Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Monténégro : vers l'indépendance
Entretien avec Milo Djukanovic
Premier ministre du Monténégro depuis janvier 2003
conduit par
Milos Krivokapic
Journaliste à Radio France Internationale
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Milos Krivokapic - À l'époque où Slobodan Milosevic tenait les rênes du pouvoir à Belgrade, vous avez commencé, à mots couverts, à avancer l'idée de l'indépendance. Puisque le tyran est tombé et qu'un régime démocratique a été instauré en Serbie, pourquoi ne pas reconsidérer votre position ?

Milo Djukanovic - Lorsque Milosevic était au pouvoir, de mai 1989 à octobre 2000, le plus important était de sauvegarder la paix au Monténégro - une paix que menaçait, alors, l'armée ex-yougoslave qui stationnait sur notre sol. De plus, il fallait veiller à nos acquis démocratiques qui se trouvaient dans la ligne de mire du régime de Belgrade. Enfin, il s'agissait d'affirmer l'identité monténégrine face au danger de l'annexion envisagée par Milosevic, qui souhaitait placer l'ensemble du territoire serbo-monténégrin - et ex-yougoslave en général - sous sa coupe. Au cours de cette période, exiger explicitement l'indépendance comportait un risque supplémentaire. Un risque que nous avons finalement jugé bon de ne pas prendre. Au lieu de claironner notre désir d'indépendance, nous avons opté pour la création d'un système institutionnel défensif destiné à protéger notre identité et nos intérêts économiques. Dans les faits, la mise en place de ce système a équivalu à une sorte d'indépendance. À titre d'exemple, nous avons renforcé notre indépendance, certes après la chute de Milosevic, en introduisant d'abord le mark allemand puis l'euro comme devise nationale (3). Mais d'autres réformes ont été réalisées plus tôt, en particulier au sein de la Banque centrale, des douanes, de la police, des Affaires étrangères et du Commerce extérieur (4). Résultat : au moment du départ de Milosevic, nous nous sommes retrouvés avec un Monténégro indépendant dans les faits !

M. K. - Votre action actuelle en faveur de l'indépendance se situe donc dans le prolongement de la politique que vous avez conduite dans les années 1990 ?

M. D. - Après la chute de Milosevic, deux systèmes économiques et politiques distincts étaient en place - l'un en Serbie, l'autre au Monténégro. Par conséquent, une fois la menace du régime de Milosevic écartée, nous nous sommes retrouvés confrontés à un dilemme : dans quelle direction orienter l'avenir monténégrin ? Soit nous suivions le chemin pris pendant l'ère Milosevic - ce qui impliquait d'entériner de manière formelle notre indépendance ; soit nous options pour la création d'un État commun avec la Serbie - ce qui induisait la disparition de nos institutions autonomes. Nous avons décidé de poursuivre la marche du Monténégro vers l'indépendance et de demander que notre pays soit reconnu comme étant un sujet de droit international à part entière. À cette époque comme aujourd'hui, notre attitude ne relevait nullement d'un quelconque romantisme national, pas plus qu'elle n'était synonyme de défiance envers la Serbie. En effet, nous avons beaucoup d'estime pour l'histoire commune de nos deux peuples. On nous a également reproché de ne pas comprendre le processus d'intégration européenne : un petit pays comme le nôtre aurait moins de chances - disait-on - d'intégrer l'UE en étant indépendant qu'en appartenant à une entité plus grande. Nous ne partageons pas cette analyse. Nous estimons simplement que l'intégration doit d'abord se faire à l'échelle des Balkans, sur une base saine. Or l'union de deux entités disproportionnées (5), comme la Serbie et le Monténégro, ne constitue pas, à nos yeux, une base suffisamment saine et stable. Il serait plus judicieux de commencer l'intégration sur la base d'une Serbie et d'un Monténégro indépendants, ce que nous avons proposé au régime qui a succédé à Milosevic, en 2000. Notre proposition a, malheureusement, été rejetée. Nous avons alors fait appel à l'arbitrage du haut représentant de l'UE, Javier Solana. Il nous a demandé d'établir un moratoire sur l'organisation d'un référendum consacré à l'indépendance (6), compte tenu du fait qu'une telle initiative devait se faire avec l'aval de la Serbie, sous peine de menacer la fragile stabilité régionale. Soucieux de ne pas déstabiliser la région, le Monténégro a accepté ce moratoire de trois ans, qui est aujourd'hui arrivé à son terme.

M. K. - L'opposition monténégrine avance deux autres raisons pour expliquer votre décision consistant à reporter le référendum : d'une part, la volonté de conserver un certain statu quo, afin de présenter l'indépendance comme étant l'unique moyen permettant de procéder à des réformes ; et, d'autre part, la crainte de ne pas obtenir l'approbation du peuple...

M. D. - Ces arguments ne reposent sur aucune réalité politique. La vérité, c'est que le gouvernement monténégrin a travaillé sans relâche sur les réformes, sans attendre l'indépendance. En 2003, j'ai pris moi-même la responsabilité de diriger ce gouvernement dans une période ingrate qui appelait des réformes radicales. Par ailleurs, je me suis engagé à occuper des fonctions politiques dans l'objectif de satisfaire un jour aux critères d'adhésion à l'Union européenne - ce qui suppose, à l'évidence, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. En somme, mon temps de présence politique doit être utilisé de la manière la plus rationnelle possible, afin de hisser le Monténégro au niveau européen moyen. Nous avons déjà réalisé plusieurs avancées notables - je pense, en particulier, à l'établissement d'une certaine stabilité macro-économique qui devrait nous permettre d'attirer des investissements étrangers. De grands axes ont été définis pour accélérer le développement économique : notre pays doit miser sur le tourisme, les services et, last but not least, la grande qualité de nos produits alimentaires. Nous avons dû commencer à investir nous-mêmes dans les infrastructures touristiques. En 2004, nos résultats peuvent être comparés à ceux des pays de l'Union européenne : notre croissance est de 3,7 %, l'emploi s'améliore et les exportations progressent. L'inflation s'est stabilisée entre 3 et 4 %, avec un déficit budgétaire de 2,1 %, ce qui nous place au-dessous du seuil toléré par le Pacte de stabilité et de croissance (PSC). À ce propos, j'aimerais souligner que ce ratio est bien meilleur que celui de nombreux États membres de l'UE... Ces bons chiffres ne doivent rien au hasard ; en revanche, ils doivent beaucoup aux décisions prises par mon gouvernement. Quant au référendum, notre conception de cette consultation est éminemment démocratique. Nous estimons qu'il est aujourd'hui nécessaire de répondre à une question qui se trouve en suspens depuis 1918. Bien sûr, le processus de consultation doit être irréprochable si l'on souhaite enfin clore ce débat. C'est pourquoi le référendum nous semble le meilleur moyen dans la mesure où il pose clairement les deux termes de l'alternative : soit nous restons dans un système fédéral avec la Serbie, soit nous obtenons notre indépendance. La voie démocratique ne nous pose aucun problème, et je peux vous assurer que nous nous plierons au résultat, quel qu'il soit, quand bien même une seule voix ferait la différence ! Si la balance penchait en faveur de la fédération, alors nous organiserions des élections législatives anticipées et nous serions prêts à quitter le pouvoir en cas de défaite. Très sincèrement, nous ne craignons pas le référendum. Nous avons déjà, à plusieurs reprises, proposé à l'opposition et à Belgrade de l'organiser. Ils ont refusé, sans doute parce qu'ils savent bien que la majorité des Monténégrins aspirent à l'indépendance. Dois-je le répéter : je reste prêt à organiser un référendum dans le respect des règles de l'Union européenne et de l'OSCE.

M. K. - Comptez-vous appliquer la règle de la majorité qualifiée au référendum conformément à la récente requête de Javier Solana (7) ?

M. D. - Bien entendu, nous désirons respecter les principes de l'Union. Mais, au sein même de l'UE, les législations varient et la majorité qualifiée n'est pas toujours exigée pour que le résultat d'un référendum soit validé ! Nous sommes opposés à l'expérimentation de seuils plus élevés à l'occasion de notre consultation. Nous pourrions comprendre une telle exigence si le Monténégro était un pays à risques ; or ce n'est pas le cas. Pour parler franchement, je crains que les motivations de ceux qui désirent que ce référendum soit décidé à la majorité qualifiée ne soient tout autres... Permettez-moi de rappeler quelques évidences : primo, le Monténégro est le seul État de l'ex-Yougoslavie où la guerre n'a jamais eu lieu ; quant à notre modèle multiethnique, il a toujours été préservé. Il ne faut pas oublier, non plus, que nous avons accueilli, en tout, 120 000 réfugiés (8) : à un moment donné, les réfugiés ont compté pour 20 % de notre population ! Secundo, le Monténégro est le seul État qui a su résister à Milosevic et survivre à toutes ses querelles politiques internes. Tertio, nous avons accepté le moratoire concernant notre aspiration à l'indépendance. En conclusion, le Monténégro est un pays stable qui entend appliquer les mêmes règles que celles en vigueur au sein de l'UE et de l'OSCE.

M. K. - Votre réponse à la requête de Javier Solana est donc " non " ?

M. D. - Effectivement, la réponse est non. Nous ne voulons pas mettre en œuvre de nouvelles règles ; ce qui vaut pour les Européens vaut pour les Monténégrins.

M. K. - À quelle date le référendum devrait-il avoir lieu ?

M. D. - D'après l'accord de Belgrade signé en 2002, nous serions en droit de l'organiser dès le mois de février prochain. Étant donné que des élections municipales sont prévues pour mai 2006 et des élections législatives pour la fin du mois de septembre de cette même année, le référendum devrait se tenir avant même la première échéance, c'est-à-dire entre février et la fin du mois d'avril de l'année prochaine.

M. K. - Avez-vous un projet de cohésion nationale prévu en cas de succès du référendum - et cela, afin de prendre en compte les aspirations de ceux de vos compatriotes qui restent attachés à la Serbie ?

M. D. - Il n'est pas dans notre intérêt de quitter l'union avec la Serbie dans un climat interne d'hostilité. Au contraire, nous souhaitons rassembler le peuple monténégrin autour de la question de l'indépendance grâce à l'instauration d'un dialogue démocratique entre ses différentes composantes. L'argument majeur de ce débat, c'est la possibilité de prendre en main notre propre avenir européen. En effet, chaque fois que cette responsabilité a été partagée avec d'autres, cela s'est révélé néfaste pour le Monténégro.

M. K. - Il n'empêche que, pour l'instant, ce message n'est pas bien perçu dans certaines parties du pays...

M. D. - Vous avez raison. Ce message ne parvient pas jusqu'à certains endroits. Par surcroît, il est contesté par l'opposition. Sur ce point, l'influence de Belgrade est indéniable. Certaines forces usent de la manipulation, un peu à l'instar de ce que faisait Milosevic, pour contrer les intérêts du Monténégro. Ces forces ne poursuivent pas une ambition qui leur est propre ; leur seul objectif est l'échec du processus démocratique. Plus concrètement, la loi monténégrine requiert la participation de la moitié des électeurs plus une voix pour que le scrutin soit valide. Or je crains que l'opposition, guidée par Belgrade, appelle au boycott dans le but d'invalider l'opération. Indépendamment de cette éventualité, nous devons tout mettre en œuvre pour parvenir à un consensus autour des intérêts stratégiques nationaux. Ce que je résumerai d'une formule claire : le Monténégro doit être à la fois indépendant et européen. Nous sommes prêts à discuter avec l'opposition de toutes les questions concernant notre avenir européen.

M. K. - Quelles sont vos relations avec le pouvoir en place à Belgrade, et en particulier avec le premier ministre Vojislav Kostunica (9) ?

M. D. - Ces relations sont correctes, mais je ne peux pas dire que notre coopération soit concrète et fonctionnelle. Lorsque Zoran Djindjic (10) était premier ministre, nous avons connu une coopération intense qui correspondait au début du processus d'intégration européenne. Depuis la mort de Djindjic, j'ai l'impression que le gouvernement serbe se focalise sur d'autres intérêts, des intérêts qui requièrent moins de proximité avec le Monténégro. Je pense, en particulier, à la question du Kosovo, qui donne naissance à un partenariat entre la Serbie et la communauté internationale ainsi qu'à un dialogue de Belgrade avec Pristina. Surtout, la coopération avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPI) est devenue la priorité de la Serbie. Le Monténégro n'est absolument pas compétent dans ces deux domaines, ce qui réduit les occasions de dialogue.

M. K. - Existe-t-il en Serbie d'autres forces politiques avec lesquelles vous seriez davantage en mesure de dialoguer ?

M. D. - En Serbie, certaines structures politiques pourraient être sur la même longueur d'onde que nous : les chrétiens-démocrates ainsi que le parti G 17 plus (11) se sont déjà prononcés en faveur de l'indépendance de la Serbie, c'est-à-dire contre tout partage du pouvoir avec le Monténégro (même en ce qui concerne la défense et les affaires étrangères). Nous sommes convaincus que la stabilité régionale dépend surtout de la Serbie, qui est l'élément clé de toute la zone. Ce pays ne parviendra à se stabiliser et ne conduira sereinement ses négociations d'adhésion à l'UE que lorsqu'il sera indépendant. Je suis favorable à l'idée d'une union de deux États indépendants et reconnus sur le plan international ou, tout simplement, à la création de deux États indépendants. Une telle évolution serait à la fois dans l'intérêt du Monténégro et dans celui de la Serbie. De plus, elle favoriserait la stabilité de la région. Mais un consensus sur ce point n'arrive pas à émerger, à cause du poids des nationalistes dans la société serbe. Ces nationalistes se montrent plus souples sur la question de la république serbe de Bosnie ou sur le Kosovo qu'à l'égard du Monténégro. Mais leur action n'aide nullement la Serbie à avancer vers l'Europe.

M. K. - Comment réagissez-vous à la logique de Bruxelles, qui considère que le Monténégro adhérera plus vite à l'UE avec la Serbie que sans elle ?

M. D. - Je pense que cette logique dénote une erreur de la part de Bruxelles. Malheureusement, les dirigeants de l'UE semblent persuadés que l'aspiration à l'indépendance du Monténégro ne trouve sa source que dans la volonté d'entrer dans l'UE avant la Serbie. Bien sûr, nous souhaitons devenir membres de l'UE et de l'Otan, mais les conditions pour y parvenir ne sont pas différentes selon la taille des États ; elles sont les mêmes pour tous. La vitesse à laquelle un État parvient à adhérer dépend de la capacité de sa société à remplir les conditions exigées par l'Union. Je pense que les États des Balkans marcheront d'un même pas vers l'UE une fois que la Croatie en sera devenue membre. Je répète ce que j'ai déjà dit à plusieurs reprises : nous ne voulons pas devenir indépendants pour adhérer plus vite à l'UE, mais pour prendre notre avenir en main.

M. K. - Quel soutien Washington vous offre-t-il dans le cadre de votre projet d'indépendance ?

M. D. - La précédente administration américaine, sous Bill Clinton, de 1992 à 2000, était particulièrement coopérative avec le Monténégro. Cependant, avec l'apaisement de la situation dans les Balkans et les récents événements mondiaux - le 11 Septembre et la lutte antiterroriste -, la Maison-Blanche a réordonné ses priorités et les Balkans ne sont plus une région primordiale à ses yeux. Au contraire, Washington ne cesse de répéter que le sort des Balkans relève de la responsabilité de l'UE. Nos rapports s'en trouvent évidemment réduits, même si les Américains affirment qu'ils n'exerceront pas de pression sur le Monténégro concernant ses choix d'avenir. Ils se prononcent également pour le respect des accords trilatéraux entre Podgorica, Belgrade et Bruxelles. En tout cas, ils accepteront sans aucun doute le résultat du référendum.

M. K. - Sur le plan économique, le nord du Monténégro, pro-serbe, est plus pauvre que le sud du pays, indépendantiste. Quelles perspectives de développement proposez-vous au Nord ?

M. D. - Il est vrai que, de ce point de vue, le Monténégro n'est pas homogène. Le Sud est relativement riche ; la partie centrale du pays l'est moins ; et la région septentrionale est peu développée. En l'absence d'infrastructures suffisantes et par la faute de la mauvaise stratégie suivie au cours de ces dernières décennies, le Nord s'est retrouvé épaulé par la Serbie voisine, ce qui a débouché sur certaines sympathies réciproques. Mais les choses changent avec le temps, comme l'attestent les derniers résultats des scrutins locaux : notre courant gagne du terrain au Nord. Nous pensons, entre autres perspectives, qu'il est même possible d'y développer le tourisme hivernal et de favoriser une certaine agriculture, capable de pourvoir aux besoins des touristes, voire de trouver des débouchés à l'exportation. Tout cela passe par l'amélioration des infrastructures. Nous travaillons actuellement sur un projet de liaison Nord-Sud par une autoroute qui pourra aller jusqu'à Belgrade. Voilà qui démontre, à mon sens, que nous sommes intéressés non seulement par l'intégration du nord du pays, mais également par le maintien de nos liens avec la Serbie. Par ailleurs, nous développons l'agriculture dans toutes les régions rurales. Les gens quittent les villes pour revenir à la campagne. Nous leur proposons des prêts intéressants pour bâtir leurs exploitations. Les filières bovine et laitière se sont modernisées ces dernières années. Les besoins intérieurs étant désormais satisfaits, les producteurs arrivent même à exporter.

M. K. - Comment la privatisation se déroule-t-elle ? Que proposez-vous aux investisseurs étrangers et dans quel cadre juridique ?

M. D. - Le processus de privatisation arrive à son terme, après avoir connu une activité intense ces deux dernières années. Une fois que nos géants industriels - comme le combinat d'aluminium, la mine de bauxite qui le fournit en matières premières et d'autres chantiers en cours - auront été définitivement privatisés, à la fin de cette année, nous aurons ouvert presque 80 % des capitaux de l'État au secteur privé. Les privatisations se déroulent, bien sûr, dans le respect du droit international. Aucune privatisation dans notre pays n'a eu lieu sans appel à des investisseurs étrangers.

M. K. - Comment expliquez-vous l'accroissement des capitaux russes au Monténégro ?

M. D. - Récemment, des rumeurs ont couru pour accréditer l'idée d'une présence massive des Russes, voire d'un certain monopole de fait qu'ils exerceraient sur notre économie, mais ces rumeurs sont largement exagérées. Les Belges, les Norvégiens, les Grecs, les Hongrois, les Allemands, les Japonais et les Slovènes sont également présents ! Il n'en reste pas moins que les Russes ont davantage investi chez nous ces dernières années. La rumeur de leur " monopole de fait " provient de l'annonce, par la compagnie RUSAL, de son intérêt pour l'achat de notre combinat d'aluminium. Encore une fois : cette privatisation, qui se trouve aujourd'hui dans sa phase finale, se déroule dans le respect de la loi. Nous avons agi avec l'aide de la BERD (la Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et de la banque BNP/Paribas, qui ont participé à cette opération en tant que consultants. Ces deux organismes ont approché tous les grands producteurs mondiaux - notamment l'Américain ALCOA et le Canadien ALCAN - pour savoir s'ils étaient intéressés par notre combinat, mais ceux-ci ont refusé de développer leurs activités dans les Balkans, qu'ils considèrent " trop lointains ". RUSAL, le troisième producteur mondial d'aluminium, s'est manifesté. Nous n'avons pas immédiatement accepté son offre ; nous l'avons tout d'abord étudiée minutieusement et nous avons fini par parvenir à une entente tout à fait acceptable, après négociations. Je ne crois pas que cette transaction permette de conclure que les capitaux russes soient omniprésents au Monténégro. Et je peux vous garantir que, en tout état de cause, il n'y a aucun risque de voir les investisseurs russes influer de quelque manière que ce soit sur nos décisions politiques.

M. K. - Certains observateurs s'inquiètent de voir des compagnies offshore, entrées dans le capital d'anciennes entreprises d'État monténégrines grâce à la privatisation, servir au blanchiment d'argent sale en provenance de Russie. Ils citent, en particulier, le cas de RUSAL et de sa filiale offshore Salomon Enterprises. Pourquoi acceptez-vous de signer des contrats avec ce genre de compagnies au lieu d'exiger de signer directement avec leurs maisons mères ?

M. D. - Nous sommes extrêmement vigilants sur l'entrée de capitaux " douteux " dans les secteurs privatisés ; nous vérifions minutieusement l'origine de ces fonds. Quant à RUSAL, cette compagnie assume le fait d'intervenir sous l'étiquette de son choix, par exemple à travers une société offshore, à l'occasion d'une introduction en Bourse. Évidemment, pendant les négociations, nous avons obtenu toutes les garanties financières nécessaires de la maison mère (RUSAL) pour Salomon Enterprises. Cette filiale bénéficiera, entre autres, de l'appui d'une grande banque (12) qui se porte garante de sa santé financière. D'une façon générale, je ne crains pas l'apparition des compagnies offshore qui accompagnent l'évolution de nombreuses grandes entreprises ; elles ne présentent aucun risque dans la mesure où nous obtenons des garanties complètes de la part de la maison mère et d'une banque sérieuse lors des prises de participation de ces compagnies offshore dans nos sociétés.

M. K. - Que faites-vous pour lutter contre la corruption ?

M. D. - La corruption n'a pas épargné le Monténégro, comme tout pays en transition. Nous finalisons actuellement une stratégie de lutte contre ce fléau, qui devrait être bientôt adoptée par le gouvernement. Pour gagner la bataille, nous comptons mettre à contribution non seulement les institutions étatiques mais, également, les organisations non gouvernementales.

M. K. - La justice italienne vous accuse personnellement d'être à la tête d'un trafic de cigarettes (13). Que répondez-vous à ces soupçons ?

M. D. - Je pense que cette idée provient d'un grand malentendu. Voici toute l'histoire : dans les années 1990, le Monténégro a développé un système de transit parfaitement légal au regard de la loi du Monténégro et de celle de la Yougoslavie de Milosevic. Dans le contexte de l'isolement qui était le nôtre à cette période (14) - nos capacités de production n'étaient plus utilisées qu'à hauteur de 10 % ! -, le Monténégro ne pouvait pas faire autrement. C'est grâce au commerce de transit que le Monténégro a survécu à cette période difficile. Plusieurs délégations européennes sont venues sur place pour vérifier le bon fonctionnement de ce système. Leurs conclusions se sont révélées positives : ce que nous faisions n'avait rien d'illégal. Il arrivait cependant que des marchandises qui entraient et sortaient légalement des ports monténégrins finissent par alimenter le marché noir de certains pays de l'UE. À cette époque, nous ne pouvions rien y faire. Nous étions beaucoup trop isolés sur le plan international. La coopération entre les polices et les douanes de divers États n'existait pas encore. C'est pourquoi il me semble aberrant que le Monténégro soit tenu responsable du détournement des marchandises à des fins illégales. Plus tard, une fois levées les sanctions économiques qui pesaient sur notre pays, ce commerce de transit a cessé. Les accusations qui m'ont fait porter la responsabilité de ces trafics relevaient d'une construction très fragile, ne serait-ce que parce que les décisions avaient toujours été prises collectivement, par le gouvernement - et non par une personne seule. Enfin, j'ajouterai que, depuis que l'on reparle de ces activités de transit, le plus souvent par l'entremise de l'agence de presse italienne ANSA, la justice italienne n'a jamais entamé de démarches de vérification ou d'enquête auprès du ministre de la Justice ou du procureur du Monténégro. Nos services lui ont offert, à plusieurs reprises, de mettre toutes les informations nécessaires à sa disposition, mais ils n'ont jamais obtenu de réponse de la part des Italiens.

M. K. - La presse monténégrine a divulgué un document rédigé par votre ministère des Affaires étrangères qui analysait les médias du pays et préconisait une certaine censure à leur égard. Avez-vous lu ce document ?

M. D. - Je l'ai découvert une fois qu'il a été médiatisé et je ne partage absolument pas ses conclusions. J'ai également remarqué la sensibilité accrue des Monténégrins envers toute forme de critique à l'encontre des médias. Eh bien, je comprends parfaitement cette inquiétude car, sur le plan de la démocratie, notre pays reste un pays en voie de développement qui a besoin, pour évoluer, de médias libres. Par ailleurs, je ne conteste pas les analystes qui appellent à davantage de professionnalisme dans tous les secteurs, que ce soit au sein du gouvernement, de l'économie ou des médias. Ce qui est intolérable, dans cette affaire, c'est qu'un tel document - qui ne provient pas, en réalité, du ministère incriminé mais d'une source extérieure - puisse circuler dans les services administratifs. Je crois mon ministre des Affaires étrangères lorsqu'il affirme que ce document est l'œuvre d'un journaliste et non d'un fonctionnaire. L'erreur du ministère a été de diffuser ce texte, une fois celui-ci porté à sa connaissance. Il s'agit d'événements désagréables et le ministre des Affaires étrangères a adressé ses excuses à tous ceux qui se sont sentis blessés par le rapport. Je souligne, à cette occasion, que les relations entre le gouvernement et les médias sont exemplaires : nous sommes toujours disponibles pour la presse. Il s'agit maintenant de tirer les conclusions de cette affaire et d'établir les responsabilités.

M. K. - Dernière question : vos relations avec la France étaient bonnes du temps de Milosevic, surtout lors des bombardements de l'Otan au printemps 1999, quand le président Jacques Chirac a émis le souhait que les avions de l'Alliance atlantique épargnent le Monténégro (15). Comment définiriez-vous ces relations aujourd'hui ? Que ressentez-vous en constatant que Paris privilégie le maintien de l'union entre la Serbie et le Monténégro ?

M. D. - Les Monténégrins sont toujours reconnaissants à la France - et tout particulièrement à Jacques Chirac - pour le rôle qu'elle a joué durant l'ère Milosevic et les bombardements de l'Otan. Ces épisodes, ainsi que d'autres événements historiques (16), ont consolidé les relations entre Paris et Podgorica même si, comme vous l'avez noté, nous avons des points de vue divergents sur certaines questions. Naturellement, la France s'aligne sur les positions de l'UE concernant la sauvegarde de l'union avec la Serbie. Son attitude ne me surprend donc pas. Il n'en demeure pas moins que je ne doute pas un seul instant que Paris respectera le jeu de la démocratie. Je suis absolument certain que la France soutiendra la volonté du peuple exprimée par voie référendaire, qu'il s'agisse du maintien de l'union ou de l'indépendance. Et, en tout état de cause, notre divergence actuelle n'est pas de nature à perturber notre amitié.
Notes :

(1) Le chômage est passé de 32,7 % début 2003 à 21,8 % aujourd'hui, du fait de l'explosion des emplois saisonniers, hiver comme été.
(2) La Ligue communiste de Yougoslavie était le parti au pouvoir à l'époque de Tito.
(3) L'euro a été introduit comme monnaie nationale le 1er janvier 2002. Il remplaçait le mark allemand qui était utilisé depuis 1999. Le Monténégro fait partie des quatre pays n'appartenant pas à l'Union européenne qui utilisent l'euro comme monnaie nationale (avec Monaco, Saint-Marin et le Vatican).
(4) Le contrôle des institutions est pris en charge par Podgorica. Ces questions avaient été précédemment suivies par Belgrade.
(5) Le Monténégro est six fois plus petit que la Serbie par sa superficie, et sa population est dix-sept fois moins nombreuse. Le Monténégro s'étend sur 13 812 km2 et compte 620 000 habitants, pour 88 361 km2 et 10 700 000 habitants, Kosovo inclus, pour la Serbie.
(6) En mars 2002, Milo Djukanovic, qui était à ce moment-là président, a signé l'" accord de Belgrade " par lequel il acceptait un moratoire de trois ans sur la question du référendum relatif à l'indépendance du Monténégro. Cet accord a été entériné par une charte constitutionnelle en février 2003, d'où la différence d'interprétation pour le décompte des " trois ans " de moratoire.
(7) Javier Solana a demandé que, pour que l'indépendance soit accordée au Monténégro, il faudrait que la " majorité qualifiée " soit atteinte, c'est-à-dire que le texte soit accepté par au moins 50 % des inscrits. Cependant, aucune règle n'a été officiellement exigée par Bruxelles, ni au sujet d'un taux de participation minimal, ni au sujet d'une majorité qualifiée. L'UE a déclaré qu'elle ne se mêlerait pas du référendum du Monténégro.
(8) D'après un recensement réalisé en 2003, 18 500 réfugiés, essentiellement des Serbes de Bosnie et du Kosovo, vivent encore au Monténégro. Le gouvernement de Podgorica a récemment adopté un projet pour régler leur situation au cours des trois années à venir - soit en favorisant leur intégration, soit en les aidant à rentrer chez eux. Les centres d'hébergement collectif sont en train de fermer leurs portes.
(9) Vojislav Kostunica est actuellement premier ministre serbe. Nationaliste modéré, président du Parti démocratique de Serbie (DSS), Kostunica était le candidat de l'Opposition démocratique de Serbie à l'élection présidentielle du 24 septembre 2000. Sa victoire a mis fin au régime de Slobodan Milosevic.
(10) Zoran Djindjic, premier ministre de la Serbie après la chute de Milosevic, dont il avait été un adversaire résolu, a été assassiné à Belgrade le 12 mars 2003.
(11) G17 plus est un parti politique serbe d'orientation libérale fondé en décembre 2003. À l'origine, il s'agissait d'un groupe de dix-sept économistes serbes indépendants qui, dès l'époque du régime de Milosevic (à partir de 1999), ont commencé à proposer des alternatives économiques au pays.
(12) Malgré l'état très avancé de cette privatisation, aucune banque n'a encore été choisie. Néanmoins, le gouvernement monténégrin a demandé qu'il s'agisse d'une grande banque de premier ordre.
(13) L'enquête menée par le département pour la lutte contre la mafia de Bari sur Djukanovic et ses collaborateurs pour " association mafieuse et trafic de cigarettes " a été rendue publique à l'été 2002. Cependant, aucune action judiciaire concrète et officielle n'a, jusqu'ici, été entreprise.
(14) À partir du 1er juin 1992 et pendant huit ans, la Serbie et le Monténégro ont subi des sanctions économiques de la part de la communauté internationale. Cependant, vers la fin de cette période, ces sanctions ont été levées pour le Monténégro dans certains domaines.
(15) Les avions de l'Otan ont visé principalement le port de marine nationale situé sur la côte Adriatique, dans les bouches de Kotor, et certaines autres cibles militaires, en plus de quelques " erreurs collatérales ".
(16) Les relations franco-monténégrines ont été plus éphémères et sentimentales que concrètes : le roi Nikola Ier Petrovic (1841-1921) a étudié en France et il se trouve qu'il y est mort (mais bien plus tard) ; et Napoleon III a soutenu l'indépendance du Monténégro.