Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
UNE COLOMBE AU PAYS DES AIGLES
Entretien avec Ismaël KADARE
Ecrivain albanais de réputation mondiale.
conduit par
Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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Marc Semo - Malgré les pressions internationales, la guérilla albanaise continue de défier Skopje, au risque de déstabiliser la Macédoine — la seule République de l'ex-Yougoslavie qui avait été épargnée par la guerre depuis l'éclatement de la Fédération. Que vous inspirent ces événements ?

Ismaïl Kadaré - Ce qui se passe là-bas m'attriste profondément. Ces affrontements sont une véritable catastrophe, non seulement pour la région qui en est le théâtre, mais aussi pour les Albanais. Et je ne suis pas le seul à voir les choses ainsi ! Au moment où ce peuple exsangue, mon peuple, attend du soutien pour se remettre de la tragédie qu'il a vécue au Kosovo et pour reconstruire, enfin, sa maison délabrée, son image subit un coup fatal. Cet acte suicidaire lui cause un tort immense et, tant que personne n'y aura mis le holà, les dégâts ne feront que s'accroître. Hélas, il faut bien reconnaître que les Albanais — comme d'ailleurs les peuples balkaniques en général — sont souvent les artisans de leur propre malheur…

M. S. - A quoi pensez-vous précisément ?

I. K. - Les exemples ne manquent pas tout au long de notre histoire ! Ainsi, les Albanais n'ont pas su sortir à temps de l'Empire ottoman. Ils ne l'ont fait qu'au début du XXe siècle — autrement dit : trop tard. Et ils l'ont payé très cher par la suite. Arrivée parmi les dernières sur la scène régionale, la nation albanaise a été morcelée (2) et elle le demeure encore aujourd'hui. Autre exemple frappant : l'isolement de l'Albanie durant la période communiste. Enver Hoxha en fut, certes, le premier responsable ; mais nombre d'Albanais, à l'époque, ont confondu le patriotisme avec le soutien à un régime authentiquement criminel. Ce huis clos tragique, cette rupture avec l'Europe, qui était voulue par le régime, ont bénéficié du soutien de certains intellectuels sous prétexte de lutte contre l'impérialisme et l'Occident. C'est pourtant bel et bien dans cet Occident, métaphore de l'Europe en général, que l'Albanie doit maintenant trouver sa place. Il est toujours très facile, dans les Balkans, de créer des psychoses nationalistes et d'enclencher l'engrenage du pire. Les provocations font ressurgir immédiatement tout un passé de massacres et de haines accumulés. Les derniers développements de la situation en Macédoine sont très révélateurs à cet égard.

M. S. - Quel est l'objectif des extrémistes albanais de Macédoine ?

I. K. - Il est clair que les Albanais de cette ex-République yougoslave ne jouissent pas de tous les droits auxquels ils peuvent légitimement prétendre. Mais il est tout aussi évident que leur sort n'a rien à voir avec celui des Albanais du Kosovo avant leur libération. La situation de ces derniers était même à ce point dramatique qu'elle ne saurait servir d'élément de comparaison. Les Kosovars ont été torturés, massacrés, et leurs enfants ont été contraints, une décennie durant, de descendre dans des caves pour y recevoir un enseignement dans leur langue. Dieu merci, on ne voit rien de tel en Macédoine ! Reste que les Macédoniens, à l'instar d'autres Slaves du Sud, considèrent les albanophones comme des étrangers sur leur sol.

M. S. - Il n'en demeure pas moins que, depuis l'émancipation de la Macédoine, en 1992, tous les gouvernements, sans exception, ont intégré des représentants de partis albanais. Les albanophones disposent de leurs propres médias et se voient même proposer des enseignements dans leur langue…

I. K. - Il est vrai qu'il y a eu, et qu'il y a toujours d'ailleurs, des ministres albanais au sein du gouvernement macédonien. Cela posé, n'oublions pas non plus qu'il y a sept ans, lorsque les Albanais ont voulu ouvrir leur propre université à Tetovo, Skopje a envoyé la police et les blindés. Contrairement à ce qu'indique le dernier recensement, les Albanais ne représentent pas un quart mais, au minimum, un tiers de la population de la République. Or, leur langue n'est toujours pas considérée comme une langue officielle aux côtés du macédonien. Et la quasi-totalité des hommes politiques, des académiciens et des intellectuels macédoniens sont scandalisés à l'idée que l'albanais puisse obtenir un tel statut.

M. S. - Si je comprends bien, vous estimez que les Albanais de Macédoine ont des raisons de se révolter ?

I. K. - Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que cette crise n'est pas importée du Kosovo, comme on l'a trop souvent affirmé. Ses racines se trouvent en Macédoine même. D'un côté, il y a la vraie question posée par les droits des Albanais qui ne saurait être ignorée. Et, de l'autre, il y a les moyens violents utilisés par certains d'entre eux pour faire aboutir leurs revendications. Pour ma part, j'ai condamné ces dérapages dès le début. Je suis donc bien placé pour appréhender les deux aspects du problème, alors que chacune des parties a tendance à voir midi à sa porte. Les Macédoniens se focalisent sur le terrorisme albanais en oubliant les raisons qui peuvent nourrir ce phénomène, tandis que les Albanais, obnubilés par leurs droits, répugnent à s'interroger sur les méthodes employées au service de leur cause.

M. S. - Bien qu'elles restent relativement limitées pour l'instant, les actions de la guérilla albanaise, en Macédoine, ont d'ores et déjà abouti à certains résultats. Redoutant d'être confrontée à une nouvelle crise majeure dans les Balkans, la communauté internationale a imposé un gouvernement d'union à Skopje et exigé des réformes constitutionnelles destinées à mieux prendre en compte les intérêts albanais. N'est-ce pas là un premier succès pour l'UCK ?

I. K. - Ce sont des pas dans la bonne direction… Mais j'ai l'impression qu'aucun des deux camps en présence n'est vraiment désireux de parvenir à une solution. Et je ne vous cacherai pas que j'ai bien du mal à comprendre cette mauvaise volonté… Surtout de la part des Albanais, car ce sont eux qui ont le plus à perdre dans cette histoire. Il me semble que les motivations qui animent ce mouvement de guérilla ne sont pas très claires. Dans les rangs des combattants, on trouve, bien sûr, des idéalistes convaincus qu'il n'y a pas d'autre solution que de prendre les armes pour se faire entendre. Ce sont eux, d'ailleurs, qui paieront les pots cassés, comme c'est souvent le cas dans ce genre de conflit. Mais je suis persuadé qu'il y a également, au sein de cette UCK, des manipulateurs qui cherchent à entraîner les Albanais dans un conflit avec l'Europe et l'Otan. Quand j'en entends certains appeler à l'extension du conflit jusqu'en Grèce, je suis atterré. De nombreux Albanais — et moi avec eux — considèrent ces manœuvres comme des provocations pures et simples destinées à accréditer l'idée que nous sommes les boutefeux des Balkans, voire de l'Europe. Autant inviter tout de suite la Serbie à réoccuper le Kosovo, si tel est le but recherché ! Il y a deux ans, nous avions reçu l'aide de l'Occident qui nous a apporté la liberté. Et voilà que nous risquons de tout perdre !

M. S. - Au-delà des manipulations, n'y a-t-il pas aussi des Albanais qui rêvent d'une « grande Albanie ». Autrement dit, du regroupement, au sein d'un seul et même État, de tous vos compatriotes, aujourd'hui dispersés entre l'Albanie, la Macédoine, le Kosovo, la Serbie et le Monténégro ?

I. K. - Sans doute. Mais, comme vous le dites vous-même, il s'agit justement d'un rêve. Et, croyez-moi, il y a loin du rêve à la réalité ! A ma connaissance, il n'existe, à l'heure où je vous parle, aucun projet stratégique sérieux et fiable visant à la constitution d'une grande Albanie. Dans leur écrasante majorité, les Albanais sont parfaitement conscients que cet espace morcelé ne pourra être unifié par la violence et la remise en cause des frontières actuelles. Pour autant, ils n'entendent pas être le seul peuple européen à rester divisé et privé, à jamais, du droit de vivre sur un territoire commun, s'ils le veulent. L'unification finira par se réaliser un jour ou l'autre ; simplement, elle empruntera des voies totalement différentes de celles que le patriotisme du siècle dernier avait imaginées. Elle se fera de façon naturelle, dans des Balkans pleinement intégrés à une Europe aux frontières ouvertes. Cet espace albanais continu sera une partie de l'ensemble fédéral que va former l'Union européenne et il sera soumis à ses lois. Par conséquent, il est inutile de fabriquer des menaces qui ne correspondent à rien, comme cette « grande Albanie » si prisée par la propagande anti-albanaise. S'il y a encore, quelque part, un stalinisme albanais, son centre ne se trouve ni en Albanie ni au Kosovo, mais en Occident, dans certains cercles étroits de l'émigration. La politique prônée par ces gens-là n'est, au fond, que le prolongement de celle d'Enver Hoxha, qui avait fait des Albanais un peuple honni par toute l'Europe.

M. S. - Comment envisagez-vous l'avenir de la nation albanaise ?

I. K. - Les Albanais occupent une place très importante dans les Balkans même si, pendant longtemps, beaucoup ont feint de l'ignorer. A l'instar des chancelleries occidentales, nos voisins n'ont eu de cesse de nous rabaisser en présentant l'Albanie comme « un petit pays ». Tout ce que mon peuple demande, c'est que l'on reconnaisse son poids et son influence réels — aussi bien sur le plan démographique, culturel que spirituel — sans chercher à les minorer. Après tout, le rayonnement de la nation albanaise n'a rien à envier à celui des Grecs, des Bulgares ou des Serbes. Les tensions que nous connaissons à présent sont dues en grande partie à cette contradiction entre la réalité du fait albanais dans les Balkans et la représentation que les autres en donnent. Jamais les Albanais n'ont été aussi libres qu'aujourd'hui — que ce soit en Albanie, depuis l'effondrement du communisme, ou au Kosovo, depuis le départ des forces serbes. Même en Macédoine et au Monténégro, les Albanais jouissent d'une liberté plus grande que précédemment.

M. S. - Le statut définitif du Kosovo reste encore à définir. Que va-t-il se passer à votre avis ?

I. K. - Même si la menace n'en est pas totalement écartée, personne n'imagine sérieusement que Belgrade puisse revenir au Kosovo ; car il s'ensuivrait un bain de sang ! Je ne vois pas comment les Occidentaux pourraient courir le risque de déclencher sciemment et cyniquement une nouvelle tragédie dans la région. Ce serait d'autant plus absurde qu'il n'y a aucune raison valable — politique, diplomatique ou économique — de laisser les autorités yougoslaves restaurer une souveraineté effective sur cette province. Pour éviter d'en arriver là, toutes les formules sont envisageables : on peut imaginer une reconduction du protectorat international ; on peut également accorder au Kosovo une indépendance de fait, tout en lui interdisant de demander son rattachement à l'Albanie, ou à quelque autre État que ce soit, durant un certain nombre d'années.

M. S. - Le renversement de Slobodan Milosevic et l'avènement d'un pouvoir démocratique à Belgrade n'ont-ils pas changé la donne ?

I. K. - Les relations entre Serbes et Albanais représentent un enjeu qui va bien au-delà de la question du Kosovo. Et, malheureusement, rien ne laisse supposer que le départ de Milosevic ait permis ne serait-ce que l'amorce d'une réflexion, en Serbie, sur les crimes commis contre les Kosovars. Chez les Anciens, la définition était claire : il y a crime, quand le sang jaillit du corps humain et n'y revient plus. De nos jours, on mélange tout, et on relativise tout ! Un millier d'enfants égorgés au Kosovo, cela pèse très lourd ! C'est un crime perpétré au cœur de l'Europe dont on ne peut nier la gravité, même si beaucoup l'oublient ou feignent de l'oublier. Tant que le président yougoslave Vojislav Kostunica et les nouvelles autorités de Belgrade ne reconnaîtront pas ces forfaits, il me paraît impossible d'envisager le rétablissement de relations normales entre les deux communautés, et encore moins une réconciliation. C'est une réalité qu'il convient de regarder en face et qui ne saurait être masquée par des arguties ou des polémiques sur la légitimité des bombardements de l'Otan du printemps 1999.

M. S. - La comparution devant le Tribunal pénal international de La Haye de Slobodan Milosevic et des responsables serbes accusés de crimes contre l'humanité est-elle la bonne solution ?

I. K. - La première des urgences est de faire son examen de conscience ; mais il faut aussi des sanctions. La justice est la condition d'une paix durable. Or, pour le moment, Slobodan Milosevic n'est accusé que de malversations financières. Un procès devant le TPI est la seule solution, pour la bonne et simple raison qu'aucun peuple, dans les Balkans, n'est en mesure de juger les atrocités qu'il a lui-même commises — ni les Serbes, ni les Albanais, ni les autres… La démocratie est encore jeune et fragile, alors que le crime est antique et fort.

M. S. - L'avenir de l'entité n'est-il pas hypothéqué par le manque de maturité démocratique des Kosovars et par les carences de leurs dirigeants ?

I. K. - Je crains, en effet, que les leaders albanais du Kosovo ne se soient pas toujours montrés à la hauteur de la tâche. Je sais qu'ils justifient leur passivité en expliquant que l'administration conjointe mise sur pied par l'ONU les prive de la réalité du pouvoir. Il n'empêche que j'ai été frappé par la mollesse de leurs réactions lorsqu'il a fallu condamner le revanchisme anti-Serbes et les violences dont ces derniers ont été la cible, au même titre que les Roms. Même si lesdites violences n'ont pas atteint, loin s'en faut, l'ampleur des exactions commises naguère par les forces serbes, les responsables albanais, à commencer par le leader pacifiste Ibrahim Rugova, auraient dû les dénoncer avec la plus grande fermeté… Or ils l'ont fait sans ferveur et sans conviction. Et cela, alors même que des Albanais modérés étaient également visés (3).

M. S. - Nombreux sont ceux qui estiment que ces violences sont imputables à d'anciens membres de l'UCK — l'Armée de Libération du Kosovo, théoriquement dissoute. Qu'en pensez-vous ?

I. K. - C'est possible. Dans la mini-guerre civile latente qui sévit au Kosovo, les plus radicaux menacent tous ceux qui ne partagent pas leurs idées.

M. S. - On dit, par ailleurs, que la mafia est très présente dans la province…

I. K. - On le dit, en effet. Pour ma part, je n'arrive pas à comprendre que la corruption et la criminalité puissent avoir le champ libre et se développer à ce point sur un territoire où sont déployées une police internationale et les forces de l'Otan. Le Kosovo, comme l'Albanie d'ailleurs, ne représentent pas des marchés suffisamment étendus pour la mafia, mais ce sont malheureusement des points de passage très importants. Évitons, toutefois, d'exagérer le phénomène. La mafia albanaise ne pourrait pas exister sans les mafias grecque, italienne, serbe, roumaine, russe ou turque...

M. S. - La transition vers la démocratie semble aussi laborieuse en Albanie qu'au Kosovo. Comment l'expliquez-vous ?

I. K. - Je le disais à l'instant : les Albanais ne se sont jamais sentis aussi libres ; ils n'ont donc jamais eu autant de possibilités de faire des bêtises ! Plus sérieusement, il faut bien admettre que le processus de transition n'est pas aisé pour ce peuple marqué par les séquelles d'une terrible dictature. Il y a dans la population albanaise une énergie et une vitalité colossales, qui ont été étouffées pendant un demi-siècle et qui explosent à présent. Beaucoup d'Albanais pensent que tout leur est permis, dès lors qu'il s'agit de satisfaire une soif de vivre bien compréhensible. Ils veulent gagner de l'argent par tous les moyens, y compris les plus malhonnêtes. Cette corruption est, de surcroît, largement stimulée par le déplorable exemple qu'offre une classe politique où les idéalistes attachés à la défense de l'intérêt général se font bien rares. Mais il ne faut pas, pour autant, noircir le tableau. L'Albanie a été fortement aidée par la communauté internationale, et toutes ces aides n'ont pas été dilapidées. Une ville comme Tirana a vu sa situation s'améliorer nettement au cours de la dernière période. On le constate au premier coup d'œil. La société civile albanaise est jeune, dynamique et elle sait faire preuve d'un grand sens critique. Dix ans après la fin du communisme, mes compatriotes commencent à peine à assimiler les règles de base de la démocratie. Tout au long de cette décennie, lors de chaque scrutin, le perdant refusait systématiquement de reconnaître la victoire de son adversaire en l'accusant — parfois avec raison — de fraude massive (4).

M. S. - Sans vouloir tempérer votre bel optimisme, le résultat des élections législatives de juin donne plutôt à penser que les Albanais sont de plus en plus désorientés. Après avoir voté en faveur du Parti démocrate pour mieux tourner la page du communisme, ils ont chassé du pouvoir, en 1997, son leader Sali Berisha par une révolte populaire. Ensuite, ils se sont massivement tournés vers le socialiste (ex-communiste) Fatos Nano…

I. K. - Dans le soulèvement contre Sali Berisha, il y avait deux aspects : primo, un accès de colère bien naturel de la part d'une population que l'effondrement des pyramides financières avait spoliée d'une grande partie de ses biens ; et, secundo, un sentiment de haine doublé d'un désir de vengeance éprouvés par nombre d'anciens cadres du régime à l'égard d'un pouvoir qui incarnait l'anti-communisme par excellence.

M. S. - Pourquoi Fatos Nano a-t-il, à son tour, déçu les attentes des Albanais ?

I. K. - Selon la presse albanaise, il est devenu de plus en plus intolérant et radical. L'attitude qu'il a adoptée dès le début de la dernière campagne a été particulièrement révélatrice. Tout le monde souhaitait que cette consultation se déroulât dans le calme, de la façon la plus civilisée possible, en un mot, « à l'européenne ». Néanmoins, dès le troisième jour, Fatos Nano a commencé à durcir le ton, à dramatiser les enjeux et à provoquer cyniquement l'opposition. Ce qui était d'autant plus choquant venant d'un ex-premier ministre qui aurait dû avoir à cœur de préserver la sérénité des débats et, à travers elle, la stabilité politique du pays. J'ajoute que l'on parle beaucoup de corruption à son sujet… Que ces insinuations soient fondées ou non, les gens n'y sont pas insensibles : ils avaient cru, au début, que les socialistes, en tant qu'héritiers des communistes, seraient moralement inattaquables et que leur dogmatisme serait compensé par un reste d'idéalisme. Ils ont vite déchanté !

M. S. - La perspective d'une restauration monarchique serait-elle susceptible de leur redonner espoir ?

I. K. - Je ne le crois pas. La royauté albanaise fut très éphémère (5) et il n'existe aucune véritable tradition dynastique chez nous. Le roi Zog comptait de nombreux ennemis et il avait accumulé les erreurs politiques. Quant au prince héritier, il n'est guère plus habile. C'est pourquoi personne ne prend l'hypothèse monarchique très au sérieux.

M. S. - Et vous-même, n'avez-vous jamais songé à vous lancer en politique compte tenu de l'autorité morale dont vous jouissez ?

I. K. - On m'en a fait la proposition à plusieurs reprises, y compris encore récemment. Mais je m'y suis toujours refusé. Pour être franc, je crois que je n'aurai pas l'énergie nécessaire. Ni l'envie, d'ailleurs. Tous les Albanais sont mes lecteurs et je ne veux pas paraître rejoindre une moitié d'entre eux et rejeter l'autre. Je suis un écrivain et cette fonction me donne une vision particulière des choses — une vision débarrassée des schémas partisans et idéologiques. Je suis un homme libre !

Notes :

(1) Le recensement officiel organisé sous l'égide de l'OSCE, après l'accession à l'indépendance de la Macédoine, en 1992, a enregistré 23 % de Macédoniens albanophones. Ces derniers sont cependant convaincus qu'ils représentent 30 %, voire 40 %, de la population totale, car nombre d'entre eux n'auraient pas été effectivement décomptés.
(2) Les Albanais ont proclamé leur indépendance le 28 novembre 1912. En juillet 1913, lors de la conférence de Londres, l'Albanie fut reconnue en tant qu'État indépendant et neutre. Mais le tracé de ses frontières, fixé la même année, laissait au Monténégro et, surtout, à la Serbie d'importantes populations albanaises.
(3) Le déploiement au Kosovo, en juin 1999, de quelque 40 000 hommes de la Kfor n'a pas mis fin aux violences qui visent désormais les Serbes ou les Roms de la province, mais aussi les membres de la LDK (Ligue démocratique du Kosovo) — le parti du modéré Ibrahim Rugova.
(4) Vainqueur des élections de 1992, qui avaient marqué le départ des communistes du pouvoir, Sali Berisha avait été réélu en mai 1996 à l'issue d'un scrutin marqué par de nombreuses irrégularités. A l'époque, les socialistes (ex-communistes) refusèrent de reconnaître sa légitimité. Après la révolte de l'hiver 1996-1997, ces mêmes socialistes, sous la houlette de Fatos Nano, remportèrent les élections de juin 1997. Mais Sali Berisha dénonça, à son tour, un scrutin entaché par la fraude.
(5) Premier ministre en 1922, chassé par une révolte populaire, puis revenu au pouvoir en 1924 comme président de la République, Ahmed Zogu s'est proclamé roi, en 1928, sous le nom de Zog Ier. Son règne ne dura qu'une décennie et prit fin  avec l'invasion du pays par les troupes italiennes, en 1939.