ont pas renoncé à instrumentaliser les Serbes du Kosovo à des fins politiciennes internes à la Serbie. Le thème du Kosovo fait en effet toujours vibrer les consciences serbes, et aucun dirigeant de Belgrade ne voudrait être perçu comme le " bradeur " de cette " terre sacrée ". Les dirigeants serbes locaux, quant à eux, se caractérisent par leurs incessantes divisions et leurs querelles personnelles.
Il faut également souligner que la communauté internationale a tout fait pour décourager les velléités de coopération qui pouvaient émerger chez certains leaders serbes. Lors des élections organisées pour former le premier Parlement du Kosovo, en octobre 2001, plusieurs dirigeants serbes avaient constitué une liste commune, bravant les appels au boycott lancés par les milieux les plus radicaux. Cette liste a obtenu un franc succès : dans les enclaves connaissant la pire situation, le taux de participation électorale a fréquemment dépassé 90 % des inscrits. Malheureusement, la vingtaine de députés élus sur cette liste (6) n'a jamais pu s'exprimer au sein de l'enceinte parlementaire et a été victime d'un ostracisme constant de la part des élus albanais. Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que les dirigeants serbes qui, en 2001, étaient les plus favorables au dialogue avec les Albanais et avec la communauté internationale se soient ralliés à l'option du boycott du second scrutin législatif, tenu en octobre 2004. Lors de ces élections, le taux de participation des Serbes n'a été que de 0,3 % des inscrits - un échec flagrant de la politique proclamée de la MINUK visant à intégrer la communauté serbe dans les institutions du Kosovo. Les quelques voix serbes se sont portées sur une liste inattendue, conduite par un ancien membre des unités spéciales de la police serbe, Slavisa Petkovic qui, en conséquence, a hérité du ministère chargé du retour des réfugiés au sein du gouvernement du Kosovo. Petkovic serait, en fait, une créature du sulfureux homme d'affaires serbe Bogoljub Karic, qui avait d'importants intérêts au Kosovo avant 1999. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la reconnaissance accordée à ce postiche n'est pas de nature à crédibiliser les institutions du Kosovo aux yeux de la communauté serbe.
" Tous les dirigeants politiques savent bien que le Kosovo est perdu, mais ils n'osent pas le dire publiquement ", reconnaît l'ancien vice-premier ministre Cedomir Jovanovic, actuellement dirigeant du Centre pour une politique moderne de Belgrade. " Jamais la Serbie ne pourra gérer le Kosovo. Elle n'en a tout simplement pas les moyens, ni économiques ni politiques " (7).
Ce constat est probablement réaliste, et les Serbes du Kosovo savent bien qu'ils ne peuvent guère compter sur la " mère patrie ". Ils sont nombreux à affirmer aujourd'hui qu'ils quitteraient le Kosovo en cas d'indépendance. En 1999, la plupart des Serbes qui ont fui le Kosovo sont partis avec la conviction qu'ils reviendraient sur leur terre natale. En cas de nouvel exode, il n'en irait plus de même. Les images de colonnes de réfugiés fuyant le Kosovo après la reconnaissance d'une éventuelle indépendance seraient sans aucun doute ressenties comme un désaveu par la communauté internationale ; mais certains représentants diplomatiques semblent ne pas s'inquiéter de cette hypothèse : ils supposent que ce départ pourrait se gérer relativement vite, sans trop de violences, et qu'il est de toute manière inéluctable. La communauté internationale aurait ensuite tout loisir de concentrer ses efforts sur quelques lieux symboliques, comme les monastères médiévaux et les zones sécurisées...

Une Église de moins en moins accommodante
L'Église orthodoxe serbe représente un acteur politique important. L'évêque de Raska et Prizren, Mgr Artemije, dont le diocèse couvre la majeure partie du Kosovo, a de fait assumé, depuis juin 1999, un rôle d'ethnarque, de " guide du peuple ". Mgr Artemije s'était opposé au régime de Milosevic et, de longue date, il plaidait en faveur d'un dialogue avec les Albanais. Naturellement, il a longtemps été perçu comme un " modéré " au sein de la communauté serbe, en particulier pour ses prises de position en faveur d'une attitude de coopération avec la MINUK, dont les représentants fréquentaient assidûment le monastère de Gracanica, actuelle résidence épiscopale.
Après la déconvenue consécutive aux élections de 2001 et le traumatisme des émeutes de mars 2004, qui se sont soldées par la destruction d'une trentaine de nouvelles églises (8), Mgr Artemije a appelé au boycott du scrutin d'octobre 2004. De plus, il a décidé de déposer une plainte devant la Cour européenne de justice de Strasbourg contre les quatre pays européens membres de l'Otan ayant des responsabilités de commandement militaire au Kosovo - la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et l'Italie (9). L'Église serbe accuse ces pays de ne pas avoir rempli leurs obligations consistant à protéger les édifices orthodoxes du Kosovo. Suite à ce revirement, l'évêque " modéré " est devenu un " extrémiste " aux yeux de la MINUK, qui milite ouvertement à Belgrade pour son remplacement par un autre évêque.
Dans une formule abondamment reprise, le chef de la MINUK, Soren Jessen-Petersen, est allé jusqu'à affirmer que " l'évêque Artemije était le problème et non la solution ". Ce qui a fait dire à un moine du monastère de Visoki Decani : " Le Kosovo est ainsi revenu, aujourd'hui, aux temps de l'occupation
turque, quand le pouvoir politique prétendait nommer et démettre les épiscopes. " Le climat, on le voit, est parfaitement convivial !

Des minorités oubliées
Les " petits peuples " sont les grands oubliés de toutes les discussions sur l'avenir du Kosovo. Pourtant, d'après le recensement de 1981, les Turcs, les Bosniaques, les Croates, les Roms, les Ashkalis et les Égyptiens représentaient, ensemble, plus de 10 % de la population de la province.
Ces communautés minoritaires sont instrumentalisées depuis des années par les deux " grands " nationalismes. Lors des discussions de Rambouillet, en février 1999, la délégation du gouvernement de Belgrade incluait des représentants de ces groupes ethniques. Pour le régime de Slobodan Milosevic, il s'agissait de disqualifier le nationalisme albanais et de souligner l'attachement à Belgrade des différents peuples du Kosovo. Bien évidemment, en acceptant de participer à cette mascarade, ces petits peuples se sont eux-mêmes disqualifiés, non seulement aux yeux des Albanais, mais même à ceux de la communauté internationale.
Depuis des années, les Turcs sont soumis à une politique d'albanisation forcée, tandis que Roms, Ashkalis et Égyptiens font figure de grands perdants des évolutions actuelles du Kosovo (10). Accusés de " collaboration " avec l'ancien régime de Belgrade, ils sont victimes d'un racisme généralisé et de violences systématiques. Après leur expulsion du Kosovo en juin 1999, la communauté internationale avait promu quelques programmes de retour, par exemple dans la commune de Vucitrn, où le quartier ashkali, à peine reconstruit grâce à des financements européens, a été à nouveau entièrement détruit par les émeutiers en mars 2004. Après avoir séjourné plusieurs mois dans la cour d'un camp militaire français voisin, la plupart de ces Ashkalis ont fini par quitter le Kosovo pour un pays tiers, et le projet européen de reconstruction de leur quartier a été, de facto, abandonné.

Impatiences albanaises
Une indépendance réclamée
Les frustrations ne sont pas moins grandes chez les Albanais. La population albanaise du Kosovo est la plus jeune d'Europe : à peine amorcé, le phénomène de transition démographique jette, chaque année, des milliers de jeunes diplômés sur un marché de l'emploi totalement déprimé. Officiellement, le taux de chômage dépasse 50 % de la population active, même si de nombreuses activités au noir compensent partiellement la carence des emplois déclarés.
Pour un grand nombre de jeunes Albanais, l'exil à l'étranger demeure le seul espoir ; mais les conditions de délivrance des visas pour les pays occidentaux sont toujours plus restrictives, ce qui fait la fortune des réseaux criminels de toutes sortes.
Pour la quasi-totalité des Albanais, l'indépendance est la seule option politique envisageable. Les jeunes générations sont particulièrement peu disposées à tout compromis en la matière : leur expérience personnelle recouvre les six années de protectorat international, le traumatisme de la guerre et la violence du régime serbe des années 1990. Contrairement aux jeunes Slovènes, Croates ou Bosniaques qui cultivent volontiers certaines formes de " yougonostalgie ", au moins sur le plan culturel, les jeunes Albanais, eux, n'envisagent pas le maintien de liens avec la Serbie. Nombre d'entre eux ne parlent pas la langue serbe ; de plus, ils ont été formés dans les écoles " parallèles " des années 1990, qui offraient un très faible niveau de connaissances mais fournissaient un solide endoctrinement nationaliste.
Cette expérience des écoles parallèles est généralement - et à juste titre - perçue comme une forme admirable de résistance non violente. Mais si la création de ces écoles répondait indubitablement à la violence et aux mesures discriminatoires de Belgrade, le contenu de la formation dispensée est, en revanche, sujet à caution. Une génération entière a étudié la médecine ou les sciences sans presque jamais faire de travaux pratiques. L'enseignement de l'histoire ou du droit ne visait pas à former des esprits critiques mais à justifier la création d'un futur État du Kosovo. Le publiciste albanais Arben Pula a récemment critiqué, dans un texte qui a fait scandale, le fonctionnement de ces écoles, sans hésiter à les présenter comme des facteurs d'endoctrinement et d'intolérance (11).
L'opinion albanaise est, comme sa jeunesse, hostile à tout compromis. Elle estime que l'intervention de l'Otan au printemps 1999 représentait un soutien à l'idée de l'indépendance du Kosovo, et ne souhaite pas envisager d'option alternative. Par surcroît, les réticences de la communauté internationale envers la perspective de l'indépendance, réticences particulièrement sensibles dans les rangs européens, sont largement perçues par les Albanais comme la rupture d'une parole qui n'a pourtant pas été officiellement donnée. Bref, en intervenant militairement contre la Yougoslavie, les pays de l'Otan se sont fait prendre au piège du nationalisme albanais.
Tous les partis politiques défendent des programmes fondamentalement identiques qui se bornent à réclamer l'indépendance, perçue comme la clé permettant de résoudre tous les problèmes. Les nuances entre les partis issus de l'ancienne Armée de libération du Kosovo (UCK) (12) ne remettent pas en cause cet objectif fondamental.
En revanche, ces partis se montrent peu loquaces sur le type de société qu'ils veulent construire, si l'on ne tient pas compte d'un discours convenu sur la démocratie, l'économie de marché et l'intégration européenne.
Une société prise en étau entre l'ex-guérilla et la MINUK
Le plus grand drame de la société kosovare est probablement de ne pas compter de milieux véritablement critiques. Il n'y a eu presque aucune voix pour s'élever contre les violences raciales et ethniques dirigées contre les Serbes et les autres minorités non albanaises, à la seule exception de l'éditorialiste Veton Surroi qui a dénoncé, dès l'automne 1999, la logique de violence et la " honte du fascisme albanais " dans un article retentissant de son journal Koha Ditore. Ce silence des intellectuels, qui contraste avec le courage des opposants serbes au nationalisme des années 1990, très minoritaires mais résolus, s'explique en partie par le climat de peur que font régner les séides de l'ex-UCK. La société du Kosovo est un petit univers où tout le monde se connaît et s'observe, et où les pensées dissidentes peuvent se payer chèrement.
Six ans après la fin de la guerre, l'ancienne guérilla continue de disposer d'efficaces réseaux d'informateurs qui constituent une véritable police politique. Le Corps de protection du Kosovo (TMK), une force " civilo-militaire " officiellement créée pour offrir une solution de reconversion professionnelle aux anciens guérilleros, mais qui pourrait bien être l'embryon d'une future armée du Kosovo indépendant, ne représente que la partie émergée de l'iceberg. Les policiers des Nations unies ou les militaires de la KFOR sont eux-mêmes dépendants des réseaux de renseignements contrôlés par l'ancien état-major de l'UCK et aujourd'hui principalement liés au PDK. De nombreux traducteurs indispensables au travail des fonctionnaires internationaux sont, en réalité, des agents de renseignement, l'UCK ayant mis en place un efficace système de contrôle des embauches à ces postes stratégiques.
Les Albanais se plaignent également de la souveraineté limitée dont jouissent les institutions du Kosovo. Le processus de transfert des compétences de la MINUK aux institutions élues du Kosovo a pourtant été largement engagé depuis le mandat de l'Allemand Michael Steiner à la tête des Nations unies, en 2001-2002, mais ce processus est freiné par la rareté des cadres compétents dans la communauté albanaise. La Mission des Nations unies hésite en permanence entre la volonté politique d'accélérer l'auto-administration du Kosovo, et la tentation d'exercer une lourde et tatillonne tutelle - qui vise notamment à sauvegarder quelques aspects formels de " multi-ethnicité " en veillant, par exemple, à ce que des représentants des communautés non serbes puissent siéger dans les Assemblées des communes albanaises. Ces hésitations et cette politique incertaine de la MINUK sont, bien sûr, très mal perçues par la population albanaise.

La faillite de la justice
Un carrefour des activités criminelles
L'un des principaux échecs de la communauté internationale réside certainement dans son incapacité à créer un véritable état de droit et à lutter efficacement contre le crime organisé (13).
Le Kosovo figure, de longue date, en bonne place sur les itinéraires européens de la drogue ou de la traite des êtres humains. Pour développer leurs activités, les mafieux albanais n'éprouvent aucune réticence à collaborer avec leurs " collègues " serbes. Le journaliste serbe Milos Vasic, spécialiste des questions criminelles, rappelle volontiers le vieil adage : " Dans les Balkans, seuls les réseaux criminels sont multi-ethniques. "
Récemment, des témoignages ont révélé l'ampleur des trafics d'armes entre l'Armée yougoslave et les extrémistes albanais dans la vallée de Presevo, au sud de la Serbie. Cette région coincée entre Serbie, Macédoine et Kosovo représente de longue date un carrefour pour de nombreux trafics. Il apparaît
que le développement de la guérilla albanaise locale, en 2000-2001, et de la guérilla de la Macédoine, a été facilité par des ventes d'armes massives qu'orchestreraient les services de contre-espionnage de l'armée yougoslave (KOS). Le but était probablement, outre l'enrichissement personnel des militaires impliqués, de déstabiliser les nouvelles autorités serbes, en place depuis la révolution démocratique du 5 octobre 2000 (14).
Le voyageur qui traverse le Kosovo ne manque pas d'être surpris par la prolifération des stations-service qui se succèdent pratiquement tous les cinq kilomètres. En plus de la contrebande des carburants, ces stations servent également au blanchiment de l'argent ou à d'autres trafics, comme la traite des êtres humains : elles sont nombreuses, en effet, à offrir les services de victimes de la prostitution forcée.
Ces réseaux mafieux sont principalement contrôlés par l'ancienne UCK, même si plusieurs réseaux cohabitent. À Pristina et dans ses environs, la plupart des trafics sont dirigés par la " famille " d'Ibrahim Rugova. Selon la rumeur, le fils du président du Kosovo, qui ne sort jamais de la somptueuse villa familiale, serait le " parrain " de ces affaires. L'urbanisme échappe ainsi à toute règle, sauf à celle du bakchich et des dessous-de-table mafieux. La MINUK peine toujours à établir un véritable cadastre. Elle a d'ailleurs, dès l'origine, renoncé à imposer des règles de droit dans ce domaine.
Le premier chef de la MINUK, Bernard Kouchner, porte certainement une part de responsabilité dans cet échec. L'une de ses premières " régulations ", décidée en juillet 1999, a annulé toutes les dispositions du Code civil et du Code pénal : le Kosovo se retrouvait sans lois. Bernard Kouchner a vite compris son erreur et fait marche arrière, stipulant que les lois yougoslaves restaient en vigueur, à l'exception de celles qui étaient contraires aux principes juridiques internationaux. Or de telles dispositions étaient bien rares, ne serait-ce que parce que la Yougoslavie socialiste avait signé et ratifié la totalité des conventions internationales. En réalité, une seule loi récente était visée : celle limitant les ventes de biens immobiliers entre membres de communautés nationales différentes. Les Albanais ont pris soin de présenter cette loi comme étant discriminatoire, alors qu'elle était, en fait, indispensable, dans le contexte de l'après-guerre, pour limiter le " nettoyage ethnique en retour " dont les Serbes et les peuples minoritaires étaient victimes. En suspendant ce décret, la MINUK a donc directement contribué à l'expropriation légale des Serbes du Kosovo.
L'échec des efforts visant à imposer un état de droit s'explique en partie par les présupposés que véhiculaient trop souvent les fonctionnaires internationaux, enclins à percevoir l'ensemble des Albanais comme des victimes, ainsi que par la faiblesse politique de la MINUK, qui n'a pas osé prendre le risque d'engager une épreuve de force contre les réseaux politico-mafieux.
Une société clanique
Le thème de la " mafia albanaise " se prête volontiers aux stéréotypes et doit être examiné avec prudence. Comme toutes les sociétés balkaniques, la société albanaise du Kosovo est marquée par l'importance de la famille et du clan familial élargi. Les difficiles conditions de survie économique de la population ont encore renforcé, dans la période récente, cette importance des liens familiaux. Les codes traditionnels albanais, notamment le fameux Kanun de Lek Dukagjini (15), ont historiquement organisé le fonctionnement de cette société traditionnelle. Il faut cependant souligner que ce code coutumier a pour but de réguler et de limiter la violence, et non de la généraliser, et que, par surcroît, il n'est plus guère respecté - et encore - que dans l'ouest du Kosovo, dans la région correspondant au plateau de Dukagjini (Rrafsh e Dukagjinit). En réalité, la société albanaise du Kosovo souffre d'un cruel manque de règles et d'État. Un manque que rien ne vient combler.
Après avoir idéalisé les Albanais, de nombreux fonctionnaires internationaux se complaisent désormais dans l'image facilement raciste d'une société clanique et mafieuse. Sûrement aurait-il mieux valu tenter de comprendre le Kosovo tel qu'il était et chercher à imposer, avec constance, des principes de droit universels, que l'administration des Nations unies n'a pas hésité à bafouer ou à négliger au nom de perpétuelles compositions avec des dirigeants albanais souvent corrompus et malhonnêtes.
Les règlements de comptes familiaux et criminels, toujours très fréquents, sont souvent intimement liés à la poursuite des affrontements politiques. Il apparaît ainsi que, depuis 1999, la grande majorité des victimes de crimes de sang dans l'ouest du Kosovo sont des anciens membres des Forces armées de la république de Kosova (FARK) (16). Cette milice, concurrente de l'UCK, avait été créée en 1997-1998 par des fidèles d'Ibrahim Rugova. Dès septembre 1998, son chef, le colonel Ali Ahmeti, était abattu dans une ruelle de Tirana, la capitale albanaise. Les fondateurs de l'UCK, historiquement liés aux courants marxistes-léninistes du nationalisme albanais, ont pris garde de ne laisser aucun espace pour un possible développement de cette unité. Officiellement, les combattants se réclamant des FARK ont été intégrés dans l'UCK, mais leur fiabilité politique a toujours été fortement tenue en suspicion.
La sanglante vendetta qui ravage la région de Pec et Decani, dans l'ouest du Kosovo, opposant la famille Musaj à celle de l'ancien premier ministre Ramush Haradinaj (17) remonte à un très ancien litige. Mais durant la guerre, en 1999, Daut Haradinaj, le frère de Ramush Haradinaj, combattant de l'UCK, a été impliqué dans le meurtre de Sinan Musaj, membre des FARK. Les deux dernières victimes de ce conflit sont Sadik Musaj, abattu le 2 février 2005, et Enver Haradinaj, tué début avril (18).
Au début des années 1990, l'intellectuel catholique albanais Anton Cetta avait initié une grande campagne de pardon et de réconciliation, permettant de stopper de très nombreuses vendettas familiales. Cette campagne avait été rendue possible par le contexte général de confrontation avec le pouvoir de Belgrade, qui contribuait à unifier la communauté albanaise. Aujourd'hui, cette époque est révolue et les conflits " traditionnels " se développent dans le cadre d'une société en perte de repères idéologiques et moraux, frappée par une dérive mafieuse accélérée.

Scénarios pour l'avenir
L'improbable calendrier " vertueux "
Le rapport sur le Kosovo de l'International Crisis Group, un think tank proche des milieux démocrates américains, rendu public le 26 janvier, a marqué un tournant dans les approches internationales de la situation du Kosovo : pour la première fois, un calendrier possible de résolution du " statut final " du Kosovo était avancé. Lors de la présentation publique de ce rapport, l'ancien commissaire européen Chris Patten a usé d'une métaphore, abondamment reprise depuis par tous les représentants internationaux : le train menant à l'indépendance " conditionnelle " du Kosovo serait prêt à partir, et il partira de toute façon, que les Serbes choisissent ou non de monter à bord (19).
Le calendrier " vertueux " envisagé par certains est à peu près le suivant. Dans le courant de l'été 2005, l'application des " standards " est évaluée par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui conclut à une réalisation incomplète, mais néanmoins satisfaisante. Ces " standards " élaborés en 2003 représentent, depuis leur rédaction, l'alpha et l'oméga de la politique de la MINUK. Ils touchent à de nombreux domaines : bonne gouvernance, lutte contre le crime organisé et la corruption, égalité des sexes et, surtout, respect des droits de toutes les communautés nationales et retour des réfugiés et des déplacés.
Rares sont ceux qui s'attendent à des retours numériquement significatifs de déplacés non albanais, mais quelques projets pilotes en cours de réalisation permettraient de masquer l'échec total de la politique des retours. Certains " standards " pourraient d'ailleurs se révéler encore plus difficiles à satisfaire : ainsi, le " standard " no 8, qui prévoit le déploiement du TMK sur tout le territoire du Kosovo. Le général français de Kermabon, qui assume le commandement en chef de la KFOR jusqu'à l'automne, s'est donné pour objectif de faire pénétrer le TMK dans le nord serbe du Kosovo, mais on imagine fort mal un déploiement durable de cet embryon d'armée albanaise dans les communes entièrement serbes de Leposavic ou de Zubin Potok !
Malgré ces difficultés, si le Conseil de sécurité concluait, à l'été 2005, que 70 ou 80 % des fameux " standards " ont été atteints, le processus de négociation pourrait s'engager dès l'automne. La présence d'un représentant serbe fantoche au sein du gouvernement provisoire du Kosovo, en la personne de Slavisa Petkovic, permettra de prétendre que les Serbes locaux sont associés au processus, malgré le boycott prévisible des autres représentants serbes du Kosovo. La participation de Belgrade pourrait " s'acheter " en échange de la définition d'une feuille de route pour l'adhésion de la Serbie à l'Union européenne (20).
Il faudrait également que Belgrade accepte de signer un document prévoyant une " indépendance conditionnelle " du Kosovo en échange de quelques garanties formelles sur le retour des déplacés et la possibilité d'une double citoyenneté pour les Serbes du Kosovo.
Le processus de négociation pourrait alors se conclure au printemps ou à l'été 2006, et des élections générales constituantes seraient convoquées pour l'automne suivant. L'indépendance " conditionnelle " du Kosovo serait proclamée avant la fin de l'année ; quant aux troupes de la KFOR, elles passeraient sous commandement militaire de l'Union européenne puisque personne n'envisage un retrait total et rapide des forces internationales ; enfin, la MINUK mettrait un terme à ses activités. Elle serait remplacée par une mission d'" accompagnement " de l'Union européenne. D'autres organisations internationales, comme l'OSCE, continueraient également à jouer un rôle crucial dans la consolidation des institutions du Kosovo.
Une situation qui n'inspire guère d'optimisme
Nul ne sait exactement quels seraient le contenu et les contours de cette indépendance " conditionnelle ". On peut cependant supposer que le Kosovo ne disposerait pas d'un siège aux Nations unies, tout en étant directement représenté dans d'autres institutions internationales comme le Conseil de l'Europe ou la Banque mondiale. " Personne ne sait ce qu'une indépendance conditionnelle veut dire ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il ne s'agirait que d'une étape rapidement franchie avant l'indépendance totale ", souligne Rada Trajkovic, l'ancienne présidente du groupe parlementaire serbe à l'Assemblée du Kosovo. Ce scénario a, de toute manière, bien peu de chances de se réaliser.
D'abord, même si Belgrade acceptait de signer un tel document, rien ne garantit que les Serbes du Kosovo y adhéreraient. Nous l'avons dit : si une indépendance " conditionnelle " du Kosovo était reconnue, il faudrait probablement s'attendre à un nouvel exode massif des Serbes vivant au sud de l'Ibar. La communauté internationale devrait s'accommoder de l'image de nouvelles colonnes de réfugiés emportant tous leurs biens vers la Serbie. Elle se contenterait probablement de gérer la crise humanitaire causée par cette nouvelle vague de départs, qui n'occupera pas bien longtemps la " une " de l'actualité.
Demeure une question majeure : quel serait le sort du nord du Kosovo ? La communauté internationale semble, pour l'heure, refuser une partition formelle de la région, ce qui exclut même la création de " cantons " ou d'entités territoriales serbes autonomes. Le premier ministre serbe, Vojislav Kostunica, a pourtant présenté un plan qui déboucherait, plus ou moins, sur la création d'une " république serbe du Kosovo ", sur le modèle de la Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine.
Quelle que soit la solution institutionnelle retenue, la rivière Ibar continue de représenter une frontière, et il serait parfaite-
ment irréaliste d'envisager une " réintégration " pacifique du Nord serbe dans un Kosovo devenu indépendant. Dans ces conditions, ne restent que deux options : soit le maintien du statu quo, le Nord se trouvant de jure sous l'administration de Pristina, mais de facto totalement autonome et virtuellement rattaché à la Serbie ; soit de nouvelles violences, si la communauté internationale et les autorités de Pristina tentaient de faire coïncider la réalité juridique avec la situation sur le terrain.
Le nord du Kosovo constitue, en quelque sorte, le " point aveugle " de la stratégie internationale. Le dirigeant " modéré " Oliver Ivanovic, partisan, au moins depuis 2001, du dialogue avec la communauté internationale, est aujourd'hui marginalisé, et l'autorité réelle dans le secteur nord est désormais détenue par Milan Ivanovic et Marko Jaksic, deux personnalités qualifiées d'" extrémistes " et avec lesquelles la MINUK s'interdit officiellement de discuter. Il n'empêche que des pourparlers incessants et plus ou moins secrets ont lieu depuis la fin de l'année 2004 entre ces deux hommes et les représentants du bureau américain à Pristina. On ignore ce que pourraient être les termes d'un éventuel accord. À supposer que les Américains désirent " acheter " la stabilité du nord du Kosovo, quel pourrait être le prix d'une telle transaction ?
Les pressions albanaises en faveur d'une réintégration du secteur nord seront, en tout état de cause, extrêmement fortes, et pourraient provoquer une rapide escalade. Les Serbes du nord du Kosovo sont solidement armés. Ils disposent de réseaux de sécurité efficaces et professionnels, susceptibles de s'opposer à toute intrusion albanaise au nord de l'Ibar. Il faut rappeler que, lors des émeutes de mars 2004, les lignes de défense de l'armée française, sur le pont de Mitrovica, avaient été enfoncées par les manifestants albanais, eux aussi armés, et que seuls les tireurs serbes postés sur les toits des immeubles avaient fait reculer la foule albanaise.
L'évolution d'un éventuel conflit à Mitrovica demeure imprévisible. Si des affrontements éclataient dans cette ville divisée au moment même où les Serbes du Sud prendraient la route de l'exode, il serait difficile pour Belgrade de rester neutre. En mars 2004, l'armée de Serbie-et-Monténégro avait mis en alerte toutes ses troupes sur les frontières du Kosovo, et le gouvernement central a failli lui donner l'ordre de passer la frontière et de se déployer dans le Nord.
Ces démonstrations de force des Serbes ne doivent pas occulter le fait que le principal problème réside dans le camp albanais. L'opinion albanaise acceptera-t-elle une solution autre que l'indépendance complète et immédiate ? Tolérera-t-elle le maintien d'une sécession de facto des régions situées au nord de l'Ibar ?
Depuis des années, cette opinion est mobilisée en faveur de l'indépendance et, depuis 1999, la communauté internationale n'a déployé aucun effort de persuasion pour essayer de la préparer à une autre option. Il est tout à fait certain que la grande majorité des Albanais du Kosovo aspirent avant tout à vivre en paix, dans un pays qui commencerait enfin à reconstruire son économie. Mais les éléments radicaux qui se mobiliseraient violemment en faveur d'une indépendance immédiate et complète pourraient jouir du soutien, au moins tacite, d'une large part de l'opinion.
La réalité est que la communauté internationale, depuis 1999 et, plus particulièrement, depuis les émeutes de mars 2004, vit dans la peur d'une nouvelle explosion du radicalisme albanais. Cette crainte pourrait inciter la communauté internationale à conclure que les Serbes du Kosovo représentent une quantité négligeable, et qu'il vaut mieux prendre le risque d'un conflit limité à Mitrovica que celui d'un affrontement frontal avec la majorité albanaise. Ce calcul, jusqu'à un certain point rationnel si l'on ne considère que le Kosovo, pourrait avoir des conséquences désastreuses à l'échelle régionale.

Les risques régionaux
Depuis longtemps, l'un des axes stratégiques de la communauté internationale consiste à essayer de dissocier les différents problèmes régionaux et de les résoudre séparément. Cette stratégie est peut-être en train de trouver ses limites.
Les principaux courants politiques albanais du Kosovo insistent sur la revendication de l'indépendance en excluant toute hypothèse de " Grande Albanie " et, donc, de modification des frontières. Ibrahim Rugova, par exemple, défend la thèse de la " Dardanie ", du nom de la province romaine dont le territoire correspondait peu ou prou à celui de l'actuel Kosovo.
La thématique de la " Grande Albanie " trouve particulièrement peu d'écho en Albanie même. Il est vrai que, lors de la crise de 1999, les citoyens de la république d'Albanie ont démontré une réelle solidarité pour leurs co-nationaux du
Kosovo. Il n'en reste pas moins qu'ils conservent une grande méfiance à l'égard de ceux-ci et sont avant tout préoccupés par la résolution de leurs propres problèmes, notamment sociaux et économiques. L'Académie albanaise a certes publié, en 1998, un document évoquant une réunification de l'Albanie " ethnique " ; mais ce texte n'a pas eu de conséquences politiques réelles.
L'actuel gouvernement de Tirana est fortement engagé dans le développement de relations de bon voisinage avec les États voisins, même s'il entretient quelques réseaux plus ou moins clandestins au Kosovo, en particulier dans les milieux liés à l'ancienne UCK. Seul le chef de l'opposition de droite, Sali Berisha, agite épisodiquement l'argument du Kosovo et de l'unification nationale.
Les liens unissant les Albanais du Kosovo à ceux de Macédoine sont autrement plus nourris. À l'époque yougoslave, la frontière administrative entre le Kosovo et la république fédérée de Macédoine pouvait être franchie sans encombre : les Albanais de Macédoine allaient souvent étudier à Pristina et des relations d'affaires et d'amitié, ainsi que des mariages, unissaient les deux communautés. Peut-on imaginer un seul instant qu'une éventuelle indépendance du Kosovo n'aurait pas de conséquences immédiates sur la Macédoine ?
Il en va de même dans la vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie, peuplée d'environ 100 000 Albanais qui qualifient la région de " Kosovo oriental ". L'idée d'un " troc " entre cette région et le secteur serbe du nord du Kosovo n'est toujours pas abandonnée. En tout cas, les Albanais de la vallée de Presevo ne veulent pas être oubliés lors des négociations sur le statut final du Kosovo (21).
En 2001, les stratèges du nationalisme albanais avaient joué la carte des revendications " périphériques " pour faire avancer le dossier de l'indépendance du Kosovo. En allumant des foyers de guérilla en Macédoine et dans la vallée de Presevo, ces mouvements radicaux, issus de l'ancienne UCK du Kosovo, espéraient précipiter l'ouverture d'une " question albanaise " régionale. D'après eux, cette question aurait pu être résolue par une conférence internationale qui accepterait d'ouvrir le dossier des frontières. Cette stratégie a fait long feu et les mouvements armés qui sont apparus depuis, comme la fantomatique Armée nationale albanaise (AKSH), ne semblent pas représenter de menaces bien sérieuses.
Apparue en 2002, l'AKSH regroupait quelques anciens membres des services secrets albanais et quelques anciens com-
battants des guérillas albanaises du Kosovo, de Macédoine et de la vallée de Presevo. D'autres groupes, plus ou moins informels, ainsi que d'anciens guérilleros, sont toujours capables de se mobiliser rapidement, mais sans représenter une menace très tangible. Cependant, il semble que certains groupes de combattants entretiennent des liens étroits avec des milieux islamistes radicaux, comme ceux qui avaient occupé le village de Kondovo, dans la banlieue de la capitale macédonienne Skopje, en novembre et décembre 2004. Ce rapprochement entre islamistes et nationalistes radicaux est potentiellement inquiétant.
Une illusion très répandue dans la communauté internationale consiste aujourd'hui à penser que l'indépendance du Kosovo représenterait le règlement de la " dernière " crise territoriale des Balkans. Au prix d'une adaptation de l'arbitrage Badinter - qui prévoyait, en 1991, la possibilité de reconnaître l'indépendance des Républiques fédérées mais pas celle des régions ou des entités autonomes -, l'indépendance du Kosovo solderait le processus de redéfinition des frontières. Ensuite, il reviendrait à la communauté internationale de veiller au respect des droits des minorités dans tous ces nouveaux États - notamment à ceux des Serbes du Kosovo. Partout, la perspective d'une intégration européenne achèverait d'avaliser le processus. Ces calculs risquent, hélas, de se révéler bien naïfs. Tout au contraire, une éventuelle indépendance risque de rouvrir la boîte de Pandore des revendications territoriales, engageant la communauté internationale dans une direction totalement imprévisible.
Ainsi, une éventuelle indépendance du Kosovo pourrait également avoir de sérieuses conséquences en Bosnie. Les dirigeants serbes ne renoncent pas à agiter la vieille arme du chantage ou du marché, en proposant à Sarajevo de troquer la perte du Kosovo contre le rattachement à la Serbie de la Republika Srpska.

Le gâchis
Nous l'avons dit : depuis la publication du rapport de l'ICG en janvier 2005, quasiment tous les représentants internationaux abusent de la métaphore du " train de l'indépendance " qui serait prêt à partir, que les Serbes veuillent ou non monter à bord. Pourtant, ce train risque fort de dérailler très vite... à moins que l'image du bateau ivre ne soit plus adéquate.
Le scénario " vertueux " envisagé par les stratèges internationaux a, en réalité, bien peu de chances de se réaliser. Il supposerait, en effet, que la " carotte " européenne soit suffisamment attrayante pour la Serbie et que les extrémistes des deux camps - serbe comme albanais - ne viennent pas se mettre en travers de ce plan. De toute manière, une épreuve de force demeure probablement inévitable, car rien n'indique aujourd'hui la direction d'un véritable compromis qui pourrait être acceptable par tous.
Ouvrir des " négociations " en partant du présupposé de l'indépendance du Kosovo revient à imposer un diktat. Il ne faudra donc pas s'étonner d'éventuelles réactions violentes chez les Serbes du Kosovo ou à Belgrade, ainsi que de nouveaux progrès électoraux de l'extrême droite serbe.
Peut-on envisager d'autres options ? L'Histoire a fait du Kosovo une terre non seulement habitée par deux peuples mais revendiquée par ces deux peuples comme le " berceau " de leur nation. La thèse historique serbe insiste sur l'épisode de la principauté serbe médiévale, qui a laissé de très nombreuses traces architecturales au Kosovo avec les églises et les monastères orthodoxes.
Les nationalistes albanais, pour leur part, promeuvent une réécriture symétrique de l'Histoire, en exaltant le lien entre les actuels Albanais et les Illyriens de l'Antiquité. En réalité, du sang illyrien coule probablement dans les veines de tous les peuples des Balkans - région de melting-pot par excellence -, mais cette théorie permet de souligner l'" arrivée tardive " des Serbes, qui n'ont migré vers les Balkans qu'aux VIe et VIIe siècles. Le nationalisme albanais va plus loin encore en proclamant que les églises orthodoxes auraient été construites sur les ruines d'églises catholiques plus anciennes. Ces élucubrations - qu'aucune trace archéologique ne vient confirmer - contribuent à consolider le mur de méfiance et de haine qui sépare les deux communautés.
Peut-être l'intervention internationale au Kosovo aurait-elle dû servir à détruire le mythe des revendications nationales exclusives. La seule leçon qu'une étude sérieuse de l'Histoire puisse apporter est que tous les peuples vivant au Kosovo ont le même droit à prétendre que le Kosovo constitue leur " terre ancestrale ".
Finalement, l'histoire de la gestion internationale de la crise du Kosovo se résume à une succession d'erreurs et d'occasions manquées dont tous les peuples de cette région meurtrie risquent, au bout du compte, de payer la lourde addition.

Notes :

(1) Propos recueillis par Jelena Bjelica pour le quotidien de Belgrade Danas, 3 avril 2005.
(2) Entretien avec l'auteur, Gracanica, mars 2005.
(3) Voir : J.-A. Dérens, " Adieu au Kosovo multi-ethnique ", Le Monde Diplomatique, février 2000.
(4) The Rise of the Citizen : Challenges and Choices, Human Development Report, Kosovo 2004, octobre 2004.
(5) Voir : " Kosovo : quand la vie commune reste possible ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article4659.html
(6) Au total, le Parlement du Kosovo compte 120 sièges, dont 10 sont réservés aux Serbes et 10 aux autres communautés minoritaires. Les 100 sièges restants sont partagés au scrutin proportionnel, ce qui a permis en 2002 à la liste serbe d'obtenir quelques élus en plus des sièges réservés aux Serbes.
(7) Entretien avec l'auteur, Belgrade, avril 2005.
(8) Au total, plus de 120 églises et monastères orthodoxes ont été détruits, incendiés ou profanés depuis juin 1999. Les principaux monastères sont aujourd'hui étroitement gardés par les soldats de l'Otan, mais les destructions n'ont pas épargné certains hauts lieux du patrimoine médiéval.
(9) " Kosovo : la communauté internationale est coupable d'avoir toléré la destruction de nos églises ", entretien avec Mgr Artemije, Religioscope, http ://religion.info/
french/entretiens/article_136.shtml
(10) Les Ashkalis et les Égyptiens sont généralement définis comme des Tziganes albanophones, proches mais différents des Roms, ou des Tziganes pratiquant la langue romanesti. Toutes ces communautés étaient sédentaires depuis des siècles au Kosovo. Voir : J.-A. Dérens, " Les petits peuples oubliés des Balkans ", Le Monde Diplomatique, juillet 2003.
(11) Voir : Arben Pula, " Kosovo : l'école et l'expérience de l'État ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article4757.html
(12) Les trois partis principaux sont le Parti démocratique du Kosovo d'Hashim Thaçi (PDK, opposition), l'Alliance pour l'avenir du Kosovo de l'ancien premier ministre Ramush Haradinaj (AAK, dont est issu le premier ministre Bajram Kosumi), et la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), la formation du président " modéré " du Kosovo, Ibrahim Rugova.
(13) Sur la justice au Kosovo, on lira avec intérêt Patrice de Charrette, Les Oiseaux noirs du Kosovo. Un juge à Pristina, Michalon, 2002.
(14) Lire les révélations publiées par le quotidien Danas de Belgrade, 11 avril 2005.
(15) Le code coutumier attribué à Lek III Dukagjini (1410-1481) régissait tous les aspects de la vie sociale et familiale des habitants des montagnes du nord de l'Albanie et du Kosovo. Une première version écrite a été établie par le franciscain Shtjefën Gjeçovi au début du XXe siècle. La traduction française de Christian Gut a été rééditée en 2001 à Pristina par les éditions Dukagjini.
(16) Le terme serbe de Kosovo se dit en albanais Kosova, et est du genre féminin.
(17) Ramush Haradinaj a été commandant de l'UCK dans cette région. Après la guerre, il a créé son propre parti politique, l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK), qui a plafonné à 8 % dans les différents scrutins. Il est néanmoins devenu premier ministre après les élections d'octobre 2004, dans le cadre d'une coalition avec la LDK d'Ibrahim Rugova. Le 8 mars 2005, il a été inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité par le TPI de La Haye, en raison de violences commises contre les civils serbes durant la guerre. Il a immédiatement démissionné et s'est constitué prisonnier auprès du TPI.
(18) Voir : " Mettre un terme à la guerre des clans au Kosovo ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article5402.html
(19) International Crisis Group, Kosovo : Toward Final Status, Bruxelles, 24 janvier 2005.
(20) Première étape : la Serbie a reçu en avril un avis favorable de la Commission européenne pour une étude de faisabilité de la signature d'un accord de stabilisation et d'association avec l'UE. Les plus optimistes envisagent une adhésion de la Serbie en 2014.
(21) Voir : Belgzim Kamberi, " Les Albanais de la vallée de Presevo et les discussions sur le statut final du Kosovo ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.
eu.org/article5320.html