Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
LA COMPLAINTES DES ARABES ISRAELIENS
Entretien avec Mohammed BARAKEI
Député arabe israélien.
conduit par
Elizabeth SCHEMLA
Journaliste.
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Élisabeth Schemla - L'Intifada El Aqsa a mis en lumière un fait politique radicalement nouveau en Israël : l'irruption, en tant que force contestataire, d'un million d'Arabes israéliens, soit 20 % de la population. Comment en est-on arrivé là ?

Mohammed Barakei - C'est la police qui a tout déclenché, début octobre, en tirant délibérément et à bout portant sur des citoyens arabes israéliens. Nous avons déploré treize morts, sans compter de nombreux blessés. Pour nous, cela a été un choc terrible. Car il ne s'agit pas d'une « tragique erreur » des forces de l'ordre. Le gouvernement a décidé de ne pas être loyal avec nous. Par solidarité avec le peuple palestinien, nous avions appelé le 6 octobre à une grève générale et invité nos partisans à descendre dans la rue pour exprimer leur colère. Si les autorités avaient laissé faire sans intervenir pendant quelques jours, tout se serait très vite calmé parce qu'aucun des nôtres n'aurait été tué. Mais, évidemment, à partir du moment où ils en ont abattu ne serait-ce qu'un, les choses ont dégénéré. Or, après le premier mort, qu'ont fait le ministre de la Sécurité publique Shlomo Ben Ami et le premier ministre Ehoud Barak ? Alors qu'ils pouvaient tout arrêter, ils ont donné leur feu vert pour que la répression continue ! Trois jours après le début de ces événements, j'ai rencontré Ben Ami. Il voulait que je l'aide à lever les barrages qui avaient été dressés par nos jeunes et qui empêchaient la police et l'armée de pénétrer dans les zones arabes. Je lui ai répondu qu'il fallait d'abord faire cesser les tirs contre nous. Il m'a donné son accord. Barak aussi. Et, ce même jour, ils ont encore tué l'un des nôtres ! J'ai officiellement demandé à la Knesset, lors d'une rencontre avec des députés du Parti travailliste, que le mandat de la commission d'enquête qui a été nommée permette de répondre à ces deux questions : comment se fait-il que des citoyens israéliens soient tués comme des lapins par la police ? Et quelle est la part de responsabilité du gouvernement ?

É. S. - Ce n'est pas la première fois dans l'histoire d'Israël que des Arabes israéliens sont tués lors d'affrontements. Quel aurait été l'intérêt de l'actuel gouvernement à agir ainsi, selon vous ?

M. B. - C'est, en effet, déjà arrivé deux ou trois fois durant les premières années de l'État d'Israël, notamment en 1956. Voilà donc très longtemps que des choses pareilles ne s'étaient plus produites. Et jamais les forces de l'ordre ne s'étaient acharnées contre nous de manière aussi massive et agressive. Nous organisons sans arrêt des meetings et des défilés sur tel ou tel problème social ou politique, comme tout citoyen en a le droit dans une démocratie, sans que la police nous tire dessus. Cette fois-ci, nous manifestions en faveur des Palestiniens, pour lesquels nous collectons des vivres, des médicaments, etc. Apparemment, c'était plus que ce qu'Israël pouvait supporter… La stratégie du gouvernement consiste à nous isoler du reste de la nation. Certains, au plus haut niveau dans le système politique, de gauche comme de droite, veulent démontrer aux Israéliens et au monde entier qu'Israël est confronté à deux guerres : l'une avec les Palestiniens à l'extérieur ; l'autre avec nous à l'intérieur. Mais ici, il n'y a pas de guerre ! Nous avons protesté démocratiquement, car nous sommes des citoyens de cet État, même si nous sommes aussi une partie du peuple palestinien.

É. S. - Précisément : de plus en plus d'Arabes israéliens — comme les médias continuent à les désigner — préfèrent l'appellation de « Palestiniens israéliens ». Vous-même, qui êtes né en Galilée en 1954 et qui êtes député communiste à la Knesset, comment ressentez-vous ce glissement sémantique ? Traduit-il une évolution de votre perception identitaire ?

M. B. - Je suis un Arabe palestinien, citoyen d'Israël. Personnellement, je n'ai jamais employé l'expression « Arabe israélien ». C'est un terme erroné, comme « Arabes de 1948 » ou encore « Arabes de l'intérieur », expressions qui sont utilisées par les Juifs ou les opinions publiques occidentales. Les Israéliens n'arrivent pas à comprendre que nous avons mis cinquante ans pour construire notre identité. Ils ne savent pas ce que nous ressentons.

É. S. - Sur le fond, comment faut-il interpréter votre révolte ? Êtes-vous à la recherche d'un autre statut ou souhaitez-vous vous rapprocher des Palestiniens de l'extérieur ?

M. B. - Même si beaucoup de gens, notamment à droite, nous présentent comme des ennemis, tel n'est pas le cas. Notre révolte est d'abord l'expression de nos frustrations. Depuis 1948, les Juifs confisquent nos terres, détruisent nos maisons quand ils nous soupçonnent d'activisme politique ou de détention d'armes. Dans tous les domaines, de l'éducation aux activités sociales en passant par le monde du travail, nous subissons sans arrêt des vexations. Nous sommes devenus des citoyens de quatrième catégorie : avant nous, désormais, il y a les Juifs orientaux et les Russes ! Nous voulons que cessent ces discriminations. Nous réclamons le droit d'avoir notre terre, notre langue, notre culture, notre histoire palestinienne dans les manuels scolaires. D'une manière générale, nous demandons que soient reconnues les minorités nationales, en particulier celle que nous représentons. Israël se définit comme un État juif et démocratique. Je constate, pour ma part, que la démocratie va à l'encontre de la justice.

É. S. - Du coup, vous vous battez à la Knesset pour la suppression du Keren Kayemeth (1) ainsi que pour la modification du drapeau israélien et de l'hymne national, Hatikva. Autant demander aux Juifs de renoncer à eux-mêmes ! En engageant ce combat, luttez-vous pour plus de démocratie ou pour moins d'État juif ?

M. B. - Le Keren Kayemeth est l'une des institutions juives qui a permis de mener la politique de spoliation des biens arabes. Quant au drapeau, il me paraît devoir refléter la réalité identitaire de ce pays : il faut donc lui ajouter un signe qui traduise la présence palestinienne. Enfin, je connais l'hymne national même si je ne le chante jamais : comment voulez-vous que je puisse, moi, penser à l'État juif dans ces termes ? Ce que je demande donc, c'est non pas qu'on le modifie mais que, comme au Canada et au Québec, il y en ait deux. Nous représentons 20 % de la population et nous ne pouvons pas être constamment tenus à l'écart. Cet État est aussi le nôtre, et ses symboles doivent aussi avoir quelque chose à voir avec nous. Par là même, je me bats pour la pérennité de l'État d'Israël.

É. S. - Mais quelle est votre position par rapport aux Palestiniens de l'Intifada 2 ? Vous-même avez été menacé de vous voir priver de votre immunité parlementaire pour avoir participé à un colloque à l'université arabe de Bir Zeit, au nord de Jérusalem. Assis aux côtés de Marwan Barghouti, le coordinateur des Tanzim du Fatah, et d'un représentant du Hamas, vous avez tenu des propos quasi insurrectionnels. Les Israéliens ne sont pas loin de vous accuser de collusion avec l'ennemi et de trahison…

M. B. - Je voudrais qu'il soit clair que moi-même et mon parti, Hadash, nous n'alignons notre politique nationale sur celle d'aucun parti palestinien. Mais il est tout aussi clair que mes engagements et mes choix sont ceux d'un citoyen d'Israël et d'un Palestinien. A Bir Zeit, il s'agissait d'un meeting de coordination des activités de Hadash avec celles des Palestiniens. A cette occasion, j'ai dit que : 1- il était normal et légitime que nous essayions d'aider notre peuple frère en lutte contre l'occupant avec nos propres armes politiques, c'est-à-dire notre pouvoir au sein du système politique israélien ; 2- nous devons organiser des manifestations publiques et des marches de protestation en utilisant tous les moyens que nous donnent les lois israéliennes, mais dans le respect de ces lois ; 3- nous, Hadash, devons absolument continuer à travailler avec les forces démocratiques juives qui nous soutiennent. Ce parti, au sein duquel voisinent le PC et d'autres formations qui militent pour l'égalité citoyenne, compte 90 000 membres — 80 000 Arabes et 10 000 Juifs. Nous sommes le seul mouvement politique arabe basé sur la coopération entre Juifs et Arabes. C'est un point capital. Et c'est ce qui nous différencie des autres partis arabes séculiers ou fondamentalistes. Nous sommes le seul pont entre Arabes et Juifs en Israël. Chercher à nous marginaliser, en me menaçant avec cette histoire d'immunité par exemple, c'est détruire cette unique passerelle. Je ne veux pas croire que les Israéliens iront jusque-là, dans leur propre intérêt. Ce serait un jeu dangereux, très dangereux.

É. S. - Voulez-vous dire que les Israéliens préfèrent, à tout prendre, avoir affaire aux islamistes ?

M. B. - Non. Mais le mouvement islamiste et le mouvement nationaliste palestinien à l'intérieur d'Israël suggèrent de façon de plus en plus insistante que les Arabes doivent choisir la stratégie de l'isolement volontaire. Moi, je n'en veux pas. C'est pourquoi je redoute la victoire de la droite aux prochaines élections. Si elle réussit à détruire complètement ce pont, elle aura atteint son double objectif : nous serons écartés des grandes décisions et, comme il ne restera plus que les partis radicaux, les Arabes palestiniens citoyens d'Israël seront tous considérés comme une cinquième colonne.

É. S. - N'avez-vous pas l'impression que c'est déjà largement le cas ?

M. B. - Notre tragédie est, en effet, que la droite et l'extrême droite sont déjà partiellement parvenues à leurs fins.

É. S. - Ne croyez-vous pas que vous l'avez un peu cherché ? Pendant les émeutes, de jeunes insurgés arrêtaient systématiquement les voitures conduites par des Juifs, leur réclamaient leur carte d'identité et les molestaient. Et lors de funérailles, dans certains villages arabes en Israël, les foules criaient « Mort aux Juifs ! »…

M. B. - Je réprouve ces agissements puisque je suis pour la coexistence entre les deux peuples ! Mais vous devez comprendre comment ce genre de choses peut arriver. Le « Mort aux Juifs » répondait au « Mort aux Arabes » que les extrémistes juifs hurlaient il y a quatre ans. Il ne faut pas y attacher plus d'importance.

É. S. - Le basculement politique des Arabes israéliens — encore qu'il ne faille pas généraliser — va trouver sa traduction dans les urnes lors des prochaines élections. Tous les observateurs auront les yeux braqués sur eux. Car, depuis la création de l'État d'Israël, ils ont toujours voté à gauche…

M. B. - Cette fois-ci, c'est fini ! Et ce changement constitue incontestablement un tournant fondamental dans l'histoire d'Israël mais aussi de notre minorité nationale. En 1999, nous avons tous voté pour Barak contre Netanyahou. Mais Barak, après la répression dont il se rend coupable contre nos frères palestiniens et contre nous-mêmes, ne peut plus être notre candidat. Pour moi, qui suis communiste et athée, il a commis une erreur terrible : en abordant le problème de la souveraineté sur l'Esplanade des mosquées, il a déplacé le débat du plan strictement politique sur le plan religieux. Or c'est la porte ouverte à tous les fondamentalismes, à la fois chez les Israéliens, chez les Arabes palestiniens d'Israël et chez les Palestiniens. Rien ne me fait plus peur.

É. S. - Que représente, pour vous, la ville de Jérusalem ?

M. B. - Jérusalem est la capitale de l'État palestinien, mais une capitale ouverte, sans frontières ni séparation. Le Mur des Lamentations doit naturellement rester sous souveraineté israélienne.

É. S. - Voyez-vous une issue au problème des réfugiés ?

M. B. - Pour moi, sur le fond, le sionisme est en lui-même un acte de colonisation. Même en Israël, nombre de Juifs sont d'accord pour dire qu'il s'agit d'une occupation et que cette occupation a commencé en 1948. Mais à partir du moment où nous acceptons un compromis historique — à savoir les frontières de 1967 et l'existence d'un autre État à côté d'Israël —, les Israéliens doivent reconnaître leur responsabilité dans notre tragédie nationale. Après cela, nous pourrons parler des résolutions de l'ONU. Bien sûr, le retour de 5 millions de réfugiés arabes en Israël est totalement irréaliste. Jamais l'État juif ne pourra l'admettre. Mais une fois endossée la faute de départ, des négociations auront lieu. Je suis d'ailleurs convaincu que la plupart des réfugiés qui ont fait leur vie dans d'autres pays n'auront aucune envie de revenir. En revanche, ils voudront certainement se rendre sur les Lieux saints, et il faut qu'ils puissent le faire librement.

É. S. - Pour finir, lorsque vous entendez tant de Palestiniens dire de plus en plus souvent que les Israéliens sont des nazis, qu'en pensez-vous ?

M. B. - Je ne vois rien en Israël qui puisse être comparé au nazisme.

É. S. - Et quand vous entendez Bachir el-Assad, le président syrien, affirmer que « dans Jérusalem rien n'est juif » et que « le sionisme est un néonazisme » ?

M. B. - Ces propos sont irresponsables. Les souffrances qu'Israël nous inflige n'ont rien à voir avec cette idéologie.

Notes :

(1) Le Keren Kayemeth LeIsraël ou Fonds national juif a été créé en 1901. Il avait pour objectif d'acheter des terres en Palestine afin de constituer la base d'un futur État juif. Actuellement, le KKL est surtout impliqué dans des actions de protection de l'environnement.