Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
SUISSE: LES CONFESSIONS D'UN DEMOCRATE EXTREME
Entretien avec Christoph BLOCHER
Président de l’Union démocratique du centre (UDC-Schweizerische Volkspartei) du canton de Zurich.
conduit par
Christoph KELLER
Journaliste politique à l’hebdomadaire Das Magazin (supplément du Tages-Anzeiger) et à la Radio Suis
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Christoph Keller - Dans un rapport publié par le Conseil de l'Europe, au début de l'année 2000, on vous présente comme le porte-parole d'un mouvement extrémiste de droite, semblable à celui de Jörg Haider en Autriche. Quelle a été votre réaction à la lecture de ce texte ?

Christoph Blocher - Le fait que l'on me classe à l'extrême droite en dit plus sur la qualité de ce rapport que sur mon positionnement idéologique ! A moins qu'il ne s'agisse d'une vengeance politique ourdie par certains parlementaires socialistes membres du Conseil de l'Europe. S'il a été rédigé de bonne foi, ce texte est la preuve qu'à Strasbourg on ne connaît rien de la situation politique dans mon pays. Pour les lecteurs de votre revue, je tiens à tirer les choses au clair : je ne suis pas un représentant de l'extrême droite. Les extrémistes de droite sont des gens qui cherchent à renverser le système démocratique dans leur pays ; tandis que moi, je suis un démocrate pur et dur - j'aurais même envie de dire un « démocrate extrême » ! Je suis un partisan fervent de la démocratie directe telle qu'elle se pratique en Suisse. Et j'ajoute que je ne suis pas non plus un nationaliste, mais un patriote.

C.K. - Où est la différence ?

C.B. - La différence est très nette dans mon esprit. Les nationalistes cherchent à prouver la supériorité de leur nation sur les autres ; et ils le font souvent avec beaucoup d'arrogance. Ce n'est pas mon cas. Je crois simplement que la Suisse est un Sonderfall, autrement dit un « cas particulier ». Et, en même temps, je suis convaincu que chaque nation est, d'une certaine manière, un cas particulier. Au fond, ce qui me distingue de toute tendance extrémiste, c'est que je ne suis pas xénophobe.

C.K. - Vos propos ne manqueront pas d'étonner tous ceux qui gardent en mémoire la campagne d'affichage très agressive lancée par l'UDC au moment du référendum sur le droit d'asile en Suisse : on y voyait un homme moustachu et basané en train de déchirer un drapeau suisse ...

C.B. - Ce moustachu avec ses lunettes de soleil représentait un criminel. J'ai toujours considéré que, pour conduire une politique efficace, il faut être cohérent et ne pas avoir peur d'adopter un style direct. Si la campagne en question a aidé mes compatriotes à prendre conscience d'un problème, c'est qu'elle a rempli son rôle. D'autant que, en l'occurrence, le problème n'est pas mince puisqu'il s'agit de l'immigration. De plus en plus de gens abusent de notre droit d'asile pour faire une carrière criminelle en Suisse. Il est temps d'en tirer les conséquences. Tout ce que nous demandons c'est, d'une part, que les lois existantes soient appliquées au pied de la lettre et, d'autre part, que le dispositif actuel soit renforcé avec le soutien du peuple.

C.K. - La politique d'exclusion des étrangers que vous professez ne diffère en rien de celle prônée par Jörg Haider en Autriche ...

C.B. - Je n'ai jamais rencontré Monsieur Haider. A l'époque du référendum sur l'adhésion de l'Autriche à l'Union européenne, son parti m'avait invité à prononcer un discours lors d'un meeting ; mais j'avais décliné la proposition, parce que j'estimais que les Autrichiens devaient débattre de ces questions entre eux, sans aucune ingérence étrangère. Par ailleurs, nous ne prônons pas une « politique d'exclusion des étrangers ». La Suisse compte 20 % d'étrangers, dont plus de 800 000 citoyens de l'UE, et je n'y vois rien à redire ! Ce sont les immigrés clandestins et les criminels qui me posent un problème.

C.K. - Certains propos tenus par Jörg Haider, à commencer par les louanges adressées à la politique sociale de Hitler ou les couronnes tressées aux membres de la SS, ont fait scandale. Que vous inspirent-ils à vous, Monsieur Blocher ?

C.B. - Pourquoi cette question ? Je n'ai connaissance des propos de M. Haider que par l'intermédiaire de la presse. S'il a vraiment tenu ce genre de discours, je ne peux qu'exprimer mon désaccord avec lui. Dire, comme il l'a fait une fois, que Hitler, Staline et Churchill c'est la même chose, me paraît tout bonnement insensé !

C.K. - Quels sont les points communs entre M. Haider et vous-même ?

C.B. - Je crois qu'il y a plus de divergences entre nous que de points communs, notamment en ce qui concerne la politique envers l'Union européenne. M. Haider n'est pas fondamentalement opposé à l'intégration de son pays au sein de l'UE, alors que moi je suis convaincu que la Suisse doit rester en dehors. Mais il y a, malgré tout, une dimension commune dans notre combat, c'est la lutte contre ce fléau que l'on dénomme la « classe politique ». Pendant que M. Haider pourfend les sociaux-démocrates autrichiens qui se sont cramponnés à la barre durant des décennies, moi je mène le combat, en Suisse, contre ce système de coalition qui permet aux grands partis de monopoliser le pouvoir au niveau du Conseil fédéral.

C.K. - Cette tradition d'entente au sommet de l'exécutif existe depuis plus de quarante ans sous le nom de « Zauberformel » - une « formule magique » qui consiste à répartir les sept sièges du Conseil fédéral entre les socialistes (deux sièges), les libéraux (deux sièges), les démocrates-chrétiens (deux sièges) et l'UDC (un seul siège). Que reprochez-vous, concrètement, à ce système ? N'est-ce pas, tout simplement, l'une des expressions de cette démocratie consensuelle qui se pratique en Suisse depuis des siècles ?

C.B. - Non seulement cette fameuse formule magique a contribué à gripper les rouages du pouvoir, mais elle a débouché sur un népotisme tous azimuts : chacun profite de sa situation pour attribuer des postes à des amis de son parti ; des sommes astronomiques sont dépensées dans l'opacité la plus totale ; des entreprises publiques, comme la Poste, dévorent des budgets gigantesques, sans compter toutes les sociétés privées qui reçoivent des subventions sans vraiment y avoir droit.

C.K. - Afin de défendre les thèmes qui vous sont chers, vous n'hésitez pas à faire descendre dans la rue vos partisans de l'UDC et de l'Action pour une Suisse indépendante et neutre ; vous ne reculez devant aucun moyen de propagande, pourvu que la communication soit efficace ; enfin, vos attaques contre certains membres du gouvernement sont parfois à la limite de la correction. Qu'est-ce qui fait courir Christoph Blocher ? Est-ce l'appétit du pouvoir ?

C.B. - Détrompez-vous : ce n'est pas le pouvoir que je recherche. Ce que je veux, en réalité, c'est accroître la polarisation du paysage politique suisse. Actuellement, on cherche le compromis avant même de savoir quelles sont les différentes options en débat. Résultat : on sombre dans le népotisme. C'est pourquoi j'en appelle au peuple ! Parce que, dans un système consensuel comme le nôtre, il n'y a que le peuple qui puisse jouer le rôle de l'opposition ...

C.K. - Si je comprends bien, votre véritable objectif est de chasser le gouvernement en place, que vous considérez comme étant de centre gauche, pour favoriser l'arrivée d'un « vrai » gouvernement de droite ...

C.B. - Mon véritable objectif, c'est d'empêcher la dérive vers la gauche des représentants des partis du centre. Car ils ont été contaminés par le virus du socialisme. Au fond, c'est en cela que consiste l'essentiel de mon programme : faire pression sur ce gouvernement, par tous les moyens possibles, pour lui éviter de tomber dans le piège de l'étatisme et de l'internationalisme.

C.K. - Y compris en jouant la carte du populisme ?

C.B. - Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que grâce à la démocratie directe, je peux exercer plus d'influence en restant en dehors des institutions gouvernementales. La branche cantonale de l'UDC, que je préside, représente un mouvement populaire dont l'impact va bien au-delà du seul canton de Zurich. Avec lui, j'irai jusqu'au bout de ma lutte, jusqu'au jour où je serai sûr que les grandes valeurs pour lesquelles je me bats, à savoir l'indépendance et la neutralité de la Suisse, seront pleinement respectées. Rappelons que j'ai fondé l'ASIN à la veille du référendum populaire de 1986 sur l'adhésion de la Suisse à l'ONU, au moment où je me suis rendu compte que le Conseil fédéral était en train de vendre la neutralité de la Suisse sur le marché de l'internationalisme. Tel est mon combat. Et je puis vous assurer que c'est un combat qui ne va pas sans blessures ni souffrances ...

C.K. - Non content de prétendre parler au nom du peuple, vous utilisez régulièrement ces deux instruments de la démocratie directe suisse que sont le référendum et l'initiative populaire pour envoyer vos compatriotes aux urnes et faire avancer vos idées. Croyez-vous que les citoyens aient toujours raison ?

C.B. - Pas du tout ! Contrairement à ce que vous semblez penser, je n'idéalise pas le peuple ; je dirais même que je ne lui fais pas confiance, ne serait-ce qu'à cause du nombre de référendums que j'ai perdus. Le peuple décide selon ses intérêts du moment, c'est tout ! Il ne représente pas, pour moi, une instance sacrée, voire intouchable. Il y a des cas où les intérêts que je défends coïncident avec les aspirations du peuple - parfois, c'est l'inverse qui se produit. Le plus souvent, au demeurant, je ne sais même pas ce qui motive le vote des gens. Tout ce que je peux affirmer, c'est que le peuple est, par nature, moins interventionniste que l'Etat. D'où mon inclination pour le vote populaire. Le vote populaire, en effet, met un frein à l'activisme de la classe politique dans ce pays et, sur ce point, nous sommes d'accord, le peuple et moi.

C.K. - Vous arrivez à mobiliser, dans le coeur des citoyens de la Suisse alémanique, des mythes tels que la neutralité armée, l'autonomie millénaire de la Suisse, ou la perfection du système de la démocratie directe. Mais, en même temps, vous dites que vous n'avez pas de vrai pouvoir ...

C.B. - C'est juste. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les moyens qui sont les miens avec ceux de mes adversaires politiques : même si je ne suis pas pauvre, je ne dispose pas, moi, d'un budget d'Etat comme le Conseil fédéral. Par ailleurs, je dois batailler en permanence contre les médias, dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas de mon côté. Enfin, j'ai contre moi les associations des patrons suisses - ce qui n'est pas rien ! Cela dit, mes moyens financiers sont suffisants pour me permettre d'agir en totale indépendance, et c'est bien tout ce qui compte. Ma seule vraie force, c'est que je suis libre de faire ce que je veux.

C.K. - Le mouvement que vous avez créé et que vous dirigez depuis sa fondation, l'ASIN, compte actuellement 38 000 membres. C'est beaucoup pour une formation politique suisse. D'autant qu'il s'agit d'une organisation très radicale, avec des militants actifs et prêts à tout ...

C.B. - Il serait malhonnête de laisser entendre que les membres de l'ASIN m'obéissent comme à un leader charismatique et tout-puissant ! A trois reprises, au moins, au cours de ces cinq dernières années, les militants ont voté contre des propositions que j'avais présentées dans le cadre de nos assemblées générales. Ils ont dit non à la loi contre le racisme ; ils ont dit non à la nouvelle Constitution ; ils ont dit non aux accords bilatéraux que la Suisse a conclus avec l'UE ... Que voulez-vous ? C'est le jeu normal de la démocratie ! Il n'est pas moins vrai que l'on pourrait être tenté d'abuser d'un tel mouvement ...

C.K. - Et vous n'avez jamais cédé à cette tentation ?

C.B. - Non.

C.K. - Même lors de cette grande manifestation que vous aviez organisée en plein centre de Zurich, en 1995, et qui avait dégénéré à cause des skinheads ?

C.B. - Ce fut une manifestation impressionnante ! Les membres de mon mouvement avaient alors défilé très paisiblement au nom de ces valeurs qui nous tiennent tant à coeur : une Suisse libre et indépendante. Ils n'avaient rien à voir avec les extrémistes de gauche et de droite qui s'étaient bagarrés en marge de notre cortège.

C.K. - Même si vous vous en défendez, un grand nombre d'adhérents de votre parti - l'UDC du canton de Zurich - , ainsi que des membres de l'ASIN, semblent prêts à vous suivre aveuglement. Et je ne parle pas des antisémites et des racistes qui se sont ralliés à votre bannière ...

C.B. - Quelle impertinence ! Nous ne comptons parmi nous ni racistes ni antisémites. C'est par attachement à la neutralité et à l'indépendance de la Suisse que les gens rejoignent notre mouvement. Nous sommes résolus à ce que ni l'UDC ni l'ASIN ne servent de refuge à des figures du racisme et de l'antisémitisme telles que Jean-Gaston Amaudruz (1). La preuve en est que nous avons exclu cet individu de l'ASIN, sans hésiter, dès que nous avons appris qu'il en était membre. En réalité, tous les partis connaissent ce genre de problèmes et, pour dire les choses encore plus crûment, j'ajoute que je tiens les gens qui nient l'existence de l'holocauste pour des abrutis. Des crétins qui n'auront jamais aucun poids politique.

C.K. - Parlons, alors, des mouvements politiques qui ont un certain poids en Suisse, comme la Lega dei Ticinesi, par exemple. C'est un parti d'extrême droite avec lequel vous collaborez régulièrement, si je ne m'abuse ?

C.B. - Ne soyons pas trop tatillon ! La Lega dei Ticinesi est le produit de la situation politique au Tessin ; elle tire profit de la faiblesse des autres partis dans ce canton. Il est vrai que les Léguistes n'ont pas de programme et que M. Bignasca est un leader un peu brouillon (2) ...

C.K. - Qui tient des propos sexistes et racistes à l'occasion ...

C.B. - Oui, mais personne, jusqu'à présent, n'a pu apporter la preuve que ce mouvement représentait un danger quelconque pour l'Etat. Et si vous passez en revue les autres formations de droite, en Suisse, vous constaterez qu'il n'y pas un seul parti extrémiste parmi elles. Le Freiheitspartei, l'ex-parti des automobilistes, a été absorbé par l'UDC, tandis que les Schweizer Demokraten ont plus ou moins disparu de la scène politique.

C.K. - Vous avez publié, récemment, un « Appel aux socialistes de tous les partis », dans lequel vous essayez de démontrer le lien de parenté qui existerait, selon vous, entre les idées socialistes et la pensée nazie. Quel but poursuivez-vous en établissant de tels rapprochements ?

C.B. - Je suis issu des mouvements de mai 68 - sauf que j'ai toujours appartenu à l'autre camp ! Au cours de mes études, déjà, en découvrant les écrits de Ludwig von Mises, de Friedrich August von Hayek, de Wilhelm Röpke (3) et de Karl Popper, j'avais beaucoup réfléchi aux similitudes entre les systèmes socialiste et nazi. En ce temps-là, les étudiants de gauche se promenaient avec le Petit livre rouge de Mao sous le bras, sans se préoccuper du fait que le socialisme avait entraîné la mort de 64 millions de personnes. Pourquoi ai-je soulevé cette question dans mon Appel ? Parce que je ne suis pas d'accord avec la manière dont la gauche, dans ce pays, a monopolisé la discussion sur le rôle de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd'hui, il suffit d'être membre d'un parti de droite pour être suspecté d'avoir collaboré avec les fascistes. Aussi ai-je voulu tenter de montrer la proximité des socialistes avec les nazis - ne serait-ce que du point de vue théorique. Après tout, cette proximité transparaît clairement à travers le choix des mots : ce n'est pas un hasard si les fascistes allemands on choisi le nom de Nationalsozialisten.

C.K. - Votre brûlot a suscité un vif débat en Suisse, notamment du côté du parti socialiste qui vous a traité de falsificateur de l'histoire. Avez-vous été surpris par ces réactions ?

C.B. - Non. Elles me confirment simplement dans l'idée qu'il était grand temps d'aborder ce problème en Suisse. Car la question n'est pas anodine : il s'agit ni plus ni moins de conjurer le risque d'un retour du totalitarisme, sous la forme de cet absolutisme étatiste qui imprègne la pensée et les programmes des socialistes d'ici et d'ailleurs. Cette tendance se retrouve, aussi, chez certains partis de droite qui chérissent la toute-puissance de l'Etat.

C.K. - Ainsi, d'après vous, le socialisme, comme l'idéologie nazie, tue la liberté ... Cette formule résume-t-elle bien votre pensée ?

C.B. - Oui.

C.K. - A vous entendre, on pourrait croire que dans tous les pays européens où les socialistes sont au pouvoir la liberté est menacée ...

C.B. - Je ne vise pas tant les dirigeants socialistes européens - qui sont, en général, plutôt des sociaux-démocrates - que ceux du parti socialiste suisse. Il faut tout de même préciser, à l'intention de vos lecteurs, que, dans leur programme, nos socialistes ont maintenu, jusqu'à présent, parmi les objectifs à atteindre, le « dépassement du stade du capitalisme » - autrement dit, ils militent encore pour l'abolition de la propriété privée. Imaginez, une seconde, que le parti de M. Blair revienne à de telles positions aujourd'hui ! Certains représentants du parti socialiste suisse s'amusent même à citer Mao Tse Tung et Lénine ! C'est sur ces gens-là que je concentre mes attaques, parce qu'ils font la promotion d'idées totalitaires et refusent de tirer les leçons de l'histoire. Mais je n'oublie pas, non plus, que les partis sociaux-démocrates de l'UE trahissent parfois des penchants totalitaires. J'en veux pour preuve leur attitude tout à fait irrationnelle envers l'Autriche et leur effort pour isoler ce petit pays, dont le seul tort est d'avoir voté pour un parti qui déplaît aux gouvernements socialistes d'Europe.

C.K. - Ne croyez-vous pas qu'il existe des valeurs européennes communes, et que ces valeurs méritent d'être défendues lorsqu'un parti extrémiste accède au pouvoir dans l'un des Etats membres de l'Union ?

C.B. - Je partage ces valeurs qui sont le fonds commun de la culture européenne. Mais je vois mal comment des pays membres de l'UE peuvent, au nom de ces valeurs, appeler au boycott d'une nation comme l'Autriche dont le gouvernement ne représente, à mon avis, aucun danger ni pour l'Europe ni pour la culture européenne. Et je dois vous dire que la mésaventure de l'Autriche fait peur au citoyen d'un petit pays, doté d'une longue tradition démocratique, que je suis : apparemment, le droit à l'autodétermination des Etats ne vaut plus rien au sein de l'Union.

C.K. - En remontant le cours de l'histoire de l'UDC, on y trouve pas mal de personnalités qui ont sympathisé avec l'Allemagne hitlérienne. Le passé de votre parti vous intéresse-t-il, Monsieur Blocher ?

C.B. - Bien sûr qu'il m'intéresse ! Vous pouvez, d'ailleurs, reprendre tous les discours que j'ai prononcés sur ce thème et vous verrez que je n'ai rien occulté des fautes commises par les partis du centre, à l'époque, ni de celles dont s'était rendu coupable le Conseil fédéral. La vérité, c'est que le fascisme est à présent une idéologie dépassée, une idéologie vaincue, alors que le socialisme, lui, est toujours présent. Il est là, dans la tête des gens, dans nos esprits et dans nos pensées, comme un poison doux. Pourquoi cette longévité à toute épreuve ? Pour la bonne et simple raison que le socialisme est une idéologie très confortable qui nous invite à ne plus assumer nos responsabilités dans la vie et à remettre notre destin entre les mains d'un Etat providentiel.

C.K. - Qui incarne votre idéal politique ?

C.B. - Winston Churchill. C'est un homme qui a toujours affirmé que l'Etat est une Lebensgemeinschaft, c'est-à-dire une communauté vivante et organique, sans basculer pour autant dans le nationalisme. Churchill fut, en outre, l'un des premiers responsables politiques à mettre en garde les hommes de son temps contre les menaces du socialisme. Mais ce qui me frappe le plus - moi qui suis convaincu qu'il faut toujours rester fidèle à ses idées, même si l'on doit se faire des ennemis dans ses propres rangs - , c'est qu'il n'a jamais dévié de la voie qu'il s'était tracée.

C.K. - La Suisse est un cas très particulier de ce que vous appelez la « Lebensgemeinschaft ». Quel est, pour vous, le secret du « Sonderfall Schweiz » ?

C.B. - Je ne sais pas s'il y a un secret. Ce que je sais, en revanche, c'est que ce pays de minorités dans lequel les minorités cohabitent en paix n'a pas connu de confrontation avec une puissance extérieure depuis 200 ans et qu'il a réussi, sans disposer de ressources naturelles, à atteindre le plus haut niveau de vie du monde ! Ce que je sais, aussi, c'est que nous avons eu beaucoup de chance d'avoir été épargnés par les grandes guerres de ce siècle.

C.K. - En tant qu'arrière-cour et base financière du régime nazi, la Suisse a joué un rôle très important durant la Deuxième Guerre mondiale et le hasard ne semble pas y être pour grand-chose ...

C.B. - Nous entrons là dans un débat historique qui dure depuis des années ! Je suis d'accord pour dire que le mythe d'une Suisse qui aurait préservé sa neutralité par la seule force de ses armes et de ses soldats ne tient plus. Mais je n'en suis pas moins persuadé que si Hitler s'est abstenu d'attaquer notre pays, c'est parce qu'il savait que le prix d'entrée serait très élevé. Et, en tout cas, je rejette formellement toute insinuation tendant à présenter la Suisse comme un rouage essentiel du système financier nazi, de même que je n'approuve pas les idées de certains historiens de gauche qui vont jusqu'à prétendre que la Confédération helvétique a contribué à la prolongation de la guerre ! J'ai pris la peine de faire quelques calculs en la matière et je suis arrivé à la conclusion suivante : même si toutes ces accusations au sujet des prestations que la Suisse aurait fournies aux nazis - achats d'or et autres transactions financières comprises - étaient fondées, la Confédération n'aurait contribué à la prolongation de la guerre que pour une durée de 2,36 jours. C'est dire l'absurdité des thèses que je viens d'évoquer.

C.K. - Mais vous admettez, cependant, l'idée que Hitler ait pu tirer profit de la neutralité de la Suisse ...

C.B. - Churchill a répondu on ne peut plus clairement à cette question. Il a dit que la Suisse, du simple fait qu'elle était restée neutre, avait maintenu en vie l'idée de démocratie et, par là même, qu'elle avait fait oeuvre de résistance. Croyez-moi : si la Suisse avait été attaquée par Hitler, on aurait vu de quel côté elle se trouvait.

C.K. - Comment jugez-vous la politique d'asile helvétique au cours de cette période ? La Suisse a-t-elle eu tort de se montrer aussi frileuse envers les Juifs qui ont cherché à se réfugier sur son territoire ?

C.B. - La Suisse a joué un rôle très important dans le sauvetage des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale ; elle en a accueilli beaucoup plus que bien d'autres Etats, même si elle n'a pu les accueillir tous. Quant à moi, je ne vois pas ce qui m'autoriserait à montrer du doigt la génération de la guerre et à dire : « Nous, nous aurions fait mieux ! » Certes, les Suisses ont commis des erreurs, mais ce n'est pas une raison pour laisser le premier venu les mettre en accusation, ni pour accepter de se faire rançonner par les organisations juives.

C.K. - C'est ce type d'argumentation qui vous a valu d'être taxé d'antisémitisme ...

C.B. - J'en suis bien conscient. Mais que voulez-vous ? Je ne peux pas m'empêcher de dire la vérité. De même que je n'ai pas pu me taire durant la phase la plus « chaude » des débats qui ont opposé les organisations juives à la Suisse, en 1997. Quoi qu'il en soit, tout le monde sait que je ne suis pas un antisémite. L'antisémitisme est une idéologie horrible qui méprise les hommes en raison de leurs origines. A ce propos, je n'ai jamais dit, que c'étaient « les Juifs » qui avaient recouru au chantage, j'ai toujours expliqué que c'était le Congrès juif mondial qui faisait pression sur nous. Malheureusement, le nom de cette organisation, qui inclut le mot « juif », donne l'impression de représenter tout le peuple juif, et c'est la raison pour laquelle on m'a traité d'antisémite. Je le regrette, mais je n'en continuerai pas moins à affirmer que le boycott des entreprises suisses, auquel a appelé le Congrès juif mondial, n'est rien d'autre que du chantage. Et, honnêtement, j'ai du mal à comprendre que les Juifs, qui ont tant souffert d'une autre forme de boycott dans le passé, puissent utiliser ce type de moyen pour obtenir satisfaction.

C.K. - Reconnaissez, en tout cas, que vos propos - qui sous-entendent que la Suisse serait victime d'une conspiration juive - ont créé un climat malsain dans notre pays ...

C.B. - Je n'ai pas parlé de « conspiration », mais de chantage. Et je n'étais pas le seul puisque Jean Pascal Delamuraz (4), qui était à l'époque Conseiller fédéral, s'était exprimé dans les mêmes termes. La différence, c'est que la pression des autres membres du gouvernement l'a contraint ensuite à faire machine arrière, tandis que moi je persiste et signe : les organisations juives nous ont fait chanter. Je ne pense pas que ma vision des choses ait alimenté l'antisémitisme en Suisse. Mais, ce qui est sûr, c'est que l'on a constaté une évolution dans les mentalités après l'action du Congrès juif mondial. Avant la polémique sur le rôle de la Suisse dans la Deuxième Guerre mondiale et les demandes exorbitantes formulées par les organisations juives, je ne savais même pas qui était juif dans mon entourage. Depuis, tout a changé ...

C.K. - Christoph Blocher, êtes-vous un incendiaire ?

C.B. - S'il y a des incendiaires, je n'en suis pas ... En tout état de cause, il faut savoir que les Suisses ont été très irrités par toute cette histoire. Et moi, en tant qu'homme politique suisse, je n'ai rien fait d'autre que de défendre les intérêts légitimes de ce pays.

C.K. - La « défense des intérêts légitimes de la Suisse » est une formule qui revient sans cesse dans votre discours, surtout quand il s'agit d'empêcher tout rapprochement de la Suisse avec l'UE. Répondez-nous franchement, M. Blocher : lorsque vous militez contre l'adhésion de ce pays à l'UE, est-ce en tant que politicien ou bien en tant qu'entrepreneur richissime, qui sait très bien que l'absence de la Suisse à Bruxelles lui procure de nombreux avantages, au moins à court terme ?

C.B. - Je ne peux pas séparer ces deux aspects de mon activité, même si des conflits d'intérêts sont toujours possibles. Imaginons qu'en tant que PDG de EMS Chemie, je puisse profiter de certaines subventions européennes dans le domaine de la recherche par exemple : serait-ce, à mes yeux, un argument en faveur de l'adhésion à l'UE ? Par principe, je suis contre toute subvention au secteur privé parce que je trouve cette pratique complètement aberrante. Cependant, si tous mes concurrents sont subventionnés, puis-je refuser longtemps les subsides bruxellois sans prendre le risque de fragiliser les positions de ma société ? La question n'est pas si facile, vous en conviendrez.

C.K. - L'un de vos principaux arguments contre Bruxelles consiste à dire que l'Union empêche toute concurrence en raison de son système de subventions qui maintient à flot des entreprises faibles ...

C.B. - C'est exact. Mais permettez-moi de développer ce point. Je crois profondément qu'il n'y a pas de meilleur système que celui de la libre concurrence et de la libre entreprise. L'entrepreneur Christoph Blocher n'a qu'à se féliciter du fait que sa production soit localisée en Suisse - autrement dit en dehors de l'Union européenne. Pour lui, cela signifie moins de bureaucratie et plus de liberté. C'est pourquoi je suis convaincu qu'un pays comme le nôtre, avec des structures efficaces, un système libéral et une démocratie directe qui donne toujours la possibilité de limiter le pouvoir des hommes politiques, offre les meilleures conditions pour le développement des entreprises privées. Le jour où la Suisse ne sera plus en mesure de m'offrir ces avantages, je serai obligé de transférer ma production sous d'autres cieux. Ces réflexions me conduisent à une autre idée, tout aussi importante à mes yeux : c'est celle de la concurrence des systèmes politiques. Les entités sur lesquelles on peut conserver une vue d'ensemble sont beaucoup plus efficaces que les grandes structures - comme l'Union européenne, par exemple - qui sont trop bureaucratiques et trop exposées à la corruption.

C.K. - Si vous aviez le pouvoir de bâtir une autre Europe, à quoi ressemblerait-elle ?

C.B. - A l'époque de mes études, j'étais partisan d'une Europe unie ; mais je n'aurais sûrement pas pu imaginer l'Union que l'on nous propose aujourd'hui. J'ai toujours milité pour une Europe des nations, une sorte de fédération d'Etats souverains et libres qui s'uniraient pour trouver des solutions communes dans certains domaines soigneusement délimités. Autant je me sens proche de la vision développée par le général de Gaulle d'une Europe des patries, autant l'idée d'un super Etat européen qui réglemente tout, d'une bureaucratie qui musèle la libre concurrence au profit d'une égalité mal comprise, est aux antipodes de mes convictions.

C.K. - Pour résumer, on peut dire que tous vos arguments contre l'adhésion de la Suisse à l'UE sont directement inspirés par les intérêts égoïstes de l'homme d'affaires que vous êtes ?

C.B. - Non, car il serait trop simple de réduire mes arguments à une manière de penser simplement capitaliste. C'est au pays tout entier que je pense lorsque j'expose les avantages de la concurrence entre les Etats. Je suis persuadé, en effet, qu'une société libérale, qui laisse la plus grande liberté à ses citoyens et aux entreprises, qui dispose d'institutions allégées et efficaces, bénéficie à l'ensemble de la nation. De toute façon, pour rester concurrentiels dans le monde actuel, les Etats sont obligés de suivre une cure d'amaigrissement et de limiter leur action au minimum.

C.K. - Qui donc protégera les démunis et les perdants dans votre système de libre concurrence absolue ?

C.B. - Je sais bien qu'il y aura toujours des gens qui auront besoin d'aide pour survivre dans un univers concurrentiel. Pour ces gens-là, la présence de l'Etat est nécessaire, mais pas cet Etat providence qui détourne les règles du marché en soutenant les canards boiteux. Il faut que le meilleur gagne et, hélas, que le moins capable perde ...

C.K. - Votre libéralisme tient du darwinisme social ...

C.B. - Je ne vais pas jusque-là, non ! Le darwinisme est trop primitif.

C.K. - Les Suisses ont adopté, à une écrasante majorité, les accords bilatéraux avec l'UE, qui leur donnent la possibilité de profiter des principales libertés de l'Union - notamment en matière de circulation des personnes et des biens - sans prendre la moindre responsabilité politique ...

C.B. - Je considère, pour ma part, qu'avec ces accords bilatéraux, la Suisse a consenti d'importants sacrifices sur l'autel de l'Europe. Prenons le dossier du libre transit : nous avons ouvert nos routes aux poids lourds alors que nous aurions pu contraindre ces derniers à emprunter le rail. Le ministre autrichien des Transports s'est dit très surpris que les Suisses aient pu faire une telle concession ; et il a ajouté qu'il ne comprenait pas comment le canton d'Uri (5) avait pu donner son accord à un traité qui autorise la libre circulation des poids lourds de 40 tonnes sur l'autoroute du Gothard. Quant à la question de la libre circulation des personnes, je ne l'évoque même pas !

C.K. - Ce dossier vous a pourtant permis d'exprimer, une fois de plus, vos craintes au sujet d'une possible vague d'immigration en Suisse ...

C.B. - Cette crainte est partagée par une grande partie de la population et c'est le principal pour moi. D'un point de vue personnel, je me permets de vous signaler, au passage, que la libre circulation des personnes irait tout à fait dans le sens de mes intérêts d'entrepreneur ...

C.K. - Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de ne pas combattre ouvertement les accords bilatéraux ?

C.B. - Peut-être faut-il y voir, en effet, le résultat d'une contradiction entre des intérêts particuliers et des intérêts politiques. Mais, quoi qu'il en soit, je vous garantis que l'UE tirera un plus grand profit de ces accords que la Suisse.

C.K. - Une initiative populaire est actuellement à l'étude au Parlement. Elle demande au gouvernement l'ouverture immédiate de négociations avec l'UE, en vue d'une adhésion de la Suisse. Cette initiative vous embarrasse-t-elle ?

C.B. - Pas du tout. Je dirais même que plus la consultation aura lieu rapidement, et mieux ce sera ! Car le peuple suisse n'a pas eu l'occasion de s'exprimer sur l'adhésion à l'UE jusqu'ici. Et de toute façon, je suis sûr que mes compatriotes se prononceront contre l'adhésion.

Notes :