Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
L'écheveau Bosniaque
Entretien avec Sulejman Tihic
Membre bosniaque de la Présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine depuis 2002
conduit par
Romain Gubert
Journaliste au magazine Le Point et Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
en français
in english
en español
en français
Jean-Arnault Dérens - Monsieur le Président, comment qualifieriez-vous la situation actuelle de la Bosnie-Herzégovine ?

Sulejman Tihic - Nous nous trouvons encore dans une phase intermédiaire, une phase de transition. Les forces de destruction et de division sont toujours puissantes - spécialement en Republika Srpska -, mais pas assez pour bloquer les processus de réformes. Malgré toutes les difficultés et de nombreuses lenteurs, ces réformes se poursuivent. Par exemple, sur des sujets cruciaux comme l'unification des forces de police entre les deux entités ou la réforme de la défense, qui prévoit la fusion des ministères de la Défense, actuellement séparés ; les choses avancent. Pour espérer rejoindre des structures comme le Pacte de stabilité et se rapprocher de l'Otan, la Bosnie-Herzégovine doit avoir un seul ministère de la Défense et des forces de sécurité unifiées. Les dirigeants serbes comprennent eux-mêmes que la Republika Srpska ne peut pas être et ne sera pas un État, avec toutes les prérogatives que ce statut implique. Ils doivent donc composer.

J.-A. D. - Pourquoi les choses vont-elles toujours si lentement ?

S. T. - Peut-être parce que la communauté internationale n'est pas assez unie pour parler avec vigueur. Certains pays tolèrent les atermoiements des dirigeants serbes, notamment dans le dossier de la coopération avec le Tribunal de La Haye et de l'arrestation des criminels de guerre.

J.-A. D. - Quels pays ?

S. T. - La Russie, peut-être aussi la France. Je crois que ces pays ne sont pas hostiles aux indispensables réformes, mais ils tiennent toujours à montrer beaucoup de compréhension envers le point de vue des dirigeants serbes, ce qui entraîne des lenteurs et des retards.

J.-A. D. - Depuis votre élection à la Présidence, vous insistez sur le besoin d'une réforme profonde de la Constitution. Qu'est-ce qui est en jeu ?

S. T. - Les institutions actuelles de la Bosnie-Herzégovine sont le résultat des accords de Dayton, c'est-à-dire d'un compromis qui a permis d'arrêter la guerre. Avec de telles institutions, toute perspective d'intégration européenne est impossible. La Bosnie-Herzégovine a les institutions les plus compliquées du monde. On compte treize ministres de l'Économie, treize ministres de l'Intérieur, treize ministres de l'Éducation : les ministres de l'État central, ceux des deux entités, et ceux des dix cantons de la Fédération ! Dans la seule ville de Sarajevo, il y a cinq niveaux de responsabilité : la mairie d'arrondissement, la commune, le canton, la Fédération et l'État central. Comment un tel système pourrait-il fonctionner ? Il faut également rompre avec la règle du consensus. Dans certains cas, cette règle peut être justifiée mais, en Bosnie, il faut un consensus sur tous les points. Même pour apporter la moindre modification au code de la route, il faut l'accord des représentants des trois " peuples constitutifs " - les Bosniaques, les Serbes et les Croates ! Revenir à la règle simple de la majorité des voix est indispensable pour faire avancer le pays.

J.-A. D. - Seriez-vous prêt à remettre en question le statut des " peuples constitutifs " ?

S. T. - Bien évidemment, car c'est un facteur de blocage. Le système de prise de décision dans les ministères suppose d'obtenir le ralliement de neuf représentants sur dix avant de pouvoir trancher sur quelque question que ce soit. Le Parlement actuel compte deux Chambres - la Chambre des peuples et la Chambre des représentants - mais la Chambre des représentants, en fait, est elle-même une Chambre des entités. Il faut donc qu'une majorité se dégage d'abord au sein des entités avant qu'une décision puisse être prise par le Parlement de l'État... Je vous laisse imaginer la difficulté ! Il faut également supprimer la Présidence collégiale, car cette Présidence ne défend pas les intérêts nationaux de la Bosnie-Herzégovine mais les intérêts respectifs de chacun des trois peuples. Avec ce système, par surcroît, les minorités nationales et les personnes qui ne s'identifient pas à l'un des trois peuples ne jouissent d'aucune représentation et ne peuvent pas participer au gouvernement du pays, ce qui représente une forme manifeste de discrimination. J'ajoute que, du fait de ces structures, certains peuples sont " plus égaux que d'autres " : la Bosnie-Herzégovine compte aujourd'hui tout au plus 12 % de citoyens croates, ce qui veut dire que le HDZ, en tant que parti, représente 6,5 % des citoyens du pays, puisque tous les Croates ne votent pas pour ce parti. Et pourtant, le HDZ peut bloquer le fonctionnement de toutes les institutions de l'État. C'est pourquoi, si l'on ne change rien, la crise récurrente que nous connaissons entre les autorités de la Republika Srpska et le haut représentant Ashdown, et tous les conflits entraînés par la mauvaise coopération des autorités serbes avec le TPI pourraient aussi se produire avec les Croates.

J.-A. D. - Quels partis politiques seraient disposés à soutenir une réforme radicale du cadre constitutionnel défini par les accords de Dayton ?

S. T. - Tous les partis de la Fédération sont favorables à cette réforme, que ce soit le SDA (auquel j'appartiens), le HDZ ou encore les sociaux-démocrates. Les seules oppositions viennent de Republika Srpska, mais le président de l'entité serbe, Dragan Cavic, est lui-même conscient de l'enjeu. Il estime seulement que le moment d'une telle réforme n'est pas encore venu.

J.-A. D. - En décembre 2004, une grave crise a opposé les dirigeants de la Republika Srpska au haut représentant international (4) : quel bilan en tirez-vous ?

S. T. - C'est du côté de Paddy Ashdown que se trouve le problème, car il n'a pas suffisamment expliqué ses décisions. L'enjeu est pourtant majeur dans la mesure où, sans une pleine coopération des dirigeants de la Republika Srpska avec le TPI de La Haye, la Bosnie-Herzégovine ne peut pas espérer rejoindre le Partenariat pour la paix de l'Otan. Paddy Ashdown s'est contenté de limoger une poignée de dirigeants serbes, ce qui n'aura guère de conséquences. Le haut représentant a des pouvoirs discrétionnaires, mais en réalité, il est faible, tout simplement parce que la communauté internationale continue d'être divisée et n'arrive pas à proposer clairement la voie dans laquelle la Bosnie doit s'engager.

J.-A. D. - Paddy Ashdown est souvent critiqué pour sa méthode autoritaire. Quel jugement global portez-vous sur son action ?

S. T. - C'est le haut représentant qui a fait le plus pour la Bosnie depuis 1995 (5). C'est aussi, naturellement, celui qui a suscité le plus de polémiques. Je suis parfois en désaccord avec lui, mais je pense qu'il essaie malgré tout de faire avancer les choses dans le bon sens.

J.-A. D. - Paddy Ashdown doit quitter ses fonctions à la fin de l'année. Pensez-vous que le haut représentant doive conserver les mêmes compétences à l'avenir ?

S. T. - Oui. Ses attributions sont définies par l'annexe 10 du document d'application des accords de Dayton, et son rôle doit demeurer ce qu'il est - en tout cas tant que la Constitution n'aura pas été modifiée. La règle du consensus entraîne en permanence la formation de minorités de blocage. Seul le haut représentant peut alors débloquer la situation. S'il n'était pas là, tout serait bloqué en quelques jours et la Bosnie serait menacée par le chaos. Le haut représentant joue le rôle d'un disjoncteur dans une installation électrique : sans sa présence, les risques seraient énormes.

J.-A. D. - Revenons à la réforme constitutionnelle. Comment parvenir à la réaliser ?

S. T. - Avec les accords de Dayton, la communauté internationale a donné à notre pays des institutions que nous ne pouvons pas changer. Lorsqu'il était au pouvoir, le Parti social-démocrate avait essayé d'amorcer une réforme institutionnelle. Les deux représentants serbes au sein de la commission ont quitté la salle, et tout s'est arrêté. Nos institutions sont un piège dont nous ne pouvons pas sortir seuls. L'aide de la communauté internationale est donc indispensable, car c'est elle qui nous a donné cette Constitution et c'est elle qui peut la réformer.

J.-A. D. - Quelle voie cette réforme pourrait-elle prendre ?

S. T. - La Bosnie-Herzégovine est déjà membre du Conseil de l'Europe, elle aspire à rejoindre l'Otan et l'Union européenne. L'Otan a clairement indiqué que rien ne serait possible sans de profondes réformes, mais le rôle principal doit revenir à l'Union européenne. Je crois que les acteurs de la scène politique bosniaque peuvent s'entendre sur 80 % des réformes. Sur les 20 % restants, il faut que la communauté internationale prenne ses responsabilités. La politique de la carotte et du bâton marche toujours. Par exemple, l'un des enjeux principaux aujourd'hui est de parvenir à mettre sur pied la réforme et l'unification des forces de police. Pour cela, il faudrait clairement expliquer à toutes les parties concernées que le succès de cette réforme pourrait permettre aux ressortissants bosniaques d'accéder librement à l'espace Schengen alors que, pour l'instant, nous avons toujours besoin de visas, qui sont très difficiles à obtenir. En effet, des forces de police plus efficaces feraient de nous des partenaires plus crédibles pour les pays européens qui tiennent à surveiller leurs politiques d'immigration. Déjà, les Roumains et les Bulgares n'ont plus besoin de visas ; faire ce geste ne coûterait donc pas grand-chose à l'Europe. En même temps, ce serait un signal clair de la part de Bruxelles, un signal que les citoyens et même les dirigeants politiques bosniaques comprendraient parfaitement.

J.-A. D. - Qu'en est-il de la réforme de la police ?

S. T. - Il s'agit d'unifier les forces de police et de les réorganiser sur une base nouvelle. Aujourd'hui, la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska ont chacune leur propre police et, au sein de la Fédération, la police est également divisée par cantons. Il y a autant de ministères de l'Intérieur que d'entités administratives. Lorsque je voyage à travers le pays, je change d'escorte au passage de la frontière de chaque entité. Vous imaginez les opportunités que cette situation offre pour le développement du crime organisé, qui représente un des principaux défis que la Bosnie doit relever ! Le but de la réforme est de créer des centres régionaux de police indépendamment des entités, selon des critères purement géographiques. Il devrait y avoir cinq grandes régions : Sarajevo, Banja Luka, Tuzla, Doboj et Zenica. Aujourd'hui, le chaos règne : par exemple, la ville de Tesanj, en Bosnie centrale, relève du canton de Tuzla mais, pour certaines compétences judiciaires, elle dépend de Sarajevo. Or à quelques kilomètres de cette ville commence le territoire de la Republika Srpska, c'est-à-dire que les forces de police de Tesanj sont placées sous l'autorité de Banja Luka... Résultat : les États-Unis déconseillent toujours à leurs citoyens de se rendre en Bosnie, non pas à cause du risque d'une reprise de la guerre, mais à cause des menaces criminelles et de l'inexistence de structures efficaces de sécurité : si un crime est commis, on ne sait pas à quel interlocuteur s'adresser dans le maquis de nos institutions. Avant guerre, il existait sept régions, c'est-à-dire sept centres de police. Il faudrait, d'une certaine façon, revenir à cette situation. J'ajouterai que la réforme de la police pourrait ouvrir la voie à une régionalisation rationnelle de l'État. Cette réforme que le haut représentant veut imposer est bloquée par le Parlement de Republika Srpska, mais je suis convaincu qu'elle finira par voir le jour.

J.-A. D. - Une telle réforme ne serait-elle pas un pas vers la suppression des cantons ?

S. T. - Le SDA comme le HDZ sont favorables à une telle suppression...

J.-A. D. - Mais, il y a quelques années encore, le HDZ réclamait au contraire la reconnaissance d'une troisième entité, croate, à parité avec la Republika Srpska !

S. T. - Les dirigeants du HDZ ont bien compris que cette revendication n'était pas réaliste et ne pouvait pas s'accomplir. La Bosnie doit, tout au contraire, avancer dans le sens d'une réduction de ses multiples entités.

J.-A. D. - Vous réclamez un rôle plus actif de l'Europe en Bosnie...

S. T. - L'Europe doit faire face à beaucoup de problèmes. Du point de vue européen, la Bosnie est marginale. Cependant, l'Europe est de plus en plus présente, notamment depuis le remplacement des troupes de l'Otan par la mission militaire européenne EUFOR en décembre dernier. Il faudrait que son rôle continue de s'accroître et que la Bosnie se rapproche de l'Europe, par le biais de l'accord de stabilisation et d'association. Si les réformes constitutionnelles aboutissaient, la Bosnie pourrait s'engager dans un processus menant à l'adhésion : pourquoi pas en même temps que la Croatie ? Par certains aspects économiques, notre pays est plus avancé que la Bulgarie et la Roumanie, qui vont pourtant rejoindre l'Union dès 2007.

J.-A. D. - La situation économique et sociale de la Bosnie-Herzégovine demeure pourtant très difficile...

S. T. - Oui, le taux de chômage officiel est de 40 % de la population active. Mais d'après des estimations de la Banque mondiale, le taux de chômage réel serait beaucoup plus faible, de l'ordre de 19 %. En effet, le travail au noir et l'économie grise jouent un très grand rôle. Notre pays est toujours affecté par la fuite des cerveaux, ne serait-ce que parce que ce ne sont pas des raisons patriotiques qui peuvent inciter de jeunes diplômés à rester en Bosnie ; c'est la possibilité de développer leur carrière et de trouver de bonnes conditions de vie. Toutes les réformes économiques butent également sur les problèmes institutionnels. Il faut unifier les marchés alors qu'il existe aujourd'hui trois marchés distincts et trois politiques économiques séparées : comment un système aussi complexe pourrait-il se montrer efficace ?

J.-A. D. - Les régimes douaniers ont pourtant été récemment unifiés. N'est-ce pas une avancée dans la bonne direction ?

S. T. - Oui, il est vrai que, depuis le 1er janvier 2005, le système douanier a été totalement unifié et que le budget des douanes alimente désormais les finances de l'État - et non plus les caisses des entités. Les conséquences en ont été immédiates : en janvier, le produit douanier a augmenté de 17 %. La police fédérale exerce désormais un contrôle exclusif sur les frontières. De même, le processus de privatisation des grandes entreprises d'État est bien engagé, même si nous butons toujours sur des problèmes de droits de propriété. C'est pourquoi je suis certain que la crise n'est pas une fatalité : la Bosnie-Herzégovine possède de réels atouts économiques. Nous produisons des minerais, notamment du fer et du cuivre, dont les cours s'envolent en raison des besoins des marchés chinois et indien. La production électrique est largement excédentaire ; d'ailleurs, la Bosnie exporte de l'énergie...

J.-A. D. - À ce propos, ces derniers temps, des projets de nouveaux barrages ont été sévèrement critiqués pour des raisons écologiques...

S. T. - En effet, le projet de barrage de Scepan Polje, près du Monténégro, a été interrompu, et un projet similaire sur la rivière Vrbas, près de Banja Luka, en Republika Srpska, pose également de nombreux problèmes. Il existe néanmoins d'autres sites possibles, par exemple à Ustikolina ou à Trnopolje.

J.-A. D. - Autre défi pour la Bosnie : le jugement des crimes de guerre. Pensez-vous que votre pays marque des progrès dans ce domaine ? En particulier, quel rôle sera dévolu au tribunal spécial pour les crimes de guerre qui vient d'être établi à Sarajevo ?

S. T. - Cette question est essentielle. Pour l'instant, la coopération avec le Tribunal de La Haye n'a été possible que grâce aux pressions permanentes exercées par la communauté internationale. La vérité, c'est qu'en Republika Srpska les promesses de coopération avec le TPI ne sont pas sincères. Des criminels de guerre y sont toujours présentés et perçus comme des héros ! Jamais un responsable politique serbe ne s'est rendu sur un site de charnier... Or, si tous les crimes qui ont été commis durant la guerre étaient enfin reconnus, tout serait différent. Moi-même, j'ai été détenu dans un camp, dans ma ville natale de Bosanski Samac. Dans cette ville, au début de la guerre, le maître de la vie et de la mort s'appelait Zvezdan Jovanovic - ce même homme qui a tiré le coup de feu mortel contre le premier ministre serbe Zoran Djindjic, le 12 mars 2003, dix ans plus tard (6). Voilà qui montre bien la vraie nature de ce type de criminel ! Pour ce qui est du tribunal de Sarajevo, ma réponse sera simple : le TPI ne peut pas juger tous les crimes ; il est donc normal et positif que ce tribunal spécial pour les crimes de guerre ait été établi dans la capitale bosniaque. Le tribunal de Sarajevo traitera des dossiers transmis par le TPI de La Haye et que celui-ci n'a pas été en mesure ou n'a pas voulu juger lui-même. Mais je sais très bien que sa tâche sera difficile : qui aura-t-il le droit de juger ? N'oublions pas qu'un grand nombre de ressortissants bosniaques jouissent de la double citoyenneté (serbe ou croate), et pourront arguer de cette qualité pour ne pas répondre de leurs actes devant le tribunal de Sarajevo. La protection des témoins représente, également, un enjeu majeur.

J.-A. D. - En plus du jugement des crimes de guerre, pensez-vous qu'un processus de réconciliation puisse s'amorcer ?

S. T. - J'ai signé avec Paddy Ashdown un accord sur la création d'une commission appelée " Vérité et Réconciliation ". Nous avons un besoin impérieux de connaître la vérité, toute la vérité. Il faut déterminer combien il y a eu exactement de morts à Srebrenica, mais aussi combien de Serbes ont été tués à Sarajevo. Le TPI ne peut pas juger la totalité des actes qui ont été commis durant la guerre ; c'est pourquoi le tribunal local pour les crimes de guerre et la commission Vérité et Réconciliation ont un rôle important à jouer. Ce travail à la fois juridique et historique est absolument crucial, l'Histoire l'a montré : soixante ans après les faits, le bilan des pertes de la Seconde Guerre mondiale est toujours contesté dans notre région. Cette imprécision et les contestations qui en découlent ont contribué à justifier la guerre de 1992-1995. La vérité est une exigence essentielle pour l'avenir. La réconciliation ne pourra se produire que lorsque la vérité aura été établie : on ne peut pas fonder une véritable réconciliation sur des mensonges ou des demi-vérités.

J.-A. D. - Les victimes s'inscrivent souvent au rang des critiques les plus acerbes du TPI. Pensez-vous que sa politique pénale soit adéquate ?

S. T. - Il est exact que les victimes, ou les familles de victimes, ont souvent du mal à comprendre la politique pénale du TPI. Elles souhaiteraient des peines plus lourdes pour les coupables. Certains criminels qui avaient reconnu des centaines de meurtres n'ont été condamnés qu'à dix ans de prison... Mais ce n'est pas le plus important. Le plus important, c'est que, pour la première fois, le génocide commis en Bosnie-Herzégovine a été reconnu comme tel. C'est un pas essentiel vers la vérité. De même, le tribunal local peut représenter un grand progrès ; il est bon, en effet, que les crimes soient jugés sur le lieu même où ils ont été commis.

J.-A. D. - Ces derniers mois, plusieurs officiers bosniaques ont pris la route de La Haye. Comment l'opinion publique réagit-elle à ces transferts ?

S. T. - Les Bosniaques ont soutenu le TPI depuis le début et continuent de le soutenir. Dans le cas du général Delic (7), il est possible qu'il ait commis des crimes en défendant son pays. En tout cas, il appartient au Tribunal d'en apporter la preuve. Je sais que le général Delic a lutté contre les criminels qui proliféraient dans la Bosnie en guerre et qu'il a remis de l'ordre dans l'armée. Je crois personnellement qu'il est innocent et qu'il sera libéré, mais c'est au TPI de trancher. Il ne faut pas confondre le cas du général Delic avec celui de Naser Oric (8), le chef de la défense de Srebrenica, qui demeure un héros pour les survivants de la ville martyre, bien qu'il ait certainement commis des excès. Je le répète : les Bosniaques soutiennent le TPI, même s'il est parfois difficile de comprendre que Naser Oric ou le général Delic soient en prison à La Haye alors que les criminels serbes Radovan Karadzic et Ratko Mladic courent toujours. Il faut, par ailleurs, souligner qu'une bonne partie des excès perpétrés par les forces qui défendaient la Bosnie lors de cette guerre - je pense, en particulier, à ceux dont se sont rendus coupables les volontaires islamistes étrangers de la brigade El Mujahid (9) - n'auraient pas eu lieu si la Bosnie-Herzégovine avait eu les moyens de se défendre. Si nous avions eu le droit de nous défendre normalement - entendez : si nous n'avions pas été frappés par l'embargo sur les armes (10) -, cette brigade n'aurait pas existé. Encore une fois, les aventuriers étrangers n'ont pu jouer le rôle qu'ils ont joué que parce que la Bosnie n'avait pas la possibilité d'assurer sa propre défense face à l'agression. À ce titre, la communauté internationale porte elle aussi une part de responsabilité dans les exactions qui sont reprochées à certains combattants de la cause bosniaque.

J.-A. D. - Selon des informations récurrentes, l'ancien président des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, se cacherait toujours en Republika Srpska. Quant au général croate Ante Gotovina, lui aussi inculpé par le TPI, il pourrait résider en Herzégovine. Est-il donc impossible de les arrêter ?

S. T. - Karadzic ou Gotovina peuvent effectivement se terrer en Bosnie-Herzégovine, dans les régions où ils jouissent du soutien de la population locale. En tout cas, même si la police voyait Ante Gotovina en plein centre de Livno, en Herzégovine, je crois qu'elle aurait beaucoup de mal à l'arrêter ! Cette situation révèle une nouvelle fois combien toutes les questions sont liées : l'appréciation portée sur les crimes commis durant la guerre, la coopération entre les différents pays de la région, mais aussi la réforme des institutions bosniaques - qui nous permettent d'avoir, enfin, une police efficace -, sont autant d'aspects différents d'un même problème.

J.-A. D. - La Bosnie a-t-elle rétabli de bonnes relations avec ses deux grands voisins, la Serbie et la Croatie ?

S. T. - Sur un plan formel, oui. Le président croate, Stjepan Mesic, et le président de Serbie-et-Monténégro, Svetozar Marovic, ont présenté leurs excuses au peuple bosniaque pour les crimes commis durant la guerre, ce qui est un geste très significatif. Il n'empêche que les autorités de Belgrade continuent d'entretenir des relations privilégiées avec la Republika Srpska plutôt qu'avec la Bosnie-Herzégovine. Je crois, en revanche, que les dirigeants de Zagreb ont définitivement renoncé à instrumentaliser les Croates de Bosnie-Herzégovine et leurs revendications. C'est un progrès important, qui a été facilité par la perspective d'intégration européenne. Le président Mesic et le premier ministre Ivo Sanader ont bien compris que la Croatie ne pourrait pas poursuivre son rapprochement vers l'UE si elle ne respectait pas totalement et sincèrement sa frontière avec la Bosnie. Ce réalignement politique était sûrement encore plus difficile à opérer de la part d'Ivo Sanader, car son parti a longtemps entretenu des relations étroites avec les nationalistes croates de Bosnie-Herzégovine.

J.-A. D. - On évoque parfois la possibilité d'un " échange " entre la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo et la possibilité de rattacher la Republika Srpska à la Serbie. Croyez-vous qu'un tel troc soit à l'ordre du jour ? Plus généralement, la crise du Kosovo a-t-elle des répercussions en Bosnie ?

S. T. - Je vais être très clair : tout idée de compensation territoriale est exclue. Personne ne peut sérieusement envisager cette manœuvre. Cela ne serait pas réaliste. Jamais dans l'Histoire une partie de la Bosnie-Herzégovine n'a été incorporée à la Serbie. Toute nouvelle tentative de démembrement de la Bosnie-Herzégovine aboutirait à une reprise de la guerre. Nous demeurons néanmoins optimistes. Le mois de juillet 2005 restera marqué par les cérémonies de commémoration du dixième anniversaire du massacre de Srebrenica. Et par la présence, à ces cérémonies, des dirigeants de la région ainsi que d'un grand nombre de leaders mondiaux. Comment ne pas voir dans cette manifestation solennelle une étape capitale dans le processus de réconciliation régionale ? J'affirme qu'il est temps, pour tous les pays des Balkans, de tourner la page de la guerre et de s'unir autour de nouveaux objectifs. Le premier d'entre eux est, bien évidemment, l'intégration européenne.
Notes :

(1) La difficile mécanique des institutions bosniaques est finement étudiée par Marianne Ducasse-Rogier dans son livre : À la recherche de la Bosnie-Herzégovine. La mise en œuvre de l'accord de paix de Dayton, PUF, 2003.
(2) Un rapport d'un think tank, l'European Stability Initiative (ESI), avait violemment dénoncé cette dérive autoritaire de Paddy Ashdown au printemps 2003. Voir : " Bosnie : le haut représentant Paddy Ashdown est-il un vice-roi impérial ? ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article3325.html
(3) Les musulmans de Bosnie-Herzégovine se caractérisent par une assez faible pratique religieuse. Cependant, depuis la guerre, on observe une indéniable résurgence de l'islam. Les structures officielles de la communauté musulmane sont totalement contrôlées par des éléments prônant une lecture piétiste et rigoriste de l'islam, souvent liés à l'Arabie saoudite. Des courants islamistes radicaux d'origine étrangère ont également réussi à prendre pied dans le pays. Voir : Xavier Bougarel et Nathalie Clayer (dir), Le Nouvel Islam balkanique, Maisonneuve et Larose, 2000.
(4) En décembre 2004, Paddy Ashdown a démis plus de cinquante fonctionnaires
et responsables politiques de Republika Srpska, en raison de la mauvaise coopération
de cette entité avec le TPI. En réaction, plusieurs hauts dirigeants serbes ont démis-
sionné de leurs fonctions, dont le ministre des Affaires étrangères de Bosnie-
Herzégovine, Mladen Ivanic. La crise s'est provisoirement calmée en janvier 2005
et les dirigeants ont repris leurs fonctions. Paddy Ashdown a dû se rendre à
Belgrade pour négocier l'entremise de la Serbie. Voir : " Bosnie : Paddy Ahsdown
va à Belgrade pour essayer de dénouer la crise en RS ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article4957.html
(5) Les hauts représentants ont successivement été le Suédois Carl Bildt (décembre 1995-juin 1997), l'Espagnol Carlos Westendorp (juin 1997-juillet 1999), l'Autrichien Wolfgang Petritsch (juillet 1999-mai 2002), puis Paddy Ashdown, qui assume cette charge depuis 2002. Voir le site : www.ohr.int
(6) Ancien membre des Unités spéciales de la police serbe (JSO), Zvezdan Jovanovic comparaît actuellement devant le tribunal spécial formé à Belgrade pour juger les assassins du premier ministre Zoran Djindjic.
(7) Le général Rasim Delic, ancien chef d'état-major de l'armée bosniaque, s'est rendu volontairement au TPI à la fin du mois de février 2005. Il est accusé de violations
des lois et coutumes de la guerre. Alors qu'il disposait de la capacité de comman-
dement suprême, des unités islamistes ont commis des crimes contre les popula-
tions civiles, notamment dans la région de Travnik, à l'été 1993. Avant lui, le
général bosniaque Sefer Halilovic s'était déjà rendu au TPI pour répondre de faits de
même nature. Voir : " TPI : les charrettes du mois de mars ", Le Courrier des Balkans, http ://www.balkans.eu.org/article5282.html
(8) Naser Oric, ancien garde du corps de Slobodan Milosevic, a assuré la défense de l'enclave de Srebrenica de 1992 à 1995. À ce titre, il a multiplié les coups de main contre les villages serbes des environs, souvent pour procurer de la nourriture aux populations bosniaques assiégées. Ce faisant, il a commis de nombreux crimes contre ces villageois serbes. Il est actuellement en attente de jugement à La Haye.
(9) La brigade El Mujahid, apparue à l'été 1992, regroupait les volontaires islamistes étrangers venus combattre en Bosnie-Herzégovine.
(10) Tous les belligérants bosniaques étaient frappés par un embargo sur les armes décidé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Cet embargo avait des conséquences inégales, puisque les Croates et, plus encore, les Serbes disposaient de stocks d'armement importants, ce qui n'était pas le cas de l'armée bosniaque.