Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
TURQUIE: LA REPUBLIQUE BLOQUEE
Article de Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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78 ans après sa fondation sur les décombres de l'empire ottoman, la République de Kemal Atatürk est entrée dans une spirale infernale qu'elle aura le plus grand mal à dominer. Engluée dans une faillite bancaire sans précédent (la profondeur estimée du « trou » serait comprise entre 20 et 40 milliards de dollars), confrontée à des échéances financières cruciales (une dette externe de 110 milliards de dollars), secouée, depuis décembre 2000, par une vague de mutineries dans ses prisons, la « petite Asie » traverse l'une des plus violentes tempêtes de son histoire.

La répétition accélérée des crises, au cours des derniers mois, donne le sentiment que ce pays, caractérisé par une gestion sur le fil du rasoir, est entré peu à peu dans une logique suicidaire. Quant au kémalisme, auquel la Turquie doit son statut de pays moderne - exceptionnel dans la région ! -, il apparaît désormais comme un « anachronisme » (1).

La crise économique a jeté une lumière crue sur la décrépitude du système politique. D'où la tourmente financière est-elle venue ? Du ralentissement de l'économie mondiale ? D'une usure de l'outil industriel ? De quelque catastrophe naturelle qui aurait paralysé la production ? Pas du tout ! De l'instabilité politique qui ronge un régime soumis aux caprices de ses coalitions gouvernementales ? Pas davantage. Paradoxalement, la crise a surgi au moment où la Turquie était gouvernée par une coalition parmi les plus stables que le pays ait connues. En fait, cette banqueroute, sorte de Crédit Lyonnais à la puissance 10, résulte avant tout de l'incompétence d'une classe politique irresponsable et notoirement corrompue, qui paraît plus préoccupée de se constituer une rente - pour elle-même et pour les cercles mafieux qui la sous-tendent - que de doter le pays d'un vrai projet politique. Ce sont ces cercles politico-mafieux, à l'oeuvre depuis le milieu des années 80, qui ont organisé, avec la bénédiction tacite des autres acteurs du pouvoir, « le plus grand pillage de l'histoire de la République turque » (2).

La gestion du secteur bancaire est au coeur du problème. Cédées à des proches du pouvoir, la plupart des banques privées ont, pendant des années, tiré parti de l'inflation très élevée pour spéculer sur les bons du Trésor à haut rendement. Tandis que les banques publiques, elles, servaient de pompes à finances pour les partis au pouvoir, distribuant aux « amis » des prêts à des taux défiant toute concurrence - et cela, sans contreparties. En 1994, au lendemain d'une énième crise économique, le gouvernement d'alors, dirigé par le premier ministre ultra-libéral Tansu Ciller, fraîche émoulue de la Banque mondiale, décida que tous les dépôts seraient garantis par l'Etat. Cette règle, encore valable aujourd'hui, a constitué une véritable incitation à la faillite bancaire. Mme Ciller, étoile montante de la politique turque, se révéla experte dans ce domaine ! En 1998, une commission parlementaire chargée d'enquêter sur sa fortune établit la participation du couple Ciller à des virements bancaires frauduleux. écoeuré, Sadik Avundukluoglu, le député chargé de l'enquête, qualifia les agissements du couple de « véritable braquage des biens de l'Etat » (3). Mais l'affaire en resta là.

« Trop de poussière sous le tapis »

Loin d'être une nouveauté, le scandale des banques « a simplement été caché sous le tapis ». Le problème c'est que, désormais, il n'y a plus de place sous le tapis (4)... La restructuration du système bancaire était déjà l'un des objectifs majeurs du programme de stabilisation signé avec le FMI en 1999. Pendant un temps, l'application de ce plan eut des effets bénéfiques : il réduisit les envolées de la monnaie et fit chuter les taux d'intérêt. Pour les banques engraissées à l'inflation, la manne devint moins juteuse. Aussi se rattrapèrent-elles en s'endettant en devises, bien au-delà de leur capacité. En juillet 2001, les taux commencèrent à remonter, sans provoquer de réaction de la part des autorités.

La déroute financière

A la fin du mois de novembre, la Demirbank se mit à vendre les titres d'Etat qu'elle détenait en grandes quantités, entraînant un emballement des taux d'intérêt (5) et un reflux des capitaux. Durant la dernière semaine de novembre, la fuite des capitaux atteignit 1 milliard de dollars par jour. A peine calmée par les promesses de soutien du FMI, la crise repartit de plus belle, le 19 février, après qu'une dispute - portant sur une affaire de corruption au sein du gouvernement - eut éclaté entre le premier ministre Bülent Ecevit et le président Ahmet Necdet Sezer. Devant le spectacle offert par les deux têtes de l'exécutif, un vent de panique se leva qui conduisit à l'effondrement de la monnaie locale (-47 %) et à l'abandon du plan économique soutenu par le FMI (6).

Volant au secours de l'allié traditionnel des Etats-Unis dans la région, le FMI et la banque mondiale annoncèrent, dès le 27 avril, l'octroi d'une aide supplémentaire d'environ 10 milliards de dollars à Ankara, la dix-huitième du genre (7). Dans le même temps, le gouvernement inscrivait les pertes en devises des trois banques d'Etat (Ziraat, Halk, Emlak), soit 20 milliards de dollars, au compte de la dette domestique (8). Propulsé sur le théâtre des opérations au coeur de la crise, un nouveau ministre de l'économie, Kemal Dervis, armé d'une expérience de vingt ans à la Banque mondiale, fut acclamé en héros.

Décrit par la presse turque, tantôt comme « le nouveau Kemal [Atatürk] », tantôt comme « le sauveur » et même comme « l'homme bionique », Kemal Dervis table sur le grand dynamisme de l'économie turque et sur les effets bénéfiques de la dévaluation de la livre turque - notamment sur le tourisme et les exportations - pour redresser la situation : « Il y a des moments dans la vie des nations où une crise est une chance à saisir (...) ; celle-ci nous offre l'occasion de résoudre et d'éliminer des problèmes à long terme. » Toutefois, la marge de manoeuvre dont dispose le ministre de l'économie est limitée. Pour ne prendre qu'un exemple, la privatisation de Turktelecom, une mesure réclamée de longue date par le FMI, s'est heurtée à l'opposition des députés ultra-nationalistes et des militaires, qui refusent la vente des satellites espions à des opérateurs étrangers.

Le siphonnage des fonds bancaires

A propos de la tourmente financière qui s'est abattue sur la Turquie, le diagnostic formulé le plus fréquemment par les experts internationaux est celui d'une « crise de maturité ». Il suffit pourtant de feuilleter la presse locale pour s'en faire une tout autre idée. Parmi les banques commerciales en faillite, le cas de l'Egebank fut ressassé à l'envi par les médias. Il faut dire que le propriétaire de cet établissement n'était autre que le neveu de l'ex-président Suleyman Demirel (9)...

Quelques jours avant qu'elle ne passe sous le contrôle de l'Etat, Yahya Demirel fut, à son insu, filmé par les caméras vidéo de sa banque en train d'en vider les coffres. Montant du « casse » : cinq millions de dollars ! Arrêté en octobre 2000 sous de multiples chefs d'inculpation (abus de biens sociaux, faux en écritures, détournements de fonds), Demirel junior est aujourd'hui accusé, entre autres facéties, d'avoir accordé, sans aucune garantie, un crédit de 8 millions de dollars à un proche ami de son oncle, l'ancien ministre Cavit Caglar (10).

Politicien et homme d'affaires à la fois, extradé le 23 avril des Etats-Unis où il s'était réfugié, Cavit Caglar n'en était pas à son coup d'essai. En 1991, déjà, il avait obtenu un crédit de 48 millions de dollars de la banque publique Ziraat qu'il ne remboursa jamais. Et pour cause : nommé deux ans plus tard ministre d'Etat dans le gouvernement Demirel, il se vit confier la charge... du secteur bancaire ! De 48'000 000 de dollars, sa dette fondit bientôt comme par miracle et fut ramenée à 8 millions de dollars, avant d'être convertie en monnaie locale. Mais qu'importe... puisqu'il « ne paya pas » (11) ! Et puis, après tout, Cavit Caglar n'était-il pas un patriote ? N'est-ce point lui qui, en février 1999, prêta au MIT (services secrets) son avion personnel, afin de faciliter l'exfiltration du chef kurde Abdullah Öcalan du Kenya ?

Il est à présent incarcéré dans la prison de Kartal (Istanbul). Ses ex-associés, Dinc Bilgin, patron du holding Sabah, deuxième groupe de presse turc, ainsi que l'amiral Vural Beyazit (12) sont détenus dans une cellule proche de la sienne. Tout ce beau monde, y compris Yahya Demirel, passe actuellement en jugement devant la Cour de sûreté de l'Etat d'Istanbul, pour une affaire de fraude relative à la privatisation d'une autre banque. 2700 ans de prison ont d'ores et déjà été requis contre le neveu de l'ex-président turc. Le quartier où ces personnalités sont détenues a été surnommé par la presse « l'avenue des banques en faillite » (13) ; mais ce fait divers ne fit rire personne... Et surtout pas les propriétaires des quatre plus gros holdings turcs - Koç, Sabanci, Eczacibasi, Dogan - qui, excédés, ont menacé, dès novembre, de ne plus payer d'impôts si les escrocs en cols blancs continuaient à jouir de l'impunité qui leur est habituellement accordée. Une loi, votée le 11 mai par le Parlement sous la pression du FMI, permettra, dit-on, d'« empêcher l'usage frauduleux des fonds bancaires » ; elle prévoit des « sanctions à l'encontre des gestionnaires indélicats ». Mais au-delà de l'aspect réglementaire, le défi le plus difficile à relever consistera certainement « à changer les mentalités, à faire en sorte que le gouvernement et les politiciens servent les intérêts du pays au lieu de confisquer les bénéfices à leur profit » (14).

Illustration du régime de cleptocratie en vigueur depuis « le XVIe siècle » (15) en Turquie, l'affaire des banques fut bientôt estompée par un autre scandale impliquant l'ANAP (le parti de la Mère Patrie, centre droit), l'une des trois composantes de la coalition au pouvoir. Ce scandale visait indirectement son chef Mesut Yilmaz, un ancien premier ministre, déjà révoqué trois ans auparavant pour «liens occultes avec la mafia» (16). Une campagne anti-corruption, dont certains militaires revendiquèrent la paternité, déboucha bientôt sur l'emprisonnement de quinze fonctionnaires du ministère de l'énergie, accusés d'avoir perçu de juteux pots-de-vin sur des contrats énergétiques tels que celui du « Blue stream », un gazoduc en cours de construction sous la mer Noire (17). L'instruction de l'affaire - qui, fait rare, fut confiée à la gendarmerie (18) - se corsa, lorsque l'un des enquêteurs, le général Bekir Ugurlu, essuya une tentative d'assassinat. Le 27 avril, le ministre de l'énergie, Cumhur Ersumer, cité dans l'enquête, fut contraint à la démission.

Les liaisons dangereuses de la classe politique

Ne nous y trompons pas : si ces faits ont été, avec force détails, portés à la connaissance du public, c'est uniquement parce que leur révélation servait les intérêts de l'un ou l'autre des lobbies proches du pouvoir. Une chose est sûre, en tout cas : le scandale autour de l'énergie ne constitue que la partie visible de l'iceberg. A tel point que la vénalité de la classe politique et ses liens avec les milieux interlopes sont devenus une banalité pour le public anatolien. Dans ce domaine, l'ancien président Suleyman Demirel s'illustra tout particulièrement. Il affectionnait un vieux « bandit d'honneur » surnommé Inci Baba (ou Kurd Idris) - une sommité du monde des casinos qui le suivait dans ses voyages officiels (19). La légende veut qu'un jour, lors d'une visite aux Etats-Unis, le président turc, que l'on informait de son programme du jour, se tourna vers Inci Baba pour lui demander ce qu'il comptait faire de sa journée. Et le parrain de lui répondre : « Me rendre sur la tombe d'Al Capone. »

Dans un registre moins folklorique, l'ex-premier ministre Tansu Ciller, successeur de Demirel à la tête du DYP (parti de la Juste Voie, situé au centre droit), n'a jamais caché sa sympathie pour les «baba» (parrains). Le nom de celle qui négocia le traité d'union douanière Turquie-UE fut cité par des juges européens dans des affaires de trafic d'héroïne (20). Son mari, lui, fut à maintes reprises photographié en compagnie de barons de la pègre.

L'« Etat profond »

Historiquement, les liens des politiques avec la mafia se sont noués dès les années 80, avec l'introduction des premiers éléments de l'économie libérale. Dans les années 90, les privatisations donnèrent le signal d'un pillage massif des biens de l'Etat, qui se poursuit encore aujourd'hui. La lutte pour s'approprier les parts du gâteau fut des plus âpres et, comme ses acteurs n'étaient pas trop regardants sur les méthodes, ils firent appel aux bandes mafieuses (en turc : « çete ») pour éliminer la concurrence. Autre facteur d'intensification des liens entre politiciens, fonctionnaires d'Etat et groupes mafieux : la guerre qui débuta au Kurdistan, en 1984, avec la revendication d'indépendance du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Plus connue en Turquie sous le terme d'« Etat profond » (derin devlet), cette alliance triangulaire informelle fit parler d'elle à maintes reprises. Au début de l'année 2000, les Turcs assistèrent, horrifiés, à l'exhumation d'une soixantaine de corps extirpés de charniers découverts dans plusieurs régions du pays. Tout cela, expliqua-t-on alors à une population médusée, était à mettre au compte du Hizbullah (21), une association de barbus et de crapules. Connue pour ses escarmouches avec des maquisards du PKK, l'organisation extrémiste s'était fait une spécialité des enlèvements et des assassinats de personnalités gênantes ou d'hommes d'affaires, souvent d'origine kurde.

Devenue moins indispensable après la reddition du PKK, la nébuleuse islamiste, forte de 20 000 hommes (22), fut démantelée. Plus d'un millier de Hizbullahci furent arrêtés. La presse rendit compte de cet épisode avec un certain art de la dramaturgie. Le public n'ignora rien de l'état des corps ainsi que des tortures subies. Et, tout à coup, on apprit que les armes saisies dans les caches de l'organisation (23) provenaient des stocks du ministère de l'Intérieur. Un ancien préfet de la région de Batman, fief des extrémistes, reconnut que la moitié des armes reçues des mains du gouvernement pour lutter contre le terrorisme dans sa région « avait disparu » (24).

Rien de bien nouveau, en fait, sous le soleil turc : dès 1993, une commission avait enquêté sur les activités du Hizbullah dans la même région. Le juge Akman Akyurek avait recueilli les confessions du chef de la police locale, qui décrivait le soutien logistique fourni aux extrémistes par les forces régulières. Mais l'enquête tourna court : le juge périt dans un accident de voiture et le dossier se volatilisa. Des journalistes (25) qui écrivaient sur le sujet disparurent mystérieusement. Leurs noms vinrent s'ajouter au bas de la liste des 1 964 personnes victimes d'« assassinats non élucidés » (26). «Qui, sinon le haut commandement militaire, a fondé, alimenté et utilisé ce Hizbullah dans le Sud-Est anatolien ?», accuse le député social-démocrate Fikri Saglar (27)...

Des armes, des silencieux, de la drogue...

En 1996, un fait divers, vécu comme un véritable traumatisme par une partie de l'opinion publique, avait révélé aux Turcs l'étendue des ramifications de « l'Etat profond ». A la faveur d'un banal accident de la route, le 3 novembre 1996, on découvrit, non loin de la localité de Susurluk, les corps sans vie d'un « pistolero » ultra-nationaliste, Abdullah Catli, recherché depuis 18 ans par Interpol, aux côtés du chef-adjoint de la sécurité d'Istanbul, Huseyin Kocadag. Dans le coffre de la Mercedes, on retrouva des armes et des silencieux - officiellement répertoriés comme propriété du ministère de l'Intérieur -, des « vrais-faux » papiers (des cartes des services secrets et des passeports diplomatiques) et de la drogue (28). La Mercedes appartenait à Sedat Bucak, seul rescapé de l'accident - un chef de tribu qui percevait de l'Etat de nombreuses subventions et des armes pour lutter contre le PKK dans sa région.

La « dame de fer » turque Tansu Ciller, alors premier ministre, assista aux obsèques d'Abdullah Catli, à qui le pays fit de véritables funérailles nationales (29). Elle y prononça même un vibrant éloge à la mémoire du disparu - « Ceux qui assassinent au nom de l'Etat sont aussi honorables que ceux qui se font assassiner en son nom » -, laissant ainsi entendre ouvertement que les agissements des escadrons de la mort avaient été parrainés au plus haut niveau de l'Etat.

Malgré la formation d'une commission d'enquête parlementaire et les révélations apportées par certains de ses membres, personne ne fut jamais poursuivi, ni le ministre de l'Intérieur Mehmet Agar, ni le chef kurde Bucak, tous deux membres du parti de Tansu Ciller. Mouillés jusqu'au cou dans toutes sortes de trafics, ces deux personnages continuent de siéger, aujourd'hui encore au sein de la Grande assemblée. La seule personne poursuivie et condamnée fut... le chauffeur du camion qui percuta la Mercedes. Quant à la découverte des armes, des « vrais-faux papiers » et de la drogue, elle fut bientôt oubliée.

Toute cette affaire, dite « de Susurluk », montra fortuitement comment, sur les ruines des villages et des champs dévastés du Kurdistan, théâtre d'une guerre de quinze ans entre le PKK et les troupes régulières d'Ankara, une économie de l'ombre, nerf de la guerre, avait fleuri. Il est vrai que cette guerre coûtait cher au budget de l'Etat (30). A la place de l'élevage, de l'agriculture et de l'artisanat, des laboratoires clandestins de transformation de l'héroïne s'étaient implantés un peu partout. Le passage des convois de poudre blanche à travers le « Triangle de l'héroïne » (Yuksekova, Van, Hakkari), non loin des frontières de l'Irak et de l'Iran, était l'occasion des seules trêves vraiment respectées par l'une et l'autre des parties engagées dans les combats (le PKK et l'armée régulière). Avec la guerre, la Turquie, pays de transit de l'héroïne dans les années 70, était devenue « un pays producteur-transformateur-exportateur » où s'effectuèrent, en 1997, 22 % des saisies mondiales (31). D'après un rapport émis en 1998 par l'American Drug Enforcement Agency, l'équivalent de 50 milliards de dollars de stupéfiants transitent chaque année par la Turquie.

La guerre justifiait tout. Pour lutter contre « le gauchiste » (après le coup d'Etat de 1980), « le kurde séparatiste » (de 1984 à 1999), les « çete » (bandes) reçurent les pleins pouvoirs. Le parti de l'Action nationaliste (MHP, extrême droite nationaliste), utilisé comme un réservoir de main-d'oeuvre, fit fonctionner à plein régime ses liens organiques avec la mafia. Et quand bien même les armes se sont tues au Kurdistan depuis la capture d'Abdullah Öcalan, ce schéma perdure. Pour la jeunesse issue des classes moyennes ou défavorisées, la mafia est devenue un moyen d'ascension sociale, l'espoir d'un meilleur statut (32).

La République des janissaires

A défaut d'être au centre des préoccupations des institutions financières internationales, la corruption de la classe politique est perçue par l'opinion publique locale comme un véritable fléau. Une enquête récente (33) la place au troisième rang des problèmes de la société turque après l'inflation et la cherté de la vie. Ce sondage attribue les notes les plus basses à la classe politique, tandis que les militaires caracolent en tête du classement (34). Dans un contexte de crise économique et de délitement du système, l'armée, principal pilier des valeurs de la République, est largement perçue comme la seule force digne de confiance. La faillite des politiques ne fait que renforcer son prestige.

L'héritage ottoman

Là encore, ce phénomène n'est pas nouveau dans l'histoire de la Turquie. En 1958 et en 1970, des phases de récession marquées, chaque fois, par une dévaluation servirent de prélude aux coups d'Etat militaires de 1960 et 1971 - baptisés « révolutions démocratiques » par la propagande. Cela dit, un tel scénario paraît exclu aujourd'hui. Pour la bonne et simple raison que, depuis leur dernier coup d'Etat (12 septembre 1980), les militaires ont concentré un tel pouvoir qu'ils n'ont même plus besoin d'intervenir, du moins de façon aussi démonstrative que par le passé. Sans compter qu'un nouveau putsch ruinerait la «vocation européenne» de la Turquie.

La prééminence de l'armée trouve ses racines dans l'histoire de l'Empire ottoman. A l'époque, les «sultans savaient que leurs jours étaient comptés quand les janissaires renversaient leurs chaudrons pour manifester leur colère» (35). Et, depuis, malgré la chute de l'empire, les choses n'ont pas fondamentalement changé. Comment pourrait-il en aller autrement, au demeurant, dans la République de Kemal, créée de toutes pièces par des militaires et dont pas moins de six présidents - sur dix - furent des généraux ? Le champ d'intervention de l'armée est multiple. Outre l'acquisition annuelle de nouveaux armements (36), et la reconduction de l'état d'urgence dans les provinces du Kurdistan (37), elle chapeaute la vie universitaire par l'intermédiaire du Conseil de l'enseignement supérieur (YOK) et surveille les médias par le biais du Conseil supérieur de la radio et de la télévision (RTUK). Grâce à l'OYAK, un holding florissant présent dans des secteurs variés de l'économie (l'agroalimentaire, les matériaux de construction, la production automobile, le tourisme), elle est aussi un acteur économique de poids, qui plus est dispensé du paiement de l'impôt.

Mais encore, et surtout, l'armée, gardienne du temple kémaliste, est l'arbitre du jeu politique à travers le Conseil national de sécurité (MGK). Cet organe paritaire, composé de représentants du pouvoir civil et de la hiérarchie militaire, est qualifié, à tort, de « consultatif » en Turquie. En fait, ses recommandations au gouvernement sont clairement énoncées comme « prioritaires » dans la Constitution confectionnée par les généraux du coup d'Etat de 1980. Aux termes de la Loi fondamentale, le Conseil de sécurité est « le vrai Conseil des ministres ». C'est lui qui décide des grandes orientations de la politique étrangère et qui tire les ficelles, notamment en cas de crise.

Le « coup d'Etat virtuel »

Une vingtaine de recommandations émises par ce « cabinet de l'ombre » suffirent, le 28 février 1997, pour écarter du pouvoir (38) le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, dont le Parti de la prospérité (Refah) avait pourtant remporté les législatives de décembre 1995 et les municipales de mars 1994. Cette réunion du Conseil de sécurité resta dans les annales turques comme le premier exemple de « coup d'Etat virtuel ». Car, contrairement aux précédentes gesticulations de l'armée, il ne fut pas assorti de démonstrations de force et ne fit pas de victimes.

Perçus comme une véritable « menace pour la sécurité nationale » (39), les islamistes du Refah étaient dans le collimateur de l'armée depuis pas mal de temps. La fête qu'ils organisèrent le 30 janvier 1997, à Sincan, une banlieue d'Ankara, signa leur éviction de la scène politique. Baptisée «nuit sainte», cette manifestation de rue cumulait en effet tous les maux : sur la place de la ville, une maquette de la mosquée de Jérusalem avait été érigée ; des poèmes à la gloire de l'islam avaient été déclamés ; le tout, en présence de l'ambassadeur d'Iran. Mais la goutte qui fit déborder le vase fut sans conteste le fait que la cérémonie se déroula... à quelques centaines de mètres d'un buste d'Atatürk (sacrilège suprême).

Un mois plus tard, le sous-préfet de Sincan annonça que, à titre d'expiation, « une statue géante d'Atatürk serait dressée sur le lieu même de l'offense » (40). Défenseurs exclusifs des principes sacrés du kémalisme - intégrité du territoire, unité de la nation et laïcité - les militaires sont, en même temps, les dépositaires du culte rendu au « père de la nation ». La clef de voûte de cette dictature sans dictateur où les chefs d'Etat-major « laissent la place à leur successeur, le jour de la retraite venu » est le système centralisateur et autoritaire mis en place, dès 1923, par Kemal Atatürk. Ainsi que le souligne Etienne Copeaux « l'intériorisation de la coercition par une grande partie de la population » conditionne sa réussite (41).

Les grandes causes nationales - telles que les questions kurde, arménienne, chypriote, l'armée et son rôle au sein de l'Etat ou le culte d'Atatürk - forment le noyau dur du « consensus obligatoire » (42). La transgression de ces tabous est sévèrement sanctionnée. Les déviants sont rejetés par le système, et leurs actes comme leurs paroles sont punis de sanctions pénales.

D'une crise à l'autre...

Le verrouillage mis en place par l'armée n'empêche pas la marmite d'exploser. Au contraire, l'une des particularités du système est de produire des crises en série. La plus récente, celle des grèves de la faim dans les prisons, a révélé une fois de plus les manquements aux droits de l'homme dont la Turquie est coutumière. Au passage, elles ont également mis en relief un paradoxe, celui de l'absence d'Etat dans un système que d'aucuns qualifient néanmoins de « totalitaire ».

En décembre 2000, c'est au volant de bulldozers que la gendarmerie turque dut pénétrer dans une vingtaine de prisons où des détenus d'extrême gauche s'étaient barricadés dans leurs dortoirs. Les prisonniers refusaient leur transfert vers de nouveaux lieux de détention et les séances de tabassage auxquelles ces déplacements donnaient souvent lieu. Un officier des forces de sécurité reconnut que « les autorités n'avaient pas mis un pied à la prison de Bayrampasa, au coeur d'Istanbul (43), depuis près de dix ans ». La télévision locale s'attarda, non sans complaisance, sur les armes détenues par les mutins à l'intérieur de la prison et dénonça les dangers du « terrorisme ». Après la peur du communiste, celle du Kurde, puis celle du barbu, on agita celle du « terroriste ». Outre qu'elles permettent au pouvoir de durer et qu'elles marginalisent les demandes d'ouverture, les crises servent aussi à « fabriquer de l'ennemi », «chacun étant contraint de choisir son camp» (44).

La mise en exergue d'ennemis intérieurs et extérieurs (les pays « hostiles » qui entourent la Turquie) sert à justifier le pouvoir des « janissaires ». Les organisations d'extrême gauche incriminées, qu'elles soient d'obédience guévariste, stalinienne ou pro-Ceaucescu, ne sont certes pas des syndicats d'enfants de choeur ; mais une question reste posée, que personne n'a songé à soulever : qu'a fait l'Etat pendant ces dix années où ses établissements carcéraux se sont retrouvés en proie à une véritable gabegie ? Les médias, eux, ont préféré s'épancher sur l'opération de « sauvetage des prisons », baptisée « retour à la vie » et qui fit tout de même 32 morts (45) !

Pour le public, ce fut l'occasion de pénétrer dans l'univers carcéral turc et de dépasser le cliché de l'enfer à la « Midnight express », encore très répandu. On apprit comment les détenus d'extrême gauche pouvaient entrer en possession de pistolets, téléphoner depuis un portable, envoyer un fax, organiser des procès et tenir leurs réunions de cellule ; tandis que les représentants de la mafia bénéficiaient d'options supplémentaires - prostituées, possibilité de commanditer des assassinats (46). D'ailleurs, si les derniers événements ont mis l'accent sur la permissivité dont jouissaient les organisations d'extrême gauche, maîtresses absolues de certains lieux de détention, ils laissent entier le problème des mafieux dont nul ne songe à contester le régime de faveur.

Telle est la Turquie actuelle, pays en crise mais, aussi, pays de paradoxes où l'incroyable liberté de ton de la presse coexiste avec les arrestations d'intellectuels pour délit d'opinion. L'impunité de la classe politique est une autre facette de l'aberration du système. Gruger l'Etat, organiser des trafics, avoir recours à des bandes armées représentent autant de forfaits qui ne sont guère sanctionnés puisqu'ils ne remettent pas en cause les principes sacrés du kémalisme. Pis encore, c'est souvent au nom de ces principes, notamment l'intégrité du territoire et la laïcité, que « l'Etat profond » se perpétue et... s'approfondit.

Une laïcité en trompe-l'œil

C'est, une fois encore, au nom des principes sacrés du kémalisme, au nom de la lutte contre le communisme, que l'on favorisa, dans les années 80, l'émergence de l'islam politique. Pour restaurer le consensus idéologique nécessaire à son intervention, le pouvoir militaire eut largement recours au facteur religieux (47). Les discours du général Kenan Evren, le principal instigateur du coup d'Etat de 1980, étaient truffés d'allusions dévotes. Entre 1982 et 1991 - parallèlement à l'effondrement de l'URSS -, 5000 écoles coraniques furent créées, contre 270 écoles laïques pour la même période. Conformément à une recommandation du Conseil de sécurité émise en 1982, les cours de religion devinrent même obligatoires.

Comment, dans ses conditions, comprendre la diabolisation dont les islamistes furent ultérieurement l'objet de la part de l'armée, si prompte aujourd'hui à réclamer leur éradication ? Ce retournement renvoie à la notion de laïcité telle qu'elle est comprise en Turquie, où les imams sont rétribués par l'Etat et où l'appartenance religieuse est mentionnée sur la carte d'identité. Les réformes engagées par Atatürk en 1923 visaient moins à séparer l'islam et l'Etat qu'à transformer la religion en un instrument au service de la République. Fondu dans les valeurs nationalistes, l'islam sunnite de rite hanéfite reçut, seul, le statut de confession officielle. Contrairement aux usages en vigueur à l'époque ottomane, les autres groupes - Alévis, proches des chiites, confréries soufies, sans parler des autres confessions - furent laissés de côté. Et, de fait, le seul cadre autorisé pour l'expression de l'islam en Turquie est celui, très étroit, de la « synthèse islamo-nationaliste » - mélange de nationalisme d'extrême droite et d'islam politique.

C'est cette idéologie que le président réformateur Turgut Ôzal (48) chercha à promouvoir sans jamais renier le kémalisme. Mais, bien qu'en selle depuis près de vingt ans, cette synthèse n'a jamais vraiment pris racine. Tout juste a-t-elle permis d'introduire dans le discours ou la gestuelle politique des partis laïques, quelques éléments religieux. On vit, par exemple, Mme Ciller faire campagne pour les législatives d'avril 1999 en distribuant des foulards. De plus en plus de leaders politiques se font représenter en train de prier ou à la sortie de la mosquée. L'option « islamo-nationaliste » est-elle, pour autant, susceptible de prévaloir au cours des prochaines années ? Est-elle compatible avec l'intégration européenne ? Suffirait-elle à engager le pays sur la voie du changement ?

L'Europe, horizon impossible ?

Conscients de l'état de délitement du système, de larges segments de la société turque aspirent au changement. Juges, politiques, intellectuels, hommes d'affaires, tous en conviennent : leur pays a besoin d'une « véritable perestroïka » (49). Et les patrons qui réclament « le développement économique des régions kurdes » ainsi qu'un « contrôle civil plus strict sur les militaires » ne sont pas les derniers à afficher leur soif de perspectives nouvelles (50). Il n'est pas jusqu'au président de la République, Ahmet Necdet Sezer, un ancien magistrat prompt à critiquer les lacunes de la démocratie locale, qui n'apparaisse résolument tourné vers l'ouverture. Mais les espoirs nés de son élection par le Parlement, en mai 2000, s'évanouirent rapidement. Ombrageux, solitaire, dépourvu d'expérience politique et de marge de manoeuvre, le premier chef d'Etat turc, en 77 ans, à n'être issu ni de l'armée ni du sérail politique s'est muré dans le silence, à la suite de sa violente prise de bec avec Bülent Ecevit.

Qui, dans cette démocratie turque en trompe-l'oeil - où les militaires font de la politique et les politiques des affaires -, pourrait enfin engager le pays sur la voie des réformes si ce n'est, encore et toujours, l'armée ? Qu'on le veuille ou non, l'attitude des militaires comptera beaucoup dans les orientations futures de la Turquie. Et parmi elles, le « contrat démocratique » européen apparaît comme l'une des plus prometteuses. Fidèles à l'enseignement d'Atatürk - « Il y a plusieurs pays, il n'y a qu'une seule civilisation » -, les généraux y sont plutôt favorables sauf qu'ils veulent que l'Union intègre la Turquie telle qu'elle est : « Nous voulons entrer dans l'Union mais il faut que la nature unitaire et laïque du pays soit préservée » (51). Trente-huit ans après avoir postulé, la « petite Asie » vient de se voir accorder le statut de candidate (52). Est-elle prête à se conformer aux critères de Copenhague, c'est-à-dire à mettre en place un Etat de droit et à respecter les minorités et les droits de l'homme ?

Rien n'est moins sûr. Le « programme national » - sorte de cahier des charges des réformes qu'Ankara consent à mener à bien pour intégrer l'Union - n'a pas répondu aux attentes de Bruxelles. Que ce soit à propos du respect des minorités (kurde mais aussi syriaque ou chaldéenne) (53), de l'abolition de la peine de mort, ou de la réévaluation à la baisse du rôle des militaires dans la vie politique, il laisse dans le flou les principaux sujets de préoccupation des Européens. Au-delà de quelques gestes de bonne volonté, les mesures annoncées ne sont que des réformes de façade.

En juin 1999, la Turquie a accepté de se conformer aux injonctions de la Cour européenne des droits de l'homme qui lui demandait de retirer les juges militaires des Cours de sûreté de l'Etat (DGM) (54). Cet effort mérite d'être salué. Toutefois, il n'a en rien modifié la nature de ces juridictions d'exception. Chargées, en principe et comme leur nom l'indique, de statuer sur les atteintes à la sûreté de l'Etat, ces instances jugent également les délits d'opinion. La décision d'y déférer des intellectuels pour «atteinte à l'intégrité de la nation» ou « séparatisme » relève du pouvoir discrétionnaire du parquet. Le maintien de telles Cours dotées de compétences aussi larges est tout simplement incompatible avec la liberté d'expression, même si les Turcs ont beau jeu de rétorquer que ces juridictions furent créées sur le modèle français de la Cour de sûreté de l'Etat - prolongement des tribunaux militaires spéciaux de l'époque de la guerre d'Algérie. Petit rappel : il fallut attendre 1981 pour que cette Cour soit abolie en France !

Même constat en ce qui concerne le droit des minorités. Récemment, le commissariat de l'OSCE en charge de cette question, qui souhaitait effectuer une mission d'évaluation sur le sol turc, s'est vu opposer une fin de non-recevoir de la part du ministre des Affaires étrangères, Ismail Cem. Durant l'été 2000, au moment où un débat s'était engagé au plus haut niveau pour savoir s'il fallait, ou non, autoriser l'enseignement du kurde, un rapport du Conseil de sécurité avait accusé l'Europe de «chercher à diviser la Turquie». Depuis, le débat est clos. Quant au « programme national », il reconnaît aux citoyens de la Turquie le droit d'utiliser, « au quotidien, différentes langues, dialectes et patois ». Ce qui apparaît comme une bien piètre concession, si l'on se souvient que l'interdiction de parler une autre langue que le turc (loi no 2392 du 22 octobre 1983) a été levée, il y a dix ans, à l'époque du président Özal.

A l'évidence, le chemin de l'adhésion promet d'être long. Et ce n'est pas un hasard si la Turquie est le seul pays-candidat pour lequel aucune date d'adhésion n'a été fixée. D'ores et déjà, les nuages s'amoncellent à l'horizon de la question chypriote - enjeu pourtant décisif dans le partenariat Turquie-UE. Si les relations entre la Turquie et la Grèce, l'éternel ennemi, se sont considérablement réchauffées grâce à la « diplomatie du tremblement de terre » (55), en revanche les positions sur Chypre n'ont pas varié de part et d'autre. Dès cet été, l'ONU devrait faire une série de propositions à Ankara. A partir de là : « Ou la Turquie acceptera lesdites propositions ou l'Europe intégrera une Chypre divisée » (56).

Une chose est sûre : la crise actuelle éloigne l'espoir de voir les militaires regagner leurs casernes. Pourquoi le Haut commandement renoncerait-il à ses prérogatives alors qu'il apparaît comme la seule force vraiment populaire ? Victime du complexe de Sèvres - du nom du traité qui, en 1920, avait marqué le dépeçage de l'Empire ottoman (57) -, l'armée ne semble pas pressée de satisfaire aux exigences de Bruxelles. Ne tire-t-elle pas aujourd'hui l'essentiel de sa force de son appartenance à l'OTAN (58) et de son rôle d'allié des Etats-Unis ?

La Turquie, instrument de Washington...

Puissance régionale incontournable, fabuleux marché aux armements, la Turquie est devenue, en particulier depuis les accords militaires passés avec Israël en 1996, le principal soutien de la politique américaine dans la zone. Washington a besoin des bases militaires turques pour lancer ses opérations sur l'Irak et du port de Ceyhan pour mener à bien son projet d'oléoduc en provenance de Bakou (59). Toujours en discussion -son coût et sa faisabilité étant jugés rédhibitoires par les « majors » du pétrole-, ce pipeline revêt une dimension cruciale pour l'administration américaine qui souhaite renforcer ainsi son contrôle sur l'exploitation et le transport des richesses énergétiques de la mer Caspienne et, surtout, contrer les projets russes et iraniens dans le Caucase et en Asie centrale. Moins exigeante que le contrat européen, cette alliance repose exclusivement sur l'impératif de stabilité. C'est à cette aune qu'il faut interpréter l'intervention rapide et massive des institutions financières internationales lors de la récente crise financière qui a secoué Ankara. Mais, de crise en crise, que va-t-il rester de cette stabilité ?

Minée par ses contradictions internes, la Turquie ne peut plus prétendre être uniquement, comme lors de l'avènement de la République en 1923, « le pays des Turcs ». Combien de temps encore son kémalisme vieillissant, qui se refuse à intégrer la moindre opposition, saura-t-il résister aux tensions d'une société fragmentée et complexe ? Plus encore que les collusions du pouvoir et des bandes, que le nationalisme kurde, que le militantisme islamiste ou le réveil de l'importante communauté des Alévis, contraints de se radicaliser face à la montée de l'islam sunnite, le véritable danger, pour la Turquie, réside dans son incapacité à se doter d'un projet. Tant qu'il n'y aura pas davantage de transparence dans les pratiques de l'Etat, tant qu'il n'y aura pas de contrepoids au pouvoir de l'armée, ce pays ne parviendra pas à surmonter ses difficultés. Et toute l'aide des institutions financières internationales n'y pourra rien changer.

Notes :

(1) Expression empruntée à Hamit Bozarslan, spécialiste du Moyen-Orient, maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales.
(2) Aksam (quotidien islamiste modéré), 15 avril 2001.
(3) Le premier ministre avait ordonné d'importants virements de fonds provenant de banques d'État vers un établissement privé qui fut, ensuite, déclaré en faillite. Ces transferts étaient destinés à un compte off-shore aux Bahamas, appartenant à l'associé en affaires d'Ozer Ciller (époux de Mme Ciller), Bilge Duru Hasoglu. Voir l'édition européenne de l'hebdomadaire Cumhuriyet, 7-14 mai 1998.
(4) Financial Times, 8 mars 2001.
(5) 1700 % pour le taux au jour le jour pratiqué par la Banque centrale et entre 1500 et 1700 % pour le taux des échanges entre banques (selon l'AFP, 4 décembre 2000).
(6) Dès le 21 février, les taux d'intérêt grimpèrent à 4000 % (Financial Times, 22 février 2001). D'après Aksam (15 avril 2001), 84 banques ont vendu de la livre turque pour un montant de 5 milliards de dollars, tandis que la Banque centrale en injectait 6 pour soutenir la devise nationale… En vain !
(7) Ce soutien fut confirmé le 15 mai 2001, lors de la réunion du comité directeur du FMI. Le fonds s'est engagé à soutenir la Turquie à hauteur de 8 milliards de dollars. La Banque mondiale, de son côté, a promis 2 milliards de dollars.
(8) 47 milliards de dollars ; source FMI (décembre 2000).
(9) En fonction de 1993 à 2000.
(10) Ministre du gouvernement de Suleyman Demirel (entre 1991 et 1993), puis de celui de Tansu Ciller (entre 1995 et 1996).
(11) Voir l'article de Cetin Altan dans Hürriyet, 27 avril 2001.
(12) Hürriyet, 25 avril 2001.
(13) Batik Bankalar Caddesi, dans la même édition d'Hürriyet.
(14) Ali Bayramoglu, président de l'Association des industriels et des patrons indépendants (MUSIAD) — proche des islamistes.
(15) Turkish Daily News, 28 avril 2001.
(16) Le 25 novembre 1998, le premier ministre Mesut Yilmaz tombait sous le coup d'une motion de censure. Cette motion faisait suite aux révélations concernant des conversations qui auraient eu lieu entre le premier ministre et le chef mafieux Alaattin Cakici — ancien militant d'extrême droite réfugié en France, puis extradé — au sujet du rachat d'une banque d'État, la Turk Ticaret Bankasi (TTB).
(17) Le gazoduc reliera Izobilnoy (Russie) à Samsun et transportera, sur 1213 kilomètres, 8 milliards de mètres cubes de gaz russe vers la Turquie à compter de l'automne 2001. La consommation actuelle de gaz en Turquie — soit 14,5 milliards de mètres cubes par an — pourrait atteindre 53 milliards en 2010, dont 30 milliards seraient fournis par le géant russe Gazprom.
(18) Fait exceptionnel qui mécontenta les politiques, l'enquête fut confiée à la gendarmerie — des militaires placés sous le contrôle du ministère de l'Intérieur.
(19) « A l'ombre des généraux tueurs à gage et narcotrafiquants », Kendal Nezan, Le Monde diplomatique, septembre 1998.
(20) Le 21 janvier 1997, à l'occasion d'un procès intenté à des trafiquants de drogue, la Cour d'État de Francfort a reconnu que deux familles stambouliotes couvertes par Mme Ciller étaient à l'origine de l'acheminement de l'héroïne de la Turquie vers l'Europe. Cette accusation fut reprise par le ministère britannique de l'Intérieur (et plus précisément par le Home Officer Sackville). Voir la revue Confluences, no 23, automne 1997, L'Harmattan.
(21) Sans lien avec le Hezbollah libanais.
(22) Voir : Kod adi Hizbullah (« Nom de code : Hizbullah »), Mehmet Farac et Faik Bulut, Ozan Yayincilik (éd.), Istanbul, 1999.
(23) 443 fusils automatiques, 115 roquettes et 1450 grenades, selon Hürriyet, 11 février 2000.
(24) Idem.
(25) Halit Gungen de l'hebdomadaire 2000 Dogru et Hafiz Ozdemir du quotidien pro-kurde Özgur Gundem.
(26) Selon l'association turque de défense des droits de l'Homme (IHD), entre 1989 et 1999, 1964 personnes furent ainsi éliminées, pour la plupart, au Kurdistan — dont 1333, à l'époque où Mme Ciller était à la tête du gouvernement.
(27) Le « Sud-Est anatolien » désigne le Kurdistan de Turquie dans la terminologie officielle.
(28) Se reporter à l'ouvrage Susurluk derin iliskiler (« Les relations secrètes de Susurluk »), écrit par le président de la commission d'enquête parlementaire Fikri Saglar et Emin Özgönul, Boyut Kitaplar (éd.), 1998.
(29) « Loup-gris » (ultra-nationaliste), lié au groupe qui organisa l'attentat contre le pape, Abdullah Catli avait été envoyé en Europe dans les années 80 par les services secrets turcs pour lutter contre l'Asala. Payé en héroïne, il fut arrêté en France pour trafic de stupéfiants puis, après avoir purgé sa peine, livré à la Suisse. En juillet 1989, le tribunal de Bâle le condamna à sept ans de réclusion, pour détention d'héroïne (4 kg). Mais le 20 mars 1990, il parvint à s'évader de la forteresse de Bostadel (Suisse) et à regagner la Turquie, muni d'un passeport diplomatique. Recherché par Interpol pendant 18 ans, il fut retrouvé par la police turque, le 3 novembre 1996, mort, dans une voiture accidentée aux côtés d'un haut responsable de la sûreté d'Istanbul.
(30) Quelque 10 milliards de dollars par an, soit 12 % du PIB et 45 % du budget de l'État, selon le Rapport de l'Observatoire géopolitique des drogues de 1997.
(31) Ibidem.
(32) Voir l'article d'Omer Laçiner publié dans la revue Esprit, en janvier 2001.
(33) Effectuée par la Fondation turque des études économiques et sociales (TESEV), entre novembre et décembre 2000, sur un échantillonnage de 3021 personnes dans 17 provinces du pays.
(34) Indice de confiance de la population vis-à-vis de l'armée : 91,1 % (cf. AFP, 30 décembre 2000).
(35) « La République des Pachas », Éric Rouleau, Le Monde diplomatique, septembre 2000.
(36) Pour 2001, le budget de la Défense s'élève à 7,6 milliards de dollars, soit 10,5 % du budget total contre 2,6 % (1,9 milliard de dollars) pour les dépenses de santé. Dans les trente années à venir, la Turquie a prévu de consacrer 150 milliards de dollars à la modernisation de ses forces armées (AFP, 18 octobre 2000).
(37) L'état d'urgence reste en vigueur dans quatre provinces kurdes : Diyarbakir, Sirnak, Hakkari et Tunceli.
(38) Erbakan démissionnera trois mois plus tard, en mai 1997.
(39) Voir, dans la revue Stratégie nationale, no 15, novembre-décembre 2000, l'article de l'ancien chef d'état-major Dogan Beyazit.
(40) Voir Étienne Copeaux : « Le consensus obligatoire » (p. 89) dans Turquie : les mille visages, Syllepse, 2000.
(41) Chercheur au GREMMO (Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient), à Lyon.
(42) Trois mois plus tard, en mai 1997.
(43) AFP, 23 décembre 2000.
(44) Voir Hamit Bozarslan : « La crise comme instrument du pouvoir politique en Turquie », Esprit, janvier 2001.
(45) 16 détenus s'immolèrent ; 14 détenus furent tués au cours de l'assaut, ainsi que deux gendarmes.
(46) Les assassinats sont fréquents dans les prisons turques. L'extrémiste de gauche, Mustafa Duyar, a été tué de plusieurs balles dans la tête, le 15 février 1999, à la prison d'Afyon (centre), où il purgeait sa peine pour le meurtre d'Ozdemir Sabanci, un homme d'affaires progressiste. Le groupe de détenus qui a perpétré l'assassinat a ensuite avoué qu'il s'agissait d'un « contrat », exécuté sur l'ordre d'un mafieux d'Istanbul. Voir : Aydinlik, 18 mars 2001.
(47) Devlet, Dergah, Ocak (« L'État, le cercle, le foyer »), Tanil Bora, Kemal Can Iletisim Yayinlari (éd.), Istanbul 1999.
(48) Président de la République de 1989 à 1993.
(49) Formule utilisée, il y a quelques années, par Cem Boyner, un grand patron entré en politique.
(50) Voir les rapports publiés par la Fédération des patrons et industriels turcs TUSIAD en 1997 et en mai 2001. Le rapport 2001 préconise l'augmentation du nombre de civils au Conseil national de sécurité (MGK) — instance dominée par l'armée.
(51) Voir l'article de Necati Özgen (général d'armée), publié dans la revue Stratégie nationale (Ulusal Strateji), mars-avril 2001.
(52) Lors du sommet du Conseil européen d'Helsinki, en décembre 1999.
(53) La « minorité » kurde représente 12 millions de personnes (sur 63 millions). Quant aux Assyro-chaldéens, ils sont 25 000.
(54) La Turquie compte, en tout et pour tout, sept Cours de sûreté.
(55) En août 1999, un tremblement de terre fit près de 20 000 victimes en Turquie. La Grèce proposa alors son aide qui fut acceptée. Ces témoignages de solidarité furent hautement appréciés par les Turcs qui proposèrent leur aide à la Grèce lorsque celle-ci fut, à son tour, touchée par un séisme, un mois plus tard.
(56) Daniel Cohn-Bendit, député Vert européen, co-président de la commission mixte Turquie-UE du Parlement européen.
(57) Le Traité de Sèvres fut signé en 1920 par la Turquie et les puissances occidentales victorieuses. Il consacra le démembrement de l'Empire ottoman. Mais il fut rendu caduc par la signature du traité de Lausanne qui marqua la reconnaissance internationale de la République turque en 1923.
(58) Avec 639 000 hommes, l'armée turque est la deuxième en nombre au sein de l'Otan.
(59) Projet d'oléoduc destiné à permettre le transport du pétrole de la Caspienne, depuis Bakou (capitale de l'Azerbaïdjan) jusqu'à Ceyhan — un terminal pétrolier turc sur la Méditerranée. Ce pipeline doit alimenter les marchés occidentaux. Long de 1730 km, il vise, en contournant la Russie, à réduire la dépendance des ex-républiques soviétiques vis-à-vis de cette dernière.