Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
L'ALLEMAGNE ET SES SPECTRES
Entretien avec Otto SCHILLY
Ministre allemand de l’Intérieur
conduit par
Jean-Paul Picaper
Allemagne
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Jean-Paul Picaper - Monsieur le Ministre, on a assisté ces derniers mois à une résurgence du néonazisme en Allemagne. Il s'agit d'un phénomène très minoritaire mais que, à juste titre, vous prenez au sérieux. Vous vous apprêtez même à présenter devant la Cour constitutionnelle une demande d'interdiction du parti d'extrême droite NPD. Pourquoi certains partis et hommes politiques, parmi les libéraux notamment, contestent-ils cette initiative ?

Otto Schily - Ils prétendent que c'est une erreur parce que l'extrémisme de droite ne disparaîtra pas pour autant. Qu'ils se rassurent : personne ne se fait d'illusions à ce sujet ! Il est clair qu'interdire un parti ne supprime ni ses adhérents ni leurs opinions. Cette interdiction est un élément parmi d'autres dans une stratégie d'ensemble. L'État doit combattre l'extrémisme et la violence par l'éducation, le débat et l'information. Mais il doit aussi utiliser son droit de coercition pour éliminer toutes les structures qui fournissent une aide matérielle et psychologique à la violence xénophobe, au racisme et à l'antisémitisme.

J.-P. P. - La tâche ne sera pas facile. Il y a des précédents qui ne plaident pas en votre faveur…

O. S. - Vous faites sans doute allusion à la demande d'interdiction déposée par le gouvernement d'Helmut Kohl contre le FAP, une organisation néonazie. Si cette démarche a échoué, ce n'est pas en raison des lenteurs de la justice mais parce que ce groupement n'était pas un parti politique et que la Cour s'est déclarée incompétente. Le FAP a finalement été dissous à titre d'association — une décision qui relève de la compétence du gouvernement. Moi-même, j'ai interdit le groupe « Blood and Honour » qui était une association nettement raciste et antisémite. En revanche, l'interdiction d'un parti politique tel que le NPD est du ressort de la Cour constitutionnelle qui, comme vous le savez, met la barre très haut. Les partis sont, en effet, protégés par l'article 21 de la Loi fondamentale. L'interdiction est une mesure grave qui ne saurait être prononcée qu'en toute dernière instance. En la matière, la plus grande prudence s'impose. Cela dit, en ce qui concerne le NPD, les Renseignements fédéraux ont réuni quelque 500 pages de preuves que nous avons étudiées avec soin. Mes collègues de Bavière, Basse-Saxe, Saxe-Anhalt et moi-même les avons estimées suffisamment convaincantes et cohérentes pour servir de base à un recours en interdiction.

J.-P. P. - Qu'en dit le chancelier Schröder ?

O. S. - En Conseil des ministres, il a été d'avis comme moi que la demande d'interdiction d'un parti ne devait pas émaner uniquement du gouvernement, mais aussi du Parlement. Nous avons donc réuni une conférence des ministres de l'Intérieur des Länder. Puis nous avons obtenu l'accord du Parlement. J'avais mis notre documentation à la disposition des députés.

J.-P. P. - Qu'y a-t-il dans ces 500 pages ?

O. S. - Nous avons des preuves de connexions entre le NPD et les « camaraderies » néonazies, ainsi qu'avec « Blood and Honour » et d'autres groupes de skins néonazis.

J.-P. P. - Craignez-vous qu'un émule de Hitler n'émerge du NPD ?

O. S. - N'exagérons rien. Si je veux l'interdire, c'est dans un souci de prévention. Statistiquement, les agressions extrémistes se sont multipliées au cours des derniers mois. Nous devons démontrer que ces actes de vandalisme ne sont pas des bagatelles. Le néonazisme n'est pas un moustique qu'on peut chasser d'un revers de main. Certes, le NPD ne compte que 6 000 adhérents, son organisation de jeunesse 350, mais il baigne dans un magma activiste. Ce genre de petits groupes peut faire beaucoup de mal. Soyons clairs : nous ne sommes pas à la veille d'une prise de pouvoir néonazie. Il n'empêche que le phénomène a revêtu des dimensions inquiétantes. Il faut le tuer dans l'œuf avant qu'il ne devienne incontrôlable.

J.-P. P. - Vous l'avez dit : les actes de violence raciste sont en augmentation. Les coupables sont-ils toujours identifiés ?

O. S. - La police fait du bon travail puisque, dans ce domaine, 78 % des enquêtes aboutissent contre 52 % seulement pour les délits de droit commun. Il est important que l'État fasse usage de ses pouvoirs de répression. Mais il faut aussi qu'il manifeste sa présence là où la sécurité des citoyens est menacée. Une chose est sûre en tout cas : nous ne tolérerons jamais qu'une organisation quelconque s'érige en contre-pouvoir et s'arroge le droit de décider qui peut résider dans tel ou tel quartier d'une ville ou dans telle ou telle commune de notre pays. Il n'est pas facile de mobiliser ainsi les forces de police dans un État fédéral. Je dispose de la police frontalière — le BGS — que je peux déployer dans les aéroports, le long des voies ferrées et, naturellement, aux frontières ; mais si je veux agir dans un endroit déterminé, je dois demander aux autorités locales d'accepter le BGS comme auxiliaire. Mon collègue français, Daniel Vaillant, dispose de moyens bien plus étendus que les miens…

J.-P. P. - L'extrême droite est-elle actuellement le danger le plus grave pour la stabilité de la République fédérale ?

O. S. - Oui, c'est aujourd'hui le danger le plus sérieux. Certes, on ne peut pas comparer avec le terrorisme d'extrême gauche qu'a connu l'Allemagne dans les années 70-80. La mouvance d'extrême droite représente un risque diffus qui ne s'exacerbe que parce qu'il s'appuie sur des structures partisanes. Il n'en est pas moins dangereux, au contraire. Si vous mettez ensemble les blessés, les déprédations de biens et de lieux collectifs, les actes d'antisémitisme, il y a vraiment de quoi être inquiet. Ce qui ne veut pas dire que l'Allemagne soit le pays le plus xénophobe de la terre ! Les étrangers peuvent vivre en sécurité chez nous…

J.-P. P. - Comment être sûr que les délits actuels sont commis par des néonazis ? Certains d'entre eux n'ont-ils pas été attribués au Hamas ?

O. S. - La recherche des responsabilités est toujours une affaire délicate. Nous tenons compte, naturellement, des événements du Moyen-Orient. La lapidation de la synagogue d'Essen s'inscrivait clairement dans ce contexte. En ce qui concerne le grave attentat de Düsseldorf du 27 juillet dernier, qui a fait une dizaine de blessés, pour la plupart des juifs d'origine russe, la police enquête dans toutes les directions : néonazis, règlement de comptes…

J.-P. P. - Et la piste de la mafia russe ?

O. S. - C'est également concevable. Certains crimes individuels passent à tort pour des crimes d'extrême droite. Il n'est pas toujours facile de faire la différence. Mais il est clair que le SDF pris de boisson qui agresse l'un de ses compagnons n'agit pas pour des mobiles politiques, quand bien même il serait connu pour ses opinions radicales. Pas plus que l'homme qui tue sa femme par jalousie et qui se trouve être, par hasard, membre du NPD. Il commet un meurtre passionnel ; pas un acte néonazi.

J.-P. P. - Dans ces conditions, qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que les délits d'origine néonazie ont réellement augmenté ?

O. S. - En août, les délits xénophobes et antisémites ont doublé par rapport au mois précédent. Les rapports qui arrivent sur mon bureau sont alarmants. Je ne nie pas que la médiatisation de ces actes a peut-être contribué à faire naître des vocations et à amplifier le phénomène. Mais avons-nous, pour autant, le droit de nous taire ? Je ne le crois pas. Nous devons ouvrir un large débat public afin de sensibiliser la population.

J.-P. P. - Vous dites qu'on peut vivre en toute sécurité en Allemagne. Cela vaut-il pour vos compatriotes d'origine juive ?

O. S. - J'ai été très attentif aux avertissements lancés par Paul Spiegel, le président de la Communauté juive, un homme pour lequel j'ai beaucoup d'estime, et j'admets que les images de synagogues dévastées font peur. C'était bouleversant de voir les traces laissées par les flammes sur la synagogue de Düsseldorf. Ces images ont fait le tour du monde. Comment voulez-vous que nos compatriotes juifs ne soient pas profondément affectés par ce qui se passe ? Pourtant, je vous assure que nous ne sommes plus en 1938. A l'époque, les Juifs étaient molestés, leurs lieux de culte et leurs magasins étaient détruits avec l'approbation de l'État. Aujourd'hui, c'est exactement le contraire : le peuple et le gouvernement allemands sont solidaires vis-à-vis d'eux. C'est une différence fondamentale. Les communautés juives sentent que nous sommes avec elles et que nous ne céderons pas. Le chancelier leur en a donné la preuve en se rendant sur place à Düsseldorf avec le ministre-président de Rhénanie-Westphalie et moi-même, au lendemain de l'attentat du 3 octobre. Je suis reconnaissant à tous ceux qui ont déclaré qu'il ne fallait pas quitter l'Allemagne à cause de ces actes ignobles. Ce serait donner raison à leurs auteurs. Nous assurons la garde policière des édifices juifs, mais il est difficile de poster un policier devant chaque lieu de culte tant ils sont nombreux. Nous voudrions donc que, sans remettre en question le monopole de la répression qui appartient à l'État, des communautés de voisinage se forment pour protéger leurs citoyens juifs ou d'origine étrangère. Cela pourrait se faire en accord avec la police et ne coûterait pas cher.

J.-P. P. - Cet antisémitisme n'est-il pas un emprunt direct au IIIe Reich ? Contrairement à la simple brutalité du skin qui agresse un étranger de couleur, il implique, en effet, une préméditation et une idéologie…

O. S. - Oui, il est terrible que ces idées hantent encore certains esprits, précisément chez des jeunes gens qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'a été réellement le nazisme. Les néonazis utilisent de plus en plus Internet, en particulier via les États-Unis. Il existe là-bas quelque 350 sites qui diffusent des contenus néonazis et antisémites. J'ai visionné ces films au siège du contre-espionnage à Cologne et je peux vous assurer qu'on y voit des images effrayantes. Mais ils séduisent les jeunes en entretenant un climat de conspiration et de fausse clandestinité. Pour lutter contre ces abominations, il faut renforcer notre coopération avec les États-Unis et le Canada. Je suis en contact avec la Ligue anti-diffamation, mais aussi avec les pouvoirs publics. J'ai rencontré le directeur du FBI, Louis Freeh, avec qui nous avons décidé de travailler main dans la main. Les choses commencent à bouger. Les Américains ont d'ores et déjà bloqué l'accès à certains sites. Il ne faut surtout pas relâcher la pression car cet endoctrinement pénètre jusque dans les foyers allemands et c'est là que se situe le danger. Cela dit, Internet n'a pas que des inconvénients : il permet de mieux cerner la réalité du NPD. A bien observer son site, les réminiscences nazies sautent aux yeux. Les formes et le style se rapprochent du parti hitlérien et ce n'est pas le fait du hasard. La période nazie est décrite de manière positive : la reconstruction, la lutte contre le chômage sont exaltées et certaines figures de cette époque, comme le commandant Remmer ou Rudolf Hess, sont présentées comme des héros.

J.-P. P. - Vous avez défendu jadis les terroristes de la Fraction armée rouge. Où en est aujourd'hui l'extrême gauche ?

O. S. - La Fraction armée rouge a publié, il y a quelques années, une étrange déclaration dans laquelle elle renonçait à la lutte armée. J'ai toujours dit qu'un groupement terroriste ne pouvait pas se dissoudre comme une association d'utilité publique, mais le résultat est là. Certaines cellules révolutionnaires ont survécu et, sous la bannière de l'antifascisme, les « autonomes » mènent la vie dure aux forces de l'ordre qu'ils n'hésitent pas à attaquer à coup de pierres. Celles-ci sont souvent obligées d'intervenir pour séparer les combattants, ce qui fait dire aux extrémistes de gauche que « des policiers allemands protègent les fascistes ». D'après le rapport annuel de la DST allemande, le BfV, l'extrémisme de gauche a encore une certaine importance pour ce qui est du nombre des délits, mais il n'est en rien comparable à l'extrémisme de droite, car les militants de gauche ne s'en prennent jamais aux personnes.

J.-P. P. - La recrudescence des délits xénophobes n'est-elle pas aussi provoquée par l'afflux massif d'immigrés et, surtout, de demandeurs d'asile ? Vous-même auriez déclaré que « la barque était pleine » — des propos que certains de vos amis de gauche vous ont reprochés…

O. S. - Je ne sais pourquoi on me met ces mots dans la bouche. Je n'ai jamais rien dit de tel. Au contraire, j'ai tenu des propos positifs sur l'immigration. Mais, en 1998, quand le nombre des candidats à l'asile et des proches parents des réfugiés a dépassé la barre des 300 000 par an, j'ai effectivement déclaré que cette charge outrepassait les limites du tolérable. Or, nous en sommes toujours à cet ordre de grandeur. On peut placer la limite plus haut, comme certains le suggèrent. Mais alors, il faut se demander quelle ville ou quelle commune serait disposée à accepter davantage de gens. D'après un sondage récent, une majorité d'Allemands estime déjà qu'il y a trop d'étrangers dans leur pays. Je crois qu'il ne faut pas perdre de vue l'effet bénéfique de l'immigration pour l'Europe centrale dont nous faisons partie, culturellement, économiquement et démographiquement. Je viens moi-même de la Ruhr et je sais de quoi je parle. Sans les immigrés, le football allemand n'aurait jamais connu ses heures de gloire dans les années 50. Mais je pense aussi qu'il y a des bornes à ne pas dépasser parce qu'il faut rendre compatibles l'immigration et l'intégration. Laisser venir les gens, c'est bien beau ; encore faut-il tenir compte de nos capacités à les intégrer. Quoi qu'il en soit, le débat actuel me paraît absurde. On fait comme si l'Allemagne était un pays coupé du reste du monde. Curieusement, cette idée est aussi répandue à l'extrême gauche que dans les milieux de droite. Je n'ai qu'une chose à répondre : regardez les chiffres !

J.-P. P. - Que montrent-ils ?

O. S. - J'ai reçu récemment mon collègue Adam Kevan, le ministre australien de l'Intérieur. Il me racontait que, depuis les années 50, son pays — un vaste continent — avait accueilli quelque 5 millions d'immigrants. Je lui ai répliqué que de 1985 à 1999, en quatorze ans, nous en avons accueilli 10,5 millions ! Même si 7 millions de personnes environ ont quitté l'Allemagne durant ces années, il reste quand même un solde positif de plus de 3 millions. Sur les 10 millions de nouveaux venus, il a fallu en intégrer beaucoup. Parmi les 7 millions qui sont partis, il y avait des gens qui étaient déjà intégrés. Les choses sont donc plus compliquées qu'on ne l'imagine parfois. Nous ne renoncerons pas à offrir un asile temporaire aux gens en détresse. Nous l'avons prouvé en recevant chez nous 320 000 réfugiés durant la guerre en Bosnie-Herzégovine. Ce fut un grand geste humanitaire dont nous pouvons être fiers : 320 000, c'est plus que tous les autres pays européens réunis ! Nous avons aussi accueilli près de 200 000 Kosovars qui sont venus s'ajouter aux 150 000 de leurs compatriotes arrivés en Allemagne à la suite de la crise en Macédoine.

J.-P. P. - Où se situent, pour vous, les limites de l'immigration ?

O. S. - Ce qui n'est pas possible, ce serait de permettre à des gens de venir s'installer chez nous quand cela leur convient en abusant de notre procédure d'asile afin d'obtenir un permis de séjour temporaire et d'utiliser ensuite tous les recours juridiques pour prolonger leur séjour. De telles pratiques vont à l'encontre d'une politique d'immigration bien comprise. Vous avez sans doute entendu parler de l'initiative des « cartes vertes » (1) lancée par le chancelier. Dans certains secteurs, nous avons besoin de main-d'œuvre et cette demande va s'accroître. Si nous voulons augmenter le nombre de travailleurs étrangers dans ces secteurs en forte croissance, il nous faudra forcément limiter d'autres flux d'immigration. Un débat est en cours sur la nécessité de séparer le droit d'asile et l'immigration. Cette thèse est théoriquement valable. Malheureusement, dans la pratique, l'asile et l'immigration sont en général liés d'une manière néfaste. Aujourd'hui, ils ne font qu'un dans la mesure où, encore une fois, les recours en matière de droit d'asile ne sont que des moyens de prolonger indéfiniment le séjour dans notre pays en faisant valoir des motifs qui, dans la plupart des cas, ne relèvent pas de la persécution politique.

J.-P. P. - Ne faudrait-il pas revoir la procédure d'asile ?

O. S. - Ce ne sont pas les demandes d'asile en elles-mêmes qui posent problème : elles sont expédiées en trois mois. Mais, ensuite, 80 % de ces décisions sont contestées devant les tribunaux et 90 % de ces recours sont rejetés. Mais même après la procédure judiciaire, mettre en œuvre le verdict nous pose problème. Il arrive que l'intéressé nous rétorque tout à coup qu'il n'a pas la nationalité qu'il prétendait avoir. Alors la procédure recommence à zéro jusqu'à ce que nous nous soyons procuré les papiers nécessaires à l'exécution de l'expulsion. En attendant, nous avons ici un demi-million de personnes dont la demande d'asile a été rejetée légalement par les tribunaux mais qu'il nous est impossible, pour toute une série de raisons, de reconduire dans leur pays d'origine.

J.-P. P. - Que pensez-vous du système français ?

O. S. - Le système français est tout à fait intéressant. D'autres pays membres ont également adopté un système spécifique plus simple que le nôtre. Généralement, les immigrants ne se présentent pas à nos frontières : ils savent qu'ils tomberaient sous le coup du « règlement des États tiers » qui nous permet de refuser l'entrée aux réfugiés venant d'États sûrs. Mais les 100 000 personnes qui, chaque année, arrivent chez nous par d'autres voies peuvent se réclamer de notre Constitution ou de la Convention de Genève et prétendre que la mort ou la torture les attendent dans leur pays. Alors commence une longue procédure de vérification judiciaire. Il est nécessaire, sur ce point, de procéder à une réforme. La comparaison avec le système français pourrait nous y aider, à condition qu'on le rende compatible avec l'article 19 de notre Loi fondamentale qui garantit le droit d'asile. Tout au moins pourrait-on réfléchir à un raccourcissement des délais de recours. La commission d'études de l'immigration que j'ai constituée pour jeter les bases d'un projet de loi doit se pencher sur la question.

J.-P. P. - Pourra-t-on harmoniser tout cela au niveau européen ?

O. S. - La Commission européenne est jusqu'ici d'avis que les législations nationales doivent rester telles quelles, mais qu'il faut en même temps créer des normes européennes minimales en matière d'accueil. Cela impliquerait pour l'Allemagne d'élargir ses conditions d'accès à l'asile politique. Nous avons déjà des conditions d'accueil maximales ; nous aurions des conditions « supermaximales ». Vous comprenez donc mes réserves à ce sujet. C'est d'autant plus inacceptable que certains de nos partenaires — je ne nommerai personne — ont fortement tendance à laisser passer les réfugiés en leur disant : « Mais allez donc en Allemagne, les prestations sociales y sont très bonnes et on vous y traitera bien ! » L'assouplissement du regroupement familial est tout aussi inacceptable. En additionnant les immigrés, les demandeurs d'asile et les Allemands de la diaspora rapatriés, nous devons faire face chaque année à une immigration incontrôlée de 300 000 personnes. Si nous acceptions une extension du regroupement familial, ce chiffre grimperait à 500 000. Cela serait une progression aux conséquences politiques redoutables, d'autant que nous n'aurions plus les moyens de financer la protection sociale de tous ces gens.

J.-P. P. - On reproche à l'Allemagne son égoïsme...

O. S. - C'est incompréhensible. Je me suis toujours battu pour que ces problèmes ne soient pas traités à l'échelle de notre seul pays. L'immigration doit être gérée au niveau transnational, au même titre que les problèmes de sécurité, la lutte contre la criminalité organisée, la drogue et le trafic d'armes. Toutes ces questions sont liées. Nous essayons, par exemple, de mettre en place des structures régionales de coopération en matière de sécurité au niveau des pays alpins parce que les institutions européennes sont très lourdes et que la Suisse n'en fait pas partie. Nous nous rencontrons tous les ans dans ce cadre afin de définir une stratégie commune contre la criminalité et l'immigration clandestine. Je sais que l'Espagne a d'énormes problèmes en raison de sa frontière maritime avec le Maghreb. Il en va de même pour l'Italie qui, en plus, doit faire face à l'afflux des réfugiés des Balkans. Quant à la France, elle est confrontée à l'arrivée massive de populations originaires d'Algérie et de Chine, laquelle, comme l'ignore peut-être le grand public, fournit à votre pays son deuxième contingent d'immigrés. Quand on observe la situation économique et démographique du Maghreb et de l'Afrique noire, il est clair que la pression est appelée à s'accentuer.

J.-P. P. - Quel type de réponse faut-il, selon vous, apporter à ce nouveau défi ?

O. S. - Plus que jamais, nous avons besoin d'une politique communautaire de l'immigration. Je veux y travailler avec Daniel Vaillant comme j'avais commencé à le faire avec Jean-Pierre Chevènement. Cette politique commune devrait comporter trois éléments. Il faudra, premièrement, définir une politique d'immigration dont les dispositions seraient claires et praticables. Deuxièmement, interdire l'immigration illégale. Troisièmement, favoriser le co-développement, c'est-à-dire une politique d'atténuation de la poussée migratoire dans les pays d'origine. Mieux vaut financer des projets de développement dans ces pays plutôt que d'entretenir chez nous leurs ressortissants. A la suite d'une initiative hollandaise, l'Union européenne a créé en 1998, sous présidence autrichienne, un « groupe de travail de haut niveau » chargé d'étudier des modèles de développement communautaires. Il réfléchit également aux moyens qui pourraient être mis en place pour juguler l'immigration illégale en provenance de pays gros pourvoyeurs de clandestins, comme le Maroc, l'Albanie et la Roumanie. Il s'agit de dissuader ces gens de quitter leur pays en leur offrant des chances d'y mener une vie correcte.

J.-P. P. - Que ferez-vous des Turcs d'Allemagne ?

O. S. - Au départ, on ne s'est pas suffisamment préoccupé des problèmes qui allaient se poser. Au début des années 60, on est allé recruter chez eux des travailleurs immigrés dans l'idée qu'ils repartiraient après avoir passé un moment dans notre pays. Ce calcul s'est révélé une grave erreur. Aucune politique d'intégration n'a été mise en place et tous les partis du Parlement ont refusé une réforme du code de la nationalité — fondé, à l'époque, sur l'acquisition par filiation — qui aurait permis de naturaliser ceux qui voulaient faire leur vie ici. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on a commencé à comprendre la nécessité de faire évoluer notre droit. Désormais, la nationalité n'est plus fondée sur la tradition völkisch allemande mais sur la tradition française de Renan qui est celle d'une communauté de valeurs et de destin. Ainsi, nous nous sommes hissés au niveau européen. Notre politique d'intégration des 9 % d'étrangers résidant en Allemagne présente encore des faiblesses, mais elle enregistre aussi quelques succès. Des immigrés occupent maintenant des fonctions importantes, y compris dans les médias, comme présentateurs à la télévision par exemple. Certains ont été élus au Parlement et nous comptons une centaine de milliers d'entrepreneurs issus de l'immigration. Curieusement, c'est dans les cinq nouveaux Länder de l'ex-RDA, là où il y a le moins d'immigrés, que les problèmes d'intégration sont les plus aigus. Ces difficultés s'expliquent sans doute par le fait qu'il s'agit pour les ex-Allemands de l'Est d'un phénomène nouveau et qu'ils en exagèrent la gravité. Il faut admettre, néanmoins, que certains groupes d'immigrés ont tendance à se constituer en ghettos. S'il faut travailler à ce que notre société devienne plus assimilatrice, nous devons aussi exiger des immigrés qu'ils fassent des efforts en ce sens. Ce sont les deux faces de la même médaille. Je parlais récemment au professeur qui dirige le Centre d'études germano-turques d'Essen. Il me confirmait qu'on relève dans les familles turques une propension à l'« auto-ethnisation », selon la terminologie employée par les scientifiques. Ils ont leurs quartiers, leurs discothèques, leurs équipes de sport. Mais les choses peuvent changer. A Berlin-Kreuzberg, l'ancien quartier turc, la population est aujourd'hui assez mélangée. Ma fille a une amie turque qui est la meilleure étudiante en droit de sa promotion à l'université…

J.-P. P. - Monsieur le Ministre, comment jugez-vous votre travail après deux ans passés au gouvernement ?

O. S. - Tout va de plus en plus vite et nous avons de moins en moins de temps disponible. Mais vous connaissez sans doute l'histoire du Petit Prince. On lui offre une pilule capable d'étancher sa soif pour la journée. Il demande quel en sera l'avantage. On lui répond qu'il économisera du temps. Le Petit Prince réplique alors qu'il préfèrerait avoir une heure de libre pour aller tranquillement à la fontaine puiser un peu d'eau…

Notes :

(1) L'été dernier, Gerhard Schröder a fait voter par le Parlement l'octroi de 10 000 cartes de séjour à des spécialistes de l'informatique accompagnés de leur famille, ce chiffre pouvant être porté à 20 000. Il s'agissait d'attirer essentiellement des Indiens, dont les compétences dans ce domaine sont reconnues. A la fin de l'année 2000, 4000 étrangers seulement avaient profité de cette facilité pour venir s'installer en Allemagne.