Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
LE RETOUR DU GENERAL
Entretien avec Ariel Sharon
conduit par
Uri Dan
Journaliste et écrivain israélien
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Uri Dan - La gauche israélienne et ses sympathisants à l'étranger espèrent que vous serez un nouveau de Gaulle. C'est-à-dire un homme d'État qui saura renoncer à la Judée-Samarie et à la Bande de Gaza, comme de Gaulle a renoncé à l'Algérie. Cet espoir est-il vain ?

Ariel Sharon - Il n'y a aucune similitude entre les deux situations, entre la grande République française et le petit État d'Israël, entre une Algérie éloignée de la France et certaines parties de notre pays où nous devons vivre côte à côte avec nos voisins ou mêlés à eux, comme à Jérusalem et dans d'autres régions. Le gouvernement précédent était prêt à évacuer la majorité des territoires et même à céder Jérusalem-Est, comme s'il s'agissait d'une contrée lointaine. Qu'en est-il résulté ? Une immense catastrophe ! Je ne prétends pas apporter de solution immédiate et définitive, mais une réponse de longue haleine qui nous permettrait de mettre graduellement à l'épreuve l'évolution de nos relations avec les Palestiniens. Soit dit en passant, la France a quitté l'Algérie il y a quarante ans, mais l'Algérie a-t-elle quitté la France ?

U. D. - Vos conceptions ont-elles changé au fil des années ?

A. S. - Mes positions de base sur la sécurité et la politique d'Israël restent inchangées, sauf sur un point : la Jordanie, que je considérais autrefois comme étant la Palestine. Or il ne saurait y avoir deux États palestiniens. La situation ayant évolué, il faut préserver l'indépendance et la sécurité du royaume de Jordanie. C'est ce que j'ai tenu à expliquer au roi Hussein en son temps, et maintenant à son successeur, le roi Abdallah. La Jordanie revêt une importance stratégique considérable car elle est un facteur de stabilité au Moyen-Orient. C'est, par ailleurs, le seul pays arabe qui s'est efforcé de trouver une solution au problème des réfugiés palestiniens sur son territoire. Elle mérite donc toute l'assistance internationale qui pourrait lui être accordée.

U. D. - En proie à des affrontements armés incessants avec les Palestiniens, Israël fait l'objet de mises en garde tout aussi incessantes contre les risques d'une escalade militaire généralisée. Comment définiriez-vous cette phase de l'histoire de votre pays ?

A. S. - L'État d'Israël peut, une fois de plus, se défendre. Il en a le droit, le devoir et la capacité effective. Sans être en danger de guerre généralisée, il se trouve dans un état de guerre imposé par l'Autorité palestinienne et, de ce point de vue, notre Guerre d'Indépendance n'est pas terminée. Nous vivons aujourd'hui un nouvel épisode de cette lutte, où chacun de nous doit donner le meilleur de soi. Les Juifs, qui ont rêvé d'avoir leur propre État et qui l'ont créé, doivent être prêts à se battre pour son existence lorsqu'il le faut. La défense de tout pays a son prix, et en particulier celle de ce petit État juif — la seule démocratie du Moyen-Orient — qui, grâce aux talents et à l'esprit de sacrifice de ses citoyens, a réussi à construire une société très imaginative. Nous ne pouvons malheureusement pas nous reposer sur nos lauriers. Personne n'a de remède miracle pour instaurer une paix immédiate, mais nous avons avancé une série de propositions susceptibles de nous faire progresser sur cette voie. Leur mise en œuvre exige une forte dose de patience et d'endurance, aussi bien sur le plan individuel que national.

U. D. - On parle d'un « nouveau Sharon »…

A. S. - C'est le même Sharon. Depuis des années, je suis en butte à une campagne de diabolisation qui se poursuit encore par-ci par-là, y compris dans une certaine presse européenne. Je n'ai pas changé. J'ai toujours le même comportement chaleureux à l'égard de mes amis comme de mes adversaires. Malgré les attaques dont je suis la cible, un grand nombre de gens, en Israël et à l'étranger, continuent à me manifester leur sympathie. Je n'ai peut-être pas assez extériorisé mes sentiments et mes penchants, mon amour de la nature, de la musique — qui auraient pu faire contrepoids aux mensonges et aux infamies qu'on a colportés à mon sujet. J'ai peut-être eu tort de ne pas lutter contre ce phénomène, ou de ne pas y accorder assez d'importance, mais j'étais trop occupé par mes fonctions militaires et politiques. Si ceux qui m'ont tant sali avaient raison, je n'aurais jamais joui aussi longtemps de la confiance du peuple israélien, notamment lors des dernières élections. Si j'étais cet être démoniaque inventé de toutes pièces, j'aurais été bien incapable de tout ce que j'ai accompli dans les rangs de Tsahal et au cours de ma vie politique.

U. D. - Votre élection au poste de premier ministre vous paraît-elle relever de la justice historique ?

A. S. - La justice ou l'injustice ne se comptabilisent pas. Cette question ne me préoccupe pas ; je la laisse aux historiens. Toutes mes pensées se focalisent sur ce qu'il faut faire aujourd'hui, demain et après-demain pour assurer l'avenir du peuple juif dans sa patrie. Nous devons tout tenter pour faire progresser la solution du conflit israélo-palestinien en réduisant au maximum les risques. Il est impossible de mettre fin d'un coup à ce conflit vieux de cent vingt ans. Il ne se terminera qu'au moment où le monde arabe reconnaîtra le droit du peuple juif à son propre État indépendant au Moyen-Orient. Malgré la portée des accords de paix avec l'Égypte et la Jordanie, nous n'y sommes pas encore parvenus. Ces accords constituent une reconnaissance officielle importante, mais pas une reconnaissance sincère de ce droit, vers laquelle nous devons faire tendre tous nos efforts. La route est encore longue, mais nous y cheminons avec optimisme.

U. D. - Vous avez cependant évolué, du moins à l'égard de Yasser Arafat. Alors que vous refusiez de lui serrer la main lorsque vous étiez dans l'opposition, vous acceptez désormais de lui parler au téléphone…

A. S. - Tout le monde connaît mon opinion sur Arafat, et elle n'a pas varié. Mais il est le chef des Palestiniens et il ne nous appartient pas de choisir leur dirigeant. Je ne le rencontrerai pas tant que la violence et le terrorisme n'auront pas cessé. Cela doit être clair : je ne le rencontrerai pas. Si Arafat respecte les engagements signés de sa main et fait régner un calme total, nous négocierons avec lui. Sinon, il n'y aura pas de négociations.

U. D. - Mais vous avez accepté les principaux points du rapport Mitchell, qui constituent la base d'une reprise des négociations avec les Palestiniens…

A. S. - Certainement. C'est pourquoi le 22 mai, au lendemain de la publication officielle du rapport, j'ai décrété un cessez-le-feu unilatéral. La commission Mitchell et le secrétaire d'État américain Colin Powell ont estimé que c'était là la première étape — un cessez-le-feu absolu et sans condition. Malgré les risques et les difficultés, nous avons assumé la responsabilité d'ordonner à Tsahal et aux diverses forces de sécurité d'arrêter les tirs et de suspendre toutes les opérations lancées contre les terroristes. Nous avons ainsi donné à Yasser Arafat l'occasion d'arrêter sa politique de violence.

U. D. - On est encore loin d'une reprise du dialogue…

A. S. - Pas par notre faute. Depuis des mois, Arafat refuse de donner l'ordre d'arrêter la violence. Le plan de la commission Mitchell prévoit, après le retour total au calme, les phases suivantes : un délai substantiel d'apaisement — à mon avis d'au moins deux mois — pour vérifier que les armes se sont réellement tues ; des mesures propres à instaurer la confiance ; et, seulement après, la reprise des négociations.

U. D. - Les Palestiniens exigent d'abord le gel des implantations, que préconise le rapport Mitchell…

A. S. - Nous avons officiellement et publiquement exprimé nos réserves à cet égard, car nous ne saurions accepter ce genre d'équation selon laquelle l'arrêt du terrorisme équivaut au gel des implantations. Colin Powell lui-même a déclaré qu'il n'existait pas de rapport entre les deux. Il suffit de rappeler les faits : Ehoud Barak a annoncé qu'il était prêt à démanteler une centaine d'implantations pour rétrocéder aux Palestiniens 97 % du territoire, et c'est précisément cette concession qui a poussé Arafat à lancer sa campagne de terreur, après l'échec du sommet de Camp David en juillet 2000. Arafat s'est trompé. Il a cru que, sous la pression constante de la violence palestinienne, nos luttes intérieures s'intensifieraient et entraîneraient la division et la désunion du peuple israélien. Il a commis là une erreur de taille. En fait, nos rangs se sont resserrés. La preuve la plus éclatante en est le gouvernement d'union nationale que j'ai pu former.

U. D. - Arafat demande que vous acceptiez en bloc l'ensemble des conclusions de la commission Mitchell, et notamment le gel de toutes les colonies d'implantation…

A. S. - Notre gouvernement d'union nationale repose sur une plate-forme limpide : pas de nouvelles implantations, et pas d'expropriations foncières à des fins de construction. Nous sommes néanmoins tenus de répondre aux besoins courants des localités existantes, en particulier leur croissance démographique naturelle. L'administration américaine a reçu des explications très claires à ce sujet. Nous sommes convenus que les constructions répondant aux besoins courants ne s'effectueront que dans les limites du territoire déjà bâti. Le jour où l'on examinera les mesures destinées à promouvoir la confiance, nous pourrons aborder la question des implantations pour apaiser les craintes des Palestiniens. A condition qu'ils assument leurs obligations, conformément aux accords signés.

U. D. - Quoi, par exemple ?

A. S. - Nous avons l'intention de respecter les accords signés avec les Palestiniens et ratifiés par la Knesset, et nous exigerons qu'ils en fassent autant. Par exemple, dans l'accord de Wye signé en octobre 1998 à la Maison-Blanche sous l'égide de Bill Clinton, Yasser Arafat s'est engagé à ramasser toutes les armes illégales et à les confier à des représentants américains afin qu'elles soient détruites. Il a également promis de réduire les effectifs de sa police armée. Il devra aussi remettre en prison les terroristes, les candidats aux attentats suicide et ceux qui les manipulent. Beaucoup de travail en perspective ! Mais, avant tout, je le répète, Arafat doit faire cesser la violence, les actes de terrorisme et les incitations à la haine.

U. D. - Avez-vous l'appui des États-Unis sur ce point ?

A. S. - Absolument. George W. Bush et Colin Powell m'ont catégoriquement assuré, aussi bien durant ma visite à Washington qu'au cours de nos fréquents entretiens téléphoniques, qu'il ne saurait y avoir de négociations sous la pression des armes. Le lendemain du jour où j'ai proclamé un cessez-le-feu unilatéral — en réservant, bien sûr, le cas de danger immédiat —, le président Bush m'a téléphoné pour me féliciter et m'a répété à plusieurs reprises qu'il était impensable d'entamer la moindre discussion avant un retour absolu au calme. C'est l'approche saine et normale de tout État qui se respecte. La plus grande démocratie du monde a compris qu'Israël, la seule démocratie du Moyen-Orient, doit affronter des régimes non démocratiques, voire antidémocratiques — tyrannies ou dictatures —, qui lui ont déclaré une guerre terroriste. Israël est un État de droit, démocratique et ouvert aux médias. Dans ces conditions, lutter contre les attentats suicide et autres actes de terrorisme n'est pas une tâche facile. Je suis content de pouvoir compter, à cet égard, sur le soutien des États-Unis.

U. D. - Selon une analyse qui revient périodiquement sur le tapis, c'est votre visite au mont du Temple, le 28 septembre 2000, qui aurait tout déclenché !

A. S. - Cette nouvelle tentative de diabolisation a fait long feu. La commission Mitchell, mise en place par le président Clinton en novembre 2000 au lendemain du sommet de Charm el-Cheikh et — il faut le souligner — sous la pression de Yasser Arafat, a explicitement démontré que cet événement n'avait aucun rapport avec la guerre d'usure palestinienne menée contre Israël depuis de longs mois. Interviewé sur CNN dès la publication du rapport de la commission, le 21 mai dernier, l'ex-sénateur George Mitchell l'a redit très clairement. Bien entendu, nous le savions déjà depuis le début, et les Palestiniens l'ont eux-mêmes confirmé. Plusieurs de leurs dirigeants ont révélé comment Arafat a planifié cette campagne de violence à la suite de l'échec du sommet de Camp David. Ehoud Barak ne s'y est pas trompé non plus. Il a bien compris que ma visite au mont du Temple, en tant que chef de l'opposition, était une démarche légitime. J'entendais protester contre la ligne politique de son gouvernement, qui était prêt à remettre entre les mains d'Arafat le contrôle du lieu le plus saint du judaïsme. Mon geste était destiné à rappeler au peuple juif tout entier nos droits séculaires sur le site de nos temples.

U. D. - Cela n'empêche pas Arafat d'affirmer qu'il n'y a jamais eu de temple juif à cet endroit, et que c'est depuis toujours un site islamique…

A. S. - Il est absurde de tenter de réécrire l'histoire, et surtout de la falsifier. Les Juifs n'ont pas à prouver que leur histoire est intimement liée au mont du Temple. Qui oserait remettre en question le récit biblique ? La nostalgie de Jérusalem et du mont du Temple a préservé l'existence du peuple juif au fil des millénaires. Il nous appartient donc de les protéger pour les générations futures, pour les Juifs d'Israël et du monde entier.

U. D. - Est-ce à dire que vous n'êtes pas prêt à faire des concessions sur Jérusalem ?

A. S. - Aucun Juif n'est en droit de le faire. A-t-on seulement remarqué le comportement de Yasser Arafat au sujet de Jérusalem ? Lorsque la question a été soulevée au sommet de Camp David, il a dit qu'il devait consulter les dirigeants du monde musulman tout entier, que cela ne pouvait être son affaire personnelle. Et chez nous, un seul homme — Ehoud Barak à mon grand regret — a pris tout seul la décision de faire des concessions sur Jérusalem, sans consulter ni le gouvernement, ni le cabinet, ni la Knesset et, bien entendu, sans chercher à connaître l'opinion des dirigeants juifs dans le monde.

U. D. - Que seriez-vous prêt à concéder si le terrorisme palestinien cessait ? Seriez-vous prêt à reconnaître un État palestinien sur 50 % des territoires ?

A. S. - J'ai dit 42 %. Je n'ai pas dit 50 %, même si un peu plus de souplesse semble possible. Les Palestiniens souffrent de nos barrages sur les routes et d'une absence de continuité territoriale. Il convient donc de trouver une solution. Pour ce faire, j'ai dit qu'il fallait changer d'approche et adopter une démarche graduelle en commençant par une sorte d'accord de non-belligérance avec les Palestiniens. Un accord à long terme qui nous apprendrait à vivre et à travailler ensemble. Il faut mettre sur pied de grands projets conjoints de développement qui nous rendraient interdépendants. J'ai proposé de créer en commun un vaste complexe de dessalement de l'eau de mer, qui serait le plus grand au monde de ce type. Encore une fois, nous devons prendre l'habitude d'œuvrer ensemble dans le domaine économique et de bâtir la paix, non en fixant à l'avance des échéances arbitraires, mais en forgeant pas à pas une véritable confiance réciproque. La paix est d'abord une pédagogie.

U. D. - Mais les Palestiniens ne se contenteront pas de 42 % !

A. S. - Étant donné les positions palestiniennes, il ne servirait à rien de céder davantage. Quelle est l'alternative à mon plan graduel ? Renoncer à de plus en plus de biens stratégiques et historiques sans pour autant obtenir la fin du conflit ? Il ne faut donner que le minimum indispensable pour établir une base, un tremplin, en vue d'une coopération susceptible d'instaurer une confiance mutuelle à long terme. N'oubliez pas qu'Arafat contrôle aujourd'hui 97 % de la population palestinienne.

U. D. - On vous reproche de ne pas savoir où vous allez. Vous avez promis la sécurité, vous avez promis la paix et, depuis le temps, il ne s'est rien passé…

A. S. - C'est la façon dont parlent les impatients : ceux qui, pour des raisons qui leur sont propres, ont toujours un chronomètre à la main. Ce n'est ni facile ni rapide. Il faut qu'il existe une volonté unanime pour tenir bon, pour se comporter en peuple normal qui sait défendre sa sécurité, sa dignité et ses principes. Chaque fois que nous nous sommes comportés de la sorte, nous avons fini par avoir le dessus. J'ai évidemment un plan précis qui ne dépend pas de telles ou telles sautes d'humeur. Ses deux premières phases sont claires et nettes : premièrement, le rétablissement de la sécurité et l'instauration de conditions propices à la négociation ; deuxièmement, l'élaboration d'un programme politique réaliste. J'ai souligné que j'étais prêt à aider les Palestiniens qui ne sont pas mêlés au terrorisme, ceux qui veulent ramener du pain à la maison, s'occuper de l'éducation et du bien-être de leurs enfants. En ce qui concerne la lutte contre les terroristes, il faut la mener au jour le jour selon un plan de combat cohérent, suivi, destiné à déstabiliser l'ennemi. Nous emploierons des méthodes de guérilla anti-terroriste et contraindrons ainsi cet ennemi à se défendre en permanence. Mon gouvernement ne menace pas, il agit.

U. D. - Si vous refusez d'évacuer les implantations, comment obtiendrez-vous la paix ?

A. S. - Je ne vois pas de raison d'évacuer des implantations. Tant qu'il n'y a pas la paix, nous restons là-bas quoi qu'il arrive. Si, au fil du temps et avec l'aide de Dieu, la paix advenait, il n'y aurait pas de raison non plus de les abandonner. Des centaines de familles arabes vivent côte à côte avec des Juifs à Nazareth Illit, Beersheva, Lod et Ramla. Alors, pourquoi des localités juives en Judée-Samarie devraient-elles gêner ?

U. D. - La carte des implantations en Judée-Samarie est donc, à vos yeux, la base de tout accord avec les Palestiniens…

A. S. - Tout à fait. Ces localités n'ont pas été établies au hasard. Leur emplacement correspond à des nécessités stratégiques : nous devons tenir la zone de sécurité occidentale adjacente à la « ligne verte » ; la zone de sécurité orientale le long du Jourdain ; les routes qui les relient et, bien entendu, Jérusalem. Sans oublier la nappe aquifère montagneuse. L'importance des zones de sécurité n'a pas diminué ; elle aurait même augmenté. Peut-on renoncer au contrôle de cette nappe phréatique qui fournit le tiers de nos besoins en eau ? Faut-il, de la même manière, renoncer à la profondeur stratégique de notre territoire, si vitale pour notre existence ?

U. D. - Quel est l'intérêt de Hébron ? Pourquoi tenez-vous tant au maintien de cette petite communauté juive face à une grande population palestinienne hostile ?

A. S. - Nous devrions tous remercier les Juifs qui vivent là-bas dans des conditions extrêmement difficiles. Sans Juifs à Hébron, aurions-nous pu prier dans la grotte de Macpéla ? C'est là que sont enterrés les pères et mères de la nation — Abraham et Sarah, Isaac et Rébecca, Jacob et Léa. Les Juifs auraient-ils pu se prosterner sur les tombes de leurs ancêtres dans le vieux cimetière de Hébron ? Si nous étions un État normal, tous nos écoliers devraient s'y rendre. Comme à Washington, où des classes entières d'élèves viennent en visite organisée voir les monuments élevés à la mémoire de Lincoln, Washington et Jefferson. Il faudrait emmener à Hébron chaque enfant, chaque touriste, chaque diplomate, chaque chef d'État étranger. Parce qu'il faut aussi enseigner et montrer nos racines. Le roi David a passé sept ans et demi à Hébron, et il est mentionné 1023 fois dans la Bible. Tell Roumeïda est le site de l'antique Hébron, où David fut couronné roi. Et nous devrions renoncer à tout cela ?

U. D. - Pourquoi vous entêtez-vous à ne pas évacuer des localités isolées, comme celles de la Bande de Gaza ?

A. S. - Prenons Netzarim, que les terroristes palestiniens attaquent sans relâche. Pourquoi ? Parce qu'ils ont compris ce que certains d'entre nous ne veulent pas comprendre. Netzarim a été créée pour nous permettre de veiller à ce que les Palestiniens ne puissent pas, à l'avenir, décharger des chars et autres matériels militaires lourds dans le port de Gaza. Il n'y a pas si longtemps, nous avons intercepté le « Santorino », un bateau qui transportait à destination de Gaza un dangereux arsenal de roquettes Katiousha ainsi que d'autres armes — et cela, en violation des accords signés par l'Autorité palestinienne. Ce n'est pas admissible ! J'ajoute que la fondation de Netzarim répond à la nécessité d'une zone-tampon entre Gaza et Khan Younis, afin de nous ménager un accès à la mer. La présence de Netzarim est donc vitale pour notre sécurité. Kfar Darom, également en butte aux attaques incessantes des Palestiniens et dont la création remonte à 1946, a permis en 1948 de retarder l'avancée de l'armée égyptienne qui se dirigeait vers Tel-Aviv. C'était un moment critique de notre Guerre d'Indépendance, et Kfar Darom a joué un rôle important dans la défense de l'État juif qui venait de naître. Au-delà de leur valeur stratégique, les localités israéliennes de la Bande de Gaza sont évidemment des symboles sionistes. Or le sionisme était et reste fondé sur le peuplement juif d'Eretz-Israël.

U. D. - Tirez-vous plaisir de votre fonction de premier ministre ?

A. S. - J'ai eu à décider entre la victoire, c'est-à-dire remporter l'élection, et le plaisir. C'est un défi, et je le savais d'avance. Mais je suis habitué aux défis et aux missions que certains considèrent comme impossibles. C'est, je crois, mon prédécesseur Ehoud Barak qui a dit qu'être chef de gouvernement en Israël était la chose la plus difficile au monde, parce qu'on se retrouve seul. Et c'est vrai. Je m'entoure de conseils mais, en fin de compte, c'est à moi de trancher. Au moment de prendre des décisions cruciales, un dirigeant est toujours seul, surtout quand ces décisions concernent le sort de ses compatriotes et l'avenir de son peuple. Je suis donc constamment habité par un lourd sentiment de responsabilité. Nous vivons une période très compliquée, peut-être la plus compliquée depuis la Guerre d'Indépendance de 1948. Ce qui ne m'empêche pas d'assumer mes fonctions calmement.

U. D. - Les Palestiniens ont proposé de reprendre les négociations là où Ehoud Barak les avait laissées. Pourquoi y êtes-vous hostile ?

A. S. - Je dois dire que Barak est allé très loin dans les concessions, plus loin qu'aucun chef de gouvernement israélien n'a osé se le permettre avant lui. Lorsqu'il a proposé de partager Jérusalem ou de procéder à des aménagements dans la Vieille Ville — le cœur du peuple juif —, c'était la décision d'un seul homme. En s'engageant dans cette voie, non seulement il n'a pas abouti à un accord, mais il a obtenu exactement le contraire : le déclenchement et l'intensification de la violence. Les concessions de Barak n'ont été ni ratifiées ni mises en œuvre, et ne sont donc pas valables. Après mon élection, Bill Clinton m'a téléphoné pour me dire en substance : c'était ma proposition, mais comme les Arabes ne l'ont pas acceptée et qu'Arafat joue du terrorisme, elle est nulle et non avenue. Le président George W. Bush m'a confirmé que c'était également sa position. Par conséquent, lorsque la négociation reprendra avec les Palestiniens, ce sera sur une autre base, parce qu'il est impossible de franchir d'un bond la montagne qui nous sépare. Il faut bien se mettre dans la tête que la paix est tout aussi importante pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Nous avons donc tous le même engagement à cet égard. Mais, dès l'instant où l'engagement n'est pas symétrique, rien ne sert de discuter : nous ne ferions que donner sans rien recevoir en retour. Qu'est-ce qui amènera la paix ? Le dégrisement. Il est impossible d'obtenir quoi que ce soit de nous par la terreur. Il faut que Yasser Arafat en soit persuadé.

U. D. - Selon vous, c'est donc bien l'Autorité palestinienne qui est responsable du terrorisme ?

A. S. - En effet, des unités comme la Garde présidentielle — qui est aussi le canal opérationnel qui relie l'Autorité au Hezbollah — participent activement au terrorisme. Arafat sait que nous le savons. Certains services de renseignement étrangers sont également au courant. Cette activité terroriste s'ajoute à celle du Hamas, du Jihad islamique et d'autres organisations. Il n'y a aucune commune mesure entre la quantité d'armes que les Palestiniens sont autorisés à détenir conformément aux accords signés avec Israël et celles qui circulent sur le terrain.

U. D. - Dans ce cas, pourquoi avoir décrété un cessez-le-feu unilatéral ?

A. S. - Israël est victime d'une campagne de violence déclenchée par les Palestiniens. D'innocents civils israéliens sont tués et blessés sans discrimination, victimes non seulement de tirs en provenance des territoires de l'Autorité palestinienne, mais aussi des kamikazes du Jihad ou du Hamas. La réaction humaine instinctive est de riposter sur-le-champ et en tout endroit. En Israël, certains estiment que nous avons fait un usage exagéré de la force. Et dans le monde, trop de gens, par ignorance, incompréhension, ou pour des raisons politiques diverses, se laissent abuser par les mensonges de la machine de propagande palestinienne et nous accusent d'agression. C'est pourquoi, lorsque la respectable commission internationale dirigée par George Mitchell et soutenue par les États-Unis a recommandé l'arrêt graduel des hostilités en vue d'une reprise des négociations, en dépit de tous les morts, du deuil et de la douleur, nous avons décidé de faire preuve de retenue pour tenter de briser le cycle de la violence — malgré le prix élevé à payer et malgré les critiques qui se font entendre chez nous. Puisqu'il s'agit d'un combat national décisif, nous devons être certains d'avoir tout fait pour revenir à la table des négociations.

U. D. - Avez-vous l'appui du ministre des Affaires étrangères, Shimon Pérès ?

A. S. - Absolument. Nous travaillons en coopération dans un gouvernement d'union nationale et nous devons faire comprendre aux Juifs d'Israël et du monde entier la nécessité de rester unis dans la lutte, malgré la diversité des points de vue politiques en présence.

U. D. - Quel est l'espoir ou le rêve que vous proposez aujourd'hui à vos concitoyens menacés par les kamikazes et les tirs palestiniens ?

A. S. - Tout d'abord, en cette année 2001, je leur conseille de regarder en arrière et de voir tout ce que nous avons accompli au siècle dernier en restant fidèles aux principes sionistes. La petite communauté juive d'Eretz-Israël s'est transformée en État prospère où foisonnent génies de la high-tech, musiciens talentueux, scientifiques de premier plan, géants de la médecine — bref, une société créatrice édifiée par des survivants de la Shoah et des Juifs originaires de plus d'une centaine de pays. Et tout cela malgré les guerres que les Arabes nous ont imposées. C'est une prodigieuse réussite du génie humain, à l'échelle historique mondiale. Il n'existe aucun autre exemple de renaissance nationale après deux mille ans d'exil et de dispersion. Bible en main, nous avons fait revivre notre langue antique, l'hébreu. Nous devons donc envisager avec optimisme l'avenir de l'État juif, faire venir ici, dans un premier temps, encore un million de Juifs. En 2020, nous espérons que la majorité du peuple juif vivra en Israël. Il nous faut développer le Néguev, la dernière réserve territoriale de peuplement dont nous disposons. Il faut approfondir l'enseignement des valeurs sionistes afin de conforter en nous la conviction de la justesse de notre lutte et de nos droits absolus sur ce pays. Sur le plan stratégique, j'estime que d'ici dix ou quinze ans, la capacité de nuisance du monde arabe envers Israël se sera amoindrie. Ce n'est pas certain, mais il est probable que, du fait de développements technologiques et environnementaux, les prix du pétrole chutent, entraînant une situation de crise dans les pays arabes, alors même que l'État hébreu, lui, se renforcerait. D'où l'importance de solutions politiques à long terme entre nous et les Arabes, parce que le temps ne travaille pas contre nous.

U. D. - Malgré votre proclamation d'un cessez-le-feu unilatéral, les attentats continuent. Un kamikaze a provoqué un carnage parmi un public d'adolescents — une vingtaine de morts et une centaine de blessés. On vous a reproché votre absence de réaction. Que répondez-vous ?

A. S. - Que la retenue est elle aussi une force, surtout quand on est fort. Les guerres passées ne m'ont pas épargné le spectacle de morts et de blessés, mais je n'avais encore jamais vu de blessures aussi terribles et cruelles que celles des victimes de cet attentat suicide devant une discothèque de Tel-Aviv. Les terroristes palestiniens s'attaquent délibérément aux enfants parce qu'ils savent que la mort de jeunes garçons et filles nous cause la douleur la plus grande. Mon sang bout de colère et j'entends les voix de la critique. Une lourde responsabilité pèse sur mes épaules dans ce combat long et difficile que nous devons mener. Je sais que les Israéliens se demandent avec une angoisse sincère : « Jusqu'à quand ? » Mais cette question n'a pas sa place dans une lutte aussi cruciale. Il faut garder son sang-froid et apporter les réponses appropriées au bon moment. Connaissant notre peuple et notre jeunesse, je suis convaincu qu'une fois encore nous en sortirons vainqueurs.

U. D. - Au cours de votre rencontre du 3 juin dernier avec Joschka Fischer, vous avez qualifié Arafat de « meurtrier » et de « menteur pathologique »…

A. S. - Réuni en urgence le samedi 2 juin, au lendemain du massacre de la discothèque, le cabinet du gouvernement d'union nationale a officiellement accusé Arafat et l'Autorité palestinienne d'être mêlés aux actes de terrorisme et de diriger une coalition d'organisations terroristes. Personnellement, j'ai du mal à imaginer qu'il existe au monde un seul pays civilisé où Yasser Arafat jouirait, aujourd'hui, d'une quelconque estime. Pour une raison évidente : qui n'empêche pas les actes meurtriers n'a pas droit à la considération de la communauté internationale.

Notes :