Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
SERBIE: QUESTIONS SUR UNE REDEMPTION
Article de Paul Garde
Slavisant et linguiste
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Politique Internationale - Quel a été votre premier sentiment au moment où Milosevic a annoncé son retrait du pouvoir ?

Paul Garde - J'ai éprouvé à la fois du soulagement et de l'inquiétude. Du soulagement, parce que l'on pouvait craindre, de la part du régime, une résistance plus opiniâtre et plus efficace qui aurait pu déboucher sur un bain de sang. De ce point de vue, la capitulation rapide de Milosevic a été une heureuse surprise. Comment ne pas partager la joie de tant de Serbes délivrés de ce régime de cauchemar ? Mais j'ai ressenti, aussi, de l'inquiétude : la fin de Milosevic n'allait-elle pas être considérée par les médias, le public, voire les chancelleries, comme la fin de tous les maux qui touchent cette région ? N'allait-elle pas servir à justifier un retour de la France à sa traditionnelle politique pro-serbe et conduire, par voie de conséquence, à une recrudescence des exigences de Belgrade, qui ne pouvaient, à leur tour, que déboucher sur de nouvelles tensions régionales ? La personnalisation outrancière de la question serbe de la part des médias, mais aussi de certains observateurs, pouvait le laisser redouter. Or Milosevic parti, les problèmes restent, et la même vigilance, la même rigueur demeurent nécessaires.

P. I. Que représente pour vous l'avènement de Vojislav Kostunica : une simple révolution de palais ? Un changement de régime ? Ou un tournant historique ?

P. G. - C'est beaucoup plus qu'une révolution de palais : sous Milosevic, il y avait vraiment un pouvoir personnel, celui du couple présidentiel (Slobodan et Mira) appuyé sur deux partis : le SPS du mari et le JUL de l'épouse (1). A présent, le pouvoir est dévolu à une authentique coalition regroupant de nombreux partis, dont beaucoup semblent réellement démocratiques. Les actes de violence et d'arbitraire, les assassinats, la tolérance pour les dérives mafieuses, de même que le recours aux armes pour régler les conflits appartiennent — du moins peut-on l'espérer — au passé. La légalité devrait désormais être respectée et la démocratie assurée. Ce qui est déjà un énorme pas en avant ! Malgré tout, je n'irai pas jusqu'à évoquer un « tournant historique ». Il faudrait, pour cela, que la révolution démocratique en cours en Serbie et la destitution de Milosevic marquent également la fin du cycle des conflits balkaniques déclenché, il y a treize ans, par l'accession au pouvoir de ce même personnage. A cet égard, tout dépendra des positions que le nouveau pouvoir adoptera sur les problèmes régionaux (Kosovo, Monténégro, Bosnie, etc.). Et ces positions elles-mêmes sont conditionnées par les rapports de force qui s'instaureront à Belgrade au sein des nouvelles autorités. Jusqu'aux élections serbes de décembre l'Opposition démocratique de Serbie (DOS) a dû partager le pouvoir avec le Parti socialiste serbe (SPS) de Milosevic. Depuis sa victoire dans ce scrutin, elle s'est débarrassée de cette fâcheuse cohabitation, mais elle n'en reste pas moins une coalition très composite, dans laquelle de nombreuses tendances coexistent. Si les éléments les plus modérés l'emportent, on peut espérer une vraie évolution vers la réconciliation dans les Balkans. Mais si, comme il est vraisemblable, les plus intransigeants prennent le dessus, on entrera alors dans une deuxième phase de conflit, non guerrière celle-là mais aiguë tout de même. Je préfère donc, pour l'instant, m'en tenir à l'option « changement de régime », d'autant plus que Kostunica a déclaré qu'il souhaitait modifier la constitution (héritée de son prédécesseur) actuellement en vigueur en République fédérale de Yougoslavie (RFY).

P. I. Vous avez parlé de « modérés » et d'« intransigeants », à propos de la coalition victorieuse. Pourriez-vous préciser ces clivages et indiquer comment se situe le président Kostunica par rapport à eux ?

P. G. - Le DOS (Opposition démocratique de Serbie) est une coalition de dix-huit partis formant une masse hétéroclite. Il englobe les mouvements anti-nationalistes, anti-guerre, ceux des médias libres précédemment persécutés, appuyés avant tout par la jeunesse et par le mouvement, jusque-là clandestin, « Otpor » (Résistance). Mais il comprend, également, ce qu'on peut appeler l'« establishment nationaliste » : il s'agit de ces politiciens et de ces penseurs qui depuis plus de vingt ans, autour de l'Académie, de l'Église orthodoxe, du « père de la patrie », l'écrivain Dobrica Cosic (2), ont fait renaître le nationalisme serbe bien avant Milosevic. Ils ont applaudi au projet grand-serbe, et, selon les moments, ils ont soutenu ou violemment critiqué l'ancien président au gré des multiples méandres de sa politique. Il s'agit aussi de la grande masse qui les a suivis et qui s'était, pendant des années, ralliée à Milosevic. La différence entre ces deux courants était déjà sensible dans les manifestations d'octobre (3). Sur le plan politique, le courant anti-nationaliste est représenté notamment par le GSS (Gradjanski Savez Srbije : Ligue civique de Serbie), dont le leader actuel, Goran Svilanovic, a été nommé ministre fédéral des Affaires étrangères. Est-ce dans le but de présenter la façade la plus respectable possible aux yeux de l'extérieur ? Parmi les anciens partis nationalistes (4), le DOS n'englobe pas les deux grandes formations situées le plus à droite : le Parti radical de l'extrémiste Vojislav Seselj, lui-même chef de milices massacreuses (5), qui a collaboré jusqu'au bout avec Milosevic ; et le SPO (Srpski Pokret Obnove : Mouvement serbe du renouveau) de l'imprévisible Vuk Draskovic, qui fut, lui aussi, un temps membre du gouvernement de l'ancien président en 1998-99. La base militante vient d'un parti de centre-gauche, le DS (Demokratska Stranka : Parti démocratique) de Zoran Djindjic, perçu comme nationaliste modéré — on devrait plutôt dire « nationaliste fluctuant ». Il soutenait Karadzic pendant la guerre de Bosnie et s'est réfugié au Monténégro pendant celle du Kosovo. Et puis, il y a le DSS (Demokratska Stranka Srbije : Parti démocratique de Serbie) de Vojislav Kostunica ; ou plutôt il y a Kostunica lui-même, car le parti qu'il a créé en 1992 (6) n'a longtemps été qu'un groupuscule et se trouve aujourd'hui démesurément gonflé par la seule popularité de son leader (7). Ce dernier n'est, lui, ni modéré ni fluctuant. Il représente une sorte de nationalisme chimiquement pur : pur de toute compromission personnelle, de toute complaisance à l'égard du régime de Milosevic, mais aussi de toute espèce de connivence avec l'Occident, de toute infidélité au projet de « tous les Serbes dans un seul État ». Ses déclarations passées sont éloquentes. Il n'a jamais cessé de dénoncer les partis « quasi nationaux », « anationaux », ou « antinationaux » (8). Il avait été un des premiers à protester contre la constitution yougoslave de 1974, à ses yeux excessivement « décentralisatrice » (9). Pendant la guerre de Bosnie, il avait soutenu fermement le SDS de Radovan Karadzic : en 1993, son parti, le DSS, était le seul en Serbie, avec les radicaux de Seselj, à s'opposer jusqu'au bout au plan Vance-Owen (10) ; plus tard il avait condamné le plan du groupe de contact (11). En 1998, il s'est fait photographier au Kosovo une kalachnikov à la main. Certes l'image est purement symbolique — elle fut prise à Zubin Potok, dans l'extrême-nord de la province, où il ne s'est jamais rien passé (12) —, mais elle est une marque éclatante de solidarité avec les opérations violentes menées au même moment quelques kilomètres plus au sud. Si l'on en revient au présent et aux déclarations faites par le nouveau président depuis son élection, on n'en trouve aucune qui, sur la Bosnie, le Monténégro, le Kosovo, ou le Tribunal pénal international (TPI), soit en retrait sur les prétentions anciennes. La méthode prônée est désormais le dialogue, ce qui est un énorme progrès ; mais les objectifs restent les mêmes. Avec Kostunica, le nationalisme serbe retrouve une nouvelle jeunesse. Le président est déjà le point de ralliement de cet « establishment nationaliste », mentionné à l'instant, et des masses populaires que celui-ci avait entraînées derrière Milosevic dans les années 80. Fort de sa popularité et du soutien que lui manifeste l'Occident, il pourrait devenir le pôle autour duquel se rassembleraient les nostalgiques du régime précédent. Cette évolution a d'ailleurs déjà commencé. On a déjà assisté en novembre à une mini-crise. Les co-ministres serbes de l'Intérieur (13) avaient décidé de destituer Rade Markovic, chef tout-puissant des services secrets, fidèle de Milosevic et soupçonné d'être responsable de nombreux assassinats (14). Celui-ci leur aurait adressé des menaces de mort (15). Mais Kostunica a pris la défense de Markovic et a fait en sorte qu'il conserve son poste. Ainsi le président fédéral, sur une question qui n'était pas de son ressort, a désavoué les ministres serbes (16). Il est même allé plus loin : il a demandé à l'Union européenne que le nom de ce policier soit rayé (en même temps que celui de plusieurs autres) de la liste des personnalités proches de Milosevic soumises à des sanctions internationales et au blocage de leurs comptes à l'étranger. Et il a obtenu satisfaction (17) ! De toute évidence, Kostunica estime avoir besoin d'un appareil policier intact, qu'il utilise déjà dans les régions troublées du sud de la Serbie (18). Markovic fait penser à un Fouché passant imperturbablement du service de Napoléon à celui de Louis XVIII.

P. I. A quels signaux politiques forts jugeriez-vous que la « page Milosevic » est définitivement tournée ?

P. G. - Tout dépend de ce que contient cette « page Milosevic » : si l'on entend par là uniquement la domination politique, en Serbie même, d'un homme et d'un parti (ou plutôt d'un couple et de deux partis), on peut espérer que les élections de décembre y ont définitivement mis fin, sous réserve des nombreux éléments de l'ancien régime que le nouveau peut récupérer, notamment dans le domaine militaire et policier. En revanche, si la « page Milosevic » concerne l'ensemble de la région avec ses foyers de tension opposant les Serbes à leurs voisins — Croates, Bosniaques, Monténégrins, Albanais — et l'instabilité politique qui en découle, alors on est loin du compte. Quant aux « signaux politiques forts », il suffit de se tourner vers un pays voisin, la Croatie, pour avoir une idée de ce qu'ils pourraient être. Le HDZ, parti de Franjo Tudjman, y a perdu le pouvoir lors des élections du 3 janvier 2000, quelques semaines après la mort de son fondateur. Le nouveau président, Stipe Mesic, a signifié très clairement sa volonté d'en finir avec le nationalisme de son prédécesseur. D'une part, il a accepté de collaborer pleinement avec le Tribunal pénal international (TPIY), en extradant des criminels de guerre croates et en favorisant les investigations menées sur son territoire par les enquêteurs de La Haye. D'autre part, il a renoncé à la politique de partage de la Bosnie prônée par Tudjman, 1°) en se rendant à Sarajevo où il a été chaleureusement acclamé par la population bosniaque musulmane ; et 2°) en commençant à couper les vivres aux leaders croates séparatistes de Bosnie, financés jusque-là par Zagreb. Ces décisions ont été contestées par une partie de l'opinion croate. Des généraux qui avaient protesté ont été limogés. Mais rien ne semble devoir faire dévier Stipe Mesic de sa ligne — pas même les menaces de mort qui parviennent à la présidence. Oui, on peut dire que les marques d'adhésion aux valeurs européennes de justice, de paix et de tolérance manifestées par le président croate ont été effectivement des signes « forts ».

P. I. L'exemple de la Croatie est-il transposable à sa sœur ennemie, la Serbie ?

P. G. - Dans le cas de la Serbie, on pourrait parler de « signal fort » le jour où elle consentirait à extrader quelques-uns, au moins, des inculpés serbes appelés à comparaître devant le TPIY. Que ce soit Milosevic lui-même, Milan Milutinovic — président en exercice de la république de Serbie — et leurs trois autres co-inculpés, que ce soit les Serbes inculpés de crimes de guerre en Croatie ou en Bosnie et vivant en Serbie, comme les généraux Veselin Sljivancanin (Vukovar), Ratko Mladic (Srebrenica) et des dizaines d'autres, Belgrade n'aurait que l'embarras du choix… Mais ce jour-là paraît encore bien lointain ! Kostunica pourrait également accepter que la Serbie négocie d'égal à égal avec ses voisins : avec le Monténégro, pour fixer d'un commun accord la nature du lien qui subsisterait entre les deux républiques, assurant ou non la survie de la RFY ; avec les autorités légitimes de Bosnie-Herzégovine, en passant par-dessus la tête des dirigeants serbes de ce pays, comme Mesic l'a fait pour les responsables croates, et en ignorant le SDS, parti nationaliste serbe, comme Mesic a ignoré le HDZ de Bosnie ; ou encore, et ce n'est pas le plus facile, avec les représentants élus du Kosovo, car si un jour une relation quelconque doit être rétablie entre cette province et la Serbie, ce ne pourra pas être un lien de subordination — il devra être négocié sur un pied d'égalité.

P. I. Est-ce un scénario plausible ou simplement une hypothèse d'école ?

P. G. - Pour le moment, rien n'indique que Kostunica ait l'intention d'imprimer de tels changements d'orientation à la politique de son pays. Au contraire : il s'est bien rendu en Bosnie mais à Trebinje, en Republika Srpska, où le SDS lui a réservé le meilleur accueil ; et il n'a fait que transiter par l'aéroport de Sarajevo, se contentant d'une rencontre avec le Haut représentant international, Wolfgang Petritsch. Le succès du SDS dans l'électorat serbe aux élections du 11 novembre en Bosnie doit beaucoup aux marques de solidarité que Kostunica a prodiguées à ce parti. Faut-il préciser que cette attitude est diamétralement opposée à celle de Mesic ? Pour le Kosovo, le nouveau président yougoslave s'en est tenu, d'emblée, à une position purement revendicative. Il n'a même pas libéré les quelques centaines de prisonniers kosovars transférés en Serbie en juin 1999.

P. I. Au lendemain du sommet européen de Biarritz qui accueillait pour la première fois le président Kostunica, Hubert Védrine avait fait ce commentaire : « Notre hôte a impressionné les responsables politiques présents par sa pondération, son sens des responsabilités, son attitude raisonnable et réfléchie. » Sont-ce là les qualités qui seront nécessaires au nouveau leader serbe pour relever les défis qui attendent son pays ?

P. G. - Sur le plan psychologique, pour autant que je puisse juger, l'appréciation de notre ministre des Affaires étrangères me semble juste. Kostunica apparaît comme un homme honnête, réfléchi, rigide, et qui, en bon juriste, pèse ses mots, non pas pour cacher sa pensée et tromper ses interlocuteurs comme le faisait son prédécesseur, mais pour ne pas s'engager inconsidérément. Si, sur l'échiquier, Milosevic avançait selon « la diagonale du fou », pour reprendre une expression de Florence Hartmann (19), Kostunica, lui, semble se déplacer avec la lenteur et la ténacité du pion. On peut estimer qu'il fera ce qu'il dit. Avec lui, les relations pourraient être plus prévisibles, si l'on voulait bien se donner la peine de l'écouter et de prendre ses propos au sérieux. Mais on a parfois l'impression que ses interlocuteurs occidentaux feignent de ne pas entendre ses paroles, qui annoncent des revendications nationales ambitieuses et une intransigeance plus grande que celle de son prédécesseur.

P. I. Quels sont les trois principaux défis auxquels le président Kostunica devra faire face ?

P. G. - En termes très généraux, je citerai l'élimination définitive de l'ancien régime et de ses séquelles, la réconciliation de la Serbie avec le monde extérieur, et le redressement de l'économie. L'élimination de l'ancien régime suppose deux conditions : d'abord, sur le plan des institutions, la résolution de l'invraisemblable imbroglio constitutionnel entre autorités « yougoslaves » et « serbes » ; ensuite, la fin des menaces qu'ont fait peser, jusqu'ici, sur l'état de droit les instruments communistes du pouvoir — armée, police, services secrets. La démocratisation dans ce pays (comme dans d'autres) est une entreprise de longue haleine qui n'en est qu'à ses débuts. Deuxième défi : la réconciliation avec le monde extérieur. Celui-ci se subdivise entre ce que les Russes appelleraient « l'étranger proche », c'est-à-dire les anciennes républiques et provinces yougoslaves, et « l'étranger lointain », autrement dit le reste de la planète et, avant tout, les grands pays occidentaux. C'est le « lointain » qui importe aux dirigeants serbes. Ils souhaitaient être dispensés des sanctions : c'est fait. Ils voulaient être admis dans les institutions internationales : ils ont déjà obtenu un siège à l'ONU ; ils ont été admis à l'OSCE et au sein de la Conférence sur les Balkans ; et ils espèrent bien que les autres forums internationaux — européens spécialement — suivront bientôt. Enfin, ils espèrent obtenir une aide pour la reconstruction du pays : cette aide a commencé à arriver. De cette réintégration progressive dans les circuits internationaux, les Serbes attendent une reprise économique et un retour des investissements. Reste à savoir jusqu'à quel point la bienveillance des « lointains » envers la Serbie sera conditionnée par l'attitude de celle-ci envers les « proches » (Croatie, Bosnie, Monténégro, Kosovo). Dans la théorie professée depuis des années par les pays occidentaux, la conditionnalité est censée être très rigoureuse : pas de faveurs internationales sans une réconciliation avec les voisins, qui, seule, peut garantir la paix régionale. En fait, tout semble indiquer que ces beaux principes ne sont plus de saison à Washington, Londres, Paris et Berlin, où l'on semble pressé de passer l'éponge immédiatement et sans condition. Kostunica peut ainsi nourrir l'espoir d'avoir, à la fois, le beurre et l'argent du beurre : obtenir des concessions des « lointains » sans se montrer lui-même conciliant avec les « proches ». Quel contraste avec le « donnant donnant » qui a toujours été imposé à la Croatie ! Troisième et dernier défi : le redressement de l'économie. Dans ce domaine, tout reste à faire ! Le niveau de vie actuel de la Serbie — pays potentiellement riche — est l'un des plus bas de la région (20). Persistance d'une économie d'État, pillage des ressources par les proches de l'ancien pouvoir, guerres, sanctions internationales, destructions occasionnées par les bombardements de l'Otan, afflux de réfugiés : les causes de ce marasme sont connues. La somme des efforts qui seront nécessaires pour doter le pays d'une économie de marché normale, saine, compétitive, est vertigineuse. Difficile en soi, comme le montre l'exemple de nombreux pays ex-communistes pourtant moins gangrenés que la Serbie, le défi de la reconstruction économique paraît insurmontable si les deux premiers défis — démocratisation et fin de l'isolement — ne sont pas relevés.

P. I. Vous avez évoqué un « imbroglio constitutionnel entre autorités yougoslaves et serbes ». En quoi consiste-t-il ?

P. G. - Kostunica a été élu président de la RFY, qui regroupe théoriquement deux républiques : la Serbie et le Monténégro (le Kosovo est censé être inclus dans la première). Mais il n'a obtenu aucune voix au Monténégro et presque aucune au Kosovo : tous les Monténégrins pro-serbes et la quasi-totalité des Serbes du Kosovo ont voté pour Milosevic ; tous les Monténégrins indépendantistes et, au Kosovo, tous les Albanais ont boycotté le scrutin. Kostunica n'est donc l'élu que de la Serbie stricto sensu (21). Or cette république a un président en la personne de Milan Milutinovic, proche de Milosevic, qui jusqu'à nouvel ordre reste en fonctions. Chacun des présidents nomme un premier ministre, ce qui fait une quadruple cohabitation. Au niveau fédéral, Kostunica a dû choisir un chef de gouvernement ex-communiste. En effet, les deux têtes de l'exécutif fédéral ne doivent pas appartenir à la même république. Le chef de l'État étant serbe, celui du gouvernement doit être monténégrin. Dans la mesure où les partis monténégrins anti-Milosevic refusent de participer aux institutions fédérales, Kostunica a dû faire appel à un Monténégrin du SNP, ex-communiste : Zoran Zizic (22). Inversement, au niveau de la République de Serbie, le président ex-communiste doit cohabiter avec un premier ministre démocrate à la suite de l'écrasante victoire de la coalition DOS aux élections de décembre. Le nouveau chef du gouvernement est Zoran Djindjic. En fait, la cohabitation va jouer essentiellement entre le président fédéral et le premier ministre serbe, à savoir Kostunica et Djindjic. Comme nous l'avons vu, tous deux appartiennent à la coalition victorieuse et sont les chefs de ses deux principaux partis. Qui a le vrai pouvoir, la fédération ou la république ? Aux termes de la Constitution, il n'y a aucun doute : c'est la seconde. Le président fédéral n'a autorité que sur l'armée. Le reste — la police, le fisc, l'administration, les services secrets — dépend de la république (23). Sous l'ancien régime tout cela n'avait pas d'importance : le même personnage, Milosevic, n'avait jamais cessé d'être le vrai patron, comme président soit de la Serbie (de 1990 à 1997) (24) soit de la fédération (de 1997 à 2000). Dans l'autre poste, il installait un comparse. Désormais, avec l'État de droit, les textes devront être appliqués, et des conflits pourront surgir. Dans les combats politiques à venir, on n'entrevoit guère d'autre arme efficace pour les différents rivaux que la surenchère nationaliste. Dans ce domaine, Kostunica a pris une bonne longueur d'avance sur tous ses adversaires, y compris Djindjic. Il a pour lui l'ancienneté et la fermeté de ses convictions, sans compter les éloges démesurés qu'on lui prodigue à l'étranger. Autrefois, les candidats les moins nationalistes pouvaient se prévaloir de la bienveillance internationale ; ils faisaient campagne sur le thème : « Avec nous, pas de sanctions ! » Ce temps est révolu : l'aide extérieure est devenue inconditionnelle, et les diplomates européens eux-mêmes accordent des faveurs aux sbires de l'ancien régime. Les quelques malheureux idéalistes serbes qui osent peser en sens contraire savent qu'ils n'ont rien à attendre de la communauté internationale.

P. I. Pendant des années, on a stigmatisé le nationalisme serbe comme étant à l'origine de tous les maux balkaniques. Comment expliquez-vous que Kostunica, qui revendique ouvertement son appartenance au courant nationaliste, ait suscité un tel enthousiasme dans les chancelleries occidentales ?

P. G. - Il y a, au départ, une équivoque fondamentale. Pour les malheurs des dix dernières années, faut-il incriminer Milosevic personnellement ou bien le nationalisme serbe ? Les deux, évidemment. Milosevic n'est pas un nationaliste, mais un opportuniste qui a su avant tout le monde (plus tôt que Gorbatchev) comprendre que le communisme, en tant que doctrine, n'avait plus d'avenir. Il en a conclu que, pour conserver le pouvoir, il fallait user d'un autre ressort : le nationalisme. Et il ne s'en est pas privé, avec les conséquences que l'on sait. Mais le courant nationaliste existait déjà, en Serbie ; il se manifestait ouvertement depuis le début des années 80 et, notamment, avec la rédaction du Mémorandum de 1986 (25). Une fois appuyé par le pouvoir communiste qui, avant Milosevic, cherchait plutôt à le contenir, il est devenu irrésistible et a tout emporté sur son passage. Milosevic n'a pas imposé le nationalisme à l'opinion : il l'a utilisé, à son profit. La co-responsabilité de Milosevic et d'une majorité écrasante de l'opinion serbe a été souvent occultée parce qu'il est « politiquement correct » de considérer que les dictateurs sont l'unique source du mal et que les peuples, par eux-mêmes, aspirent toujours au bien. Nombreux sont ceux qui, en France et ailleurs, ont cru que seul Milosevic et son parti étaient porteurs de nationalisme, et que tout opposant au régime était ipso facto un adversaire du projet grand-serbe. Enlevez Milosevic, il ne reste plus que la paix et la démocratie. D'où l'enthousiasme de l'opinion et des médias pour la révolution du 5 octobre dernier et pour la personne de Kostunica qui apparaît comme le tombeur de la dictature. Même s'il est peu probable que les chancelleries, qui sont bien informées, aient pu être également victimes de cette illusion, la chute de l'ancien président n'en demeurait pas moins leur objectif numéro un, depuis la guerre du Kosovo : on ne voulait pas d'un second Saddam Hussein. Quant au nouveau régime, on peut espérer qu'il n'aura plus recours à la violence à l'extérieur, ni à la fraude et aux méthodes dictatoriales à l'intérieur. Certains pays, à commencer par la France, ne semblent pas particulièrement scandalisés par les positions rigides de Kostunica sur le Tribunal de La Haye et sur les contentieux avec les peuples voisins. Le TPI a toujours eu mauvaise presse à Paris (26), et la Bosnie, le Monténégro, le Kosovo n'y sont pas toujours pris très au sérieux. La Serbie est volontiers perçue, selon une vieille tradition remontant à la Première Guerre mondiale, comme le levier possible de l'influence française dans les Balkans. A l'occasion, et dès lors qu'elle s'est donné un régime présentable, on peut la soutenir contre ses voisins. C'est pourquoi, au fond, l'illusion entretenue dans l'opinion n'est pas gênante pour les desseins du Quai d'Orsay. Au contraire !

P. I. Est-il possible, en Serbie, d'être à la fois nationaliste et démocrate ? Ou encore d'être nationaliste et de vivre en paix avec ses voisins ?

P. G. - Imaginons un pays dans lequel s'exprime un fort courant nationaliste. En cas de victoire électorale, le gouvernement qui en est issu peut parfaitement respecter la démocratie sur le plan intérieur si la situation du pays s'y prête, autrement dit, s'il n'est pas confronté à des problèmes de minorités trop sérieux. Pour la Serbie, cela supposerait qu'elle ait accepté l'amputation du Kosovo, ce qui, bien sûr, n'est pas acquis. Peut-on être nationaliste et vivre en paix avec ses voisins ? Sans doute est-ce possible pendant quelque temps, oui, mais les ambitions nationales contradictoires finissent toujours par entrer en conflit.

P. I. Au lendemain de son élection, le président Kostunica a déclaré : « La Serbie de demain sera le garant de la paix dans les Balkans. » Comment interprétez-vous cette affirmation ?

P. G. - Un pays peut-il être le garant de la paix sans occuper une position hégémonique ? Pax romana, pax sovietica, pax americana... Je doute que les peuples de la région aient envie de goûter à nouveau aux charmes d'une pax serbica !

P. I. Y a-t-il une « singularité serbe » ?

P. G. - Vaste question ! Les Serbes ont tout en commun avec leurs voisins balkaniques : même identité nationale à base linguistico-confessionnelle, même culte d'un passé médiéval glorieux, même dispersion des populations, même passé de soumission à des empires, même indépendance recouvrée, mêmes ambitions territoriales, même exaltation de leur propre nation et dénigrement des autres, même certitude enfin d'être toujours victimes — bref, même « nationalisme ». Et aujourd'hui, même dégoût des aventures guerrières, même délabrement de l'économie, même désir de sortir du communisme et de ses survivances dictatoriales, même appétit de démocratie et de bien-vivre, mêmes ambitions européennes… Chez les Serbes, cependant, tous ces traits sont portés au paroxysme : le culte du passé national, exalté par l'épopée, est plus ancien et plus grandiose ; l'émancipation a été plus précoce ; la dispersion était plus grande et les ambitions territoriales, du coup, plus étendues ; l'esprit militaire plus développé, le rejet de l'étranger aussi ; et l'histoire nationale conçue comme une série de sacrifices sanglants, de triomphes éclatants et de honteuses trahisons — « gagnants dans la guerre, perdants dans la paix », selon le mot de Dobrica Cosic. Après Tito, c'est du côté serbe que sont venus, d'abord, le réveil du nationalisme, les coups portés par lui à l'édifice yougoslave, puis les initiatives guerrières, les massacres et le nettoyage ethnique, même si les autres peuples ont fini par suivre, à leur tour, ces tristes exemples. La sortie du communisme est, à l'inverse, plus tardive ; elle s'opère certes avec plus de panache (des journées révolutionnaires dans la meilleure tradition), mais aussi avec moins de retour sur le passé : la certitude d'être avant tout des victimes est encore, chez les Serbes, la chose du monde la mieux partagée. Dans leur imaginaire, le « non » à Milosevic en 2000 — si tardif soit-il — prend la suite des autres « non » historiques : « non » à l'Otan en mars 1999, à Staline en 1948, à Hitler en 1941, à François-Joseph en 1914, au sultan en 1804, et « non » mythique du prince Lazar avant la bataille de Kosovo en 1389. Milosevic, de son côté, se voit reprocher ses honteux « oui » : à l'Otan en juin 1999, et à Dayton en 1995. Aujourd'hui, la Serbie reste le problème N° 1 des Balkans. Occupant exactement le centre de la péninsule, elle est incontournable au sens propre, géographique, du terme ; elle est potentiellement riche, en tout cas auto-suffisante du point de vue agricole ; elle dispose des frontières les plus nombreuses, presque toutes conflictuelles ; et elle garde, du fait de l'ancien État yougoslave qu'elle dominait, un complexe de supériorité, une bonne conscience à toute épreuve. La chute de Milosevic ne résout qu'une toute petite partie des problèmes que pose ce pays.

P. I. A quelles conditions une fédération serbo-monténégrine est-elle encore viable ?

P. G. - Avant de vous répondre, je crois qu'il faut d'abord souligner le paradoxe multiforme de cette fédération bancale dont les deux composantes comptent, pour l'une, 10 millions d'habitants (la Serbie) et, pour l'autre, 600 000 (le Monténégro). En juin 2000, Milosevic a imposé unilatéralement une réforme constitutionnelle qui diminuait le poids de la république la plus petite. Depuis lors, les institutions fédérales ne sont plus reconnues comme légitimes par le Monténégro qui se comporte en tous points comme un État indépendant. Certes, il tolère, contraint et forcé, la présence de l'armée fédérale. Mais, outre qu'il conduit sa propre politique étrangère, il a introduit son propre régime de visas et de commerce extérieur, ainsi que sa propre monnaie (le deutschemark). Une frontière douanière, installée par les Serbes eux-mêmes, sépare le Monténégro de la Serbie. Aucune autorité fédérale ne s'y exerce. La question de l'indépendance est donc ouvertement posée, et le parti d'opposition SNP (socialistes populaires), filiale du SPS de Milosevic, est le seul à la récuser. Il ne fait pas de doute que Djukanovic souhaite l'indépendance de son pays et qu'une majorité de l'opinion le soutient : un tout récent sondage (27) montre que 49,7 % des Monténégrins se déclarent favorables à une indépendance immédiate ; 27,8 % sont pour « la plate-forme du gouvernement monténégrin », qui prévoit une indépendance négociée ; et 11,8 %, seulement, se disent partisans du maintien de la RFY actuelle. Ces chiffres reflètent une nette progression de la tendance indépendantiste. Les Monténégrins ont goûté au fruit défendu de la liberté, de la tolérance envers leurs minorités albanaise, bosniaque, croate ; ils ont savouré les avantages de la bienveillance internationale, de l'ouverture sur le monde, des libres et juteuses relations avec l'Italie et la Croatie voisines, et caressé l'espoir d'une renaissance du tourisme sur leur magnifique littoral. Dans leur grande majorité, ils n'ont aucune envie de se retrouver sous la pesante et aventureuse tutelle serbe, même démocratique, ni d'être impliqués à nouveau dans les inextricables problèmes du Kosovo.

P. I. Qu'est-ce qui retient encore le Monténégro d'abandonner cette coquille vide qu'est devenue la RFY ?

P. G. - Sous l'ère Milosevic, deux menaces les dissuadaient de proclamer l'indépendance : celle de l'armée fédérale et celle des clans du nord, traditionnellement pro-serbes. Milosevic n'hésitait pas à faire planer le spectre d'une rébellion, sur le modèle des opérations menées en 1991 en Croatie (Krajina) et en Bosnie (Republika Srpska), l'année suivante. Ces tentatives d'intimidation étaient prises très au sérieux par les Américains et les Européens. Ceux-ci cherchaient à persuader Djukanovic d'éviter toute initiative (référendum ou déclaration d'indépendance) qui risquait à leurs yeux de provoquer un nouveau conflit armé. Par surcroît, les grandes puissances comptaient sur Djukanovic pour appuyer l'opposition serbe et contribuer à la démocratisation de l'ensemble de la RFY. Cette hypothèse ne s'est pas vérifiée : Milosevic est tombé en Serbie sans que le Monténégro s'en soit mêlé le moins du monde. Il a seulement servi de refuge à de nombreux opposants serbes qui, aujourd'hui, ne lui en montrent aucune reconnaissance. Avec Kostunica, toute menace d'intervention militaire ou de rébellion armée semble écartée. Le nouvel homme fort de Belgrade entend régler tous les problèmes en suspens par la négociation et paraît prêt à accorder l'indépendance si les Monténégrins la veulent vraiment. La négociation va donc s'engager, et une solution sera peut-être trouvée. Mais une véritable guerre médiatique s'est déclenchée entre les journaux monténégrins, comme l'hebdomadaire Monitor qui accumule les arguments en faveur de l'indépendance, et la presse serbe, qui n'a pas de mots assez durs pour déconsidérer le « communiste » Djukanovic et ridiculiser les prétentions de la petite république. Il est manifestement difficile aux ressortissants — même démocrates — des « grands » peuples de s'habituer à prendre les « petits » au sérieux. Bien des auteurs serbes écrivent « Yougoslavie » et pensent « Grande Serbie ». A cette confrontation par médias interposés, s'ajoute un obstacle de principe : Djukanovic affirme que, puisqu'il s'agit de régler les rapports entre les deux républiques, ce sont elles seules, Serbie et Monténégro, qui doivent négocier, et non pas la fédération dont le Monténégro ne reconnaît pas la légitimité. La troisième Yougoslavie n'existe plus, une quatrième sera créée ou non selon l'issue des pourparlers (28). En toute logique, l'interlocuteur de Djukanovic ne devrait pas être Kostunica, président fédéral, mais la République de Serbie en la personne de son premier ministre, Djindjic. On mesure ici jusqu'à quel point l'existence même de cette fédération, qui fut artificiellement superposée à la Serbie par Milosevic, complique la solution de tous les problèmes. Les tractations qui se profilent sont marquées par un paradoxe supplémentaire : là où Milosevic s'appuyait sur l'armée et la menace d'une guerre civile afin d'obliger le Monténégro à renoncer à l'indépendance, Kostunica, lui, pourra probablement miser sur les pressions de Washington, Londres et Paris. Tout se passe, en effet, comme si les grandes puissances jugeaient le maintien de la RFY utile à la stabilité de la région — « la Serbie, garant de la paix », selon la formule évoquée plus haut. La méfiance de principe envers les États trop petits continue à sévir dans les grandes capitales, qui pourtant s'accommodent fort bien du Luxembourg, de Djibouti ou de Kiribati... Un autre argument, pour le moins surprenant, est avancé : il est indispensable que la RFY subsiste parce que, autrement, la résolution 1244 du Conseil de sécurité prévoyant l'appartenance du Kosovo à cet État deviendrait caduque. Curieuse logique ! On devrait dire, au contraire, que si la RFY cessait d'exister, le seul point difficile, irréalisable, absurde, de la résolution en question deviendrait sans objet ; et l'on devrait ajouter que les événements de 1999 pourraient alors connaître leur aboutissement juste et naturel : l'indépendance du Kosovo. Le raisonnement des chancelleries revient, au contraire, à dire : il faut, à tout prix, étouffer les aspirations des Monténégrins, autrement on ne pourrait plus réprimer celles des Kosovars ! En réalité, une vraie fédération des deux républiques n'est plus possible. On peut, à la rigueur, imaginer un lien théorique entre elles, purement formel — une sorte de confédération très lâche où les affaires communes seraient réduites au minimum. Telle est la solution qui devrait normalement se dégager des négociations à venir entre les deux parties, sauf si des pressions internationales intempestives parvenaient à imposer une orientation plus unitaire.

P. I. L'indépendance du Kosovo est-elle inéluctable ?

P. G. - Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. Après ce qu'ont enduré les Albanais du Kosovo en 1997-1999, il est impensable qu'un seul d'entre eux puisse accepter de repasser sous la tutelle d'un pouvoir serbe quel qu'il soit. Sur ce point, il n'y a aucune différence entre les prétendus « modérés » et les « extrémistes », entre Ibrahim Rugova et Hashim Thaci. Leurs divergences portent sur les méthodes de lutte hier et sur la manière de gouverner aujourd'hui, ainsi que sur les rapports avec la minorité serbe locale. Pour ce qui est de l'État serbe, en revanche, ni les uns ni les autres ne veulent plus en entendre parler. Les stipulations de la résolution 1244 qui prévoient le retour au Kosovo d'« un nombre convenu de militaires et de fonctionnaires de police yougoslaves et serbes » (art. 4) sont inapplicables. Celles rappelant l'appartenance du Kosovo à la RFY (préambule) sont condamnées à rester purement théoriques : comment pourrait-on imaginer, en effet, que les « institutions provisoires pour une auto-administration autonome et démocratique » qui sont en train de se mettre en place, conformément à l'article 11, admettent la moindre subordination aux autorités serbes ? Bernard Kouchner n'a fait que remplir son mandat en installant progressivement ces nouvelles institutions. Il a eu la sagesse de ne prendre aucune mesure qui soit incompatible avec une future indépendance — par exemple, en remplaçant le dinar yougoslave par le deutschemark (29) ou en dotant la province de sa propre législation. Les terribles problèmes de sécurité, qui touchent en particulier les minorités, sont certes très loin d'être résolus, mais c'est avant tout parce que la communauté internationale rechigne à fournir les moyens nécessaires. On peut penser que la mise en place progressive des nouveaux organes permettra, à la longue, d'atténuer ce climat d'insécurité. Au moment où Bernard Kouchner renonce à son mandat, la création des institutions provisoires n'en est qu'à mi-chemin, puisque seules les élections municipales ont eu lieu. Celles-ci ont offert un splendide exemple de civisme de la part des Albanais. Il est indispensable qu'elles soient suivies, comme prévu, par les élections générales programmées pour le printemps prochain. Le Kosovo a besoin d'une autorité démocratiquement élue et légitime. Y renoncer, ce serait déresponsabiliser ses habitants et, à terme, plonger à nouveau la province dans le chaos. Kostunica, de son côté, revendique haut et fort l'application effective des deux clauses irréalistes que nous avons mentionnées précédemment — subordination de la province à la RFY et retour de certaines troupes. Pour le Kosovo, ce serait un vrai malheur si le président serbe était soutenu sur l'un ou l'autre de ces points, voire sur les deux, par l'administration et la force militaire internationales (MINUK et KFOR). Les Albanais ne l'accepteront jamais. Qui serait chargé de les y contraindre : l'armée yougoslave ou la KFOR ? Et par quelles méthodes ? La situation tournerait vite au cauchemar. Kouchner et les autres agents internationaux sur place le savent bien et c'est la raison pour laquelle ils ont, jusqu'ici, préservé l'avenir.

P. I. A quelles conditions, peut-on envisager, à terme, un retrait des forces de l'Otan de la région ?

P. G. - Il faudrait que des accords de paix définitifs et sans équivoque remplacent les compromis boiteux et ambigus actuellement en vigueur. L'accord d'Erdut sur la Slavonie orientale est un exemple à suivre. On ne peut pas en dire autant de celui de Dayton sur la Bosnie ou de la résolution 1244 sur le Kosovo (ce qui ne signifie pas que l'on aurait pu faire mieux à la date et dans les circonstances où ils ont été signés). Il faudrait, de surcroît, que les opinions des divers pays concernés aient plus ou moins oublié leurs rêves nationaux pour se concentrer sur les nécessités économiques. Une telle évolution des mentalités semble s'amorcer en Croatie, au Monténégro et, dans une moindre mesure, chez les Bosniaques musulmans. Il est difficile de dire si elle va se faire jour en Serbie — Kostunica ne semblant pas décidé à l'encourager, bien qu'une grande partie de l'opinion y aspire. Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'existe ni chez les Serbes et les Croates de Bosnie, ni au Kosovo. Autre élément clé dans cette énumération : il faudrait que les perspectives d'accès de tous ces pays à l'Union européenne et aux autres institutions occidentales n'apparaissent pas trop éloignées. Bref, plus on réfléchit aux conditions d'un éventuel retrait des forces internationales et plus ce retrait paraît hypothétique…

P. I. Peut-on être favorable à l'autodétermination du Kosovo et s'opposer à celle de la Republika Srpska ?

P. G. - On le peut et on le doit ! Je me suis déjà exprimé à ce propos dans un précédent numéro de Politique Internationale (no 84, été 1999). Il n'y a rien de commun entre le Kosovo et la Republika Srpska (RS). Le premier était, sous l'ancienne Yougoslavie, une province autonome aux frontières nettement délimitées et jouissait alors de prérogatives pratiquement égales à celles des républiques, dont il a été abusivement privé par le coup d'État de Milosevic en mars 1989. Au contraire, la RS, qui n'avait jamais existé auparavant, a forgé ses frontières biscornues (voyez une carte !) au prix de trois années de guerre (1992-95), de massacres et d'expulsions. L'autodétermination du Kosovo serait le rétablissement d'un droit injustement aboli ; celle des territoires arbitrairement réunis dans l'actuelle RS ne serait que la légalisation du nettoyage ethnique. Je me garderai bien, toutefois, de faire le moindre pronostic quant à l'avenir de ces territoires. Quatre logiques contradictoires sont à l'œuvre qui déboucheraient sur quatre scénarios différents : 1°) la logique d'inertie, consistant à respecter le vœu des populations implantées à la suite du nettoyage ethnique, conduirait à l'autodétermination aussi bien de la RS que du Kosovo ; 2°) les principes juridiques officiellement proclamés l'interdiraient dans les deux cas ; 3°) la politique effectivement suivie sur le terrain par les représentants de la communauté internationale semble tendre à la restauration d'une certaine unité de la Bosnie et au respect de fait de l'autodétermination du Kosovo (ce qui, comme je l'ai dit, me semble être la solution juste) ; 4°) les efforts de Kostunica visent très ouvertement au résultat contraire — sécession de la RS, réintégration du Kosovo.

P. I. L'intervention au Kosovo avait ravivé les craintes au sujet de la « fragile » Macédoine. Quinze mois plus tard, on n'en entend plus parler : faut-il en conclure que le pire a été évité ?

P. G. - Oui, car le pire c'était l'implantation durable de centaines de milliers de réfugiés albanais du Kosovo qui auraient complètement détruit l'équilibre entre les deux populations de Macédoine. La crainte de voir se réaliser un tel scénario catastrophe a sûrement été pour beaucoup dans la décision d'intervention de l'Otan. Une fois les réfugiés repartis, le pays est retombé dans cette « fragilité » routinière qui dure depuis dix ans et qui, ma foi, ne lui réussit pas si mal. En gros, on compte dans cette République : 2/3 (ou un peu moins) de Macédoniens et 1/4 (ou un peu plus) d'Albanais, en négligeant les « divers » — Turcs, Serbes, Roms et autres. Tous se méfient profondément les uns des autres (en particulier, les Macédoniens des Albanais), mais parviennent à coexister. De toutes les républiques ex-yougoslaves, la Macédoine était la plus pauvre ; mais c'est la seule à avoir été totalement épargnée par la guerre. Il faut dire que les gouvernements successifs ont eu la sagesse de s'appuyer sur des coalitions qui regroupaient, chaque fois, des partis macédoniens et albanais : bel exemple pour tous leurs voisins ! Certes, il y a une grande différence entre l'ancien président, l'ex-communiste Kiro Gligorov, qui gouvernait avec des partis modérés de l'un et l'autre bord, et le nouveau gouvernement (issu des élections de 1998) qui, paradoxalement, regroupe deux partis nationalistes, le VMRO macédonien de Ljubco Georgievski, et le DPA albanais d'Arben Xhaferi (30). Que recherchent à long terme les deux compères : la poursuite de cette cohabitation inattendue, ou au contraire le partage du pays entre Albanais et Macédoniens, voire son dépeçage entre Albanie et Bulgarie, comme certains l'assurent ? L'opposition leur prête les pires intentions. L'inquiétude est très forte, notamment chez les élites macédoniennes, alors que les Albanais, eux, sont généralement satisfaits. Mais, quels que soient leurs lointains objectifs, les deux partenaires semblent bien décidés à ne rien brusquer, à préserver la paix, et à ne pas heurter une communauté internationale qui défend l'intégrité du pays. Ils respectent scrupuleusement leur pacte d'entente. Georgievski a fait libérer des maires albanais emprisonnés par le précédent gouvernement, pendant que, côté albanais, le vice-président du DPA, Menduh Thaci, n'a pas hésité à désavouer certaines manifestations d'étudiants en faveur de l'université albanophone de Tetovo (vieux litige), allant jusqu'à qualifier leurs monômes d'« action anti-albanaise » (sic) (31). Pour le moment, les diviseurs présumés se montrent donc plus unis encore que ne l'étaient les rassembleurs affichés. Les loups ne font pas de mauvais bergers. La petite république continue ainsi son cheminement pacifique au bord du gouffre, renforcée par sa réconciliation avec la Grèce — clé de tout progrès économique pour elle — et par le soutien de l'Occident. Au total, sa fragilité est plus enviable — ô combien ! — que la robustesse de certains de ses voisins.

P. I. En l'espace de quelques mois, les trois principaux États issus de la Yougoslavie ont renouvelé leurs dirigeants (élection de Mesic et de Kostunica, départ d'Izetbegovic). Ces changements sont-ils le prélude à une recomposition régionale sur une base fédérale ou confédérale ? En d'autres termes, peut-on espérer la renaissance d'une vraie Yougoslavie ?

P. G. - Je vous répondrai sans détour : pour quiconque est familier de ces régions, l'idée de recréer, sous quelque forme que ce soit, une nouvelle Yougoslavie paraît aussi absurde, aussi monstrueuse que celle qui viserait à reconstituer l'Algérie française ou à restaurer le régime de Vichy ! Oui, la mort de la Yougoslavie s'est faite dans la guerre ; ce qui ne veut nullement dire que la paix implique sa résurrection. Oui, ceux qui ont causé sa perte, Milosevic en tête, n'étaient pas des démocrates ; ce qui ne signifie pas que les démocrates veulent nécessairement lui redonner vie. Il y a eu deux expériences yougoslaves (1918-41 et 1945_91) et toutes deux ont échoué dans des flots de sang. Qui serait prêt à recommencer ? Les Slovènes, les Croates, les Bosniaques, les Kosovars tiennent à leur indépendance comme à la prunelle de leurs yeux ; ils ne l'avaient pas tous souhaitée à l'avance, mais aujourd'hui aucun n'accepterait d'en être privé et des milliers d'entre eux sont morts pour la défendre. Quant aux Serbes, ils furent nombreux, dès la fin des années 80, à proclamer, avec Vuk Draskovic, que la création de la Yougoslavie en 1918 avait été pour leur peuple une tragique erreur. Bien sûr, un peu partout, les gens regrettent la Yougoslavie des années 70 ou 80 — « C'était le bon temps ! » Et la mémoire de Tito est généralement respectée, sauf en Serbie où elle est honnie (32). Malgré cela, les plus nostalgiques eux-mêmes reconnaissent que, « maintenant (“après Vukovar, après Srebrenica...”) », cet État commun est devenu impensable.

P. I. L'avènement de nouveaux leaders n'est-il pas susceptible de faire évoluer les mentalités ?

P. G. - Prenons-les un par un. En Croatie, Mesic est un démocrate qui a beaucoup fait pour la répudiation du nationalisme et la réconciliation entre les peuples. Rappelons qu'il est aussi l'auteur d'un livre publié en 1992 et intitulé : Comment nous avons détruit la Yougoslavie (33). Même les pires adversaires de Mesic — ces nostalgiques des oustachis qui le couvrent d'injures et lui envoient par fax des menaces de mort — ne vont pas jusqu'à l'accuser de vouloir restaurer la Yougoslavie. Au Kosovo, Rugova, qui a remporté les élections municipales, est lui aussi un démocrate, doublé d'un non-violent. Il n'empêche que c'est lui qui, dès 1991, a proclamé l'indépendance du Kosovo. Et il n'est pas près d'y renoncer, quelles que soient les pressions que pourrait exercer sur lui la communauté internationale. En Serbie, enfin, Kostunica, qui passe également pour un démocrate, est le premier à proposer que la fédération serbo-monténégrine, qu'il préside, abandonne le nom abusif de « Yougoslavie » pour s'appeler simplement « Serbie-Monté- négro » (34). La fin des guerres devrait conduire — espérons-le, en tout cas — à l'établissement de relations de bon voisinage entre les pays de la région, à la reprise des échanges de toute nature, à la liberté de circulation, à la reconnaissance du droit des minorités, et à des possibilités de retour pour les réfugiés. Mais toutes ces évolutions positives s'accompliront beaucoup plus facilement avec des États distincts, respectueux des identités et des frontières. Le cadre tout trouvé pour ces retrouvailles est l'Union européenne (UE), car au lieu de contraindre ces peuples à un dangereux tête-à-tête, elle les fondrait dans un ensemble beaucoup plus vaste et les soumettrait à l'arbitrage de voisins plus lointains, moins impliqués dans les querelles de clocher. Certains responsables européens, par exemple Carl Bildt, pensent que les divers États successeurs devraient être admis dans l'UE en bloc, et non pas séparément — ce qui serait une autre façon de reconstituer la Yougoslavie. Cette idée me paraît extrêmement dangereuse, dans la mesure où elle aboutirait à déresponsabiliser les nations candidates et à raviver les rancœurs entre elles : chacune pensera que si elle n'est pas admise, c'est en raison des mauvaises performances du voisin. Si, au contraire, on intègre chaque pays à son heure et pour ses propres mérites, on transforme les anciennes inimitiés meurtrières en une saine émulation. Après tout, M. Bildt, le Suédois, est bien placé pour savoir que les pays nordiques, malgré leur bonne entente, n'ont adhéré ensemble ni à l'UE, ni à l'euro, ni à l'Otan (35). Heureusement, le sommet de Zagreb en novembre 2000 s'est prononcé pour l'admission individuelle des différents candidats, ce qui élimine l'une des plus graves menaces pour la réconciliation dans la région.

P. I. Quelle pourrait être l'inc

Notes :

(1) SPS (Socialisticka Partija Srbije : Parti socialiste de Serbie), nouveau nom, depuis 1990, de l'ex-Ligue des Communistes de Serbie (parti communiste). Le Parti est présidé — avant comme après ce changement d'appellation — par Slobodan Milosevic. La JUL (Jugoslovesnka Ujedinjena Levica : Gauche yougoslave unie) est un petit parti fondé par Mira Markovic, épouse de Slobodan Milosevic. Il regroupe les nostalgiques du régime communiste ancien, notamment des militaires.
(2) Célèbre écrivain serbe, premier président de la RFY en 1992-1993, parfois appelé « le père de la patrie » parce qu'il a défendu des positions nationalistes serbes dès l'époque de Tito. Proche du leader yougoslave à l'origine, il a rompu avec lui en 1968, lui reprochant d'accorder une trop grande autonomie au Kosovo (voir son livre d'entretiens : Un homme dans son époque, Lausanne, L'Age d'homme, 1991)…
(3) Voir : Vladimir Claude Fisera, « Après la chute de Milosevic, ruptures et réajustements », Diagonales Est-Ouest, no 67 (octobre-novembre 2000), p. 8.
(4) Sur les principaux partis politiques serbes, voir Paul Garde : « La Nébuleuse serbe », Politique Internationale, no 63, printemps 1994, pp. 217-256, et Robert Thomas, Serbia under Milosevic. Politics in the 1990s, Londres, Hurst, 1999.
(5) Notons, cependant, qu'un autre chef de milices, Mirko Jovic, avec son groupuscule le SNO (Stranka Narodne Obnove : Parti du renouveau national), est inclus dans la coalition.
(6) Par scission de l'ancien Parti démocrate, dont il a conservé les éléments les plus « patriotes », d'où le nom choisi : « Parti démocrate de Serbie ».
(7) Le DS et le DSS ont obtenu un nombre égal de sièges aux élections de décembre 2000 en Serbie — soit 45 chacun (sur les 176 totalisés par la coalition et les 250 que compte l'Assemblée).
(8) NIN, 28 juin 1995, cité par Robert Thomas, op. cit., p. 36.
(9) « Peripheralising developments in Yugoslav federalism », expression employée par Vojislav Kostunica — « The Constitution and the Federal States », in Dennison Rusinow (ed.), A Fractured Federalism, Washington, Wilson Center Press, 1988, cité par Robert Thomas, op. cit., p. 36.
(10) A ses yeux, le rejet de ce plan était « une décision rationnelle », et son acceptation par Milosevic, ainsi que les pressions exercées par ce dernier pour le faire signer par les Serbes de Bosnie, représentaient « un mode d'action communiste typique » (Vreme, 10 mai 1993, cité par Robert Thomas, op cit., p. 151). On sait que le plan fut finalement rejeté par le Parlement de la RS.
(11) Ibid., p. 216. Ce plan, présenté en 1994 par cinq grandes puissances (Allemagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie), et accepté par tous les belligérants, sauf les Serbes de Bosnie, fut à la base de l'accord de Dayton imposé par la force l'année suivante.
(12) Voir l'interview de V. Kostunica à Koha Ditore, 22 novembre 2000 (traduction anglaise publiée par UNMIK, Media monitoring, à la même date).
(13) Jusqu'aux élections de décembre 2000, il y a eu provisoirement, pour chaque département ministériel du gouvernement serbe, trois co-ministres : un du DOS de Kostunica, un du SPS de Milosevic et un du SPO de Draskovic.
(14) On en trouve une liste impressionnante dans Filip Svarm et alii, « Orman pun kostura » (Un placard plein de squelettes), Vreme, 9 novembre 2000, pp. 6-10.
(15) « Il a de nombreuses relations dans le milieu... Ce sont des gens qu'il s'est attachés par les services qu'il leur a rendus, ou par son influence professionnelle. Plusieurs d'entre eux sont déjà venus le voir et lui ont dit : “Chef, dis-nous simplement à qui nous devons faire son affaire, et nous règlerons la question tout de suite” » (Rapport des trois ministres de l'Intérieur, cité par Vreme, 9 novembre 2000, art. cit., p. 6).
(16) Comment ne pas remarquer que ce combat s'est joué à fronts renversés ? C'est le gouvernement serbe multicolore, mais encore présidé par un communiste, qui voulait la tête du chef des services secrets, et c'est le président fédéral démocrate qui a pris sa défense.
(17) Le Monde, 17 novembre 2000.
(18) Vreme, 30 novembre 2000.
(19) Florence Hartmann, Milosevic. La diagonale du fou, Denoël, 1999.
(20) En 1998 (donc avant la guerre du Kosovo), seules l'Albanie et la Bosnie avaient un PIB par habitant inférieur à celui de la RFY ; et seule la Bosnie avait un taux de chômage plus élevé. Cf. E. Lhomel (éd.), L'Europe centrale et orientale. Dix ans de transformation (1989-1999), La Documentation française, 2000, pp. 332-333.
(21) En y incluant la Voïvodine, où la population serbe est majoritaire et les tendances séparatistes faibles.
(22) Le SNP (Socialisticka Narodna Partija : Parti socialiste du peuple) est issu d'une scission de l'ancien parti communiste monténégrin ; il regroupe les éléments pro-serbes et favorables à Milosevic. Ce dernier avait, lui aussi, choisi son premier ministre dans ce même parti. Il s'agissait de Momir Bulatovic, ancien président du Monténégro, battu par Djukanovic aux élections de 1997.
(23) En 1992, on a même vu la police serbe opérer une descente dans les locaux fédéraux pour y récupérer des documents secrets.
(24) On se souviendra qu'en 1992 et 1993 Milosevic, alors président de la Serbie, avait réussi à éliminer successivement Milan Panic, puis Dobrica Cosic, respectivement premier ministre et président de la Fédération. On doit aussi signaler ce paradoxe : les accords de Dayton portent la signature de Milosevic au nom de la RFY, alors qu'à cette époque (1995) il n'était président que de la Serbie.
(25) Le Mémorandum de l'Académie serbe des Sciences et des Arts, rédigé en 1986, a été la première critique en règle du fédéralisme yougoslave du point de vue des intérêts nationaux serbes. Traduction française dans Mirko Grmek, Marc Gjidara, Neven Simac, Le Nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, Fayard, 1993, pp. 236-269.
(26) Cf. Paul Garde, « La France et le Tribunal pénal international », Politique Internationale, no 79, printemps 1998, pp. 289-304, et Pierre Hazan, La justice face à la guerre. De Nuremberg à La Haye, Stock, 2000.
(27) Voir : Monitor, 3 novembre 2000, reproduit dans Courrier des Balkans, à la même date. Ce sondage est donc postérieur à l'avènement de Kostunica.
(28) La première Yougoslavie, ce fut la monarchie unitaire (1918-1941). La deuxième fut la fédération à six républiques créée par Tito (1945-1991). La troisième, c'est la RFY, fédération à deux républiques (Serbie et Monténégro), créée en 1992 à l'instigation de Milosevic. Le Monténégro n'en reconnaît plus la légitimité. Il refuse donc de négocier avec les autorités issues de cette réforme et, d'abord, avec le président fédéral Kostunica. Pour la même raison, et très logiquement, Djukanovic a marqué son désaccord avec l'admission de le RFY à l'ONU.
(29) Rappelons que la devise allemande est déjà utilisée dans toute l'ex-Yougoslavie comme unité de compte, et qu'elle a cours légal non seulement au Kosovo, mais aussi en Bosnie et au Monténégro.
(30) VMRO : Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne. Ce parti a repris le nom historique du mouvement révolutionnaire contre la Turquie au début du siècle. DPA : Parti démocratique des Albanais, né de la scission, en 1995, d'un parti albanais plus modéré.
(31) Utrinski vesnik (Skopje), 18 mai 2000.
(32) Les rues, places et avenues « Maréchal Tito » subsistent en Slovénie, Croatie, Bosnie, Macédoine ; elles n'ont été systématiquement débaptisées qu'en Serbie. Sur la détestation dont fait l'objet le personnage de Tito en Serbie, voir le film d'Emir Kusturica Underground.
(33) Stipe Mesic, Kako smo srusili Jugoslaviju. Politicki memoari, Zagreb, Globus International, 1992.
(34) On remarquera que cette décision annulerait les effets du coup d'État de 1929, par lequel le roi Alexandre, tout en instaurant sa dictature, a rebaptisé le « royaume des Serbes, Croates et Slovènes » du nom de « Royaume de Yougoslavie ».
(35) Rappelons que la Norvège et l'Islande sont dans l'Otan, mais n'appartiennent ni à l'UE ni à la zone euro ; la Finlande a intégré l'UE et l'euro, mais pas l'Otan ; la Suède est membre de l'UE, mais pas de l'Otan ni de l'euro ; et le Danemark appartient à l'UE et l'Otan, mais pas à l'espace euro.
(36) Depuis 1918, les Croates et les autres peuples non serbes n'ont jamais cessé de dénoncer l'« unitarisme » serbe en Yougoslavie ; depuis 1990 les Serbes leur rendent la pareille en dénonçant l'« unitarisme » musulman en Bosnie.
(37) Dans la terminologie officielle actuelle, le terme de Bosniaques (en serbo-croate Bosnjaci, en anglais Bosniaks) désigne les populations de tradition musulmane (anciennement appelés Musulmans avec une majuscule). Pour désigner l'ensemble des habitants de la Bosnie, nous dirons Bosniens (Bosanci, Bosnians).
(38) Nous laissons de côté leur prédécesseur, le Suédois Carl Bildt qui, de 1995 à 1997, a conduit une politique d'inertie.
(39) Brcko, ville jadis à majorité musulmane, a été occupée, « nettoyée » et repeuplée par les Serbes en 1992. A Dayton, son sort a été laissé en suspens, mais, par un arbitrage international rendu en 1998, elle a été placée en dehors des entités et sous administration mixte. Or cette ville est le seul point de passage entre les parties est (Pale) et ouest (Banja Luka) de la RS.
Pour aller de Sarajevo à Gorazde (deux villes de la fédération), la seule route existante traverse la RS. L'accord de Dayton a attribué à la fédération une bande de terrain sinueuse et escarpée à travers de hautes montagnes pour y construire une route directe reliant les deux villes, mais ce projet n'a pas été réalisé.
Ces deux décisions n'ont de sens que si l'on suppose une Bosnie unie, où les limites entre entités ne font pas obstacle à la libre circulation.
(40) Courrier des Balkans, 6 décembre 2000.
(41) Pour la Bosnie, on ne peut que souscrire aux propos de Nikola Kovac (Le Monde, 16 novembre 2000) : « La communauté internationale (...) a commis l'erreur de ne jamais exprimer l'idée que les accords de Dayton étaient évolutifs. Son objectif n'était pas de figer les entités. La Bosnie-Herzégovine ne pourra pas être souveraine et unie tant que subsisteront des frontières ethniques intérieures. Dayton était un compromis destiné à obtenir un arrêt des combats. » Nikola Kovac, Serbe de Bosnie, a été ambassadeur de Bosnie à Paris de 1995 à 1999, représentant du gouvernement légitime d'Alija Izetbegovic. Voir son livre : Bosnie. Le prix de la paix, Michalon, 1995.