Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
DITS ET NON-DITS DE LA CRISE MACEDONIENNE
Article de Nadège Ragaru
Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge du programme B
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Since last February, north-west Macedonia has witnessed clashes between soldiers of the National Liberation Army (UCK), representing the country's Albanian minority, and the Macedonian Army. Faced with this crisis, exploding just as Belgrade has returned to democracy, the West must be careful to avoid past errors, as well as any simplistic approach. Contrary to what has been said and written, the UCK does not support the creation of a "Greater Albania" that would include part of present-day Macedonia. Nor is it a spin-off from the old Kosovar KLA. The crisis cannot be solely put down to the deterioration in relations between Slav and Albanian communities. It is above all born of a deep political and economic crisis that Macedonia has suffered since 1991. If the key regional players don't act soon, Macedonia is set to become the Lebanon of the Balkans.

Notes :

(1) Le chiffre de 23 % provient du dernier recensement officiel, réalisé en 1994 et boycotté par les Albanais. Le dynamisme démographique de la communauté albanaise (très supérieur à celui des Macédoniens slaves), l'installation de réfugiés du Kosovo depuis les années 80 et la naturalisation de certaines familles mixtes (kosovares et albanaises de Macédoine) suggèrent toutefois un pourcentage réel plus élevé, aux alentours de 30 %.
(2) Voir, entre autres, la chronique d'Éric Dupin, « La Macédoine prise au piège de l'ethnicisme », Libération, 21 mars 2001.
(3) Certains analystes, à l'instar de Christophe Chiclet, font remonter la création de la nouvelle UÇK au début de l'année 2000. Celle-ci serait, en effet, la continuation d'une Armée de libération nationale de Macédoine (UCKM) active depuis le 20 janvier 2000 et contemporaine de l'Armée de libération de Presevo, Medvedja, Bujanovac (UCPMB) opérant au sud de la Serbie. Pour plus de détails, se reporter à Christophe Chiclet, « Après la “grande Serbie”, la “grande Albanie” ? L'UÇK cherche une revanche en Macédoine », Le Monde diplomatique, avril 2001, p. 22.
(4) En vertu de la résolution 1244 adoptée le 9 juin 1999, le Kosovo est provisoirement administré par la Mission de l'ONU au Kosovo (Minuk) — volet civil — et par la force internationale de la KFOR — volet militaire. Officiellement maintenue au sein de la Yougoslavie, la région est, de facto, sous protectorat international.
(5) Les tensions entre Albanais et forces de police macédoniennes à Tanusevci ont des antécédents. Le 2 avril 2000, quatre soldats macédoniens avaient été capturés à proximité du village par des guérilleros présentés par les autorités comme kosovars, qui souhaitaient obtenir la libération de Xhavit Hasani. Cet Albanais de Tanusevci, avait été arrêté pour avoir tiré sur un responsable du ministère de la Planification urbaine et de la Construction civile, après avoir reçu l'ordre de détruire sa maison, illégalement construite. X. Hasani, que les responsables macédoniens soupçonnaient d'être un ancien combattant de l'UÇK, avait finalement été élargi et les policiers macédoniens relâchés par les preneurs d'otages. L'affaire Hasani n'en a pas moins durablement agité les médias et contribué à ternir l'image du premier ministre, Ljubco Georgievski, accusé de faiblesse. Au cours des mois suivants, plusieurs incidents — des tirs contre les postes frontières — devaient convaincre les forces spéciales de police macédonienne d'intensifier leurs patrouilles dans la zone. Le dernier accrochage remontait au mois de septembre 2000. Le 17, un véhicule de l'armée macédonienne avait sauté sur une mine, faisant quatre blessés. Pour plus de détails, voir ICG, « The Macedonian Question : Reform or Rebellion », Balkans Report, no 1.09, 5 avril 2001, p. 2.
(6) La ville de Tetovo même comprend une minorité macédonienne slave représentant approximativement 30 % de la population. Les villages rattachés à la municipalité de Tetovo sont, eux, entièrement albanais, de sorte que la région de Tetovo est albanaise à environ 80 %.
(7) Dans ce texte, les expressions de « Slaves macédoniens » ou de « Macédoniens slaves » seront alternativement utilisées pour désigner la population slave majoritaire dans le pays afin d'éviter toute confusion entre citoyenneté (les Macédoniens comme citoyens de l'État de Macédoine — ce qui inclurait également les représentants de la minorité albanaise) et appartenance ethnique (les Macédoniens comme slaves de Macédoine). A Skopje, en effet, le terme « Macédonien » est pris dans son acception « ethnique » et tend à être réservé aux seuls Slaves aussi bien par les Macédoniens slaves que par les Albanais (qui emploient également la notion de « Slaves ») pour désigner leurs co-citoyens.
(8) Le 14 mars, par exemple, des Macédoniens slaves originaires de Tetovo ont protesté sous les fenêtres du Parlement, à Skopje, pour demander aux autorités macédoniennes des armes afin de pouvoir se défendre contre les rebelles albanais.
(9) Aucun élément ne permet de déterminer avec certitude à ce jour s'il s'agissait d'un règlement de comptes personnel ou d'un incident à caractère « ethnique ».
(10) Chiffres du HCR cités dans « UNHCR Briefing Notes : FYR of Macedonia, Guinea, Sudan/Eritrea », 29 mai 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.reliefweb.int/w/Rwb.nsf/vCD/The+former+Yugoslav+Republic+of
+Macedonia ?OpenDocument&StartKey=The+former+Yugoslav+Republic+of
+Macedonia&ExpandView.
(11) Chiffres annoncés par le commandant Mierka, de la région de Malino et de Gosince, au nord du pays, et cités dans Isabelle Lasserre, « Offensive macédonienne sur la frontière », Le Figaro, 14 mars 2001.
(12) L'accord a été ratifié par le Parlement macédonien le 2 mars. Les députés albanais du Parti pour la prospérité démocratique (PPD), alors dans l'opposition, et deux membres du groupe parlementaire du Parti démocratique des Albanais (PDA), au pouvoir, ont voté contre. L'accord porte sur les 260 kilomètres de frontière entre la Macédoine et la Serbie (ce qui inclut la ligne de démarcation avec le Kosovo, toujours sur le papier province « de Serbie »).
(13) La réciproque est également vraie : sur le plan culturel, les élites de Tirana se sentent souvent « en avance » sur leurs voisins de Macédoine, jugés excessivement traditionalistes et conservateurs. Sur les représentations mutuelles des Albanais d'Albanie, du Kosovo et de Macédoine, on pourra se reporter à l'analyse très fine de Gilles de Rapper, « Crisis in Kosovo : Reactions in Albania and Macedonia at the Local Level », Ethnobarometer Programme Working Paper, n° 3, sur Internet à l'adresse : www.cemes.org/current/ethpub/ethnobar/wp3/wp3-content.htm
L'étude, réalisée avant la guerre au Kosovo, ne permet cependant pas de saisir l'évolution des perceptions provoquée par la crise des réfugiés du printemps 1999 et l'établissement d'un protectorat international sur le Kosovo en juin 1999.
(14) Certes, il convient de prendre en considération l'existence de configurations régionales très spécifiques : ainsi, les villes de Debar, de Kiçevo et de Struga, au sud du pays, entretiennent des rapports étroits avec l'Albanie. Tetovo, en revanche, est historiquement proche du Kosovo. Que la plupart des leaders politiques albanais en Macédoine soient originaires de Tetovo limite encore plus l'attractivité du modèle albanais d'Albanie.
(15) Les résultats sont disponibles sur le site de l'Institute for War and Peace Reporting (IWPR) à l'adresse : http ://www.iwpr.net/index.pl ?archive/bcr/bcr_20010524_2_eng.txt
(16) Des rumeurs circulent sur la présence de mercenaires non albanais. Quant au recrutement en Macédoine même, il est facilité par le montant des soldes promises — entre 1500 et 3000 DM par mois (le salaire mensuel moyen étant de 300 DM) — et par le désœuvrement d'une jeunesse au chômage.
(17) Créée en 1994, l'université parallèle de Tetovo avait été fermée par la police et son recteur, Fadil Sulejmani, condamné à deux ans et demi de prison pour « incitation à la résistance ». Devant la violence des émeutes albanaises organisées à Tetovo en réaction au jugement, les autorités macédoniennes sont revenues sur leur décision. L'université, qui revendique environ 6 000 étudiants, survit pour le moment grâce aux aides de la diaspora. Mais sa situation reste précaire, d'autant que ses diplômes ne sont pas officiellement reconnus. En outre, elle demeure perçue par les responsables macédoniens comme un lieu de subversion.
(18) Et suffisamment d'armes également. Selon un rapport de l'International Crisis Group (ICG), l'Albanie, le Kosovo et la Macédoine totaliseraient à eux trois 280 000 kalachnikovs, un million de missiles anti-chars, 3,1 millions de grenades à main, un milliard de munitions et 24 millions de mitraillettes. Voir ICG, « The Macedonian Question : Reform or Rebellion », Balkans Report, no 1.09, 5 avril 2001, p. iv.
(19) Entretien de l'auteur avec M. Pollozhani, 21 avril 2001.
(20) Pour cette interprétation des faits, voir Christophe Chiclet, « Après la “grande Serbie”, la “grande Albanie” ? L'UÇK cherche une revanche en Macédoine », Le Monde diplomatique, avril 2001. Une lecture contraire peut être trouvée dans Ivo Daalder, « Making Sense of Macedonia », CNN interview, 27 mars 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.brook.edu/views/interviews/daalder/20010327.htm. Ivo Daalder est ancien responsable des questions européennes (1995-1996) au Conseil de sécurité nationale et chercheur à la Brookings Institution.
(21) Entretien avec l'auteur, Tetovo, 17 avril 2001.
(22) Cette hypothèse est revenue à plusieurs reprises dans les entretiens conduits à Skopje et à Tetovo, au cours d'une mission effectuée du 12 au 22 avril 2001.
(23) Le PDA a notamment obtenu, le 6 février 1999, la libération des Albanais ayant contesté l'autorité de l'État macédonien ou mené des actions séditieuses, parmi lesquels les maires de Tetovo et de Gostivar, et des Albanais accusés d'avoir participé à des attentats à la bombe entre décembre 1997 et juillet 1998. Par ailleurs, des représentants de la communauté albanaise ont pu intégrer le ministère de l'Intérieur.
(24) Les élections municipales de septembre 2000 ont donné lieu à des règlements de comptes violents entre supporters du PPD et du PDA, notamment à Debar où le scrutin a dû être interrompu après la destruction d'urnes électorales par un groupe de militants suivie d'échanges de coups de feu et à Gostivar, où des partisans des deux partis en sont venus aux mains le jour même des élections. Il semblerait que ces affrontements aient résulté du désir du PDA de conquérir par tous les moyens des zones d'influence traditionnelle du PPD. Pour plus de détails, voir Coalition « Citizens for the Citizens », « Municipal elections in Macedonia. Domestic monitoring mission », Preliminary Report, Skopje, Macédoine, 11 septembre 2000, sur Internet à l'adresse : www.ndi.org/ndi/worldwide/ce_europe/macedonia/citizens/citizens_9112000.htm
(25) Pour de plus amples détails sur les affaires de corruption récentes, voir « Macedonia Divided », Balkans Report, 5(33), Radio Free Europe/Radio Liberty, 4 mai 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.rferl.org/balkan-report/archives.html.
(26) Voir Christophe Chiclet et Assen Slim, « Macédoine 1999-2000. Des tensions extrêmes », Le Courrier des pays de l'Est, 1006, juillet-août 2000, pp. 118-132.
(27) Le SDSM a finalement obtenu trois postes de ministres sur les dix-huit que comprend le nouveau gouvernement : celui de la Défense, des Affaires étrangères et celui de vice-premier ministre (ministre sans portefeuille). Lui reviennent trois postes de vice-ministres (sur un total de treize).
(28) Les Slaves de Macédoine perçoivent les Albanais comme des mafieux nés. Mais ils leur en veulent aussi d'exhiber leurs nouvelles maisons blanchies à la chaux et de s'enrichir sur le dos d'un État de Macédoine qui a grand peine à collecter les impôts dans l'ouest du pays, quand les Macédoniens slaves, eux, doivent se contenter des maigres salaires de la fonction publique. Réciproquement, certains Albanais n'hésitent pas, en privé, à dénoncer cette arrogance des Macédoniens « qui ne seraient pas prêts à passer huit mois par an à faire du sale boulot en Allemagne et se contentent de rester assis derrière leurs bureaux, dans des ministères paisibles, en attendant que nous donnions notre argent à l'État de Macédoine ».
(29) Le même jour, le président macédonien Boris Trajkovski évoquait la possibilité qu'une amnistie soit accordée aux combattants de l'UÇK (à l'exception des organisateurs et de personnes ayant causé la mort de policiers et de militaires macédoniens) et qu'il leur soit permis de quitter le territoire de la Macédoine pour se réfugier au Kosovo. Cette seconde mesure, qui reprend le modèle des négociations conduites dans la vallée de Presevo entre les autorités serbes et les maquisards de l'UCPBM pourrait, elle, se révéler décisive dans l'incitation au retour à la vie civile des rebelles albanais de Macédoine. Pour plus de détails, voir Radio Free Europe/Radio Liberty, « Macedonian Government offers Albanians key concessions on status », 31 mai 2001.