Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
INDONESIE: UN OULEMA DANS LA TEMPETE
Entretien avec Abdurrahman WAHID
Président de la République d'Indonésie depuis octobre 1999.
conduit par
François RAILLON
Directeur de recherche au CNRS et membre de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).
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François Raillon  Monsieur le Président, je souhaiterais, si vous en êtes d'accord, commencer cet entretien par un bref retour en arrière : quel a été, pour vous, le sens profond de votre élection comme quatrième chef de l'État indonésien, le 20 octobre 1999 ?

Abdurrahman Wahid  Ce qu'il faut rappeler, c'est que cette élection a eu lieu à un moment où s'exprimait un refus général du semi-autoritarisme des gouvernements Habibie et Soeharto. Et, du coup, mon arrivée au pouvoir a été perçue comme la victoire de la démocratie. Dans mon esprit, la démocratie signifie la mise en œuvre de plusieurs principes : suprématie du droit, égalité de traitement pour tous les citoyens, justice pour tous et honnêteté du gouvernement dans ses rapports avec le peuple. Sans oublier la liberté d'expression. Telle est la conception de la démocratie sur laquelle se fonde l'action de mon gouvernement.

F. R. - Remontons encore un peu plus loin dans le temps : quelles ont été, selon vous, les raisons de la démission du président Soeharto ?

A. W. - Je crois que l'autoritarisme du président Soeharto était tel qu'il avait fini par étouffer toute possibilité d'expression divergente ou alternative. Au point que l'opinion indonésienne ne pouvait plus supporter cette pensée officielle monolithique qui propageait, par surcroît, un matérialisme étranger à l'Indonésie. Ensuite, le président Soeharto détournait le sens du mot démocratie en contraignant les Indonésiens à accepter une injustice flagrante : il favorisait ses propres enfants et tenait le reste du monde pour insignifiant. Enfin, il a eu le tort de mettre l'accent sur l'unité ou l'uniformité plutôt que sur l'union nationale. Il préconisait une unité au sens le plus strict, alors même que l'unité essentielle, l'unicité, ne relève que de Dieu qui, seul, est unique. Du reste, même sur ce dernier point, les opinions divergent. En tant que musulman, l'idée que je me fais de l'unicité de Dieu diffère de celle des chrétiens. En d'autres termes, l'unicité de Dieu exprime, à mon sens, quelque chose d'extrêmement élevé que nous ne pouvons atteindre. Soeharto, lui, croyait que les Indonésiens risquaient de négliger l'unité. Ce que ni lui ni Habibie n'avaient compris, c'est que la nation indonésienne est, au contraire, éprise d'unité, mais que cette unité n'a pas besoin d'être formulée car elle est implicite. Autrement nous ne serions pas Indonésiens…

F. R. - Vous considérez, donc, que votre prédécesseur, B. J. Habibie, a commis les même erreurs que Soeharto ?

A. W. - Oui, dans une large mesure. Et je puis vous donner un autre exemple de ces errements : Habibie avait fait de la science son idole ; seulement, il avait oublié que le développement industriel ne repose pas exclusivement sur les applications scientifiques. On peut, sans trop de difficultés, se procurer les procédés offerts par la science et la technologie, mais un manager honnête et responsable ne s'obtient pas avec des brevets !

F. R. - Une grande partie de l'opinion exige de voir le principal promoteur de l'ancien régime, le général Soeharto, passer en jugement. Mais le processus judiciaire, en cours, connaît de nombreux aléas (3). Quelle est votre position personnelle sur ce sujet : faut-il juger Soeharto ou privilégier la réconciliation nationale au détriment de la justice ?

A. W. - La question n'est pas simple. Pour moi, la règle de droit doit s'imposer et nul ne saurait y échapper. Si l'ancien chef de l'État devait obtenir un pardon, ce pardon ne pourrait être accordé qu'à l'issue d'un procès en bonne et due forme.

F. R. - Gracieriez-vous Soeharto s'il était condamné ?

A. W. - Oui, je lui accorderai mon pardon au nom de la réconciliation nationale. Je le répète : la réconciliation ne doit pas s'accomplir aux dépens de la loi ; mais il y a un certain nombre de faits historiques qui ne peuvent être appréhendés uniquement d'un point de vue juridique.

F. R. - A quoi faites-vous allusion ?

A. W. - Je pense à l'imposition du statut de Zone militaire à la province d'Aceh (4) qui ne date pas d'hier ; je pense à l'« opération Lotus » qui avait permis d'annexer Timor Oriental à la république d'Indonésie, ou encore à l'épisode de Santa Cruz (5). Tous ces événements sont trop anciens pour faire l'objet d'un traitement judiciaire.

F. R. - Si j'ai bien compris, les faits les plus anciens bénéficieront du délai de prescription. Faut-il en déduire que toutes les affaires les plus récentes feront l'objet d'un procès ?

A. W. - Absolument !

F. R. - Y compris les agissements de la famille Soeharto ?

A. W. - Non. Seuls Soeharto, Habibie, les anciens présidents et vice-présidents, ainsi que les commandants en chef des forces armées devront rendre des comptes devant la justice. Mais même pour ces derniers, il faudra, après les procès, statuer au plan politique, car nombre de leurs décisions relèvent du politique. Nous ne pouvons traiter de façon purement juridique des faits à caractère politique. Une fois que la justice aura fait son œuvre, nous devrons nous déterminer, en dernier ressort, et procéder à la réconciliation par le pardon.

F. R. - Voilà plus d'un an que vous êtes au sommet du pouvoir : quelles impressions en retirez-vous ?

A. W. - J'ai toujours pensé — figurez-vous — que l'on ne doit pas briguer un mandat ni rechercher le pouvoir pour le pouvoir. Tout mandat présidentiel est une somme d'obligations dont les premières, en ce qui me concerne, consistent à veiller au salut du peuple indonésien, à l'unité nationale et à l'intégrité de mon pays. Telles sont les missions essentielles qui m'incombent en tant que chef de l'État. De ce fait, je n'ai guère d'impressions personnelles à vous livrer et il me semble que c'est mieux ainsi. La vérité, c'est qu'il me serait plus agréable de ne pas être président. Ne serait-ce que pour pouvoir de nouveau aller au café du coin boire un verre en bonne compagnie. Naguère, j'avais des amis, et maintenant, au Palais de l'Indépendance, je n'en ai plus. Je dois prendre toutes les décisions seul. Et je vais même vous faire une confidence à ce sujet : peu de temps avant de vous recevoir, j'ai fait venir la vice-présidente Megawati Soekarnoputri et Soesilo Bambang Yudhoyono, le ministre coordinateur des affaires politiques et de la sécurité (6). J'ai dressé devant eux un bilan de la situation et tous les deux m'ont demandé quelle était ma décision. J'en déduis donc qu'ils n'osent pas assumer le pouvoir. Conséquence : je suis obligé, la plupart du temps, de le faire à leur place. D'où ce sentiment de solitude qui me pèse terriblement. Au fond, c'est sans doute la règle du jeu car il faut bien que quelqu'un prenne les décisions en dernier ressort ; et ce quelqu'un c'est moi ! Voilà pourquoi mon seul désir est d'achever mon mandat, en 2004, et rien de plus.

F. R. - Le rôle politique de l'armée est l'un des principaux vestiges institutionnels de l'ancien régime. Faut-il adapter ou supprimer cette double fonction des militaires ? Les réformistes privilégient naturellement la seconde option mais, dans la pratique, on constate que la représentation militaire au sein du Parlement a été prolongée jusqu'en 2009. L'opinion mondiale a été frappée de voir avec quelle habileté vous êtes parvenu à écarter le général Wiranto en février 2000. Il n'en reste pas moins que vous avez besoin des forces armées pour assurer le maintien de l'ordre dans un archipel menacé par les tensions centrifuges…

A. W. - Avant de répondre à votre question, je voudrais souligner le changement qualitatif extraordinaire que l'on a pu observer au cours de la dernière période : alors qu'elle était autrefois un acteur déterminant, l'armée n'est plus, désormais, que l'un des rouages du processus de décision. C'est la raison pour laquelle je considère qu'il n'est pas juste de la condamner en bloc, pas plus qu'il ne convient de l'exonérer complètement. Ici comme ailleurs, il faut se garder de tout esprit de système et essayer d'adopter une position nuancée. Si j'ai décidé de prolonger les mandats parlementaires des militaires jusqu'en 2009 (7), c'est parce que l'on ne peut pas forcer ces derniers à abandonner leur siège du jour au lendemain. Ce sont des êtres humains, après tout, et l'on ne doit pas confondre les institutions et les personnes. L'institution militaire, en tant que telle, est certainement capable d'accepter une modification de son statut, mais il n'en va pas forcément de même des individus qui la composent. Je leur ai donc accordé un sursis, en précisant que ce délai ne pourra pas être prorogé.

F. R. - C'est une sorte de phase de transition que vous ménagez ainsi aux militaires afin de leur donner une chance de s'adapter aux temps nouveaux…

A. W. - Exactement. D'ailleurs, un consensus s'est formé à propos de cette question : les militaires sentent bien que s'ils n'acceptent pas la nouvelle donne, ils seront en butte à l'hostilité générale. Le discrédit qui frapperait l'armée dans cette hypothèse ne manquerait pas de rejaillir sur l'ensemble de ses membres, quelle que soit leur qualité intrinsèque. Ce qui serait, à la fois, injuste et dommage, quand on pense que Soesilo Bambang Yudhoyono, Luhut Panjaitan, Surjadi Soedirdja, ou Agum Gumelar, tous généraux, comptent parmi mes meilleurs ministres !

F. R. - Vos généraux ministres acceptent-ils de coopérer avec des civils, voire de se placer sous leur direction, sans l'ombre d'une réticence ?

A. W. - Assurément ! Sans réticence et sans arrière-pensée. Ce sont simplement des gens de valeur. Malheureusement, l'armée compte également dans ses rangs des officiers félons, tels que Wiranto ou Tyasno (8)… Il faut par conséquent apprendre à séparer le bon grain de l'ivraie.

F. R. - Et qu'est-ce qui l'emporte, Monsieur le Président : le bon grain ou l'ivraie ?

A. W. - Le bon grain, bien sûr ! Mon intime conviction est que l'on trouve plus de gens bien au sein de l'armée que parmi les civils.

F. R. - Les mutations fréquentes intervenues dans le Haut Commandement depuis votre arrivée au pouvoir laissent pourtant percer une certaine méfiance à son endroit…

A. W. - Aucunement. La meilleure preuve que vous vous méprenez sur le sens de ces mutations, c'est que je laisse aux militaires le soin de décider eux-mêmes des promotions qu'il convient d'accorder à tel ou tel. Mais, avant de prendre une décision, ils viennent toujours me consulter sur leur choix. Prenez, par exemple, le général Agus Wirahadikusuma (9). C'est Soesilo Bambang Yudhoyono qui m'a parlé de lui, la première fois, en me décrivant ses points forts et ses points faibles ; puis il m'a demandé de me prononcer à son sujet. A cet égard, le processus est le même que pour les civils — sauf qu'avec ces derniers, les désillusions sont beaucoup plus fréquentes. Il n'y a qu'à jeter un œil du côté du Parlement, si vous voyez ce que je veux dire…

F. R. - Si je vous comprends bien, vis-à-vis des civils comme des militaires, vous entendez jouer un rôle d'arbitre…

A. W. - Exactement. Et je vais vous en donner une autre illustration récente : alors que j'étais en visite à Makasar, à Célèbes Sud, j'ai dit à l'amiral Widodo — commandant en chef des forces armées — qui m'accompagnait : « Amiral, faites donc venir à Jakarta le général Agus Wirahadikusuma. » Les militaires ont alors décidé de le nommer à la tête du KOSTRAD — le commandement de la réserve stratégique. Ce n'était pas mon choix pour lui, mais je l'ai accepté, et ils m'en ont su gré. Un peu plus tard, le général Tyasno m'a fait savoir qu'il faudrait changer d'affectation Agus Wirahadikusuma. Là encore, j'ai donné mon accord — « OK, général, c'est votre boulot ! » ai-je même précisé. Cela montre qu'ils ne prennent aucune décision sans me consulter, et c'est cela qui importe. Ceci étant posé, quand j'ai vu que le général Tyasno continuait ses manœuvres politiciennes, je lui ai demandé de démissionner de son poste de chef d'état-major de l'armée de terre ; mais je lui ai suggéré, en même temps, d'autoriser son adjoint à prendre sa place. Ce qui fut fait. Et savez-vous ce qui est arrivé alors ? Son remplaçant, le général Endriartono Sutarto, est venu me trouver et m'a dit : « Puisque vous nous traitez si bien, nous vous renouvelons nos sentiments de loyauté. » Les militaires sont des gens de parole et si vous êtes loyal envers eux, ils vous le rendent bien.

F. R. - Voilà qui est de bon augure au moment où les facteurs de trouble à l'ordre public abondent en Indonésie, qu'ils soient liés à la crise socio-économique, aux conflits ethno-religieux ou au recul général de l'État. Chacun sait que ces problèmes sont largement hérités du passé et cependant…

A. W. - Il faut rappeler, en effet, que l'humanisme n'était pas une vertu très prisée du temps de mes prédécesseurs…

F. R. - Il n'empêche que c'est à vous qu'échoit la lourde charge de rétablir l'ordre public à présent ! Or la police, qui vient d'être séparée des forces armées (10), est en pleine restructuration. Quant aux militaires, ils sont fragilisés par le changement et la multiplication des défis à relever… Comment allez-vous vous y prendre ?

A. W. - J'ai conscience de la difficulté de la tâche : je pense que l'armée et la police sont à reconstruire dans ce pays. Et je n'hésite d'ailleurs pas à tenir un discours de vérité chaque fois que je croise un fonctionnaire appartenant à l'une ou l'autre de ces institutions : « On vous demande de défendre le pays, on vous demande d'assurer la sécurité. Mais on ne vous a pas donné les moyens de remplir ces missions. » Voilà ce que je leur dis en substance. A ce propos, pas plus tard qu'hier, des élus de la province des Moluques sont venus me demander de déployer des renforts de troupes, au plus vite, en raison des troubles qui secouent ces îles. J'ai transmis la requête à mon ministre, le général Soesilo Bambang Yudhoyono, et celui-ci m'a indiqué qu'il ne restait plus que six hélicoptères disponibles pour réaliser l'opération. Sur ces six appareils, deux étaient affectés à la présidence, pour mes propres besoins. J'ai répondu au général : « Oubliez-moi, et envoyez mes deux hélicoptères aux Moluques ! » Et vous savez ce qu'il m'a dit ? « Monsieur le Président, nous vous aimons pour votre générosité ! » Pourquoi ne leur aurais-je pas affecté ces hélicoptères dont, du reste, je ne me sers jamais ?

F. R. - Au-delà de la crise socio-économique qui frappe l'archipel, l'une des principales sources de désordre tient aux difficultés de la coexistence inter-religieuse. On sait que vous êtes un partisan convaincu de l'État séculier, conformément à la Constitution de 1945 et aux Pancasila (11), et que sur cette question fondamentale vous êtes en opposition complète avec les islamistes. Quelle attitude allez-vous adopter à leur égard ?

A. W. - Nous devons les éduquer. Et, dans ce but, nous martelons l'idée qu'il faut instaurer une séparation entre la religion et l'État, parce que la politique est tout simplement extérieure à la religion. Celle-ci est avant tout concernée par trois éléments : la moralité, la science de Dieu, et le dévouement social. Si les militants musulmans s'en tiennent à ces trois aspects, il n'y aura pas de problème. Je connais suffisamment bien l'islam pour savoir que cette religion n'a pas l'habitude de maltraiter les autres. Le devoir des musulmans est de chercher à faciliter la coexistence religieuse. J'ajoute que la Constitution ne dit pas autre chose.

F. R. - L'incident d'Atambua (12) a replacé la question de Timor Oriental au cœur de l'actualité. Quelle relation l'Indonésie entretient-elle avec ce nouvel État dont l'indépendance est prévue pour 2003 ?

A. W. - De mon point de vue, nos relations avec Timor Oriental doivent être celles qui prévalent entre deux États souverains. Je n'étais pas favorable à la tenue d'un référendum (13) ; mais à partir du moment où celui-ci a eu lieu, avec le résultat que l'on connaît, nous devons respecter le droit international et ses conséquences…

F. R. - Vous reconnaissez donc, sans réserve, l'indépendance de Timor Oriental ?

A. W. - Oui, pour la bonne et simple raison que nous sommes obligés de tenir compte de la volonté exprimée par les Timorais. Puisqu'ils veulent leur indépendance, qu'ils la prennent ! De toute façon, nous sommes déterminés à nouer de bonnes relations avec eux. J'ai même eu l'occasion de dire à Xanana Gusmao, le plus haut dirigeant timorais, que si Timor Oriental souhaite par la suite entrer dans l'ASEAN, il bénéficiera du soutien de l'Indonésie. J'ai, en outre, proposé au premier ministre australien John Howard et au premier ministre du Portugal, M. Guterres, d'organiser une réunion quadripartite avec les représentants de l'Indonésie et de Timor Oriental. Cette initiative ne devrait pas tarder à se concrétiser...

F. R. - Qu'adviendra-t-il des 120 000 Timorais de l'Est réfugiés en Indonésie ?

A. W. - S'ils souhaitent rentrer à Timor Oriental, ils sont libres de le faire. Quant à ceux qui préfèrent rester indonésiens, ils seront réinstallés dans d'autres régions de l'archipel. Nous avons mis à leur disposition des sites comme l'île de Wetar. La clé du problème, c'est que nous manquons de fonds pour financer ces programmes et que nous dépendons de l'aide fournie par des pays amis ainsi que par les Nations unies. Il faudra se montrer patients, et nous le sommes ! F. R. — Quelles sont, à votre avis, les véritables attentes des réfugiés, si l'on fait abstraction des pressions exercées par les milices ?

A. W. - Tout ce que je puis vous dire c'est qu'ils sont libres de choisir. Nous escorterons jusqu'à la frontière ceux qui veulent rentrer à Timor Oriental et nous transférerons les autres ailleurs. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne peuvent pas rester indéfiniment près de la frontière, car cela créerait des problèmes. N'oublions pas qu'il existe, à Timor Oriental, un profond clivage entre les habitants de souche et les métis d'origine portugaise (14). L'attitude des réfugiés dépendra en grande partie du sort réservé aux autochtones de Timor Oriental par les nouveaux dirigeants de ce pays.

F. R. - Malgré ses spécificités, le cas de Timor Oriental a fait tache d'huile en Indonésie, inspirant divers séparatismes, dont ceux des provinces d'Aceh et d'Irian Jaya. Certains de ces mouvements réclament explicitement l'indépendance…

A. W. - C'est vrai ; mais leur représentativité est réduite, voire insignifiante. Avant d'entrer dans mon bureau tout à l'heure, vous avez dû apercevoir, dans l'antichambre, une délégation de chefs papous arrivés d'Irian Jaya. Ils viennent me voir pour parler et négocier. Car il est vain de se faire la guerre. Reste que nos interlocuteurs sont prévenus : nous sommes, certes, dans une phase de négociation propice aux déclarations offensives, mais s'ils vont trop loin dans la surenchère, nous avons le devoir et l'obligation de défendre la Constitution. Nous sommes prêts à discuter de différentes formules d'autonomie — pas d'indépendance !

F. R. - Pensez-vous vraiment que de larges autonomies associées à une authentique décentralisation permettront d'éviter l'éclatement de l'Indonésie ?

A. W. - Je le crois d'autant plus que nous voyons, d'ores et déjà, les résultats de cette approche, en dépit des malentendus qui peuvent surgir. Par exemple, dans le cas de la Papouasie Occidentale, qui est le nouveau nom de l'Irian Jaya, j'avais autorisé les indépendantistes à hisser le drapeau orné de l'étoile du matin — symbole de l'identité papoue. Il s'agissait là, de ma part, d'une concession à caractère essentiellement culturel. Or ils ont commis l'erreur de politiser ce symbole en le transformant en signe de ralliement anti-indonésien. Et maintenant ils viennent me voir pour discuter de ce problème. Eh bien, je vais leur expliquer qu'ils n'auraient pas dû abuser de ma confiance et je leur demanderai de changer de symbole identitaire. S'ils le souhaitent, ils peuvent utiliser l'oiseau de paradis (15). Mais le drapeau portant l'étoile du matin est désormais interdit. Il ne fallait pas jouer avec le feu…

F. R. - Venons-en à la scène politique nationale — fort houleuse, elle aussi. Dénonçant votre implication dans deux scandales désignés par la presse sous les noms de « Buloggate » et de « Bruneigate » (16), des parlementaires exigent votre démission. Comment réagissez-vous à ces accusations ?

A. W. - Sur les cinq cents députés qui siègent au Parlement, ils ne sont pas plus de soixante-dix, autrement dit une toute petite minorité, à demander ma démission. Je n'ai pas d'autres commentaires à faire.

F. R. - Cette « toute petite minorité » a reçu un soutien de poids en la personne d'Amien Rais, le président du Congrès. Après avoir joué un rôle actif dans la chute du général Soeharto et facilité votre élection à la présidence de la République, il a pris la tête de la campagne dirigée contre vous…

A. W. - Amien Rais (17) joue sa partition habituelle. Je crains pour lui, cette fois, qu'il ne prêche dans le désert. Son propre groupe parlementaire ne le suit que très partiellement dans cette nouvelle croisade.

F. R. - Ne trouvez-vous pas que, pour une petite minorité, ils font beaucoup de bruit ?

A. W. - Cela n'a guère d'importance puisqu'ils ne sont pas écoutés. Pour ma part, je m'en tiens à l'adage de Richard Nixon qui disait : « La majorité silencieuse n'est pas avec eux, mais avec nous. » Je pourrais tout aussi bien prendre exemple sur Charles de Gaulle dont la fameuse formule « Je suis un homme du destin » avait suscité la réprobation générale tant de la presse que de la classe politique. L'histoire a pourtant fini par lui donner raison.

F. R. - Êtes-vous un « homme du destin », Monsieur le Président ?

A. W. - Oui. Et c'est pourquoi je ne crains rien. Tout ce vacarme prendra fin sous peu. J'en ai la certitude.

F. R. - Le nouveau cabinet formé par vos soins en août 2000 est déjà crédité d'un certain nombre de résultats positifs, notamment au plan économique. Quelles sont vos priorités dans ce secteur ?

A. W. - J'entends, avant tout, poursuivre la restructuration de notre économie sans oublier les banques et les grandes entreprises surendettées. J'ajoute que le nouveau gouvernement devra atteindre ces objectifs de façon démocratique, c'est-à-dire en consultant toutes les parties concernées. Même chose pour les investissements étrangers qui devront s'effectuer dans le respect des lois de la concurrence, en dehors de tout favoritisme.

F. R. - Malgré les abus et les détournements de fonds (18) dont ils se sont rendus coupables, considérez-vous les conglomérats hérités de l'époque Soeharto comme un atout indispensable au redressement de l'économie indonésienne ?

A. W. - Nous n'avons pas l'intention de nous appuyer sur les conglomérats. La politique économique du gouvernement consiste, au contraire, à privilégier les PME en matière de crédit. Et si les grandes compagnies, pétrolières ou autres, veulent s'associer aux conglomérats pour mettre en œuvre leurs investissements, elles le feront sans nous. L'économie doit se développer sur des bases plus saines et, en particulier, sur l'expansion des PME avec le soutien de l'intervention publique. Cela dit, les conglomérats constituent encore un pan important de notre tissu économique. C'est au marché de faire le tri entre eux, en fonction de leur efficacité et de leur compétitivité. Seuls trois groupes bénéficieront de l'aide de l'État en raison du poids de leurs exportations : Texmaco, dirigé par Marimutu Sinivasan (produits textiles et automobiles), le groupe Gadjah Tunggal de Sjamsul Nursalim (produits de la mer et pneumatiques), et le groupe Chandra Asri de Prajogo Pangestu (spécialisé dans les plastiques). Ce qui ne veut pas dire que ces conglomérats échapperont à la loi s'ils ont été impliqués dans des malversations. Les sanctions qu'ils méritent seront simplement reportées.

F. R. - En dehors du vaste chantier des transformations économiques, la perestroïka à l'indonésienne, appelée reformasi, doit-elle se poursuivre au même rythme selon vous ? En d'autres termes, êtes-vous décidé à maintenir la pression en faveur des réformes ? Et, le cas échéant, dans quels domaines ?

A. W. - Le mouvement de la reformasi visait prioritairement à améliorer notre façon de vivre, en tant que nation, en s'appuyant sur les quatre piliers de la démocratie que j'ai énumérés au début de notre entretien : suprématie du droit, liberté de parole, égalité des citoyens, et intégrité du gouvernement. Ce sont bien ces principes qui continuent d'inspirer notre action. Faut-il aller plus loin encore sur la voie des réformes politiques ? Ce qui est sûr, c'est que nous devons suivre nos propres conceptions, en la matière, et non pas celles des Occidentaux. Je ne sais pas ce qu'il en est dans votre pays, en France, mais aux États-Unis vous avez l'obligation de tout dire. Tel n'est pas le cas chez nous. Nous préférons garder le silence sur de nombreux sujets. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas un pays démocratique mais, simplement, que certaines choses ne méritent pas d'être dites…

F. R. - Vous estimez qu'il n'est pas nécessaire d'être transparent à 100 % pour être démocratique…

A. W. - J'estime que le principe de transparence doit s'appliquer à ces quatre domaines auxquels je me référais à l'instant et qui constituent les fondements de la démocratie — un point c'est tout !

F. R. - Est-ce à dire qu'il y aurait une forme de démocratie propre à l'Indonésie ?

A. W. - Oui. On peut formuler les choses ainsi.

F. R. - Une démocratie non libérale ?

A. W. - Libérale, si, mais pas au sens occidental du terme. Prenez l'exemple du Japon. Il s'agit bien d'une démocratie libérale et, pourtant, tout n'y est pas transparent — loin de là ! Malgré le maintien en poste du premier ministre Yoshiro Mori, le vrai patron du Parti libéral démocrate était son secrétaire général Hiromu Nonaka (19). Or personne ne souffle mot là-dessus... Même en Occident, la démocratie varie d'un pays à l'autre. En Amérique, il y a une relation étroite entre la religion et l'État, tandis qu'en France cette relation est plus distante, pour ne pas dire marquée par la séparation. Méfions-nous de l'uniformité !

F. R. - Vous venez d'évoquer le Japon et l'Occident. On sait que la politique étrangère est votre matière de prédilection. Vous êtes un président qui voyage beaucoup. Comment voyez-vous la place de l'Indonésie en Asie ?

A. W. - L'Indonésie est un pays de taille moyenne, qui ne compte pas plus de 210 millions d'habitants…

F. R. - 210 millions, cela commence à faire beaucoup de monde, pour un pays de taille moyenne…

A. W. - Oui, mais à l'échelle de l'Asie, c'est moyen. Les véritables poids lourds de la région sont l'Inde et la Chine. Dans la catégorie des États de taille moyenne, le Brésil, les États-Unis, le Japon, l'Indonésie et la Russie sont les plus actifs. Cette dimension intermédiaire est justement ce qui nous permet d'avoir une politique extérieure souple, diversifiée et dynamique. Les pays écrasés par leur fardeau démographique, comme la Chine et l'Inde, sont beaucoup moins mobiles. Mais pour pouvoir rivaliser avec les autres États et faire preuve d'initiative, nous devons impérativement cultiver notre identité asiatique. C'est pourquoi, en coopération avec l'Inde, la Chine, le Japon et même Singapour (20), nous nous efforçons de forger et de développer cette identité.

F. R. - Quels sont les traits constitutifs de cette identité commune ?

A. W. - Les Asiatiques s'en remettent plus volontiers à l'intuition que les Occidentaux. Par ailleurs, les citoyens, chez nous, sont plus proches les uns des autres.

F. R. - En dépit de sa démographie massive et de sa trajectoire asiatique incertaine, vous ne semblez pas redouter d'éventuelles tensions avec votre voisin chinois. Est-ce justement du fait de cette identité commune ?

A. W. - La Chine a besoin de l'Indonésie ; elle a, aussi, besoin de l'Inde qui, à son tour, a besoin de l'Indonésie ; laquelle a également besoin de la Chine… C'est la fameuse interdépendance triangulaire dont j'ai déjà parlé ailleurs. Et cette figure géométrique n'exclut pas, bien entendu, le Japon ! Je fonde ma diplomatie sur la politique de bon voisinage. Et je l'applique, sans discrimination, à l'égard de Timor Oriental comme de l'Australie. J'ai même récemment demandé à l'australien John Howard et au premier ministre néo-zélandais de bien vouloir nous donner, à nous les pays de l'ASEAN, l'occasion d'expliquer nos positions au Forum du Pacifique-Sud, ce qu'ils ont accepté. Nous pourrons donc nous faire entendre.

F. R. - Dominant l'ensemble de la vie internationale, les États-Unis sont incontournables. La relation bilatérale de l'Indonésie avec Washington a connu bien des vicissitudes, ces derniers temps, à la suite de l'affaire timoraise notamment. Comment voyez-vous les choses ?

A. W. - Dans les rapports avec l'Amérique, l'Indonésie, fondamentalement, ne peut accepter les attitudes dominatrices. Nous sommes convaincus que les relations internationales ne doivent en aucun cas revêtir un caractère hégémonique. Si les États-Unis s'en tiennent à ce point de vue, il n'y aura pas de problèmes. Cela dépend d'eux, pas de nous. En tout cas, j'ai de nombreux amis dans ce grand pays ! Dans l'équipe de Bush, je peux compter, parmi bien d'autres personnages influents, sur un homme comme Paul Wolfowitz. Même si les Démocrates avaient gagné, je n'aurais pas été inquiet pour autant. Al Gore m'avait fait savoir, à titre indicatif, que Richard Holbrooke, l'ambassadeur américain auprès des Nations unies, ne serait pas dans son cabinet s'il accédait à la Maison Blanche. Ce qui voulait dire, très clairement, que Gore était résolu à apporter des inflexions à la politique d'ingérence pratiquée sous Clinton.

F. R. - Qu'en sera-t-il de l'embargo sur les armes et des menaces de sanctions ?

A. W. - Il faut voir ce qu'il en restera. J'ai eu l'occasion de demander au ministre américain de la Défense de Bill Clinton, William Cohen, de bien vouloir nous autoriser à acheter des équipements à d'autres fournisseurs et non pas seulement aux Américains. « OK », m'a-t-il répondu, « à condition que vous nous autorisiez à vous vendre des avions ! » C'est dans ces conditions que nous avons décidé d'acquérir des navires auprès d'autres sources, telle la Chine : des projets sont à l'étude. Pour ce qui est de l'armée de terre, à mon avis, ces canons Long Tom sont trop sophistiqués et trop onéreux pour nous. Ce dont nous avons le plus besoin, ce sont des armes légères, que nous pouvons nous procurer en Chine, en Russie ou ailleurs.

F. R. - L'Europe est assez peu visible en Asie de l'Est. Quel rôle l'Union européenne et la France en particulier pourraient-elles y jouer dans l'avenir ?

A. W. - Pour moi, l'Europe reste importante et nous devons reconnaître la pertinence de son rôle international. Ne serait-ce que parce qu'elle a son mot à dire dans l'évolution de l'Afrique et du Moyen-Orient. Nous ne pouvons pas, par exemple, nous contenter de suivre la politique américaine envers l'Irak. La vision française sur ce sujet compte beaucoup. Par ailleurs, nous devons diversifier nos ressources, et tabler sur l'Europe comme sur les États-Unis, le Japon, la Chine ou l'Inde. Je prends l'exemple des investissements. Vous savez que la majorité de l'investissement étranger reçu par l'Indonésie provient jusqu'à présent de l'Europe. Eh bien, cette situation est vouée à durer ! Très récemment, j'ai assisté à la signature de protocoles d'accord entre deux compagnies européennes et Pertamina, notre société pétrolière nationale : il s'agissait de Total Indonésie, une compagnie française, et de British Petroleum. Ces accords prévoient des investissements chiffrés en milliards de dollars pour la production du gaz naturel : la société française va prospecter le détroit de Makasar, tandis que BP va développer le site de Tangguh en Irian Jaya, pour en faire l'un des principaux centres de production mondiaux. Pas plus tard qu'hier, un groupe de dirigeants de compagnies originaires de Suède, de Finlande, d'Autriche et de Suisse m'ont fait part de leur désir d'exploiter nos forêts. Nous ne pouvons pas rester insensibles à cette volonté européenne de contribuer au bien-être de l'Indonésie, même si elle est encore insuffisante. Qu'on le veuille ou non, ce partenariat économique ne peut que créer d'autres solidarités...

Notes :

(1) A la veille du scrutin présidentiel, le Congrès avait rejeté le bilan du président Habibie, ce qui condamnait ipso facto la candidature de celui-ci.
(2) Pendant trois décennies, le Golkar a été le véhicule électoral du général Soeharto. Depuis la reformasi, ce parti soehartoïste s'est transformé en formation conservatrice modérée. Il a obtenu près d'un quart des voix aux élections de juin 1999, et se refait progressivement une vertu dans l'opposition au président Wahid, en attendant des jours meilleurs.
(3) L'ancien président a obtenu en première instance un non-lieu, décision qui a été cassée à la suite du pourvoi du procureur général. Agé de 80 ans et rendu impotent par plusieurs attaques cardiaques, le général Soeharto par le biais de ses avocats tente d'éviter un procès en plaidant son incapacité mentale. Le débat porte maintenant sur la possibilité de le juger in absentia.
(4) Ce statut imposé pour réprimer la résurgence du mouvement indépendantiste au début des années 1990 avait laissé les mains libres aux militaires qui s'étaient livrés à de nombreuses exactions.
(5) En novembre 1975, l'armée indonésienne avait envahi le territoire portugais, alors abandonné par l'ancienne puissance coloniale. En novembre 1991, une manifestation anti-indonésienne déployée à Dili avait été durement réprimée, provoquant plus de cent morts.
(6) Depuis le remaniement ministériel du mois d'août 2000, la vice-présidente supervise les réunions ministérielles, tandis que le ministre coordinateur a pris de fait le rang de ministre principal.
(7) Sous le régime du général Soeharto et au titre de la « double fonction », les militaires disposaient de cent sièges statutaires sur les cinq cents que comptait le Parlement. Depuis le changement de régime, les réformistes réclament la suppression de ce privilège exorbitant, certes réduit en novembre 1998 : il a été décidé alors que les militaires n'auraient plus que 38 sièges, et cela jusqu'en 2004 seulement. Mais pour ménager ses relations avec l'armée, le président Wahid a prolongé ce compromis jusqu'en 2009.
(8) Le général Tyasno Sudarto est l'ancien chef d'état-major de l'armée de terre.
(9) Officier réformiste que le président souhaitait placer à la tête de l'état-major de l'armée de terre. Ce projet de promotion n'a pu aboutir en raison de l'opposition des militaires conservateurs.
(10) C'est le président Habibie qui avait introduit cette réforme démocratique. Sous l'Ordre nouveau du général Soeharto, la police était la quatrième arme des forces armées. La séparation devenue effective sous le président Wahid suscite de nombreuses difficultés, car l'armée de terre qui participait jusque-là de façon essentielle et souvent brutale au maintien de l'ordre intérieur doit maintenant se consacrer à la défense nationale, laissant la police peu aguerrie traiter en première ligne les troubles sociaux, séparatistes et ethno-religieux.
(11) Les Pancasila ou Cinq Principes de l'État sont inscrits dans le préambule de la constitution de 1945, toujours en vigueur à l'heure actuelle. Le premier d'entre eux, celui de « la croyance en un Dieu unique », fait de la république d'Indonésie un État théiste, mais non islamique, alors que le pays est musulman à 87 %. Les grandes religions sont pareillement reconnues par l'État, qui est de fait séculier. Cette situation est contestée depuis plus de cinquante ans par les fondamentalistes musulmans qui militent en faveur d'un État islamique.
(12) Il reste quelque 120 000 Timorais de l'Est dans les camps de réfugiés installés à Atambua, ville frontière située du côté indonésien de l'île de Timor. Contrôlés par les milices pro-jakartanaises, ces camps bénéficiaient de l'assistance du Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés jusqu'au 6 septembre 2000, date à laquelle trois membres de l'UNHCR ont été assassinés. Cet « incident » a entraîné une suspension de l'aide internationale et une condamnation de l'Indonésie soupçonnée de laisser faire les milices.
(13) Le président Wahid se réfère ici au référendum d'autodétermination qui a eu lieu à Timor Oriental le 30 août 1999 et qui a consacré à plus de 78 % le désir des Timorais d'accéder à l'indépendance. A la suite des exactions commises par les milices pro-indonésiennes dans le territoire et de l'intervention d'une force internationale (septembre 1999), une administration provisoire des Nations unies a été mise en place, qui prépare l'indépendance du futur État timorais.
(14) Le président Wahid fait allusion à la couche de métis portugais dont sont issus la plupart des dirigeants du mouvement indépendantiste timorais. Un conflit potentiel oppose ces mestizos de culture portugaise et catholique à la majorité des Timorais de l'intérieur, récemment convertis au catholicisme, ne parlant pas le portugais et formés à l'indonésienne pendant les 24 années d'occupation.
(15) Le cendrawasih ou oiseau de paradis est un autre symbole culturel fort ancien des Papous d'Irian Jaya.
(16) Le « Buloggate » (formé sur « Watergate ») se réfère à un détournement de fonds (35 milliards de rupiah, soit 4 millions de dollars) opéré aux dépens du Bureau logistique du riz (BULOG) par un Sino-Indonésien qui se réclamait du président Wahid. Le « Bruneigate » est lié à un don de 2 millions de dollars accordé par le Sultan de Brunei au président Wahid pour aider à la solution de la question d'Aceh. Les ennemis du président affirment que l'argent n'est pas parvenu à ses destinataires, des ONG de la province rebelle.
(17) Ancien dirigeant de la Muhammadiyah, la deuxième organisation musulmane du pays, et professeur de science politique à l'université Gajah Mada, Amien Rais avait joué un rôle de premier plan dans l'opposition au général Soeharto et dans sa démission. Orateur agressif et ambitieux, Amien Rais est devenu le président du Congrès, c'est-à-dire le troisième personnage de l'État. Mais son parti n'a obtenu que 7 % des voix aux élections de 1999, ce qui limite sa marge de manœuvre.
(18) Un des facteurs de la crise économique indonésienne tient aux agissements des conglomérats. A la fin de l'année 1997, la fermeture de seize banques exigée par le FMI avait provoqué une immense panique parmi les déposants. Pour permettre de faire face aux retraits massifs de fonds, la banque centrale avait fourni aux conglomérats et à leurs banques une aide financière d'urgence. Les sommes fantastiques débloquées par la Banque d'Indonésie (144 000 milliards de rupiah, équivalents à près d'un tiers du PIB) ont en grande partie été détournées par les conglomérats qui ont spéculé contre la rupiah et placé leurs fonds à l'étranger (rapport de la Cour des comptes de la République d'Indonésie, octobre 2000).
(19) Le 20 novembre 2000, le premier ministre japonais a été sauvé d'une motion de censure présentée par un rival de son propre parti (Koichi Kato) grâce aux pressions de M. Nonaka. Agé de 75 ans, celui-ci a quitté, peu après, son poste de secrétaire-général du PLD.
(20) De façon inattendue, au lendemain de cet entretien, le président Wahid devait entrer en conflit avec Singapour, jugé insuffisamment solidaire. Lors du sommet de l'ASEAN tenu dans la cité-État, le Senior Minister Lee Kuan Yew a en effet décliné la proposition indonésienne de faire entrer Timor Oriental et la Papouasie Nouvelle Guinée dans l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est. M. Wahid a alors proposé la création d'un Forum du Pacifique Occidental comprenant l'Indonésie, Timor Oriental, la Papouasie Nouvelle Guinée, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. A noter que Lee Kuan Yew est le conseiller du président Wahid, au même titre que George Soros, Paul Volcker et Henry Kissinger.