Politique Internationale - La Revue n°109 - AUTOMNE - 2005

sommaire du n° 109
Plaidoyer pour le "PAN-OCCIDENTALISME"
Article de Alexandre Del Valle
Essayiste et éditorialiste. Auteur, entre autres publications, de : La Turquie dans l'Europe, un Che
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De leur côté, les eurosceptiques et les turco-sceptiques n'hésitent pas à instrumentaliser le thème de la candidature turque pour forger la représentation diamétralement opposée : l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne serait la conséquence de " pressions américano-atlantistes " visant à transformer l'Europe en " protectorat américain " et en zone de libre-échange " atlantico-eurasienne ". Cette entité aurait vocation à contrôler, pour le compte de Washington, les routes du pétrole et du gaz puis à édifier, via la Turquie, une tête de pont occidentalo-américaine au sein du " Grand Moyen-Orient " cher aux néo-conservateurs américains (1).
Parallèlement, les révolutions démocratiques pacifiques en Ukraine et en Géorgie (2) ont été perçues à Moscou comme des entreprises de déstabilisation de l'" étranger proche " russe. Avec le traitement médiatique occidental de l'" affaire Youkos ", elles ont contribué à réactiver entre les pays membres de l'Otan et les États-Unis d'une part, et la Russie d'autre part, les vieux réflexes de la guerre froide et les représentations géopolitiques de l'avant-11 Septembre. Il est vrai que, à la veille de la célébration du 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, organisée à Moscou le 9 mai 2005, le président américain George Bush, de passage en Lettonie, n'a pas hésité à dénoncer publiquement " l'occupation et l'oppression communistes dans les pays Baltes " (3).
Condoleezza Rice, la secrétaire d'État américaine, définissait l'alliée proche de Moscou, la Biélorussie, comme la " dernière dictature d'Europe " (4) et expliquait " qu'il ne devrait pas y avoir une telle concentration de pouvoirs entre les mains du président " (5) Vladimir Poutine... Deux jours plus tard, George Bush effectuait en Géorgie la première visite officielle d'un président américain dans le Caucase, et appelait à soutenir sans équivoque les réformes entreprises par Mikhaïl Saakachvili, le héros de la " révolution de la rose ", ainsi qu'à " résoudre les conflits gelés " (6) - remontrance à peine voilée contre Moscou qui entretient les séparatismes ossète et abkhaze. Le 4 avril, George Bush avait reçu à la Maison-Blanche le président ukrainien Viktor Iouchtchenko et avait salué " le courageux dirigeant d'une Ukraine libre, inspiration pour tous ceux qui aiment la liberté " (7). Traduisant une opinion fort répandue au sein de la population russe, un député du parti nationaliste Rodina (la Patrie) dénonçait " une tentative de l'Administration américaine de mettre de son côté les forces antirusses (...) en Europe orientale et chez les Baltes " (8). Nul doute que l'entente américano-russe de l'après-11 Septembre n'est plus à son zénith ! Les relents de guerre froide et de " néo-containment " sont de retour - même si Condoleezza Rice assure qu'isoler la Russie et menacer de l'exclure de plusieurs organisations " n'a vraiment pas de sens " (9).
Le néo-containment
Évoquons brièvement les principales pommes de discorde qui opposent aujourd'hui la Russie aux démocraties occidentales :
1°) les manquements aux droits de l'homme en Tchétchénie et en Russie ;
2°) le soutien sans réserve de Moscou aux pouvoirs pro-russes peu démocratiques de Biélorussie, du Kazakhstan et d'Ukraine (avant la " révolution orange ") ;
3°) les restrictions à la liberté de parole et le musellement de la presse indépendante (10) ;
4°) l'" affaire Youkos ", qui a conduit à la condamnation à huit ans de prison de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Celui-ci avait eu le tort de faire part de ses ambitions présidentielles et de financer les partis libéraux pro-occidentaux (Yabloko et SPS, " Union des forces de droite ") (11) ;
5°) la suppression par Vladimir Poutine de l'élection au suffrage universel des gouverneurs de région (désormais élus par l'Assemblée régionale sur proposition du gouvernement fédéral) et l'incapacité du gouvernement russe à engager des réformes libérales, au grand désespoir des organisations économiques occidentales. C'est ainsi que l'adhésion de Moscou à l'OMC continue de se heurter au refus des États-Unis qui l'accusent de pratiquer une concurrence déloyale (12) sur certaines matières premières et produits industriels. Les très influents sénateurs John McCain (républicain) et Joe Lieberman (démocrate) souhaitent que la Russie soit exclue du G8 avant le prochain sommet de 2006 (13) ;
6°) les livraisons d'armes sophistiquées à des " États voyous " comme l'Iran ou la Syrie. Les missiles anti-aériens Strelets fournis à Damas - qui n'est plus un point d'appui vital pour Moscou - ne sont que des missiles à très courte portée, sans grandes conséquences sur le plan stratégique. En revanche, Téhéran s'impose de plus en plus comme un partenaire majeur de la Russie, capable de payer cash des contrats de plusieurs millions de dollars, et son principal allié dans la région. Surtout, la perspective de voir l'Iran se doter d'un arsenal nucléaire stratégique grâce à Moscou constitue un véritable casus belli vis-à-vis de Washington.
Quant à l'Union européenne, elle est, elle aussi, accusée par les faucons de la Maison-Blanche de ne pas jouer le jeu de la solidarité " pan-occidentale ", en particulier sur les dossiers litigieux de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine (14) (embargo que les Européens voudraient lever) et des relations diplomatiques avec l'Iran (jugées trop cordiales). À l'inverse, depuis les révolutions " de velours " en Ukraine et en Géorgie, les Russes ont tendance à voir dans l'Europe une tête de pont des États-Unis. Il est vrai que les nouveaux pays membres conçoivent leur adhésion à l'Otan et à l'Union européenne comme une façon de se libérer définitivement de l'influence russe, voire comme une occasion de revanche... Certes, l'axe Paris-Berlin-Moscou, apparu à la faveur de la guerre en Irak et hostile à l'unilatéralisme de Washington, semble contrebalancer cette posture exclusivement atlantiste de l'Union européenne. Mais force est de constater que les discussions engagées à Saint-Pétersbourg en mai 2003, qui prévoyaient de lancer un " partenariat stratégique " entre l'Union européenne et la Fédération de Russie, butent toujours sur les questions de la " justice ", de la " liberté " et de la " sécurité extérieure " (15). Bref, depuis la chute de l'URSS, les trois grands acteurs que sont les États-Unis, le monde russo-orthodoxe et l'Europe de l'Ouest demeurent plus divisés que jamais.
Parallèlement à la stagnation du partenariat euro-russe et à la pierre d'achoppement des " révolutions de velours ", globalement soutenues par l'Union européenne, la Russie s'est rapprochée du monde musulman, notamment à travers l'Organisation de la conférence islamique - une structure dominée par l'Arabie saoudite et dont la présidence tournante était assumée par l'Iran jusqu'à une période récente. Malgré la guerre en Tchétchénie, les relations entre les pays de l'OCI et Moscou ont toujours été chaleureuses : la Russie a demandé à rejoindre ses rangs en tant que pays partiellement musulman et a été l'invitée d'honneur du dernier sommet de l'organisation. La nouvelle vision " eurasienne " de la Russie séduit les capitales islamiques qui espèrent bénéficier d'une large collaboration mutuelle en matière économique, politique et militaro-stratégique (transfert de technologie nucléaire et de vecteurs balistiques).
Apparemment paradoxale, cette option " eurasienne " et pro-islamique de la géopolitique russe est fondée sur le rejet d'une mondialisation pilotée par l'" impérialisme américain ". Pour l'ancien dissident et sociologue Alexandre Zinoviev, " l'économie mondiale, c'est avant tout l'occupation de la planète par les compagnies transnationales d'Occident (...). La culture mondiale - poursuit-il - se résume pour l'essentiel à une américanisation culturelle des peuples de la planète. Somme toute, l'idée de la "société globale" ne serait que la version idéologiquement camouflée d'un monde occidental dirigé par les États-Unis " (16). Comme l'explique Viatcheslav Avioutskii, " si cette future alliance civilisationnelle russo-islamo-asiatique de mouture "anti-hégémonique" se réalise, elle risque de se révéler clairement anti-occidentale. L'émergence d'un grand bloc continental dominé par l'idéologie eurasiste peut bouleverser, à terme, les intérêts de l'Occident " (17). Nul doute que cette posture, qui résulte des rivalités géopolitiques russo-américaines et euro-russes en Europe de l'Est, dans le Caucase et en Asie centrale, ne peut être que nuisible aux intérêts bien compris des démocraties occidentales. Pareille " collaboration anti-hégémonique " ne peut que favoriser la prolifération des armements stratégiques et des hautes technologies vers les puissances les plus à même de menacer militairement l'Occident dans les années à venir : Pakistan, Iran, Arabie saoudite, Syrie, Chine, Corée du Nord, etc. La seule option géostratégique susceptible de briser cette alliance tournée contre l'Occident réside dans une association de plus en plus poussée de la Russie aux structures économiques (OMC, G8), diplomatiques (Union européenne, Conseil de l'Europe) et stratégiques (Otan) de cet " Occident ".
Poutine et l'Occident
Pourtant, tout avait bien commencé. Au moment même où il accédait au pouvoir suprême, Vladimir Poutine avait frappé l'opinion publique mondiale et stupéfié les dirigeants occidentaux en envisageant officiellement l'intégration de la Russie à l'Otan - proposition qui s'est, hélas, heurtée à une fin de non-recevoir.
Il est vrai que, lors de la signature, en mai 1997, du Traité fondateur Otan-Russie, une telle idée n'apparaissait aucunement farfelue (18). Après les attentats du 11 septembre 2001, le président russe et ses homologues des 19 pays membres de l'Alliance atlantique mirent en place, le 28 mai 2002, un Conseil conjoint, véritable esquisse d'une organisation de défense à la fois pan-européenne et pan-occidentale. Un système de sécurité " de Vancouver à Vladivostok ", pour reprendre les termes du secrétaire général de l'Otan de l'époque, George Robertson (19). Ou, si l'on préfère, une " communauté euro-atlantique " qui laissait entrevoir la possibilité de mettre sur pied une sorte de super-Otan dont l'épine dorsale serait le nouvel axe occidental post-guerre froide Russie-Union européenne-États-Unis. Qualifié d'" historique ", ce rapprochement stratégique marquait, de facto, l'admission de la Russie dans l'Otan (20).
" La Russie fait partie de la culture européenne et je n'envisage pas que mon pays soit isolé de l'Europe et du monde civilisé, affirmait Vladimir Poutine dans son discours télévisé du 6 mars 2000. Dans ces conditions, il est très difficile pour moi d'imaginer l'Otan comme un ennemi " (21). Tirant les leçons de la fin de la guerre froide, mais également de la guerre du Kosovo et du problème tchétchène, le président russe avait anticipé, plus d'un an avant le 11 Septembre, la nécessité d'un resserrement des liens entre Moscou et Washington. Il avait non seulement suggéré aux Américains de bombarder conjointement et préventivement les foyers islamo-terroristes d'Afghanistan pour en finir avec les Talibans, mais il avait proposé, dès son arrivée au Kremlin en 2000, une vaste coopération stratégique russo-occidentale face au péril commun. Un an plus tard, lorsque surviendront les terribles attentats de Manhattan et du Pentagone, les Occidentaux, qui voyaient encore la Russie comme un ennemi potentiel, réaliseront soudainement à quel point la stratégie anglo-saxonne de la " ceinture verte " - soutien aux islamistes " afghans " pendant la guerre froide, soutien au régime des Talibans dès 1995, guerres anti-serbes au profit des mouvances islamistes d'Izetbegovic ou des guérillas albanophones mafieuses liées à Al-Qaïda, etc. - avait été suicidaire. Les anciens ennemis de la guerre froide voyaient soudainement tout l'intérêt qu'ils avaient à se serrer les coudes face au totalitarisme islamiste et à abandonner une politique qui avait essentiellement été tournée contre l'Est slavo-orthodoxe et la Russie.
Le 13 novembre 2001, Vladimir Poutine précisa ses intentions " pan-occidentalistes " : " En ce qui concerne les relations entre la Russie et l'Otan, nous avons l'intention (...) d'aller - et je voudrais insister sur ce point - aussi loin que l'Alliance atlantique est elle-même prête à aller, et aussi loin qu'elle sera disposée à prendre en compte les intérêts légitimes de la Russie " (22). La Grande alliance russo-américaine permit aux États-Unis de " réussir une performance géopolitique unique dans les annales de l'histoire moderne ", à savoir leur implantation durable dans le heartland eurasien avec la bénédiction de Moscou (23). De son côté, le président Poutine a su profiter habilement du 11 Septembre pour faire accepter sa vision du règlement tchétchène. Le nouveau condominium russo-américain sur l'Asie centrale et le Caucase a abouti à une relative stabilisation de la région, la présence militaire américaine en Géorgie ayant aussi pour but d'inciter le président géorgien à cesser de soutenir les terroristes tchétchènes.
Une question vient alors naturellement à l'esprit : y a-t-il deux Poutine, le pro-occidental - celui qui postule à l'Otan - et l'eurasien nostalgique de la grandeur soviétique - celui qui dénonce l'" arrogance occidentale " ? Pourquoi ce revirement stratégique ? En fait, tout connaisseur des questions russes sait que Vladimir Poutine est issu de l'un des courants politiques les plus occidentalistes, pro-européens et pro-américains que compte la Russie post-soviétique. En effet, après son expérience dans les services secrets, l'homme qui avait orné son bureau d'un portrait de Pierre le Grand (24) rejoignit très tôt l'équipe des jeunes libéraux regroupés autour du maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak, l'un des plus chauds partisans d'un rapprochement avec l'Union européenne et les États-Unis (25). En adoptant une rhétorique " eurasiatique ", en contradiction avec la stratégie " pan-occidentaliste " qui avait inauguré son règne, Vladimir Poutine entend-il signifier aux États-Unis que la ligne rouge de l'interventionnisme américain en Asie centrale, dans le Caucase et en Ukraine a été franchie ?
L'" Occident " en question
La prise de conscience " pan-occidentale " du 11 septembre 2001, qui avait inauguré une lune de miel surprenante entre Washington et Moscou, a laissé place aux vieux réflexes de la guerre froide. Il faut à nouveau contenir (contain), refouler (roll back) et réduire la Russie à sa plus simple expression. En un mot, ôter à l'espace russo-orthodoxe ex-communiste l'essentiel de sa profondeur stratégique : dans le Caucase (d'où la révolution démocratique géorgienne) ; dans le sud de l'Europe orientale et les Balkans (démantèlement de l'ex-Yougoslavie, révolution démocratique moldave, etc.) ; dans l'espace slavo-catholique (encouragement du nationalisme ouest-ukrainien) ; et en Asie centrale où, à la faveur de l'extension de l'Otan puis de l'opération en Afghanistan, les militaires américains sont désormais maîtres du terrain.
Cette stratégie est perçue en Russie comme un affront majeur dont Poutine pourrait être justiciable un jour - une trahison que les forces nationalistes et néo-soviétiques ne manquent pas de dénoncer. Côté occidental comme côté russe, on a même l'impression d'un retour aux représentations des géopolitologues Halford John Mackinder (26) et Nicholas Spykman (27) qui postulaient l'antagonisme irréductible entre l'empire thalassocratique anglo-saxon et la puissance centrale de l'Eurasie.
En 1868, déjà, le géopolitologue russe Nikolaï Danilievski, auteur de La Russie et l'Europe, exprimait la thèse selon laquelle " les Européens voient dans la Russie et les Slaves non seulement un corps étranger, mais encore un principe hostile " (28). De


même que le terme " Europe " désignait, pour Danilievski, l'Europe occidentale sous hégémonie britannique, les nationalistes et les communistes russes anti-occidentaux fustigent, aujourd'hui, sous l'expression " Occident ", l'hégémonisme américain ou encore l'" américanisation " générale de l'Europe.
Un siècle plus tard, ce sont deux géopoliticiens et stratèges américains qui donneront raison à l'anti-occidental Danilievski. Le premier est l'ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, dont la doctrine, globalement anti-orthodoxe, est essentiellement fondée sur le " refoulement " de la Russie et de ses sphères d'influence. Le second est l'historien-géopolitologue américain Samuel Huntington, professeur à Harvard et théoricien du " choc des civilisations ". Ce dernier développe la thèse du caractère " non occidental " et en fin de compte " oriental " de la civilisation slavo-orthodoxe, et de la spécificité " anglo-protestante " des États-Unis. À l'instar de l'Anglais Arnold Toynbee ou de l'Allemand Spengler, Huntington affirme que la Russie et le monde slave appartiennent à une civilisation distincte de l'Occident bien qu'issue de la même matrice originelle.
D'après Huntington, les valeurs de l'Occident moderne reposent sur le christianisme, le pluralisme, l'individualisme et l'autorité de la loi. Autant de valeurs " ayant permis à l'Occident d'inventer la Modernité, de connaître une expansion mondiale et de s'imposer comme modèle aux autres sociétés (...) " (29). Les valeurs qui fondent la civilisation occidentale, communes aux États-Unis et à l'Europe, sont du reste inscrites dans la Charte atlantique (30). Pour Huntington comme pour la plupart des intellectuels et des responsables américains, l'Otan est " la première des institutions occidentales ". Ceux qui refusent l'extension de l'Otan en Europe, condamnent ses interventions armées et rejettent les valeurs suprêmes du libre-échangisme mondial et de la " globalisation " ne sauraient donc être tenus pour occidentaux.
À l'évidence, la Russie, la Biélorussie et la partie pro-russe et/ou russophone de l'Ukraine n'ont pas la même conception de la démocratie que les États-Unis ou l'Union européenne. Il est vrai, également, que de très nombreux efforts devront encore être accomplis dans cet " étranger proche " de Moscou, ainsi qu'en Macédoine ou en Serbie, avant que ces pays ne rejoignent les standards occidentaux. Mais, à l'inverse, ranger la Russie et la Biélorussie dans le camp " anti-occidental ", de même que la presse et les stratèges américains avaient accusé la Serbie de " défier l'Occident " durant les guerres balkaniques des années 1990, constituerait une grave erreur d'interprétation. Une erreur susceptible de raviver les vieilles divisions et d'empêcher les nations occidentales de se défendre efficacement face à leur nouvel ennemi, l'islamisme radical, dont des pays comme la Turquie sont peut-être les futurs terrains d'expansion. Les valeurs morales ou philosophiques, comme la défense des droits de l'homme, la tolérance, la démocratie ou l'humanisme pluraliste, ne doivent pas être confondues avec l'appartenance identitaire : ces valeurs ont vocation à être planétaires et concernent toutes les cultures. Or toute nation, toute entité géopolitique viable est caractérisée par une identité commune, fondée sur le partage de références historiques, d'une religion et d'une culture fédératrice.
Ainsi, en intégrant dans l'espace " occidental " réduit à une définition atlantiste une aire turcophone qui se situe au cœur du dispositif d'Al-Qaïda (Ouzbékistan, vallée de la Ferghana, où sévit le MIO (31)), Américains et Européens de l'Ouest font fausse route, de même qu'ils s'étaient fourvoyés du temps de la guerre froide en soutenant les mouvements terroristes ou les États islamistes les plus fanatiques dans le but d'en découdre avec l'empire des Soviets. Pour paraphraser Emmanuel Lévinas, l'" Occident " au sens philosophique et civilisationnel large, c'est " la Bible plus les Grecs ", c'est-à-dire l'ensemble des pays d'origine européenne marqués à la fois par la pensée grecque et hellénistique et par l'apport monothéiste judéo-chrétien. À cet égard, l'argument selon lequel le monde russe ou " post-byzantin " ne serait pas " occidental " ou pas réellement européen car situé en partie en Asie ne tient pas. D'ailleurs, d'autres peuples dont l'occidentalité ne semble pas davantage remise en question ont également quitté l'Europe originelle pour s'établir en Asie (Australie, Nouvelle-Zélande, etc.) ou dans les Amériques...
Pan-Europe ou Pan-Occident ?
Indépendamment des rivalités euro-américaines, les destins respectifs des Européens et des Américains sont trop inextricablement liés par l'Histoire, la culture, la religion, les valeurs philosophico-politiques, les institutions internationales et transatlantiques - sans parler de l'économie de marché - pour rendre plausible une telle dichotomie. La culture américaine et la culture européenne ont incontestablement les mêmes racines. Exprimant sa " grande inquiétude quant à la préservation de l'unité occidentale ", Samuel Huntington rappelle que " sans les États-Unis, l'Occident ne représente plus qu'une fraction minuscule et déclinante de la population mondiale, abandonnée sur une petite péninsule à l'extrémité de la masse eurasienne ". Pour pallier un éventuel divorce transatlantique, l'auteur de la théorie du choc des civilisations reprend les propositions, formulées par le ministre britannique de la Défense, Malcolm Rifkind. Celui-ci a parlé de la nécessité d'une " communauté atlantique (...) reposant sur quatre bases fondamentales " : l'Otan, " le rôle de la loi et la démocratie parlementaire ", " le capitalisme libéral et la liberté des échanges " et " l'héritage culturel européen commun ".
Qu'ils le veuillent ou non, les Européens d'Eurasie et ceux du Nouveau Monde sont tous confrontés à la même menace : celle du terrorisme islamique. Ce nouvel ennemi a déjà frappé à plusieurs reprises des États aussi différents que la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Argentine, la Russie et Israël, véritable appendice occidental en plein cœur de l'océan arabo-islamique. Du point de vue islamiste, tous les pays occidentaux relèvent de la catégorie des " infidèles-oppresseurs " et des " impérialistes " satanisés. À ceci près que l'Europe est perçue comme le maillon le plus faible de cette entité, son " ventre mou ", incapable de résistance et d'autonomie stratégique. D'où la nécessité d'arrimer la Russie à l'Europe occidentale, la première apportant à la seconde son énergie, sa profondeur stratégique et sa " force de frappe ".
Dans un essai paru peu après le 11 Septembre, Régis Debray explicite cette nouvelle conscience pan-occidentale : " Notre aire de civilisation regroupe l'ensemble des villes et campagnes, chaumières et châteaux où l'ennemi de l'Amérique a été d'instinct senti, entre chair et cuir, comme l'ennemi intime (...). Elle inclut Israël, non la Palestine. Le Mexique, jusqu'au Chiapas exclu. La côte nord de la Méditerranée, non le Maghreb. Peut-être la Russie, certainement pas la Chine (...) ; certainement pas le Moyen-Orient ni l'Asie centrale. Ni l'Afrique noire, cela va sans dire " (32). Or la Turquie islamiste est avant tout, pour paraphraser Zbigniew Brzezinski, le " pivot stratégique " de l'Asie centrale... Inversement, dans les représentations collectives forgées au sein des consciences islamiques anti-occidentales, l'Europe et les États-Unis sont plus que jamais apparus, depuis le drame de Manhattan, comme les deux mamelles complémentaires et interdépendantes d'une même occidentalité abhorrée, orchestrant de façon parallèle et solidaire, en Afghanistan, en Irak ou en Tchétchénie, des expéditions punitives " anti-islamiques " sous couvert de droit international ou de " lutte contre le terrorisme ". Sans parler de la solidarité affichée avec Israël, aussi bien par le Grand Satan américain que par la Russie orthodoxe ex-soviétique et anti-tchétchène de Vladimir Poutine, dont des centaines de milliers de ressortissants ont émigré ces dernières années vers la Terre promise.
Pour les islamistes de tous bords, l'ennemi suprême est avant tout le mode de vie sécularisé et " mécréant " d'origine judéo-chrétienne et européenne qui a contribué, lors de la colonisation, à désislamiser le Dar al Islam avec l'aide de ces " clones " de l'Occident que furent Atatürk et ses imitateurs (du chah d'Iran à Bourguiba). Bien qu'il soit largement déchristianisé, l'Occident demeure honni en tant qu'" Ouest croisé " (al Gharb al salibi), et les islamistes ne manquent pas une occasion de rappeler que la laïcité est un concept d'origine chrétienne. C'est pour ces raisons que l'islamiste turc Agça tenta, en 1981, d'assassiner le pape Jean-Paul II, chef de la " nouvelle croisade " et " tête pensante de l'Occident ". La force du totalitarisme islamiste réside dans la manière dont il tire profit de la mauvaise conscience des Occidentaux pour les obliger à baisser la garde. C'est particulièrement vrai dans le cas de la Turquie, dont les dirigeants ont instrumentalisé le sentiment de culpabilité des Européens pour pousser la candidature d'Ankara à l'Union européenne.
Que faire ?
Les Européens doivent poursuivre un double objectif : d'abord, édifier une Europe géopolitique crédible, indépendante et puissante, capable de faire entendre sa voix auprès de l'allié américain ; ensuite, encourager toutes les initiatives visant à rapprocher les positions entre les deux rives de l'Atlantique. Il ne s'agit plus de se reposer sur un atlantisme désuet, jadis conçu contre une bonne moitié de l'Europe, mais de bâtir un " front civilisationnel " euro-occidental ou " pan-occidental " susceptible de faire corps face au péril islamiste global et dont l'Otan, élargie à la Russie, demeurerait la colonne vertébrale stratégique. Aussi utopique qu'elle puisse paraître, cette proposition rencontre des échos favorables au sein de la société civile américaine et de certains milieux néo-conservateurs influencés par les thèses de l'historienne Bat Yé'Or, de l'islamologue Daniel Pipes et des chrétiens évangéliques, moins marqués par le paradigme de la guerre froide que les responsables politiques. Conscient du danger fondamental que constitue le totalitarisme islamiste anti-occidental - dont les nouveaux États phares disposeront, dans un avenir proche, de toute la panoplie des armes stratégiques -, Samuel Huntington avance des solutions sur lesquelles il n'est pas inutile de se pencher, même si certaines masquent mal les desseins hégémoniques " atlantistes " de Washington. Plutôt que de se déchirer, Américains et Européens devraient, selon lui, unir leurs efforts afin d'atteindre un certain nombre d'objectifs :
1°) " freiner le développement de la puissance militaire, conventionnelle et non conventionnelle, des États de l'islam et des pays de culture chinoise " (notamment les " États-voyous "), ce qui implique de ne plus vendre d'armes de haute technologie aux pays islamiques et de subordonner toute coopération avec la Chine à une rupture du front stratégique sino-pakistanais et sino-iranien ;
2°) " considérer la Russie comme un "État phare" du monde orthodoxe et une puissance régionale essentielle, et lui reconnaître le droit de défendre la sécurité de ses frontières sud ". Ce qui n'empêche pas de veiller, parallèlement, au respect des droits de l'homme ;
3°) " maintenir la supériorité technologique et militaire de l'Occident sur les autres civilisations ". Les collaborations scientifiques, en matière de technologie militaire, doivent être limitées aux seuls États européens et occidentaux, la Russie ne devant pas être exclue de ce processus si l'on veut éviter un rapprochement russo-chinois tourné contre l'Occident ;
4°) enfin, " admettre que toute intervention de l'Occident dans les affaires des autres civilisations est probablement la plus dangereuse cause d'instabilité et de conflit généralisé ". L'Occident et la future Grande Europe devront être intraitables vis-à-vis de phénomènes comme l'implantation du fondamentalisme islamique sur leur sol. Mais s'ils veulent préserver leurs relations avec les sociétés non européennes, toute ingérence non vitale dans les affaires intérieures des États et toute entreprise " néo-coloniale " du type guerre du Golfe ou opération Force alliée devront être proscrites. Ce genre d'intervention a pour conséquence de renforcer la haine anti-occidentale et d'accentuer le conflit latent Nord/Sud. On pourrait ajouter à cette dernière proposition la mise en œuvre d'une grande politique de développement du tiers-monde fondée sur l'incitation à la maîtrise de la natalité, principal levier de paupérisation et de radicalisme ; l'allégement, voire l'annulation des dettes des pays les moins avancés ; le renforcement des coopérations universitaires ; et l'introduction dans les pays concernés de techniques agricoles modernes. Il s'agirait là de rompre avec deux travers majeurs de la diplomatie occidentale moderne : 1°) l'arrogance néo-coloniale, source de radicalisations et de heurts civilisationnels ; 2°) la division entre Européens russo-orthodoxes et " Occidentaux ", condamnés à s'unir face au péril islamiste.
Ces différentes mesures pourraient jeter les bases d'une nouvelle diplomatie euro-américaine et pan-occidentale plus équilibrée et, surtout, plus en accord avec les intérêts à long terme des États d'Europe et de l'Amérique.
Répétons-le une fois encore : il est désormais clair que les divisions inter-européennes et inter-occidentales, motivées par le positionnement national des uns et des autres vis-à-vis des États-Unis et de la Russie, sont suicidaires. C'est pourquoi, tôt ou tard, la nécessité d'opposer un front commun à la menace islamiste finira par s'imposer. Sans oublier que le gaz et le pétrole russes demeurent, à terme, l'une des meilleures polices d'assurance contre la dépendance de l'Occident vis-à-vis des États musulmans...

Notes :
(1) Idée développée, notamment, dans plusieurs livres de Philippe de Villiers : La 51e Étoile du drapeau des États-Unis, Albin Michel, 2003 ; Les Turqueries du grand Mamamouchi, Albin Michel, 2005.
(2) La vague de " révolutions de velours " a été initiée en Slovaquie à la fin des années 1990 autour du mouvement étudiant " OK 98 ", lui-même lié à des ONG démocratiques anglo-saxonnes. Ce mouvement a fondé à son tour " Otpor " en Serbie, lequel a par la suite essaimé victorieusement en Géorgie puis en Ukraine (à la différence de la Biélorussie, où il a été réprimé dans l'œuf). La nébuleuse des " révolutions de velours " s'inspire à la fois du mouvement polonais anti-communiste Solidarnosc, du pacifisme révolutionnaire de Vaclav Havel, et surtout de l'idéologue américain Gene Sharp, membre de l'institut Albert Einstein, spécialiste de l'" action civile " et l'un des mécènes de la " révolution orange ". Les financiers et parrains du mouvement sont également l'institut Open Society du milliardaire George Soros et l'ONG Freedom House, co-financée quant à elle par le Département d'État américain.
(3) Antoine Jacob et Marie Jégo, " M. Bush multiplie les interventions dans la zone d'influence russe ", Le Monde, 10 mai 2005.
(4) Nathalie Nougayrède, " Mme Rice exhorte Moscou à plus de démocratie ", Le Monde, 22 avril 2005.
(5) Nathalie Nougayrède, art. cit.
(6) Thomas Ferenczi, " L'UE veut relancer son "partenariat stratégique" avec la Russie ", Le Monde, 10 mai 2005.
(7) AFP-Le Monde, " M. Bush rend hommage au chef de l'"Ukraine libre" ", Le Monde, 6 avril 2005.
(8) Antoine Jacob et Marie Jégo, art. cit.
(9) Nathalie Nougayrède, art. cit.
(10) Par exemple, la célèbre émission diffusée sur la chaîne NTV, " Les Guignols " (" Koukly "), qui semblait fortement indisposer le pouvoir en place, s'est arrêtée lorsque les conditions imposées à son animateur pour continuer à travailler ont été jugées inacceptables (ne pas parler de la corruption au Kremlin ; n'émettre aucune critique sur la politique russe en Tchétchénie ; et ne pas écorcher l'image du président Poutine). Quant à la chaîne NTV, qui appartenait à l'oligarque Goussinski, elle a été récupérée par Gazprom Media (géant gazier d'État) après avoir été jugée trop indépendante.
(11) Officiellement, Khodorkovski est accusé entre autres choses d'avoir acquis une société filiale de Youkos via des enchères frauduleuses. Aujourd'hui, 70 % des parts de Youkos ont été récupérées par la compagnie pétrolière d'État Rosneft, contrôlée par des proches de Poutine (à travers une mise en vente très opaque via un fonds d'investissement dénommé Baïkal, par la suite cédé à Rosneft).
(12) Oleg Deripaska, le plus grand producteur d'aluminium de Russie, a obtenu de l'État des tarifs défiant toute concurrence, très inférieurs au prix du marché. De même, les Occidentaux n'acceptent pas que Gazprom leur vende le gaz dix fois plus cher qu'aux Russes.
(13) Antoine Colonna, " Réseaux, suite de l'offensive russophobe ", Intelligence et stratégie, février 2005.
(14) Thomas Ferenczi et Bruno Philip, " Les Européens cherchent à s'entendre sur les ventes d'armes à Pékin ", Le Monde, 16 avril 2005.
(15) Voir Thomas Ferenczi, art. cit., 10 mai 2005. À l'origine du projet de " partenariat stratégique UE-Russie ", se trouve l'initiative de l'ex-président de la Commission européenne Romano Prodi visant à fonder ce partenariat sur les livraisons d'hydrocarbures et la stabilité pan-européenne.
(16) Alexandre Zinoviev, La Grande Rupture, L'Âge d'homme, 1999, p. 78.
(17) Viatcheslav Avioutskii, " La Russie et l'islam ", Politique Internationale, no 107, printemps 2005.
(18) L'Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles entre la Russie et l'Otan fut signé à Paris par Boris Eltsine et Bill Clinton en mai 1997. Mais avec le nouveau Conseil mis en place en mai 2002, la Russie siégeait cette fois-ci sur un pied d'égalité avec les dix-neuf membres de l'Alliance, juste entre le Portugal et l'Espagne, selon l'ordre alphabétique anglais. Certes, l'Otan conservait une possibilité de blocage en se réunissant à dix-neuf pour décider de telle ou telle action, mais les décisions se prenaient désormais en commun. La liste des domaines de compétence et de collaboration était impressionnante : lutte contre le terrorisme, gestion des crises, non-prolifération, maîtrise des armements et mesures de confiance, défense contre les missiles de théâtre, menaces et nouveaux défis.
(19) Reuters, 28 mai 2002. Le secrétaire général de l'Otan reprenait une formule utilisée lors du sommet Clinton-Eltsine de Vancouver en 1993.
(20) Pierre Lorrain : L'Incroyable Alliance, Russie-États-Unis, Éditions du Rocher, 2002, p. 10. " Nous, les États membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, ouvrons aujourd'hui un nouveau chapitre dans nos relations, afin de renforcer notre aptitude à œuvrer ensemble dans des domaines d'intérêt commun et à lutter ensemble contre les menaces et les risques communs pesant sur notre sécurité [...] sur la base des principes de démocratie et de sécurité coopérative, et de l'indivisibilité de la sécurité de tous les États de la communauté euro-atlantique ", Rome, 28 mai 2002, déclaration des chefs d'État et de gouvernement des États membres de l'Otan et de la Fédération de Russie.
(21) The Moscow Times, 7 mars 2000.
(22) Discours du 13 novembre 2001, ambassade de Russie à Washington.
(23) Frédéric Encel et Olivier Guez, La Grande Alliance : de la Tchétchénie à l'Irak, un nouvel ordre mondial, Flammarion, p. 120.
(24) Le célèbre tsar qui fonda Saint-Pétersbourg et qui entreprit la transformation de la Russie en une nation occidentale moderne.
(25) Sobtchak avait été l'un des premiers à penser qu'un tel rapprochement avec l'Occident ne devait pas se limiter aux questions économiques et politico-sociales, mais qu'il devait tôt ou tard se traduire par un partenariat stratégique avec les États-Unis.
(26) Père de la géopolitique classique, le géographe anglais Halford John Mackinder (1861-1947) est l'auteur de la théorie de la dichotomie terre/mer. Mackinder postule l'existence d'un " pivot du monde " situé au cœur de l'Eurasie et englobant grosso modo l'actuelle Russie, la Sibérie, le Caucase et une partie de l'Europe orientale. Il redoute que, par l'ampleur de ses immenses ressources et grâce au développement des voies ferrées et routières, la zone " pivot " (heartland) ne s'étire vers les périphéries et parvienne à dominer tout le continent eurasien, pour ensuite étendre ses conquêtes à l'ensemble des mers et des terres de la planète. Aussi estime-t-il indispensable que les puissances maritimes s'allient pour empêcher qu'un jour une seule puissance ne prenne le contrôle de l'Eurasie. L'Otan est cette alliance. En 1943, il redéfinit le concept de heartland comme la " partie nord et intérieure de l'Eurasie ", c'est-à-dire l'ex-URSS ou l'actuelle CEI, débordant légèrement sur l'Europe centrale et orientale. Mackinder résume l'enjeu en ces termes : " Celui qui contrôle l'Europe de l'Est commande le "cœur de la terre" [heartland] ; celui qui contrôle le "cœur de la terre" commande l'"île du monde" [world island] ; celui qui contrôle l'"île du monde" commande le monde. " L'immense influence de ses thèses explique que la Grande-Bretagne puis les États-Unis, puissances de la mer, ont toujours déployé des efforts considérables pour priver la Russie de sa profondeur stratégique et de son accès aux mers chaudes dans le Caucase, en Asie centrale et dans les Balkans.
(27) L'autre grand théoricien anglo-saxon du paradigme terre/mer est le professeur de sciences politiques américain Nicholas Spykman, qui explique, en 1944, dans son ouvrage The Geography of Peace, que la véritable " zone pivot " autour de laquelle s'articulent les rivalités entre puissances maritimes et continentales est le " rimland " (région intermédiaire entre le heartland et les mers riveraines). " Celui qui domine le rimland domine l'Eurasie ; celui qui domine l'Eurasie tient le destin du monde entre ses mains ", écrit-il, rappelant que la victoire des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale a été remportée sur les rivages et les terres du rimland. Sa théorie est à l'origine de la doctrine américaine de l'endiguement ou containment mise au point par Washington pendant la guerre froide. À l'époque, les constantes géopolitiques coïncidaient avec les variables idéologiques. La Russie devait être contenue non seulement pour stopper l'expansion de l'idéologie révolutionnaire et " subversive " soviéto-communiste, mais surtout en raison des prétentions hégémoniques russes.
(28) Nikolaï Danilievski, La Russie et l'Europe, Moscou, pp. 50-51.
(29) Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2000, pp. 344-345.
(30) " La croyance commune dans le rôle de la loi et de la démocratie parlementaire ; le capitalisme libéral et la liberté des échanges ; et l'héritage culturel européen commun, celui de la Grèce et de Rome, de la Renaissance, en y incluant l'adhésion aux valeurs, aux croyances et à la civilisation de notre propre siècle ", Huntington, op. cit., pp. 340-341.
(31) Fondé par des extrémistes ouzbeks, le Mouvement islamique de l'Ouzbékistan (MIO), organisation prônant le djihad en Asie centrale et structurellement lié à Al-Qaïda, a élu domicile dans la vallée de la Ferghana. Ancien relais important de la Route de la soie, la vallée de la Ferghana, à cheval sur trois pays (l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan), est devenue la véritable place forte de l'islamisme en Asie centrale. L'objectif du chef historique du MIO, Juma Namangani, est le démantèlement des régimes en place puis l'instauration de la charia et d'un Califat local. Mais l'aura du mouvement islamiste ouzbek dépasse largement ce cadre géographique, puisqu'il recrute aussi bien en Turquie qu'en Tchétchénie et au Daguestan, et même chez les turcophones ouïgours du Xinjang chinois.
(32) Régis Debray, L'Édit de Caracalla, Fayard, 2002, pp. 22-21.