Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
LE NOUVEAU KEMALISME
Entretien avec Kémal DERVIS
Ministre d’Etat chargé de l’Economie depuis mars 2001
conduit par
Zeynep GÖKÜS
Journaliste indépendante.
en français
en français
in english
en español
en français

Zeynep Gögüs - Monsieur le Ministre, d'après des sondages récents, si des élections législatives avaient lieu demain, 52 % des Turcs voteraient pour vous. Comment expliquez-vous un tel engouement pour un homme qui, il y a quelques mois à peine, était encore un inconnu fraîchement débarqué d'Amérique ?

Kemal Dervis - C'est un peu mystérieux, en effet. Le phénomène tient, à mon avis, à la gravité de la crise. Cette crise a commencé en novembre 2000 puis a connu une brusque accélération en février. Beaucoup de gens ont perdu leur travail. Depuis le début de l'année 2001, l'économie est en récession, de nombreuses usines ferment leurs portes, les entreprises ne parviennent plus à honorer leurs échéances. La situation est critique et le désir d'en sortir en est d'autant plus fort. Le fait qu'on ait pu mettre sur pied un programme économique, que ce programme ait été bien reçu à la fois en Turquie et à l'étranger, qu'on ait abaissé les taux d'intérêt, le fait finalement que l'activité reprenne un peu et qu'on ait réussi à obtenir une aide du FMI : tous ces éléments ont contribué à redonner confiance aux Turcs. Il se trouve que c'est moi qui suis à l'origine de ce programme et qui le coordonne. A travers ma personne, c'est cette politique de redressement que la population plébiscite.

Z. G. - Si l'on devait chercher un responsable à cette crise, qui désigneriez-vous ?

K. D.- On ne peut pas incriminer des personnalités précises. Tout au long des années 90, la Turquie a connu une très forte inflation et des taux d'intérêt réels astronomiques. Il est clair que la crise n'est pas apparue d'un coup mais qu'elle couvait depuis le début de la décennie. Autrement dit, bien qu'elle ait éclaté cet hiver, on ne peut pas en rendre directement responsable le gouvernement qui était au pouvoir pendant ces mois-là. C'est le système populiste et l'extrême enchevêtrement des sphères politique et économique qui sont en cause. En dix ans, la Turquie a accumulé une dette faramineuse. Et tous les gouvernements successifs ont apporté leur pierre à l'édifice. Je crois que c'est surtout la manière dont le système économique fonctionne qu'on doit changer et non telle ou telle personne.

Z. G. - Vos détracteurs voient en vous l'« envoyé spécial de l'Amérique ». Cette réputation ne risque-t-elle pas d'entamer votre popularité ?

K. D.- Vous savez, ma popularité est fragile ! En Turquie comme ailleurs, les sacrifices économiques sont toujours douloureux, surtout s'ils sont consentis dans l'urgence. Et il est commode, pour certains politiciens, d'accuser l'étranger. Pourtant, les choses sont très claires : le programme que nous sommes en train de mettre en place avec le soutien de la majeure partie de la population est un programme gouvernemental. Il a été élaboré en Turquie par des responsables turcs. Mais nous avions besoin d'un appui extérieur. C'est la raison pour laquelle nous l'avons soumis à diverses institutions internationales. Je dois dire que nos interlocuteurs nous ont témoigné une grande compréhension et qu'ils ont su se montrer généreux sur le plan financier. Ce programme est un programme cohérent, qui tient la route et qui — s'il est appliqué — devrait permettre à la Turquie de se tirer d'affaire.

Z. G. - Comment avez-vous conquis la confiance des Turcs ?

K. D.- Du temps où je travaillais à la Banque mondiale, j'ai noué des liens d'amitié avec de nombreux ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales, d'Amérique latine et d'Asie. Lorsque je leur ai parlé de ma prochaine nomination, tous m'ont tenu le même langage. Ils m'ont dit : « Bien sûr, il est essentiel de prendre des décisions justes et courageuses ; mais il est tout aussi essentiel d'expliquer ce que tu fais et pourquoi tu le fais. Il faut être au contact de la population et ne pas donner l'impression que tu travailles derrière des portes fermées. » Je me suis efforcé de suivre leur conseil. Je prends le temps d'expliquer, d'écouter, de répondre aux questions et aux critiques. Pour que ce programme soit un succès, il faut que les gens se sentent impliqués.

Z. G. - Votre programme aurait-il reçu à l'étranger un accueil aussi chaleureux si la Turquie n'avait pas le poids régional qui est le sien ?

K. D.- Tout le monde sait que la Turquie occupe une position stratégique clé au carrefour de la Méditerranée orientale, du sud-est européen, de la zone de la mer Noire et du Moyen-Orient. C'est un pays très important à la fois pour l'Amérique et pour l'Europe. Il est clair que cela facilite les choses. Mais, d'un autre côté, personne n'est prêt à miser de grosses sommes sur des projets qui n'ont aucune chance de réussir. Le facteur déterminant a été le contenu du programme.

Z. G. - Vous vous présentez comme un pragmatique. En tant qu'économiste pragmatique, de quel modèle économique vous sentez-vous le plus proche ?

K. D.- Fondamentalement, je crois à l'économie de marché. Je pense que la force motrice de la croissance doit être l'initiative privée, sous toutes ses formes : pas seulement le grand capital mais aussi la petite entreprise, l'épargne, la volonté de la population d'utiliser cette épargne pour financer des investissements. Mais pour que l'économie de marché fonctionne dans de bonnes conditions, il faut un État fort — un État régulateur et un État social. En résumé, je suis partisan d'une conception moderne de l'État dans le cadre de l'économie de marché ; autrement dit : d'une synthèse entre la social-démocratie et le libéralisme.

Z. G. - Quels sont les attributs de l'État fort tel que vous le concevez ?

K. D.- C'est un État qui est respecté, qui emploie des cadres de haut niveau, qui prend ses décisions sur la base de calculs économiques objectifs, sans se laisser influencer par des groupes de pression et sans se préoccuper des intérêts à court terme des uns ou des autres. C'est un État qui perçoit les impôts, qui garantit la sécurité à l'intérieur du pays et aux frontières, qui a suffisamment de ressources pour redistribuer une partie de la richesse aux pauvres et qui intervient sur le plan social. Voilà quels sont, selon moi, les attributs d'un État fort.

Z. G. - Vous vous êtes toujours intéressé à l'histoire. Vous prétendez même être devenu économiste pour comprendre l'histoire...

K. D.- Lorsque j'étais adolescent, je lisais des livres d'histoire ; c'était mon passe-temps préféré. J'étais fasciné par la Révolution française, la Renaissance, la découverte de l'Amérique. Plus près de nous, la lutte contre le colonialisme était également l'un de mes sujets de prédilection. Et plus je lisais, plus je me rendais compte de l'importance des forces économiques dans le processus historique. C'est ainsi que j'ai commencé à étudier l'économie tout en gardant un vif intérêt pour mon ancienne passion. Nous étions dans les années 60 et j'étais évidemment un peu influencé par l'approche marxiste.

Z. G. - En tant qu'historien amateur, comment expliquez-vous la crise économique et politique que traverse la Turquie ?

K. D.- Toute évolution, qu'elle soit sociale, économique ou politique, comporte de multiples dimensions. Au-delà des difficultés de ces derniers mois, la Turquie a un grand besoin de modernisation. C'est un pays jeune, avec une population jeune, doté d'un dynamisme extraordinaire qui fait un peu penser au Japon des années 50-60. Un pays où les gens veulent investir, où ils veulent vivre mieux, où tout le monde veut toujours aller très vite. Et quand on va très vite, on a parfois des accidents. Ce qui manque à la Turquie, c'est un cadre législatif et des instruments de régulation qui lui permettraient de canaliser ce trop-plein d'énergie.

Z. G. - Depuis quelques années, la Banque mondiale et le FMI font l'objet de nombreuses critiques. On leur a notamment reproché de ne pas avoir vu venir la crise asiatique de 1997. Selon vous, les institutions de Bretton Woods servent-elles encore à quelque chose ?

K. D.- Absolument. Je suis même persuadé qu'elles ont un rôle fondamental à jouer dans la phase actuelle de l'économie mondiale. J'ai souligné tout à l'heure à quel point il était important que l'État intervienne dans l'économie de marché afin de la rendre plus efficace et plus compétitive. C'est également vrai sur le plan international. L'économie de marché fonctionne aujourd'hui sur la base d'un marché global. Et comme un marché national, le marché global a besoin d'instances de contrôle capables de réduire la volatilité de l'activité économique et de réguler les flux de capitaux. Ces instances existent. Les deux principales sont le FMI et la Banque mondiale. Contrairement à une opinion assez répandue, je pense que plus l'économie se mondialisera, et plus ces institutions seront nécessaires. Il est exact qu'elles n'ont pas su prévoir l'ampleur de la crise asiatique. Mais reconnaissez que, sans leur intervention, la Corée, la Thaïlande et le Brésil auraient connu un passage à vide beaucoup plus long et beaucoup plus sévère.

Z. G. - Le FMI ne joue-t-il pas une partie de sa crédibilité sur la réussite du programme turc ?

K. D.- Compte tenu des sommes en jeu (une quinzaine de milliards de dollars), il est évident que le succès de ce programme sera aussi un succès pour le FMI. Inversement, si le programme n'atteint pas ses objectifs, le FMI en sera, au moins partiellement, tenu pour responsable.

Z. G. - Croyez-vous aux vertus de la thérapie de choc ?

K. D.- Tout programme, surtout en cas de crise grave, doit être un programme d'ensemble. Les réformes qui prennent trop de temps ne font que prolonger la crise. C'est pourquoi il vaut mieux aller vite dans l'intérêt même des couches les plus défavorisées. Mais il est vrai, aussi, que l'économie mondiale comporte un facteur d'iniquité : le capital est extrêmement mobile tandis que le travailleur, lui, ne peut pas bouger. En cas de crise, il est très difficile de taxer suffisamment les plus riches parce qu'ils s'empressent d'expédier leur argent sous des cieux plus cléments. C'est un fait sur lequel aucun gouvernement n'a de prise.

Z. G. - Votre programme comprend-il un volet social ?

K. D.- Malheureusement, ce sont toujours les plus pauvres qui supportent les plus lourds sacrifices. Aucun pays n'a le pouvoir, à lui seul, de corriger cette injustice. La solution doit être trouvée à l'échelle globale. Il faut que la communauté internationale s'entende pour lutter contre l'évasion fiscale. Il faut que le capital soit taxé, où qu'il soit. Il faut lever le secret bancaire, aux Bahamas ou ailleurs, et mettre en place un mécanisme global de contrôle des banques. Mais, au fond, la meilleure politique sociale serait une politique en amont, qui permette d'éviter les crises et leur cortège de drames humains. Là encore, c'est à l'État de prendre ses responsabilités. En Turquie, l'heure n'est plus à la prévention. La crise est devant nous. Il s'agit donc de prendre des mesures pour sortir le pays de l'ornière tout en aidant les plus faibles à passer ce cap difficile. Des crédits ont été débloqués pour venir en aide à ceux qui sont le plus touchés, surtout dans le secteur agricole et dans la petite industrie. Dès avant la crise, la Turquie avait mis en place une politique de subventions publiques — en particulier à l'agriculture — accordées soit directement par l'État soit par l'intermédiaire des banques d'État. Le principal inconvénient de ce dispositif, c'est qu'il n'était pas sélectif et qu'il profitait en priorité aux riches. Je n'ai pas d'opposition de principe aux aides publiques à condition qu'elles s'adressent à ceux qui en ont réellement besoin — pour la bonne raison que nous n'avons pas les moyens de subventionner tout le monde. Dans le cadre de notre programme, les mesures d'accompagnement social devront être ciblées.

Z. G. - Au fond, n'est-ce pas la grande question du XXIe siècle : comment concilier les exigences de la globalisation et de l'État-nation ?

K. D.- Le débat entre la gauche classique et le libéralisme économique, entre le socialisme étatiste et le capitalisme de marché, est désormais clos. La synthèse entre le capitalisme et le socialisme s'est réalisée vers la fin du XXe siècle ; mais l'histoire, elle, est toujours en marche. Un autre grand débat s'est ouvert : il porte sur la légitimité de l'action de l'État, sur les niveaux d'intervention de la puissance publique et sur la répartition des tâches entre le politique et l'économique — à l'échelon local, national, à celui d'un continent ou de la planète tout entière. Chaque citoyen doit conserver la possibilité d'influer sur la prise de décision politique. Pour cela, il faut renforcer la coopération en matière économique et de développement. Certaines compétences des États-nations, qui forment actuellement l'armature du système international, devront être transférées à des instances régionales comme l'Union européenne.

Z. G. - La Turquie est-elle prête à affronter la mondialisation ?

K. D.- Il y a évidemment des résistances, comme partout. Mais, de par son histoire et sa géographie, la Turquie est particulièrement bien préparée. C'est un pays dont les origines remontent à la nuit des temps, peuplé d'hommes et de femmes venus des Balkans, du Moyen-Orient ou d'Asie centrale. Ces divers héritages culturels et ethniques ont été unifiés dans un État moderne et se sont fondus dans un concept de citoyenneté très proche du concept français. La Turquie est une république de citoyens.

Z. G. - Et les Kurdes ?

K. D.- Les Kurdes représentent l'une des composantes de la population turque au même titre que les Albanais, les Bosniaques, les Tchétchènes ou les Géorgiens. La population turque est une mosaïque ethnique qui puise sa force dans sa diversité. Le grand défi de demain consistera à développer cette diversité tout en préservant l'attachement à la République et le sentiment d'appartenance à une même nation...

Z. G. - Comment y parvenir ?

K. D.- Ce n'est pas si difficile. L'important est que les Turcs aient confiance en eux. Confiance en la République, en l'économie et — j'insiste sur ce point — confiance en la langue turque qui, depuis l'effondrement de l'Empire soviétique, est devenue une langue internationale de premier plan. Dès lors que cette confiance sera établie, les différences religieuses ou autres s'estomperont et l'intolérance reculera. Dans un pays fort, à l'économie florissante et ouverte sur le monde, tout deviendra plus simple. C'est quand la Turquie se sent faible et assiégée qu'elle cède à la tentation de l'autoritarisme et du repli sur soi. Le meilleur moyen de résoudre les problèmes sociaux et de consolider la démocratie, c'est de développer l'économie afin que les gens croient en leur avenir et se sentent bien chez eux. Tout le monde voudra vivre dans un pays en plein essor. La Turquie est située au confluent de la Méditerranée orientale, du Moyen-Orient et du Caucase, et il n'y a aucune raison pour qu'elle ne devienne pas la locomotive économique de la région.

Z. G. - En même temps, vous êtes un ardent partisan de l'intégration de la Turquie à l'Union européenne…

K. D.- Parce que la Turquie est avant tout européenne. Encore une fois, regardez l'histoire : même l'Empire ottoman faisait partie du groupe des nations européennes. L'alliance entre la France et la Turquie existait déjà au temps de François Ier. Les réformes kémalistes n'ont fait que renforcer sa vocation européenne. Je vous rappelle que l'un des aspects essentiels de ces réformes concerne l'émancipation de la femme. Nous avons fait d'énormes progrès pendant les années 30. Tout le monde ne le sait peut-être pas, mais les femmes turques ont obtenu le droit de vote avant les Françaises ! Certes, nos progrès se sont ralentis par la suite et nous avons perdu notre avance. Mais, comme je l'ai dit, la Turquie est un pays aux multiples facettes. C'est un pont vers le Sud et le Sud-Est comme l'Espagne est un pont vers l'Amérique latine ou l'Allemagne vers l'Europe de l'Est. L'Europe a autant besoin de cette ouverture que la Turquie a besoin de l'Europe, et cette complémentarité devrait nous amener à nous unir beaucoup plus rapidement que certains le pensent. Il ne faut pas se focaliser sur les dates. La question n'est pas de savoir si nous deviendrons membre de l'UE en telle ou telle année. « Est-ce que la Turquie va faire partie de l'aventure européenne ? » : c'est la seule question qui importe. Pour moi, la réponse est clairement oui.

Z. G. - Que pensez-vous des réticences de l'Allemagne face à la candidature turque ?

K. D.- Les réserves exprimées par l'Allemagne sont compréhensibles dans la mesure où elle est, en Europe, le principal foyer d'immigration turque. Ce qui ne l'empêche pas d'être souvent à nos côtés. Sur le programme économique, par exemple, Berlin nous a apporté un soutien sans ambiguïtés. Il est vrai qu'il y a, et qu'il y aura, de plus en plus de citoyens allemands d'origine turque. Ces gens sont déjà devenus des électeurs et des élus. Mais, malgré les difficultés, le processus est désormais lancé et, personnellement, je n'ai aucun doute sur son issue : l'Europe est l'horizon de la Turquie. En tout cas, j'aimerais que mon pays rejoigne la zone euro le plus rapidement possible, peut-être même avant d'être totalement intégré à l'Union européenne.

Z. G. - Dans combien de temps ?

K. D.- C'est difficile à dire. Probablement quatre ou cinq ans. Il n'est pas inconcevable que nous adoptions une parité fixe par rapport à l'euro, voire l'euro lui-même, avant que le processus d'adhésion ne parvienne à son terme.

Z. G. - La Turquie serait le premier pays musulman à intégrer l'UE…

K. D.- Il est clair que les tensions historiques entre l'islam et le christianisme constituent un obstacle supplémentaire. Mais l'Europe n'est pas une construction religieuse ou ethnique. C'est une construction économique, régionale et culturelle. Et je ne crois pas à la célèbre thèse de Samuel Huntington selon laquelle le monde serait divisé en plusieurs groupes de civilisations et de religions antagonistes. Le mouvement de mondialisation est plus fort que les tendances à la régionalisation. L'Europe de demain sera une Europe ouverte. Tout en maintenant son partenariat privilégié avec l'Amérique, elle se tournera vers le monde slave et orthodoxe, et vers l'aire méditerranéenne. C'est la composante d'origine turque et arabe qui fera la force de l'Europe du XXIe siècle.

Z. G. - Selon Huntington, le kémalisme avait pour ambition d'établir la suprématie de la civilisation européenne sur le reste du monde. Il aurait donc échoué dans sa mission historique. Vous contestez fortement cette interprétation…

K. D.- Effectivement. A mes yeux, le kémalisme « bien compris » est un succès. Le message d'Atatürk est celui d'un grand moderne : « Je ne vous laisse en héritage aucun dogme, aucune idée préconçue, a-t-il dit. Je vous demande seulement de poursuivre la réflexion et de rechercher la vérité dans le progrès et dans la science. » Ceux qui interprètent son action et sa pensée d'une manière dogmatique ne lui rendent pas justice. Il ne cherchait pas à occidentaliser ou à européaniser la Turquie. Il a, au contraire, conduit une politique profondément nationale. Il est intéressant de rappeler que, dans les années 20, les véritables patriotes ne se recrutaient pas parmi les défenseurs de la tradition, dont beaucoup coopéraient avec le colonialisme occidental, mais chez les kémalistes. L'Angleterre vient d'ouvrir ses archives secrètes sur cette période. Nous y avons découvert que les dirigeants de la contre-révolution de 1909, apparemment traditionalistes et religieux, étaient en réalité à la solde des services secrets britanniques. Il faut juger le kémalisme sur ses résultats. Et, de ce point de vue, il suffit de comparer la situation de la Turquie à celle des autres pays de la région pour se rendre compte que le positif l'emporte largement sur le négatif.

Notes :