Politique Internationale - La Revue n°109 - AUTOMNE - 2005

sommaire du n° 109
Pétrole cher : une chance pour la planète
Article de Philippe Chalmin
Professeur à l'université Paris-Dauphine
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La planète pétrolière et, plus largement, la scène énergétique mondiale ont vraiment changé de paradigme (pour reprendre un mot fort pompeux à la mode mais qui s'applique bien au cas présent). Déjà, on parle d'un baril à 100, voire à 350 dollars ! Cette nouvelle donne pétrolière modifie de nombreux équilibres à la fois géopolitiques et économiques. Elle est également porteuse de maintes interrogations pour le XXIe siècle qui pourrait être celui de la fin du pétrole. Mais avant d'évaluer ces perspectives nouvelles, il est nécessaire de comprendre les raisons profondes de la situation des marchés pétroliers à l'automne 2005.
Du pétrole à 60 ou 70 dollars le baril : pourquoi ?
Une demande en hausse constante, une offre fragile
L'analyse du marché pétrolier en ces derniers mois de 2005 est fort simple. Le monde consomme à peu près tout ce qu'il peut pomper, ne dispose d'aucune marge de manœuvre et l'élasticité de la demande par rapport à des prix historiquement élevés demeure très faible.
La planète devrait consommer en 2005 quelque 84,2 millions de barils par jour (mbj dans la suite du texte). Précisons que nous adopterons les chiffres de l'Agence internationale de l'énergie, même s'ils sont contestés dans certains milieux. Or, en 2002, le monde ne consommait que 78 mbj. La croissance de la demande a donc varié ces dernières années autour de 2 à 3 % par an - un taux inférieur à la croissance économique mondiale. On peut en conclure que, peu à peu, l'intensité énergétique et surtout pétrolière de la planète diminue. Au niveau global, on est passé de 560 litres d'équivalent pétrole par 1 000 dollars de PIB en 1971 à 380 litres en 2002 (1 150 litres pour la Chine, mais seulement 180 litres pour l'Europe). En 2020, la moyenne mondiale devrait descendre sous la barre des 300 litres.
Ce sont aujourd'hui les pays émergents qui consomment le plus de pétrole et d'énergie pour leur croissance. C'est là, aussi, que l'augmentation de la demande est le plus spectaculaire : entre 2002 et 2005, la consommation chinoise est passée de 5 à 7 mbj ; et celle du reste de l'Asie, de 8 à 9 mbj. Cette hausse de la demande de l'empire du Milieu est d'ailleurs pour beaucoup dans la récente flambée des prix. Même si l'intensité pétrolière de la croissance chinoise est appelée à diminuer très fortement, le potentiel de cette croissance est tel que la Chine sera bientôt le deuxième consommateur mondial derrière les États-Unis. Car on l'oublie un peu trop vite : les États-Unis consomment un peu moins du quart du pétrole mondial (20,8 mbj en 2005). L'" American way of life " est en partie fondé sur un pétrole peu taxé (et donc bon marché par rapport à l'Europe) qui alimente les trois grandes " saisons " pétrolières, lesquelles rythment la vie des marchés : la " driving season " lorsque au printemps les belles américaines reprennent la route ; la " heating season " quand il faut affronter les frimas de l'hiver ; et la " cooling season ", pour alimenter les climatiseurs qui rendent supportables les chaleurs estivales. Et cette demande américaine demeure forte et soutenue : + 2 % en 2003 ; + 2,5 % en 2004 ; + 1,5 % à + 1,8 % en 2005. Comme se plaît à le souligner le président George W. Bush, ce modèle n'est pas négociable. Pourtant, il coûte cher à l'ensemble de la planète. Au total, sur les trois dernières années, la demande pétrolière mondiale a augmenté de 6 mbj, répartis ainsi : 4 dans le monde en développement (dont 2 en Chine) et 2 au sein des pays de l'OCDE, dont 1 mbj pour les seuls États-Unis.
Face à cette demande, l'offre - qui était excédentaire de quelque 2 mbj en 2002 - est aujourd'hui à peine à l'équilibre : au premier trimestre 2005, la production mondiale (83,8 mbj) était inférieure de 400 000 barils par jour à la consommation. On comprendra que, dans ces conditions, le marché ait été sensible aux moindres aléas pesant sur tel ou tel producteur majeur ou même marginal. L'OPEP qui, jusqu'en 1985, " faisait " le prix mondial du pétrole, représente encore une production de 33 mbj, toutes formes de pétroles confondues. Proche de 30 mbj, sa production de pétrole brut est à la limite de ses capacités : la marge de manœuvre est probablement aujourd'hui de l'ordre du million de barils par jour, essentiellement grâce aux réserves de l'Arabie saoudite.
Plus que toute autre matière première, le pétrole a eu - et a encore - un effet profondément déstabilisant sur des économies qui en sont toujours plus dépendantes. Cette déstabilisation n'est pas seulement économique : elle est aussi politique et sociale. Les pays producteurs représentent une incroyable accumulation de risques géopolitiques que les marchés ne peuvent négliger. Les membres les plus importants de l'OPEP se trouvent dans la zone du Golfe, soumise à d'importants bouleversements ; et la menace islamiste pèse sur des régimes dont la légitimité apparaît souvent discutable aux yeux des fondamentalistes les plus radicaux. L'Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar et le Koweït représentent une production de près de 17 mbj. Si cette production est placée sous la protection occidentale, elle n'échappe pas pour autant aux lourdes incertitudes qui pèsent sur l'avenir de sociétés fragiles et artificielles.
Du côté de l'Irak (2,5 mbj de capacité de production aujourd'hui mais un potentiel au moins double), la situation est encore plus confuse et les installations de production et de transport resteront longtemps à la merci du moindre attentat terroriste. L'Iran (4 mbj) présente d'autres types de risques : le 8 août 2005, à l'annonce de la reprise du programme nucléaire de Téhéran, le pétrole a franchi pour la première fois la barre des 64 dollars le baril à New York.
Les autres participants au cartel ne sont pas beaucoup mieux lotis. Chacun connaît la fragilité politique et économique de pays comme l'Algérie (1,35 mbj), la Libye (1,65), le Venezuela (2 à 3 suivant les qualités de brut) et, bien sûr, le Nigeria (2,45). Le drame de la manne pétrolière est bien là : l'argent du pétrole (340 milliards de dollars en 2004 pour les membres de l'OPEP) a corrompu aussi bien les circuits économiques que les dirigeants politiques. La plupart des pays pétroliers sont comparables à des toxicomanes : même s'ils sont euphoriques grâce à leur dose quotidienne, cette addiction détruit peu à peu leur organisme. Aujourd'hui, ces États sont très largement dépendants de cette seule activité qui a souvent fait disparaître toutes les autres. Cette analyse ne vaut pas uniquement pour les membres de l'OPEP et les pays en développement. Elle s'applique également à la Russie (9,35 mbj), devenue en quelques années un véritable émirat pétrolier (même si elle dispose aussi de quelques autres matières premières) que le FMI a récemment accusé d'être " drogué à l'argent facile ". Pour le gouvernement Poutine, la tentation est grande, en effet, d'acheter la paix sociale avec la rente pétrolière. Il l'a encore fait en 2005 en augmentant de 13,5 milliards de dollars les dépenses publiques. Il est vrai qu'en 2004 les recettes pétrolières de la CEI ont dépassé les 100 milliards de dollars...
La planète pétrolière concentre donc presque tous les dangers imaginables. On comprend aisément, dès lors, que les marchés réagissent au moindre éternuement climatique (les tempêtes dans le golfe du Mexique qui peuvent interrompre la production offshore (comme vient de le faire Katrina avec des conséquences de l'ordre de 1,5 million de barils par jour perdu), les grandes vagues de froid aux États-Unis et en Europe...) mais, surtout, politique et social : grèves au Nigeria ou au Venezuela (2,6 mbj en moins pendant trois mois début 2003), attentats dans le Golfe ou dans le Caucase... On comprend également les difficultés que peuvent éprouver les grandes compagnies pétrolières pour relancer leurs efforts d'investissement et d'exploration alors que des régions entières leur sont interdites (en général, à cause de l'omnipotence de monopoles nationaux fort peu efficaces) ou présentent des risques politiques trop importants - comme c'est le cas de la Russie depuis le déclenchement de l'affaire Youkos. Des difficultés telles que le renouvellement des capacités de production est remis en question.
La faiblesse des cours à la fin du XXe siècle et l'immobilisme des compagnies pétrolières (souvent dû au manque de moyens) expliquent la faible croissance de la production pendant ces dernières années. Ce constat s'applique à l'ensemble de la chaîne pétrolière et, en particulier, à l'aval, au raffinage qui souffre de véritables goulets d'étranglement dans des pays comme les États-Unis où, par exemple, la capacité de production d'essence est inférieure à la demande. Résultat : à la fin de l'année 2005, au moment où la demande saisonnière est la plus forte, on peut anticiper, à partir des seuls chiffres de l'AIE, un déficit mondial de 2 mbj - et cela, sans tenir compte de Katrina, dont l'impact a été compensé par la décision de l'AIE de relâcher 2 mbj des réserves stratégiques internationales, ni d'aléas géopolitiques. La demande mondiale est estimée à 86,4 mbj au quatrième trimestre 2005 ; or l'offre n'a jamais encore atteint 85 mbj... Évidemment, cet élément ne passe pas inaperçu auprès des acteurs du marché, qu'il s'agisse des opérateurs de la filière, des financiers, des fonds d'investissement ou des spéculateurs qui " jouent " logiquement la hausse du pétrole (et qui en ont poussé le prix, fin août, au-delà des 70 dollars). N'entendent-ils pas, par surcroît, les discours des Cassandre qui célèbrent déjà la " fin de l'âge du pétrole " ?
Optimistes et pessimistes
Au 1er janvier 2005, le monde disposait de 2 113 milliards de barils de réserves identifiées. Ce chiffre fait régulièrement l'objet de réévaluations en fonction de l'évolution des techniques d'exploitation. C'est ainsi que l'on intègre désormais aux calculs des sources de pétroles non conventionnels comme les huiles lourdes de l'Orénoque (Venezuela) ou les sables de l'Alberta, au Canada. Ces 2 113 milliards de barils représentent au total un peu moins de soixante-dix années de la production actuelle - moins en réalité si l'on admet l'idée que l'offre va continuer à augmenter pour atteindre entre 2020 et 2030 un " pic " situé autour de 120 mbj. Mais ces estimations font l'objet de maintes controverses.
Les optimistes rappellent qu'au moment du premier choc pétrolier (1973) le monde disposait de moins de quarante ans de réserves et qu'un célèbre rapport du Club de Rome, intitulé " Halte à la croissance ", anticipait la fin du pétrole pour... les dernières années du XXe siècle. La flambée des prix a été telle que les explorations se sont multipliées. Conséquence : les années 1970 et 1980 furent marquées par d'importantes nouvelles découvertes. Au-delà même de ces découvertes plus systématiques que jamais, mais dont le rythme ralentit naturellement (il n'y a pas un nombre illimité de gisements sur la planète), il faut souligner les progrès technologiques accomplis au cours des dernières décennies. Ces progrès permettent de mieux exploiter les gisements, d'en extraire plus de pétrole, d'aller le chercher plus loin et plus profond.
Sans minimiser les potentialités des innovations technologiques à venir - dont nous n'avons aujourd'hui aucune idée -, les pessimistes, eux, soulignent que le rythme des découvertes va en déclinant ; que toutes les ressources ou presque sont à présent identifiées ; qu'il faut accepter l'idée que la planète pétrolière est désormais un monde fini et que le déclin de la production est proche.
Ce débat est difficile à trancher : par le passé, toutes les analyses prospectives ont péché en sous-estimant l'impact du progrès technique sur la découverte et la production. N'oublions pas que le progrès technique est dynamisé par des prix rémunérateurs. Peut-on mesurer, aujourd'hui, l'impact d'un baril à 70 dollars sur les techniques d'exploration et d'exploitation (sachant que début 2005 encore, les compagnies se limitaient à des investissements fondés sur un baril à 25 dollars au maximum !) ? On peut parier qu'il y aura, à terme, plus de pétrole que les 2 113 milliards de barils identifiés pour l'instant. Il n'en reste pas moins que les possibilités de la croûte terrestre ont des limites. Il ne paraît pas absurde d'estimer que, vers la fin du XXIe siècle, l'humanité sera en train de consommer ses dernières gouttes de pétrole et que la production aura commencé à diminuer un bon demi-siècle plus tôt, vers 2050. Mais l'essentiel n'est pas là : il est plutôt dans la répartition de ces réserves. Entre la moitié et les deux tiers d'entre elles (suivant les estimations) se trouvent concentrées au Moyen-Orient (264 milliards de barils pour la seule Arabie saoudite en termes de réserves prouvées). Des régions de production comme l'Europe, l'Afrique et les Amériques auront épuisé leurs réserves (en dehors des pétroles non conventionnels) dans vingt ou trente ans. La dépendance pétrolière du monde (hormis la CEI) vis-à-vis du golfe Arabo-persique sera alors presque totale. C'est de là que viendra le pétrole le plus facile à extraire, le moins coûteux à produire. Or, nous l'avons dit, cette région géopolitiquement instable se trouve au cœur du conflit religieux le plus important de ce début de siècle, celui qui porte sur la place de l'islam dans nos sociétés...
On peut espérer limiter cette dépendance pendant quelques années : c'est ce qui explique l'intérêt des grands consommateurs pour le continent africain. La mise en valeur des pétroles de l'Orénoque et surtout de l'Alberta nous apportera quelque répit (un répit bien coûteux, d'ailleurs...). Mais toutes ces avancées ne pourront que retarder le moment où l'approvisionnement de la majeure partie de la planète dépendra exclusivement des pays du Golfe. Les marchés le réalisent parfaitement et intègrent aux prix pratiqués à New York ou à Londres une " prime de risque " fort difficile à quantifier mais dont on peut considérer qu'elle augmente le prix du baril d'environ 10 à 20 dollars.
Il n'y aura donc probablement plus de pétrole au XXIIe siècle. Surtout, dès 2030, pratiquement tout le pétrole que consommeront nos enfants viendra d'une région pour le moins fragile. On l'aura compris : il est urgent d'imaginer un monde (presque) sans pétrole.
L'impérieuse nécessité de penser l'après-pétrole
Une source d'énergie omniprésente...
Il y a dans l'histoire du pétrole quelque chose de fascinant. Sur une très courte période (150 ans seulement), l'or noir est devenu un élément incontournable de nos économies. On sait également que les réserves en sont limitées. Et pourtant, malgré les alertes des précédents chocs pétroliers, on a l'impression qu'à chaque nouvelle crise (et celle de 2005 est un véritable choc) le monde découvre, incrédule, l'ampleur d'un problème qu'il a voulu ignorer depuis des décennies.
En 1974, l'alerte avait été chaude. Hergé, ce grand futurologue, avait eu bien raison dans Tintin au pays de l'or noir. On avait alors redécouvert les mérites des petites voitures à faible consommation ; la France et quelques autres pays s'étaient lancés dans le nucléaire ; au Brésil, dans le cadre du plan " Proalcool ", les voitures roulaient à l'alcool de canne à sucre. Mais le contre-choc pétrolier des années 1980 a emporté ces belles résolutions : la production d'automobiles dans le monde est repartie de plus belle alors que le transport routier saturait peu à peu les autoroutes de la planète ; de plus, au lendemain de Tchernobyl, le nucléaire n'a cessé de reculer. Même la prise de conscience universelle - de Rio à Johannesburg (2) - des risques représentés par le réchauffement de la planète et par la détérioration de notre environnement n'est pas parvenue à remettre en cause cette croyance aveugle en un pétrole éternel. De ce point de vue, les 60 ou 70 dollars le baril de l'été-automne 2005 sont les bienvenus. Il est temps de prendre conscience que ce pétrole dont nous nous droguons depuis quelques décennies est non seulement sale (ah, les marées noires...) et polluant mais, surtout, qu'il n'y en aura bientôt plus. Certes, il est bien pratique à produire (il suffit de creuser un trou au bon endroit), à transporter (par pipeline ou tanker), à stocker, à transformer et à utiliser, notamment dans le moteur à explosion. Mais les meilleures choses ont une fin. Et puis, sont-elles aussi bonnes qu'on le pensait jusque-là ?
Le pétrole représente aujourd'hui un peu plus du tiers de l'énergie consommée dans le monde. Charbon et gaz naturel comptent tous deux pour un peu moins du quart, le reste provenant du nucléaire, de l'hydroélectricité et des énergies renouvelables. Plus de la moitié du pétrole est utilisée dans les transports. Un domaine où ses dérivés se trouvent en position dominante : mazout pour les navires, kérosène pour les avions et, bien sûr, essence et diesel pour les voitures, les camions et aussi pour les trains. C'est là que le nœud du pétrole étrangle avec le plus de force un monde qui a pris l'habitude de déplacer en toute liberté, et de plus en plus loin, hommes et marchandises.
...mais pas unique
Les autres sources d'énergie posent des problèmes divers. Le deuxième grand hydrocarbure, le gaz naturel, est plus abondant que le pétrole, et beaucoup mieux réparti, puisque le poids du Moyen-Orient est " compensé " par celui de la Russie. Le handicap du gaz naturel, c'est la difficulté à le transporter. Il est vrai que les gazoducs parcourent des continents entiers et qu'ils peuvent même traverser un isthme ou une " petite " mer comme la Méditerranée (au niveau de la Tunisie). Mais le transport océanique, lui, réclame une chaîne logistique coûteuse allant de la liquéfaction à la re-gazéification en passant par les méthaniers. C'est le talon d'Achille des États-Unis dont les ressources en gaz naturel s'épuisent peu à peu et qui ont pris un retard considérable dans le développement de terminaux gaziers permettant d'importer du gaz naturel liquéfié (GNL). Malgré ces contraintes, le gaz naturel jouera certainement à l'avenir un rôle accru dans les bilans énergétiques américain et européen, et on verra émerger un véritable marché mondial du gaz alors que, pour l'instant, les prix sur les marchés à terme de New York et de Londres reflètent des situations locales.
Quant au charbon, il est encore plus abondant puisque le monde dispose de plus de deux siècles de réserves assez également réparties, y compris aux États-Unis, en Russie et en Chine. C'est surtout dans ce dernier pays que le charbon joue aujourd'hui un rôle essentiel, assez comparable à la place qui fut la sienne en Europe au début du XXe siècle : 80 % de l'électricité chinoise est produite à partir de charbon et les 25 000 mines du pays emploient quelque 5 millions de salariés dans des conditions sociales et sécuritaires fort approximatives. Mais le développement du charbon implique un coût environnemental peu supportable. De plus, son utilisation reste limitée à la production d'électricité - même si, étant donné le prix actuel du pétrole, la liquéfaction du charbon devient envisageable.
Des autres sources d'énergie, le nucléaire ne semble pas être la plus prometteuse : certes, les ressources en uranium, même si elles ne sont pas toujours identifiées, paraissent abondantes - de l'ordre de deux siècles au rythme de la production actuelle. Mais du fait de la faiblesse de la recherche minière pendant ces dernières années, les cours de l'uranium - qui étaient déprimés à la fin du siècle dernier, en particulier à cause de la vente des stocks russes - ont triplé entre 2003 et 2005, passant de 10 à 30 dollars la livre (d'U3 O8) sur un marché " libre " (dégagé des contrats à long terme) qui reste étroit et relativement marginal. On peut craindre dans les quelques années à venir un renchérissement assez sensible des prix de cette matière première qui, il est vrai, ne représente que 5 % du coût de production de l'électricité d'origine nucléaire. De toute façon, le problème essentiel ne se situe pas à ce niveau : dans les pays développés, la crainte d'accidents comme ceux de Tchernobyl ou de Three Mile Island a freiné les développements nouveaux quand elle n'a pas provoqué des réactions de rejet comme ce fut le cas en Allemagne.
Dans les pays en développement, se pose le problème de l'éventuelle utilisation du nucléaire à des fins militaires et de l'ambiguïté de certains programmes comme, bien sûr, celui de l'Iran. Au final, même si l'on peut anticiper un certain regain du nucléaire avec des centrales de deuxième génération comme l'EPR en Finlande et avec des programmes nouveaux en Chine ou en Inde, on ne peut guère espérer que le nucléaire prenne, à terme, une part importante de la place abandonnée par le pétrole. Quant à l'hydroélectricité, son potentiel de développement est encore plus limité et il est probable que le barrage des Trois Gorges en Chine sera le dernier grand projet mondial de cette nature avant longtemps.
Au fond, les énergies conventionnelles devraient satisfaire les besoins de l'humanité au XXIe siècle et pallier la raréfaction du pétrole à l'exception d'un secteur essentiel : celui des transports. Là, les solutions à imaginer sont d'une tout autre nature. Il y a d'abord le champ des énergies renouvelables - pour l'essentiel, celles provenant de l'agriculture. Actuellement, leur mise en valeur est limitée à quelques programmes politiques comme ceux de l'éthanol de céréales aux États-Unis ou de l'alcool de canne à sucre au Brésil. Paradoxalement, les réformes des grandes politiques agricoles des pays du Nord (Farm Act americain, PAC) n'ont pas suscité une prise de conscience du potentiel énergétique de plantes comme les céréales, la canne et la betterave ou les oléagineux. Pourtant, l'huile de colza ou de tournesol peut presque remplacer le diesel dans les moteurs tout comme l'essence peut être coupée d'alcool. Au moment où les agricultures européenne et américaine - largement excédentaires - voient le cadre réglementaire de leurs soutiens évoluer (3), il y a là une occasion incontestable qui n'a pas encore été saisie, spécialement en Europe (où l'on se limite à une proportion de biocarburants dans l'essence ou le diesel de 5,75 % en... 2010).
Pour le reste, sur ce chapitre des transports, on peut espérer bien entendu la poursuite des innovations technologiques vers le moteur électrique et le moteur à hydrogène (à pile à combustible, ce qui pose pour l'instant des problèmes de coût et de disponibilité d'autres matières premières comme le platine). Peut-être, enfin, faudra-t-il modifier nos habitudes, toucher à l'" American way of life ", développer plus encore les transports publics et limiter les transports de marchandises. Le " tout automobile " et le " tout camion " tiennent encore aujourd'hui lieu de dogme. Un dogme qui s'applique peu à peu aux pays émergents : en 2003, il y avait dans le monde 840 millions de véhicules, auxquels il faut ajouter les 62 millions produits en 2004 ! Et les professionnels de l'automobile annoncent une production annuelle de 76 millions de véhicules en 2013. Il n'y a là rien d'illogique. Les Chinois - qui possédaient, en 2003, 14 véhicules pour 1 000 habitants - rêvent des 568 véhicules européens ou, mieux encore, des 775 véhicules américains ! Un pays comme la Corée du Sud n'en est-il pas déjà à un ratio de près de 300 véhicules pour 1 000 habitants ? L'Agence américaine de l'énergie (EIA) prévoit un doublement de la consommation chinoise de pétrole à l'horizon 2025, avec des importations qui approcheraient alors des 10 mbj. Or il est clair que tout ce développement n'a fait l'objet d'aucune réflexion " post-pétrolière ".
Naturellement, là encore, on ne peut préjuger des évolutions technologiques. Mais si l'on part de l'hypothèse que, d'un point de vue psychologique, l'humanité n'est prête ni à vivre sans voitures ni à renoncer aux déplacements d'hommes et de marchandises auxquels la mondialisation l'a habituée, on doit bien admettre que nous ne sommes guère prêts à un après-pétrole pourtant inéluctable. Ce problème sera particulièrement aigu au cours des deux ou trois prochaines décennies dans la mesure où, pendant cette période, le temps long des mutations technologiques cédera encore le pas au temps court des marchés.
Scénarios de début de siècle
Un marché incontrôlable...
Octobre 2005 : nous voici donc entre 60 et 70 dollars le baril. L'auteur se gardera de toute prévision quant au prix effectif en vigueur au moment de la publication de cet article et, plus encore, au moment de son survol par un lecteur avisé. Fin septembre, le FMI évaluait à 20 % la probabilité que le pétrole passe le cap des 80 dollars le baril avant la fin de l'année. Quelles hypothèses, quels scénarios pouvons-nous entrevoir pour les quelques années à venir ?
Une première remarque s'impose : nous ne croyons guère à la possibilité d'une reprise en main du marché par les producteurs, qui verrait l'OPEP récupérer le pouvoir qui était le sien lors de la grande époque 1974-1985. Malgré son poids dans la production et dans les réserves mondiales (dont elle détient 80 %, un peu moins si l'on tient compte des pétroles non conventionnels), l'OPEP est trop divisée et ses membres sont trop dépendants du pétrole pour espérer renouer avec une stratégie de cartel offensif (nous entendons par là la possibilité d'imposer son prix au marché comme ce fut le cas jusqu'en 1985). Depuis, le prix mondial se forme sur les deux grands marchés à terme (futures markets) de la planète que sont le NYMEX (New York Mercantile Exchange) de New York et l'IPE (International Petroleum Exchange) de Londres, sur lesquels se sont échangés en 2004 près de 400 milliards de barils (soit treize fois la production mondiale). Ces volumes sont la garantie de la neutralité du marché dont la taille est telle que nul, même parmi les financiers les plus puissants de la planète, même parmi les fonds d'investissement les mieux dotés, ne peut le manipuler - surtout si l'on y ajoute les marchés dits de " gré à gré ", ou " over the counter ". À ceux qui estiment que tout ce " papier " (par opposition au physique) n'est que vile spéculation et augmente l'instabilité et donc les primes de risque, on doit répondre que même si les marchés peuvent augmenter à court terme la volatilité des prix, il ne s'agit que de l'écume sur la vague. Les mouvements de fond sont tout aussi importants pour des produits autour desquels il n'y a pas de marchés à terme (comme l'acier, le papier ou les semi-conducteurs). De plus, la spéculation donne aux marchés la liquidité et la profondeur nécessaires pour que le prix qui se forme aujourd'hui anticipe ce que sera, demain, le rapport entre l'offre et la demande.
Toutefois, pour un bien essentiel comme le pétrole, on pourrait rêver d'un accord international qui fixerait un prix optimal stable sur une moyenne période. Malheureusement, un tel accord est très difficile à conclure : non seulement toutes les tentatives allant en ce sens pour d'autres matières premières ont piteusement échoué mais, par surcroît, le système qui avait prévalu pour les changes a éclaté en 1972 et n'a jamais pu être reconstitué. Comment imaginer pour le pétrole ce que le monde est incapable de faire pour le dollar (ce qui pose d'autres problèmes puisque le pétrole se trouve coté en un " produit " - le dollar - dont le prix est lui-même instable) ?
Ni accord international ni cartel, donc. Il faudra se faire à l'instabilité des prix, qui continueront de varier au gré des accidents géopolitiques de la planète. L'OPEP a depuis longtemps perdu la main et son quota de production (28 mbj sans l'Irak depuis juin 2005), bien proche de sa capacité maximale (29 mbj), n'a guère de sens.
Par conséquent, à court terme, la situation statistique du marché pétrolier risque de ne guère changer, au moins en ce qui concerne l'offre : les marges de manœuvre portent au mieux sur quelques centaines de milliers de barils par jour et compenseront dans le meilleur des cas le déclin de champs " mûrs " comme ceux de la mer du Nord ou du Mexique. Dans ces conditions, le moindre accident pourrait avoir des conséquences dramatiques et porter le marché vers de nouveaux sommets difficiles à quantifier : on ne peut pas tout à fait exclure un baril à 100 dollars ! D'ailleurs, la CIA a récemment présenté à la Maison-Blanche un scénario noir prévoyant qu'à la suite d'attaques terroristes sur des terminaux pétroliers bien choisis les cours grimperaient à 160 dollars le baril en juin 2006 !
Les pays producteurs en questions
À moyen terme, il faut bien sûr tenir compte d'un effort d'investissement accru de la part des producteurs : l'Arabie saoudite envisage de faire passer sa capacité de production à 12,5 mbj d'ici à 2009 (contre 10,5 mbj aujourd'hui). Les producteurs de la Caspienne (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan), qui produisent 1,7 mbj aujourd'hui, pourraient en produire 5 dans une décennie - mais il faudra que les oléoducs suivent pour " évacuer " ce pétrole. Dans le Golfe, le potentiel irakien demeure considérable ; mais peut-on parier sur une reprise des investissements dans ce pays ? En Iran, le nouveau gouvernement conservateur a une vision très " nationaliste " de la gestion de ses ressources pétrolières. En Russie, le président Poutine a démantelé Youkos qui était de loin la plus efficace et la plus " moderne " des compagnies du pays : de fait, la Russie est désormais fermée aux investissements des compagnies occidentales. En règle générale, celles-ci ont peu de véritables possibilités d'explorations nouvelles et dépensent leur argent en de coûteuses opérations de croissance externe (par exemple le rachat d'Unocal par Chevron à la barbe des Chinois en 2005 ou encore les rumeurs qui ont circulé en 2004 d'une OPA de Total sur Shell). De nouveaux venus, comme les Chinois, sont présents au Canada (pour ses sables bitumineux), dans la Caspienne, au Soudan et en Amérique latine - partout, en fait, où les risques technologiques ou politiques paraissent trop importants aux pétroliers occidentaux. Dans le meilleur des cas, les prix actuels devraient quand même se traduire en termes de production nouvelle vers la fin de la décennie : la production mondiale pourrait alors passer le cap des 100 mbj. On ne peut, dans ce cas de figure, exclure l'hypothèse d'un tassement des prix mondiaux, voire d'un léger contre-choc pétrolier - une éventualité qui deviendrait probable si l'impact de prix élevés se traduit enfin par une baisse de la demande.
Les conséquences du troisième choc pétrolier
Les pays consommateurs face à la hausse des prix
On se souvient des préoccupations de la planète au lendemain du premier puis du deuxième choc pétrolier : l'heure était aux économies d'énergie et aux énergies alternatives. La France, par exemple, a alors mis en route son programme de nucléaire civil. Ces deux chocs signèrent également la fin brutale des " Trente Glorieuses " dans le monde occidental et l'échec du développement dans le tiers-monde. Or, depuis 2003 et l'entrée du pétrole dans les " 30 dollars rugissants " puis dans les " 40 dollars hurlants " (au-delà, notre vocabulaire est trop pauvre...), rien de tel n'est intervenu. Il est vrai que le Japon et l'Europe connaissent une crise économique ou, du moins, une croissance médiocre : mais le pétrole n'y est pour rien. Il n'est qu'un bouc émissaire trop facile pour des gouvernements fatigués. Les récessions allemande, italienne ou néerlandaise, ainsi que la stagnation française seront peut-être amplifiées par la crise pétrolière mais celle-ci n'en est pas - et de loin - la cause première. Sinon, comment expliquer la persistance de la prospérité des États-Unis (près de 3,5 % de croissance en 2005 en tenant compte de l'effet Katrina), un pays dont la sensibilité énergétique et surtout pétrolière est autrement plus importante ? Le président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, a d'ailleurs estimé les conséquences de la flambée pétrolière à une perte de 9,75 % de PIB en 2006, ce qui laisserait encore la croissance des États-Unis autour de 3 % : de quoi faire rêver la plupart des pays européens (à l'exception de l'Espagne) et le Japon.
Dans la majorité des pays développés, la consommation de pétrole est " fatale " (il n'y a pas, pour l'heure, d'alternative réelle) et son élasticité au prix relativement faible (4). C'est pourquoi on ne doit pas s'attendre à une baisse notable de la demande de pétrole dans les pays de l'OCDE : simplement, la part des carburants dans le budget des ménages (4 % en France) va augmenter et réduire d'autant les dépenses affectées à d'autres postes, ce qui ne manquera pas d'avoir des conséquences sur le moral des consommateurs. On parle beaucoup de " seuils psychologiques " qu'il ne faudrait pas dépasser mais personne ne se hasarde à avancer des chiffres : un baril à 100 dollars se traduirait en France, à fiscalité inchangée, par de l'essence à 1,70 euro à la pompe (contre 1,20 euro en juillet 2005, un prix déjà en hausse de 16 % par rapport à juillet 2004). Y aurait-il pour autant moins de véhicules sur les routes ? Ce n'est même pas évident. C'est sur le moyen terme que l'on pourra mesurer les conséquences de la hausse du pétrole comme ce fut le cas dans les années 1980 : énergies alternatives et politiques publiques incitant à des économies d'énergie pourront alors jouer à plein, même aux États-Unis.
Dans les pays émergents, la situation est plus contrastée. C'est bien sûr vers la Chine que se tournent tous les regards puisque c'est la croissance de la demande chinoise qui est à l'origine de la flambée pétrolière de 2005. Contrairement à toutes les prévisions, la croissance ne ralentit pas. Elle a encore été de 9,5 % au premier semestre de 2005 (avec une hausse de 37 % des investissements en juillet). Or l'un des goulets d'étranglement de l'économie chinoise est la disponibilité d'énergie : à l'été 2005, la Chine a manqué de 25 millions de kWh et les coupures de courant y sont monnaie courante. Même si le parc automobile ne se développe pas aussi vite que prévu, on imagine mal la croissance de la demande pétrolière chinoise rester inférieure à la croissance économique. Par ailleurs, la probable réévaluation du yuan, après une première décision symbolique en juillet 2005 (5), aura au moins l'avantage de réduire d'autant la facture pétrolière. Au total, il est clair que, dans les années à venir, il faudra continuer à compter avec la demande chinoise et que la hausse des prix du baril n'aura que des conséquences marginales pour l'empire du Milieu. Dans le reste de l'Asie et, plus largement, dans le monde en développement, ce sont les pays les plus pauvres qui vont être contraints de procéder aux ajustements les plus douloureux en termes d'importations de produits pétroliers.
Une manne céleste pour les pays producteurs
Il reste bien sûr les pays producteurs, pour lesquels la hausse du pétrole est un cadeau du ciel qui sauve des économies souvent exsangues : en 1998, les recettes pétrolières de l'OPEP étaient de l'ordre de 130 milliards de dollars ; en 2004, elles atteignaient 340 milliards (pour mémoire, en dollars de 2004, le record reste celui de 1980, avec 556 milliards de dollars) ; et en 2005, elles pourraient dépasser les 500 milliards de dollars. Des généraux algériens à Hugo Chavez, de Mouammar Kadhafi aux mollahs iraniens, des princes saoudiens aux nouveaux " présidents à vie " d'Asie centrale, tous peuvent afficher la plus parfaite sérénité et poursuivre comme par le passé le gaspillage de leur rente pétrolière pour le plus grand profit de leurs fournisseurs occidentaux et, à présent, asiatiques. Ce recyclage des pétrodollars aura au moins quelques conséquences positives sur l'économie mondiale. Il est cependant permis de douter de son efficacité pour les pays concernés. Ceux-ci risquent au contraire de s'enfoncer dans des " paradis artificiels " alors même que leurs ressources s'épuiseront - un scénario que connaissent déjà l'Indonésie et l'Algérie. Et il est difficile d'être optimiste face à l'orientation que prennent quelques nouveaux producteurs d'Asie centrale, transformés en véritables monarchies pétrolières post-communistes. À terme, les grands perdants en seront les habitants des pays concernés, comme ce fut le cas lors des deux premiers chocs pétroliers pour des pays comme l'Algérie ou le Nigeria. C'est des cendres de ces gâchis que naissent les contestations les plus radicales : celles qui, de l'Algérie à l'Indonésie, se fondent sur la vision identitaire d'un islam régénéré. Malheureusement, de toutes nos prévisions et intuitions, celle-ci est la plus solide et la plus fondée : les pétrodollars de ce troisième choc pétrolier apporteront plus de désespoir que d'espérance, et les problèmes de développement de la grande région pétrolière qui s'étend des côtes africaines à l'Asie centrale demeureront entiers.
À 60 ou 70 dollars le baril, le pétrole ne représente donc pas une menace pour l'économie mondiale. La hausse des prix durera jusqu'à ce que son impact sur la demande se fasse sentir. Dans le pire des cas, la croissance économique au sein des pays de l'OCDE s'en trouvera réduite de quelques dixièmes de pour cent. La Chine, pour sa part, poursuivra son chemin, presque imperturbable. La stabilité politique des pays producteurs s'en trouvera confortée, les grands perdants étant bien entendu les pays en développement importateurs nets. Incontestable sur les marchés, ce troisième choc pétrolier ne sera probablement pas un choc économique. Pour autant, il est un signal d'alarme que l'on ne saurait ignorer.
Des autruches et des hommes...
En pleine crise, un malade est toujours pétri de bonnes résolutions : un mode de vie sain, plus d'excès en tout genre, c'est promis ! Mais, une fois remis, nous avons des capacités insoupçonnées à nous comporter comme des autruches et à attendre la prochaine alerte. Il en va de même pour les gouvernements : le temps des politiques est un temps court, haché menu par les perspectives électorales, et l'époque n'est plus aux vastes synthèses de la planification. Dans ces conditions, les engagements internationaux sont difficiles à négocier et encore plus à appliquer et à respecter. Ce constat est particulièrement vrai pour tout ce qui a trait à l'environnement et aux ressources naturelles.
Nombre d'analystes estiment également que le temps des marchés est encore plus court, que leurs fluctuations ne sont liées qu'à des anticipations de l'instant, que les 70 dollars d'août 2005 ne s'expliquent que par une spéculation éphémère et qu'une fois que les " hedge funds " (6) auront récolté leurs bénéfices, les prix du pétrole reviendront à une certaine " normalité ", soit autour de 30 dollars le baril. Mais qu'on le veuille ou non, toute l'analyse qui précède tend à prouver le contraire et célèbre en quelque sorte l'efficacité des marchés. Ceux-ci raisonnent bien à long terme : les prix qu'ils nous indiquent intègrent toutes les contraintes du pétrole au XXIe siècle.
Nous devons interpréter ces prix comme un avertissement et réagir sans attendre la prochaine crise. La situation est claire. L'offre de pétrole est entrée dans une période durable de tensions ; des investissements nouveaux sont nécessaires, mais ils ne suffiront pas à maintenir indéfiniment le modèle actuel. L'âge du pétrole se terminera vers la fin de ce siècle. Si d'autres sources d'énergie existent, c'est dans le domaine des transports que les efforts les plus grands seront nécessaires : c'est là que l'impact de la hausse des prix sera le plus douloureux, tant pour les ménages que pour les industries. Le passage du fossile au renouvelable - une transition qui devrait être au cœur des révolutions industrielles du XXIe siècle - n'en est que plus indispensable. Une fois cette transition achevée, parions que le pétrole, produit cher et polluant, n'inspirera aucun regret, pas même au sein des pays producteurs qui s'en trouveront " libérés " pour le plus grand profit de leurs économies... et de leurs démocraties.
On le voit : le prix actuel du pétrole " fait sens " et nous devons, au fond, le prendre comme un signal d'alarme que nulle autruche ne saurait ignorer. La violence du choc actuel - un choc qui, à l'orée de l'hiver 2005-2006, n'est peut-être pas achevé - incite à des actions allant au-delà des habituelles manipulations fiscales. Grâce à la question du pétrole, c'est aussi toute la problématique de notre environnement dans les décennies à venir qui se trouve posée. À cet égard, convenons que le parquet des marchés de New York est une caisse de résonance autrement plus efficace et puissante que les conférences internationales de Johannesburg ou de Rio...
Alors, ce pétrole cher ? Tant mieux !

Notes :

(1) En août 2004, le montant des amendes fiscales à l'encontre de la compagnie Youkos, dirigée par l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, pouvait techniquement provoquer la faillite de la compagnie pétrolière qui aurait alors fait défaut sur tous ses contrats à l'exportation.
(2) Il s'agit de deux des grandes conférences internationales (Rio, en 1992 ; Johannesburg, en 2002) qui ont contribué à populariser le thème de la détérioration de l'environnement et du changement climatique à l'échelle de la planète.
(3) On pense, en particulier, à la véritable révolution que connaît à l'heure actuelle la Politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne.
(4) C'est-à-dire que le prix du baril ne se répercute pas exactement sur celui des produits qui en sont dérivés, du moins pour les personnes privées. On a pu constater que le prix de l'essence à la pompe ne double pas si le prix du baril double. C'est dû au fait que les produits pétroliers sont un vecteur idéal de prélèvements fiscaux. Dans un pays comme la France, le prix de l'essence à la pompe est composé pour 70 % de taxes (TIPP et TVA). L'État peut donc prendre des mesures pour amortir le choc d'une envolée des prix du brut pour sa population.
(5) La Banque centrale chinoise a alors modifié la parité du yuan en passant du dollar à un panier de monnaies, ce qui lui a permis une légère réévaluation de la devise chinoise.
(6) Les hegde funds sont des fonds d'investissement spécialisés dans la prise de position sur les marchés financiers utilisant les techniques de " gestion alternative ".