Politique Internationale - La Revue n°109 - AUTOMNE - 2005

sommaire du n° 109
Ariel Sharon l'après-Gaza
Entretien avec Ariel Sharon
conduit par
Uri Dan
Journaliste et écrivain israélien
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Uri Dan - À l'ONU, où Israël a souvent été condamné du fait de ses opérations militaires ou des campagnes d'implantation menées sous votre autorité, on vous déroule le tapis rouge. En France, alors qu'il vous considérait jusque-là comme un " bloc de béton ", le président Jacques Chirac vous reçoit à l'Élysée avec tous les honneurs. Qu'est-ce qui, à votre avis, explique ce changement d'attitude ?

Ariel Sharon - Plusieurs facteurs ont probablement joué, mais c'est surtout ma décision de quitter la bande de Gaza et d'engager l'État d'Israël dans une voie à haut risque qui a été décisive. Peut-être ne m'a-t-on pas vraiment cru, ou a-t-on douté de ma capacité à accomplir cette démarche à cause de son extrême difficulté. Il me semble, cependant, que la France et l'ONU y ont vu une possibilité de remettre en marche le processus politique.

U. D. - À moins que ce désengagement ne soit interprété comme une faiblesse qui permettrait à l'ONU ou à certains États de manœuvrer sur le dos d'Israël au profit des Arabes, comme ce fut longtemps le cas...

A. S. - Je ne crois absolument pas que ma démarche soit interprétée comme un aveu de faiblesse. Lors de mes entretiens avec divers chefs d'État, j'ai expliqué très clairement ce que j'étais ou n'étais pas disposé à faire concernant nos relations avec les Palestiniens. Je pense qu'ils ont été sensibles au fait qu'Israël était prêt à prendre une initiative aussi douloureuse et complexe que celle-ci pour remettre le processus politique sur les rails.

U. D. - Mais que signifie le processus politique, à leurs yeux et aux vôtres ?

A. S. - Pour moi, c'est la possibilité d'atteindre une situation de pourparlers. Nous en sommes à la " pré-feuille de route " (2) et non à la feuille de route. Il n'existe aujourd'hui aucun plan de rechange, et il est impossible d'obliger Israël à en envisager un. Nous avons accepté la feuille de route, assortie de nos réserves. Si les Palestiniens font ce qui leur incombe, il sera possible de discuter du processus politique. Ce processus devrait permettre - et je le dis avec de nombreux points d'interrogation - de créer un environnement propice à la coopération, non seulement avec les Palestiniens - ce qui est déjà très difficile en soi -, mais aussi avec d'autres pays musulmans : ceux qui, bien entendu, seraient intéressés.

U. D. - Qu'avez-vous ressenti à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, où Israël et vous-même avez été tant de fois cloués au pilori ?

A. S. - En soixante-dix-sept ans d'existence, j'ai vécu toutes sortes d'expériences. Les embrassades ne me font pas sauter de joie, pas plus que les attaques ne m'abattent. Je l'ai rappelé sans ambages à tout le monde : Américains, Français, Russes, Turcs, Indiens et bien d'autres. Je leur ai toujours dit que j'étais prêt à faire des concessions douloureuses et je leur ai expliqué pourquoi elles étaient douloureuses. Je ne leur ai pas caché, non plus, que je n'avais pas l'intention de renoncer à quoi que ce soit en matière de sécurité et que je n'accepterai aucune intervention dans des décisions liées aux besoins sécuritaires d'Israël. Je l'ai répété il y a quelques semaines au ministre espagnol des Affaires étrangères Miguel Moratinos, ainsi qu'au général Omar Souliman, chef des services de renseignement égyptiens. Nous avons déployé une batterie d'artillerie et, une fois achevé le retrait de la bande de Gaza, nous réagirons de la façon la plus implacable à toute action offensive.

U. D. - Que signifie " nous avons déployé une batterie d'artillerie " ?

A. S. - C'est clair : au moindre tir contre Israël en provenance de Gaza, nos unités d'artillerie ont pour ordre de répliquer avec la plus grande fermeté. J'en ai averti les Arabes, afin qu'il n'y ait aucun secret. Je l'ai dit aux Américains et à tous les Européens de la façon la plus explicite, et j'ai la ferme intention de m'y tenir. Il est faux de dire que le désengagement est une démarche sans contrepartie pour Israël. Il n'est pas de calomnies, de violences verbales, d'insultes, d'affronts ou d'injures qui n'aient été proférés à mon encontre. Mes opposants disent que j'ai conclu un accord avec les Américains, pas avec les Arabes. C'est vrai, je fais encore davantage confiance aux Américains qu'aux Arabes ! Nous n'avons jamais obtenu autant qu'avec cet accord. Non pas que cela ait été facile. Je me suis rendu une bonne dizaine de fois aux États-Unis pour d'âpres discussions.

U. D. - Pourtant, vous ne pouvez pas construire entre Jérusalem et Maalei Adoumim (3)...

A. S. - Laissez-nous nous en occuper. La construction va bon train un peu partout et je vous affirme que nous continuerons à construire dans les grands blocs d'implantations.

U. D. - Vous avez maintes fois réaffirmé - notamment à Crawford au Texas, au côté du président Bush - votre volonté de conserver les grands blocs d'implantations qui présentent une continuité territoriale avec l'État d'Israël. Ne craignez-vous pas de vous heurter à l'administration américaine à ce sujet ?

A. S. - Non, au contraire. D'ailleurs, on continue d'y construire.

U. D. - Mais qu'en est-il des risques de tension entre Jérusalem et Washington ?

A. S. - Chaque fois que la venue en Israël d'un haut fonctionnaire américain est annoncée, les médias s'empressent de décrire à l'avance la forte pression que nous aurons à subir. Au cours de toutes ces visites, je n'ai jamais ressenti la moindre pression, ni dans les propos ni dans les démarches. Ces commentateurs ne semblent pas comprendre qu'un émissaire ne vient pas nécessairement chercher querelle. Leurs articles de mauvais augure m'ont toujours fait sourire.

U. D. - Les Américains attendaient peut-être que le désengagement fût achevé avant de recourir aux pressions...

A. S. - Pourquoi un journaliste sérieux comme vous, qui connaît bien la question et qui en parle depuis des années, accepte-t-il de participer à la sinistrose ambiante ? Aucune pression ne s'exerce sur Israël. Les Américains aiment-ils que l'on construise ? Non, ils n'aiment pas. J'en ai parlé plus d'une fois avec eux. Les premières constructions dans les territoires datent de 1968. Ils s'y sont opposés dès la fin de la guerre des Six-Jours en 1967 et n'ont cessé d'exprimer leur vive réprobation. Pourtant, tous les gouvernements d'Israël ont passé outre. Alors, me demandez-vous, à quoi faut-il s'attendre ? Devons-nous nous attendre à ce que Washington nous donne soudain sa bénédiction et proclame que nous pouvons construire à notre gré ? Bien sûr que non. La position des États-Unis reste inchangée. Cependant, la construction se poursuit. " Notre position ne variera pas, affirment les Américains, parce que nous avons, nous aussi, des problèmes : nous en avons dans le monde arabe et nous en avons en Europe. Néanmoins, vous continuez de construire "... C'est comme cela qu'il faut voir les choses.

U. D. - Où construit-on aujourd'hui ?

A. S. - Un peu partout : des centaines d'appartements à Ariel (4), un millier de logements à Beitar Illit (5). Rien ne nous empêche de construire dans les grands blocs d'implantations. Les Américains applaudiront-ils des deux mains ? Je pense que non. Prendront-ils des mesures à l'encontre d'Israël ? Non plus.

U. D. - Aucune mesure ?

A. S. - Non. Je ne décèle pas le moindre changement dans leur position.

U. D. - Néanmoins, en cas de pression, seriez-vous capable d'y résister ?

A. S. - Premièrement, je suis capable de résister aux pressions. Deuxièmement, il n'y aura pas de pressions. La réponse à votre question est oui.

U. D. - Yitzhak Rabin et Shimon Pérès ont affirmé avoir signé les accords d'Oslo sur la base des accords de Camp David conclus en 1978 entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin. À cette occasion, Begin avait reconnu les droits des Arabes d'Eretz-Israël et permis le démantèlement des localités de Yamit. Demain, un autre gouvernement de gauche dira que Sharon a démonté l'État d'Israël comme un jeu de Lego...

A. S. - Ai-je appelé de mes vœux un gouvernement de gauche ? C'est la droite qui peut démanteler des implantations. La gauche est, de toute façon, incapable de le faire. Les gens de gauche le reconnaissent eux-mêmes. Ils n'ont jamais rien évacué, sauf en Jordanie. En signant l'accord de paix avec le roi Hussein en 1994, Yitzhak Rabin lui a restitué des territoires de l'Arava (6), occupés depuis que je m'en étais rendu maître en 1970, comme chef de la région militaire du Sud. Mais il y a une chose à laquelle je ne renoncerai jamais : c'est Jérusalem.

U. D. - Avez-vous le sentiment que Jérusalem est vraiment unifiée ? La ville ne court-elle pas le risque d'une nouvelle division ?

A. S. - Je n'ai pas l'intention de débattre sur la question de Jérusalem. Point final. Je l'ai annoncé des centaines de fois. Mais je suis entouré d'une bande de vils provocateurs, d'ignobles menteurs. J'ai beau le dire et le répéter, ils continuent de seriner que je vais démembrer Jérusalem. Un autre " devin " prétend savoir qu'un nouveau désengagement est prévu. Encore un mensonge : le retrait de Gaza est une démarche unique. Si les Palestiniens respectent leurs engagements, il sera possible d'amorcer les pourparlers conformément à la feuille de route. Pour l'instant, rien ne bouge.

U. D. - Compte tenu de la situation chaotique qui prévaut dans la bande de Gaza, qu'attendez-vous de Mahmoud Abbas ?

A. S. - Je peux dire ce qu'il doit faire, pas ce que j'attends de lui. Car, dans notre région, les déclarations, les discours, les promesses et même les accords signés n'ont aucune valeur. Seule compte leur exécution. Pour que les discussions puissent commencer, Mahmoud Abbas doit mettre totalement fin au terrorisme, à la violence et aux incitations haineuses. Il doit démanteler les organisations terroristes et confisquer leurs armes. Il doit remanier de fond en comble les services de sécurité qui sont, eux aussi, impliqués dans le terrorisme. Des réformes drastiques sont nécessaires pour inculquer aux forces de sécurité une culture de paix. Le président palestinien est certainement conscient des dangers qui le guettent. Il sait que la souffrance des Palestiniens, que personne ne peut ignorer, est le résultat d'une politique de terreur. Il le comprend et souhaite sûrement la disparition du terrorisme. Mais il s'est lui-même placé dans une impasse.

U. D. - Et il est tombé dans son propre piège...

A. S. - Oui. Il s'est lié les mains en signant un accord de cessez-le-feu avec les organisations terroristes et en s'engageant, en particulier vis-à-vis du Hamas, à ne pas les démanteler, à ne pas les désarmer et à leur accorder un statut politique. Ce qui devrait permettre au Hamas de participer aux élections et de faire sans doute partie d'un futur gouvernement. Mahmoud Abbas se trouve ainsi ligoté. Je suppose qu'il n'agira pas et ne remplira donc pas les conditions préalables à la mise en œuvre de la feuille de route. En conséquence, il sera impossible d'entrer dans le vif du sujet. Or l'État palestinien ne peut se constituer qu'à la suite de l'application de la feuille de route, et la feuille de route n'est applicable que si des mesures sont prises à l'encontre du terrorisme. Mahmoud Abbas fait-il aujourd'hui tout ce qu'il est possible de faire ? J'estime que non. Il a déployé des forces, a réussi à empêcher les tirs durant l'évacuation des localités de la bande de Gaza. Mais il n'a pas arrêté les chefs du Hamas. S'il règne en ce moment un calme relatif, c'est parce que le Hamas y a intérêt : ne cherche-t-il pas à entrer dans la vie politique ?

U. D. - Et si le Hamas participait aux élections parlementaires prévues pour le 25 janvier 2006 ?

A. S. - J'y suis résolument opposé et l'ai fait savoir. J'ai dit, aussi, que j'étais prêt à étudier la question à deux conditions. La première : que le Hamas soit désarmé avant les élections. La seconde : qu'il abolisse sa charte de 1988 qui prône la destruction d'Israël.

U. D. - À qui avez-vous fait part de ces deux conditions ?

A. S. - À tout le monde. Aux Américains et, très nettement, aux Français.

U. D. - Pourquoi ? Les uns ou les autres vous ont-ils pressé d'accepter que le Hamas participe aux élections ?

A. S. - Absolument pas. J'ai constamment demandé aux Européens de déclarer le Hamas organisation terroriste. Silvio Berlusconi était d'accord lorsque l'Italie présidait l'Union européenne. Le problème, c'est que chacun des pays de l'Union doit légiférer séparément à ce sujet. L'Allemagne, les Pays-Bas et l'Italie l'ont déjà fait. Si le Hamas participait aux élections, cela reviendrait à ne plus le considérer comme une organisation terroriste, et c'est ce dérapage qui m'inquiète.

U. D. - Comme pour le Hezbollah au Liban ?

A. S. - Exactement. C'est la raison pour laquelle je réitère ma position auprès des représentants européens chaque fois qu'ils viennent à Jérusalem.

U. D. - Une position que les Américains comprennent ?

A. S. - Ils sont conscients du danger, mais je ne suis pas tellement sûr qu'ils appréhendent la situation dans toute sa complexité. Leur passion pour la démocratie est encore si fervente que certains d'entre eux considèrent comme satisfaisant le simple fait de procéder à des élections. Les Américains ne m'ont jamais dit qu'ils n'acceptaient pas mon point de vue. Mais s'ils ne donnent pas de réponse, je continuerai d'expliquer ! En tout cas, ce qui est clair, c'est que nous n'accorderons pas au Hamas la liberté de circulation entre Gaza et la Judée-Samarie.

U. D. - Et si un activiste du Hamas s'y risquait ?

A. S. - Il ne pourrait pas et, de toute manière, il finirait en prison.

U. D. - Qu'avez-vous obtenu des Américains ?

A. S. - Au début, ils voulaient poursuivre le processus initié en 2000 par Bill Clinton avec Ehud Barak et Yasser Arafat, qui devait laisser aux mains d'Israël 4 % de la Rive occidentale. Barak était alors prêt à donner aux Palestiniens une partie des dunes de Halutza (7). Quelle est la situation aujourd'hui ? D'abord, sur la question des réfugiés, Israël a marqué un point d'une importance considérable qu'aucun gouvernement travailliste ou du Likoud n'avait réussi à obtenir jusque-là. C'est la première fois qu'un pays comme les États-Unis déclare que les réfugiés palestiniens - ceux qui ont fui le pays lors de la guerre d'indépendance - ne retourneront pas en Israël. Le deuxième acquis concerne les blocs d'implantations. En troisième lieu, il n'y a qu'un seul et unique plan et c'est la feuille de route. Il est désormais impossible d'imposer à Israël tel ou tel nouveau plan concocté à tout moment de par le monde. Les Américains veilleront à s'y opposer. Vient ensuite le droit à l'autodéfense. Il y a près de quatre ans, lors d'une incursion militaire de 300 mètres du côté de Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, le monde entier avait frémi d'indignation. Maintenant, plus personne ne conteste les mesures militaires que nous sommes conduits à prendre pour garantir notre sécurité. Je considère aussi comme un progrès capital le fait que les États-Unis reconnaissent la menace existentielle qui plane sur Israël et la nécessité, pour notre État, d'assumer sa défense par ses propres moyens, non seulement contre les dangers intra-régionaux, mais aussi extra-régionaux, c'est-à-dire l'Iran. En d'autres termes, les Américains disent : ne touchez pas à Israël et à sa capacité de dissuasion. Israël a donc obtenu des avantages importants et entend bien les conserver. Je ne renoncerai à aucun des points de cet accord (8). Le président Bush a publiquement déclaré aux Palestiniens, à trois ou quatre reprises, et encore très récemment, qu'ils devaient démanteler les organisations terroristes et leurs infrastructures. Sa détermination reste, à mon avis, inentamée.

U. D. - Quel est le secret de votre amitié avec George Bush ?

A. S. - La première fois qu'il est venu à Jérusalem, en 1998, alors qu'il n'était encore que gouverneur du Texas, je l'ai emmené visiter la Samarie et la vallée du Jourdain. J'étais, à l'époque, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Netanyahou. Notre hélicoptère volait littéralement à la hauteur des rochers. Bush a vu les sites historiques, a écouté les explications, il était très ému. C'est ainsi qu'est née notre relation. Le 6 février 2001, le président Bush, à peine entré à la Maison-Blanche, a été le premier à me téléphoner pour me féliciter de ma toute récente élection.

U. D. - Depuis, vous avez combattu le terrorisme des attentats-suicides ; il y a eu la guerre en Afghanistan ; puis l'Irak. Ces épreuves ont-elles renforcé le lien qui vous unit au président américain ?

A. S. - La Maison-Blanche semble grandement apprécier la lutte d'Israël contre le terrorisme. Le président Bush considère que le terrorisme islamiste est aujourd'hui la plus grande menace qui pèse sur l'avenir de nos démocraties.

U. D. - Vous aussi ?

A. S. - Oui. Je vois les choses de la même manière.

U. D. - Existe-t-il une coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme islamiste ?

A. S. - Une coopération étroite. Il y a quatre ans, conscient de ce que les chefs d'État ne reçoivent pas toujours l'information nécessaire en raison de leurs multiples obligations, et que les services de renseignement eux-mêmes ont parfois du mal à faire le tri, j'ai pris une mesure inédite. En ce qui concerne les échanges courants, tout continue comme par le passé, mais, en plus, j'ai établi un lien entre mon cabinet et celui d'autres chefs d'État. Prenons les États-Unis : nous faisons un point quotidien - et je n'exagère pas - avec la Maison-Blanche. Nous sommes aussi en relations suivies avec le cabinet de Tony Blair et avec celui du président Jacques Chirac.

U. D. - Dans quels domaines tenez-vous informée la Maison-Blanche ?

A. S. - Dans tous les domaines, y compris les analyses sur la situation en Israël - afin que l'information ne circule pas seulement à travers les canaux habituels. Nous sommes en contact avec Moscou, avec Berlin. Il y a constamment des émissaires en route. Il n'est guère de dossier sensible, le nucléaire notamment, qui n'arrive, par exemple, sur le bureau d'un membre du cabinet de Tony Blair.

U. D. - Et à l'Élysée ?

A. S. - Bien sûr. Lorsque j'ai été reçu à l'Élysée en juillet dernier, le président Chirac était parfaitement au courant car je lui avais dépêché quelques jours auparavant le chef de notre commission de l'énergie atomique, Gideon Frank.

U. D. - Qu'en est-il de la menace nucléaire iranienne ?

A. S. - L'Iran s'efforce par tous les moyens de se doter de l'arme nucléaire, vraiment tous les moyens...

U. D. - Est-ce encore vrai depuis l'élection du président Mahmoud Ahmadinejad ?

A. S. - Plus que jamais ! Les Iraniens ont développé leur propre missile, le Shihab-3. Ils possèdent également des missiles de croisière et tentent à présent d'acquérir des engins d'une portée de 3 000 kilomètres. Ils travaillent d'arrache-pied mais se heurtent, pour le moment, à des difficultés technologiques. Le point de non-retour sera atteint le jour où ils seront parvenus à les surmonter.

U. D. - Quelles sont les prévisions israéliennes à ce sujet ?

A. S. - Je suis d'avis qu'Israël doit conserver un profil bas dans cette affaire. Si nous affirmions détenir la solution, les Européens, qui ont de gros intérêts en Iran et sont soumis à de fortes pressions américaines, en tireraient prétexte pour oublier leurs responsabilités face au péril nucléaire iranien. Nous devons nous contenter de nous préparer, c'est-à-dire recueillir le maximum d'informations, les partager avec nos partenaires et coopérer avec eux.

U. D. - Il y a seize ans, vous déclariez dans un article publié par le New York Times que la voie de la paix au Moyen-Orient devait nécessairement passer par une démocratisation de la région. C'est également au nom de la démocratie que le président Bush est intervenu en Irak. Peut-on parler d'échec ?

A. S. - Le régime de Saddam Hussein était despotique, dangereux et des plus sanguinaires, du fait du caractère de l'homme. On n'a pas encore retrouvé les cadavres de tous ceux qu'il a fait assassiner - et je ne parle pas des milliers de Kurdes massacrés au gaz toxique. C'est pourquoi la démarche américaine me semble très importante. Elle a, de plus, provoqué une onde de choc dans la région.

U. D. - Quels en sont les effets ?

A. S. - Des pays comme la Syrie savent qu'il est désormais impossible de faire n'importe quoi, qu'il y a des limites à ne pas dépasser.

U. D. - Pourtant, la Syrie permet à toutes sortes de terroristes radicaux de pénétrer en Irak à travers ses frontières...

A. S. - Exact. Je crois même que des terroristes irakiens ou des terroristes en transit s'entraînent dans des camps syriens.

U. D. - Mais alors ?

A. S. - Les Américains n'ont pas de baguette magique capable de tout métamorphoser en un clin d'œil. Néanmoins, des changements se font déjà sentir. Le processus est lent, mais quelque chose bouge.

U. D. - Le jeu en vaut-il la chandelle pour les États-Unis ?

A. S. - À mon avis oui, même si les résultats ne sont pas instantanés. Il faudrait que les Américains restent encore quelques années en Irak ; ils ne peuvent pas s'en aller tout de suite.

U. D. - A-t-on la preuve que le président Bachar el-Assad est mêlé à l'assassinat de Rafic Hariri ?

A. S. - Il semble y avoir trempé, mais les informations dont je dispose n'émanent que d'une seule source : un officier syrien qui a déserté et transmis les détails de l'affaire aux Français. De toute manière, le meurtre est monnaie courante dans cette région ; nous sommes entourés d'assassins.

U. D. - Si la culpabilité de Bachar el-Assad était établie, pourrait-on envisager la chute de la dictature en Syrie ?

A. S. - À condition d'ignorer les voix qui conseillent à Israël d'entamer des pourparlers avec Damas ! Les Syriens aimeraient bien paraître négocier la paix avec nous ; les pressions qu'ils subissent de la part des Américains et des Français se relâcheraient sur-le-champ. Aucun allégement, aucune aide ne doivent leur être accordés. Il ne faut rien leur concéder, rien du tout !

U. D. - La France et les États-Unis pressent les Libanais de désarmer le Hezbollah. Quels sont les enjeux de ces discussions ?

A. S. - En dehors du problème de l'armement nucléaire, qui est évidemment le plus aigu, les Iraniens sont impliqués dans le terrorisme. Ils exercent même leur influence sur la population arabe d'Israël par le biais du Mouvement islamique (9) - ce n'est pour l'heure qu'une petite minorité, mais elle risque de grossir. Ils transfèrent des fonds via le Liban et paient les organisations terroristes palestiniennes, par exemple le Tanzim (10), au prorata des attentats perpétrés à leur instigation. Ils se livrent à la contrebande d'armes. Ils sont en relation permanente avec le Djihad islamique et aident peut-être aussi le Hamas. Les Iraniens sont liés à tout ce qui concerne l'instruction, la préparation et l'activation de réseaux terroristes locaux - Hezbollah inclus, évidemment.

U. D. - Après le retrait de la bande de Gaza, le président Pervez Musharraf a déclaré que le Pakistan n'établira de relations diplomatiques avec Israël qu'après l'avènement d'un État palestinien. Cette attitude vous a-t-elle déçu ?

A. S. - Je n'ai jamais demandé à personne d'établir des relations avec Israël ou de reconnaître l'État d'Israël. Ceux qui le font y trouvent leur compte. Le premier ministre turc m'a téléphoné un soir pour me dire que Musharraf le priait d'arranger une rencontre à Istanbul entre les ministres des Affaires étrangères israélien et pakistanais. Il faut comprendre qu'Israël passe pour un pays qui tire toutes les ficelles dans tous les domaines. Musharraf souhaite être invité par des organisations juives aux États-Unis et, bien entendu, resserrer ses liens avec Washington. Comme il pense que les Juifs jouissent d'une grande influence en Amérique, tout naturellement il se tourne vers nous. De ce point de vue, le retrait de la bande de Gaza facilite la tâche des musulmans, car Israël est désormais perçu comme un pays sérieux et puissant, qui ne s'oppose plus à la paix.

U. D. - Voulez-vous dire que le retrait a entraîné un rapprochement officieux entre Israël et certains pays musulmans et arabes ?

A. S. - Absolument.

U. D. - Quel a été le moment le plus difficile, pour vous, dans l'évacuation des Juifs de la bande de Gaza ?

A. S. - Cela a été terrible. Je ne peux pas définir de moment précis. C'est la prise de décision qui a été difficile. Les images de ces militaires qui ramassaient les peluches des enfants et les aidaient à emballer leurs nounours et leurs jouets m'ont particulièrement ému. J'ai partagé leur douleur, leur déchirement. En revanche, le comportement ignoble de certains adultes m'a indigné : les voir ainsi invectiver et humilier les jeunes soldats et soldates...

U. D. - Est-ce uniquement grâce à l'armée et à la police que le bain de sang a pu être évité ?

A. S. - Le plus dur fut d'arracher les gens à leurs maisons, à leurs localités. Pour moi, c'est grâce aux onze mille familles qui ont fait leurs bagages et obéi à l'ordre d'évacuation que le pire n'a pas eu lieu. Malgré leur douleur, elles se sont conformées à la décision du gouvernement et de la Knesset. Mais il y a eu les autres, ces milliers d'adultes et surtout de jeunes, recrutés et envoyés sur place par le Conseil régional de Yesha (Judée-Samarie) pour empêcher l'évacuation par la force. Nous avons assisté là à quelque chose de gravissime, y compris des appels à la désobéissance de certains rabbins. Quant à ceux qui ont fait sortir leurs enfants affublés de l'étoile orange, les bras en l'air...

U. D. - Il s'agissait de cas extrêmes...

A. S. - Vous ne connaissez pas le nombre de ces cas, ni toutes les insultes infamantes d'une grossièreté inouïe lancées aux jeunes militaires. Une enquête a été ouverte et tous les témoignages sont recueillis. Ces émeutiers ne sont pas au-dessus des lois. Ils doivent comprendre qu'il y a des bornes à ne pas dépasser. Un ami proche m'a écrit qu'il fallait tous les amnistier. Je pense, moi, qu'aucun d'eux ne doit être amnistié.

U. D. - Mais il s'agit d'une toute petite minorité...

A. S. - C'est vous qui le dites.

U. D. - Je vous pose la question.

A. S. - Il ne s'agit pas d'une poignée d'agitateurs. Ces gens ont proféré des injures avilissantes d'une brutalité incroyable à l'encontre des militaires et des policiers. J'ai donné l'ordre de les expulser sur-le-champ.

U. D. - Ne vous sentez-vous pas un peu isolé dans votre bureau de Jérusalem, comme si vous viviez dans une bulle ?

A. S. - Je ne me sens absolument pas isolé ou coupé du peuple.

U. D. - Vous recevez pourtant des menaces de mort...

A. S. - J'ai souvent affronté des dangers, y compris en votre compagnie. Cela n'a aucune influence sur mes projets ou sur mon comportement. Quant aux menaces qui ont été proférées à mon encontre, les services de sécurité s'en occupent. Je ne m'en mêle pas. Ils savent ce qu'ils ont à faire et je m'efforce de ne pas leur compliquer la tâche.

U. D. - On vous reproche, après tant de guerres, de vouloir apparaître comme l'homme des concessions afin d'asseoir votre place dans l'Histoire...

A. S. - Il n'y a aucun rapport entre les événements et je n'ai rien à me faire pardonner. J'ai œuvré toute ma vie pour la défense des Juifs et d'Israël. J'ai constamment construit et participé activement à tout ce qui s'est passé ici depuis la création de l'État, et je n'ai rien à expier.

U. D. - Est-il inexact d'affirmer que vous souhaitez laisser une trace dans l'Histoire ?

A. S. - Pour vous dire la vérité, je n'en ai pas besoin. Au fil des années, j'ai connu toutes sortes de satisfactions, relevé toutes sortes de défis, et j'entends bien continuer.

U. D. - Comme vous représenter aux élections ?

A. S. - Entre autres.

U. D. - Et vous pensez réussir ?

A. S. - Je crois pouvoir gagner et être réélu.

U. D. - Pour la troisième fois et dans le cadre du Likoud ?

A. S. - J'appartiens au Likoud. Après tout, c'est moi qui suis le père de cette créature. À l'été 1973, après avoir vendu une tonne du foin produit par ma ferme, j'ai loué la salle de Beit Sokolov, siège de l'Association des journalistes en Israël, pour y tenir une conférence de presse. C'est là que j'ai annoncé mon intention de fonder le Likoud en vue de remplacer le Parti travailliste qui était au pouvoir depuis des décennies. Je l'ai vraiment fait. Pour moi, c'était la plus grande contribution à la démocratie israélienne.

U. D. - On vous accuse de fouler aux pieds les principes démocratiques. Regrettez-vous de pas avoir organisé de référendum sur le désengagement de la bande de Gaza ?

A. S. - Je pense que j'ai bien fait, car un référendum aurait déchaîné une énorme vague d'animosité et de haine.

U. D. - Mais la démocratie ne consiste-t-elle pas, précisément, à consulter le peuple ?

A. S. - Pour certains, lutter pour la démocratie signifie répandre de l'huile sur les routes, les parsemer de clous et commettre des actes de violence.

U. D. - Tout le monde n'a pas participé à ce genre de manifestations contre le retrait...

A. S. - Ce n'est pas ce que j'ai dit. D'ailleurs, la majorité du peuple ne pense pas que ma démarche soit erronée.

U. D. - Raison de plus pour organiser un référendum, puisque vous l'auriez remporté !

A. S. - Ce référendum aurait monté les Israéliens les uns contre les autres et peut-être causé de terribles ravages dans notre société. C'est pourquoi j'ai estimé qu'il n'était pas nécessaire.

U. D. - Qu'arriverait-il si le Hamas prenait le pouvoir à Gaza et relançait la guerre ?

A. S. - La réaction d'Israël serait implacable.

U. D. - Et si cette ONU qui vient de vous recevoir avec tous les honneurs condamnait Israël comme ce fut si souvent le cas dans le passé ?

A. S. - Je pensais avoir été clair : l'État d'Israël n'accepte de diktat de personne lorsque la sécurité de ses citoyens et sa propre sécurité sont en jeu. Point final.

U. D. - Depuis que Tsahal a quitté l'axe de Philadelphie (11), laissant à l'Égypte le soin de stopper l'incessante contrebande d'armes entre le Sinaï et la bande de Gaza, la sécurité d'Israël ne repose-t-elle pas désormais en grande partie entre les mains de l'armée égyptienne ?

A. S. - Notre présence là-bas n'a malheureusement pas freiné cette contrebande. Les accords d'Oslo nous autorisaient à tenir une bande étroite, large de 200 mètres et longue de 14 kilomètres, entre la Rafah égyptienne et la Rafah palestinienne. Naïvement, nous avons accepté. Israël a commis là une erreur d'appréciation qui lui a coûté cher. En continuant de contrôler ce lopin de terre alors que nous avons quitté la bande de Gaza, nous mettrions inutilement en danger la vie de nos soldats.

U. D. - Mais en laissant se déployer des forces égyptiennes sur ce territoire, ne mettez-vous pas en péril l'accord de paix avec l'Égypte ?

A. S. - Aucun rapport. Il s'agit d'une action limitée de remplacement de quelques centaines de policiers égyptiens par quelques centaines...

U. D. - ...de soldats !

A. S. - D'agents de la police des frontières !

U. D. - La police des frontières ne dépend-elle pas de l'armée égyptienne ?

A. S. - Et alors ? Cela ne change rien.

U. D. - Maintenant que le désengagement est terminé, permettrez-vous aux Palestiniens de la bande de Gaza de venir travailler en Israël ?

A. S. - Non. Conformément à l'accord en vigueur depuis longtemps (12), le nombre de ces travailleurs palestiniens en Israël doit diminuer progressivement jusqu'à leur complète disparition en 2008.

U. D. - Combien sont-ils à l'heure actuelle ?

A. S. - Environ 15 000.

U. D. - Pensez-vous que MM. Shimon Pérès et James Wolfensohn, délégués du président Bush et du Quartette (13), réussiront à redresser l'économie de la bande de Gaza ? Ou bien craignez-vous qu'une fois de plus les milliards de l'aide internationale n'atterrissent dans les poches des dirigeants palestiniens ?

A. S. - Pérès fait un travail important dans ce domaine. Il a pour mission de mettre fin à la responsabilité d'Israël sur la bande de Gaza. Il faut ouvrir ce territoire ; parce que, tant qu'il sera fermé, Israël restera responsable de ce qui s'y passe.

U. D. - L'ouvrir dans quelle direction ?

A. S. - Vers l'Égypte et vers la mer. Pas vers Israël, dont l'accès doit, lui, être totalement fermé - sauf pour les transactions commerciales, qui d'ailleurs n'ont jamais cessé. Israël vend beaucoup plus qu'il n'achète dans la bande de Gaza, et les commerçants peuvent circuler librement.

U. D. - Les Palestiniens sont-ils prêts à déclarer la fin de l'occupation ? Qui doit l'annoncer ?

A. S. - Nous n'avons pas à exiger que les Palestiniens déclarent la fin de l'occupation. C'est probablement le Quartette ou un autre organisme qui s'en chargera.

U. D. - Vous attendez cette annonce ? Vous la demandez ?

A. S. - Israël n'annonce pas la fin de l'occupation, mais la fin de sa responsabilité sur ce qui se passe dans la bande de Gaza - et nous ne discutons pas de la question avec les Palestiniens.

U. D. - Les Palestiniens ont-ils d'autres exigences concernant le nord ou l'est de la bande de Gaza, comme le rapportent les médias ?

A. S. - Je ne vois pas au nom de quoi. Ils peuvent toujours faire part de leurs exigences, mais elles ne pèseront pas lourd.

U. D. - Le Caire est-il prêt à accorder aux Palestiniens le libre passage vers l'Égypte à partir de la bande de Gaza ?

A. S. - Oui.

U. D. - Le désengagement n'a-t-il pas contribué à affaiblir Israël dans sa guerre contre le terrorisme ?

A. S. - Au contraire : nous sommes aujourd'hui en bien meilleure position au niveau qualité et expérience.

Notes :

(1) D'Uri Dan, Joseph Kessel a écrit : " Quel journaliste ! Il a toutes les vertus de la profession : besoin de savoir, courage indomptable, promptitude étonnante du coup d'œil, don exceptionnel de voir et d'écrire, ardeur à vivre, passion du métier... " (Les Fils de l'impossible, Plon, 1970).
(2) La " feuille de route ", signée par Ariel Sharon et Mahmoud Abbas en présence de George W. Bush le 4 juin 2003 à Akaba, impose à Israël et à l'Autorité palestinienne une liste de concessions significatives telles que le démantèlement d'implantations et une lutte sérieuse contre le terrorisme. Ariel Sharon estime qu'aucun des engagements contenus dans cette feuille de route n'a été rempli par la partie palestinienne.
(3) Ville de 30 000 habitants située à une quinzaine de kilomètres à l'est de Jérusalem.
(4) Implantation construite par Israël en Cisjordanie. Ariel est devenue une véritable ville de 20 000 habitants. Elle est située sur l'axe stratégique principal qui relie la partie la plus étroite de l'État d'Israël à la vallée du Jourdain.
(5) Ville construite au sud de Jérusalem, considérée comme faisant partie de sa grande banlieue.
(6) Portion du désert du Néguev, située au sud de la mer Morte.
(7) Les dunes de Halutza sont situées dans le désert du Néguev.
(8) Ariel Sharon fait ici allusion à un échange de lettres entre lui et George W. Bush, lors du sommet de la Maison-Blanche, le 14 avril 2004.
(9) Le Mouvement islamiste est un mouvement fondamentaliste qui regroupe des citoyens arabes israéliens, dont l'état-major se trouve dans la ville d'Oum Alfahem.
(10) Organisation militaire créée par Yasser Arafat pour prendre part à l'offensive terroriste palestinienne aux côtés du Hamas et du Djihad islamique.
(11) L'axe de Philadelphie est une étroite bande de terre située à la frontière entre l'Égypte et la bande de Gaza.
(12) Cet accord, conclu dans la foulée des accords d'Oslo de septembre 1993, ne concerne que la bande de Gaza.
(13) Le Quartette se compose des Nations unies, de l'Union européenne, des États-Unis et de la Russie.

Cet entretien a été traduit de l'hébreu par Liliane Servier.