Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

sommaire du n° 92
TAÏWAN: L'ENFANCE D'UNE DEMOCRATIE
Article de Marie Holzman
Sinologue et journaliste
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S'il fallait résumer d'un mot la position de Chen Shui-bian à Taiwan, ce serait certainement celui-ci : fragile. Et comment pouvait-il en être autrement ? Avec son élection à la présidence, en mars 2000, la République de Chine a connu, pour la première fois en près d'un siècle d'existence, une véritable alternance démocratique. Installé depuis cinquante-cinq ans dans l'île, le parti nationaliste, le Kuomintang (KMT), a dû céder les rênes du pouvoir au Parti démocratique progressiste, le PDP. Les descendants du « Père de la Patrie », Sun Yatsen, peuvent à la fois s'enorgueillir d'avoir réalisé le rêve de leur ancêtre, et se désoler des souffrances humaines innombrables qu'il fallut connaître avant d'en arriver là. Car c'est peu dire que les Chinois ne se sont pas montrés tendres les uns envers les autres tout au long du XXe siècle ! Il suffit de rappeler la longue période de chaos généralisé provoquée dans les années 20 et 30 par l'ambition démesurée de quelques seigneurs de la guerre, pour la plupart incultes et violents, puis les déchirements sanglants qui mirent aux prises partisans du Kuomintang et communistes, avant l'avènement des deux dictatures qui se regardèrent en chiens de faïence pendant vingt-cinq ans : celles de Mao Zedong à Pékin et celle de Chiang Kaichek à Taipei.

Aujourd'hui Chen Shui-bian souffre d'un double handicap : l'absence d'héritage démocratique et la persistance d'une tradition vieille comme la Chine - celle de la bureaucratie céleste. Cette bureaucratie, qui s'incarne dans une classe de mandarins inamovibles et inertes, se compose aujourd'hui des membres du KMT omniprésents dans toutes les institutions, les ministères et les secteurs économiques. Le nouveau président réussira-t-il à imposer à ses compatriotes de nouveaux modes de comportement ? Parviendra-t-il à se maintenir au pouvoir jusqu'au terme de son mandat, ou devra-t-il abandonner en cours de route, sous la pression d'adversaires qui auront refusé de lui donner sa chance ?

Même si la cérémonie d'intronisation de Chen Shui-bian, le 20 mai 2000, a été saluée avec enthousiasme par la majorité des pays démocratiques et des Chinois de la diaspora, la mauvaise humeur des dirigeants communistes, d'un côté, et des anciens dirigeants du KMT, de l'autre, n'aura pas permis au nouveau gouvernement de goûter sereinement aux joies de la victoire. En un an, de multiples difficultés ont surgi, qui ont apporté leur lot de suspense et de rebondissements à la vie politique de la région. En devenant la première véritable démocratie de l'histoire chinoise, l'île de Taiwan s'est en fait aventurée sur une route périlleuse et semée d'embûches. En faire la liste serait fastidieux, et l'on se contentera d'en énoncer quatre : l'inadaptation des institutions à une situation inattendue qui aurait nécessité la mise en place d'une cohabitation à la française ; l'impossibilité pour Chen Shui-bian de tenir ses promesses électorales, en particulier dans le domaine du nucléaire ; le comportement ambigu des membres du KMT dans leurs relations avec la Chine populaire ; et l'hostilité du milieu des hommes d'affaires, bien décidés à investir en Chine continentale.

Mais, au-delà des difficultés, somme toute plus ou moins surmontées, le bilan d'une année de pouvoir du PDP est à analyser avec finesse. Certes, l'action du gouvernement est contestée dans le domaine de l'économie. Les cours de la Bourse de Taipei se sont effondrés de 40 % tandis que le taux de chômage frise les 4 % de la population active - la plus mauvaise performance depuis 23 ans. Mais le KMT aurait-il fait mieux ? La région du Sud-Est asiatique dans son ensemble marque le pas : alors que le Japon hésite encore à opérer les réformes structurelles indispensables à l'assainissement de son économie, l'Indonésie traverse des crises politiques qui risquent de plonger l'archipel dans la guerre civile. Quant au président des Philippines, Joseph Estrada, il a fini par être démis de ses fonctions pour délit de corruption... En adoptant la voie qu'il s'est fixée (transformer Taiwan en une «Silicon Valley verte»), en insistant sur le développement des industries de technologies tout en préservant l'environnement, le PDP mise sur un développement durable. En accélérant le mouvement de privatisation des entreprises dans la perspective de l'accession de l'île à l'Organisation mondiale du commerce, tout en engageant des réformes de fond en matière de finances publiques, Chen Shui-bian évitera peut-être à ses concitoyens des lendemains douloureux.

Des institutions inadaptées

Elu en mars 2000 avec seulement 39 % des voix, Chen Shui-bian a dû faire face à un Parlement hostile, dominé par le KMT. Il était permis de penser qu'après un demi-siècle de monopole politique ininterrompu, le KMT aurait accepté avec élégance et fair-play la présence au pouvoir de Chen Shui-bian et du Parti démocratique progressiste. Il n'en a rien été. Le KMT n'a pas préparé l'alternance pour la bonne raison qu'il n'imaginait pas un seul instant être en position de devoir le faire. A vrai dire, le PDP ne s'y attendait pas non plus. S'il avait remporté, comme il l'espérait, les législatives de 1998, sans doute aurait-il favorisé la mise en place d'institutions politiques plus aptes à gérer l'après-KMT. Mais les choses ne s'étaient pas passées comme prévu. Mobilisant ses larges ressources financières (1), le KMT était parvenu à conforter sa majorité au Yuan législatif (équivalent de notre Assemblée nationale), obtenant 46,5 % des voix et 123 sièges - soit 55 % du total. Le PDP, avec 70 sièges, vit au contraire son influence reculer. Le même jour, Chen Shui-bian perdait la mairie de Taipei au profit du candidat nationaliste Ma Ying-jeou.

Pour un observateur attentif de l'évolution des institutions politiques comme Tsai Cheng-wen, membre du Yuan des Examens (2), il est regrettable que le projet de réforme sur lequel il travaillait en 1997 n'ait pas pu aboutir. « Lors de la conférence de décembre 1996, explique-t-il, le KMT et le PDP ont fini par s'accorder pour approuver quelques réformes, notamment le droit du Parlement de censurer le gouvernement et donc de le contraindre à démissionner. Nous voulions aller plus loin en donnant également au président la possibilité de dissoudre le Parlement. Malheureusement, cela nous a été refusé par le PDP, qui craignait sans doute à l'époque que cette mesure lui soit défavorable. » Autrement dit, la cohabitation entre un président d'une tendance et un Yuan législatif dominé par l'opposition est rendue d'autant plus difficile que le président ne dispose pas de tous les moyens institutionnels pour mener sa politique.

Pourtant, on ne pourra pas reprocher à Chen Shui-bian de n'avoir pas tendu la main au KMT : dès son arrivée au pouvoir, il a proposé le poste de premier ministre à Tang Fei, ancien ministre de la Défense, détaché pour l'occasion du KMT. Geste habile de la part du nouveau président, qui pensait pouvoir ainsi calmer le jeu et instaurer un « gouvernement du peuple entier ». Mais le répit fut de courte durée. Dès la démission de Tang Fei cinq mois plus tard, et la nomination en octobre d'un nouveau premier ministre issu des rangs du PDP, le KMT s'est déchaîné contre chaque initiative du gouvernement et a exigé une plus grande part dans le processus de décision. Les esprits les plus bienveillants diront que le KMT joue à fond son rôle d'opposant et que c'est ce qu'il a de mieux à faire depuis qu'il a perdu l'élection présidentielle. Les autres s'étonneront de la hargne et des procédés employés par cette toute jeune opposition qui fait ses débuts dans un tintamarre fracassant. Qu'on en juge : Chen Shui-bian n'était pas au pouvoir depuis six mois que le KMT demandait déjà sa destitution ! S'inspirant sans doute du Watergate, du Monicagate, et de tous les scandales politiques auxquels les Américains nous ont habitués, ses ennemis l'ont successivement accusé en moins d'une semaine d'avoir une liaison avec son interprète et conseillère diplomatique, Bikhim Hsiao, puis d'avoir reçu une enveloppe particulièrement volumineuse en octobre 1999 de la part du président communiste Jiang Zemin en personne pour subventionner sa campagne.

Ce genre de calomnie en dit plus sur le manque de maturité de certains médias taiwanais, qui confondent information et sensationnalisme et font souvent preuve d'une étonnante irresponsabilité politique, que sur les qualités ou les défauts du président. En bon juriste convaincu de la nécessité de respecter la liberté d'expression, Chen Shui-bian, ne peut évidemment plus se comporter comme son lointain prédécesseur Chiang Kaichek et museler énergiquement une presse rétive. Il se trouve donc dans l'obligation d'agir constamment dans la plus grande transparence, quand bien même les délicats dossiers qu'il a à traiter réclament une confidentialité minimale.

Le grand déballage d'accusations diverses contre le président fut qualifié par la presse asiatique (3) de « sit-com politique taiwanais ». Certaines des « révélations » émanaient de la parlementaire Chin Huei-chu, membre de l'autre grand parti d'opposition, le Parti du Peuple. Selon elle, Chen et le président chinois Jiang Zemin auraient échangé des dizaines de lettres entre septembre 1999 et octobre 2000. Elle prétend même que Chen Shui-bian aurait empoché 5 millions de dollars en échange d'une promesse écrite selon laquelle Taiwan cesserait de revendiquer son indépendance. Bien que le chef du Bureau de la sécurité nationale de Taiwan ait rejeté ces insinuations qui ne reposent sur aucune preuve sérieuse, et bien que des collègues de Mme Chin au Parti du Peuple aient tenté de la dissuader de rendre publics de prétendus documents sensibles, le mal était fait.

Le politologue Chen Jie a bien analysé les ravages provoqués par le comportement des médias taiwanais dans le domaine des relations internationales (4). Pour lui, « le processus démocratique et la libéralisation des médias sont encore en phase de formation. Comparée à ce qui se passe dans la plupart des démocraties occidentales, affirme-t-il, la passion inhabituelle que mettent les journalistes et les hommes politiques d'opposition à démasquer les magouilles diplomatiques du gouvernement se manifeste par un appétit insatiable pour le sensationnalisme et par le désir de révéler tout ce qui peut ressembler à une initiative confidentielle ». Manifestement, l'usage de la diffamation n'est pas sanctionné par des lois aussi efficaces qu'en France ! Il faut comprendre aussi que l'actuel gouvernement cherche par tous les moyens à se démarquer le plus possible du comportement du KMT. De nombreux ex-dissidents qui, des années 50 aux années 80, ont tenté de faire entendre leur voix, peuvent encore témoigner de l'absence de liberté d'expression et de la censure qui sévissaient alors dans l'île. Craignant d'être taxé d'intolérance, Chen Shui-bian s'interdit toute mesure qui pourrait apparaître comme une atteinte à cette sacro-sainte liberté, risquant, du même coup, de se voir reprocher sa faiblesse et son manque d'autorité !

La centrale de la discorde

Les multiples entraves qui ligotent le président Chen ne sont pas uniquement d'ordre psychologique. L'affaire de la centrale nucléaire de Kungliao montre bien la maladresse du gouvernement actuel et la difficulté qu'il éprouve à imposer ses vues. Les malheurs de Chen Shui-bian ont débuté lorsqu'il a annoncé son intention d'interrompre la construction de la quatrième centrale nucléaire de l'île - un projet de 5,5 milliards de dollars déjà réalisé au tiers. La nouvelle n'en était pas vraiment une puisque, tout au long de sa campagne électorale, Chen s'était déclaré favorable aux énergies de substitution et hostile à la mise en chantier de cette nouvelle unité, située non loin de la capitale. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les écologistes s'étaient ralliés à sa candidature. Il est vrai que Taiwan a connu, au cours de l'été 1999, un grave tremblement de terre dont l'épicentre était proche de Taipei et que cette catastrophe a grandement contribué à mobiliser la population contre le projet.

Mais ce qui a véritablement choqué la classe politique, c'est la façon dont le nouveau président a géré cette opération délicate. En effet, Chen s'est prononcé le 27 octobre 2000, très exactement une demi-heure après avoir certifié au chef de file du KMT, Lien Chan, que son parti serait consulté avant toute décision ! Cette bourde monumentale, dans une société où le respect de la « face » demeure une obligation incontournable, entraîna une chute brutale de la Bourse et une réaction instantanée de la part des membres du KMT qui exigèrent la démission de Chen Shui-bian. La bataille pour la destitution du président s'est poursuivie activement pendant plusieurs mois, au prétexte que la construction de la centrale avait été votée à deux reprises par le Parlement et que la décision de suspendre les travaux était donc anticonstitutionnelle.

Comme le faisait remarquer l'éditorialiste de la Far Eastern Economic Review du 16 novembre 2000, «en punissant M. Chen pour son incapacité à gérer les relations entre les branches législative et exécutive du pouvoir, l'opposition tente de provoquer une élection anticipée».

Finalement, le 21 février 2001, le bulletin d'information semi-officiel, Les échos de la République de Chine, titrait en « une » : « Construction de la 4e centrale nucléaire : le gouvernement revient sur sa décision. » Le journal explique, avec une candeur louable, que le premier ministre Chang Chun-hsiung a justifié ce revirement en le qualifiant d'inévitable « pour le maintien de la stabilité politique et de la situation économique actuelle ». Le président du PDP a, quant à lui, précisé que sa formation n'approuvait pas le gouvernement tandis que les militants antinucléaires se sentaient « abandonnés et trahis ».

Alors qu'il voit ses alliés naturels lui tourner le dos, le président peut-il compter au moins sur ses plus proches collaborateurs ? Ce n'est pas certain... Sa propre vice-présidente, bien connue pour son franc-parler, a semblé à plusieurs reprises prête à prendre la tête d'une tendance sécessionniste du PDP. Les différents courants du parti, naguère unis dans leur combat commun contre le KMT, ont laissé éclater au grand jour des divergences qui pourraient aller jusqu'à mettre en péril l'équipe dirigeante. Les amis de Chen Shui-bian, partisans d'une attitude modérée vis-à-vis de la Chine continentale, s'opposent aux supporters de la vice-présidente, Annette Lu, figure de proue du mouvement indépendantiste à Taiwan.

S'il veut conserver la confiance de son électorat, Chen Shui-bian ne peut pas se montrer trop conciliant à l'égard de la Chine dans le difficile dialogue « entre les deux rives ». Mais il marche sur la corde raide, une attitude trop rigide risquant de provoquer un sursaut d'agressivité de la part des communistes. La situation est paradoxale : le KMT - et surtout Chiang Kaichek - ont répété pendant des années qu'il n'existait qu'une seule Chine et que cette Chine était celle qu'avait fondée Sun Yatsen en 1911, que les communistes étaient des usurpateurs, etc. ; or c'est leur intransigeance qui a favorisé l'émergence d'une identité taiwanaise distincte ! Chiang Kaichek a commencé par donner à l'île une solide base économique laissant à son fils, Chiang Chingkuo, le soin d'opérer les réformes politiques nécessaires et d'entamer le processus de démocratisation. Lee Teng-hui, enfin, en acceptant le multipartisme tout en maintenant dans un premier temps le principe d'une seule Chine, a donné sa chance au PDP qui a pu ainsi jouer à son tour le jeu de l'opposition en brandissant la carte de l'indépendance de Taiwan. Même si, à partir du milieu des années 90, le PDP a modéré son discours et prôné davantage une indépendance de facto qu'une indépendance de jure, Chen Shui-bian, né à Taiwan de parents taiwanais, reste dans le coeur de ses concitoyens celui qui saura résister, poliment mais fermement, aux injonctions de Pékin.

Que veut le Kuomintang ?

Le principal atout de Chen Shui-bian, dans cette partie complexe, réside sans doute dans son caractère : un pragmatisme courtois, un ton mesuré, un sourire inaltérable, alliés à une excellente connaissance du droit. Avocat de profession, Chen Shui-bian est né dans une modeste famille d'agriculteurs taiwanais. élu au Yuan législatif en 1989, il se présenta comme un homme intègre et dénonça toutes sortes de scandales auxquels le gouvernement se trouvait mêlé. Abandonnant sa carrière de député pour devenir maire de Taipei en 1994, il « parvint à accomplir des miracles dans une ville jusque-là réputée pour sa désorganisation, sa criminalité et ses problèmes de circulation ». « Les améliorations qu'il apporta à la capitale entre 1995 et 1998 sont indéniables et visibles par tous » (5), estime Joseph Wu Jausieh, directeur de recherches à l'Institut des relations internationales de Taipei.

Nul doute que ces qualités lui seront utiles pour surmonter les problèmes liés à la structure du système politique taiwanais et réparer les déchirures de son camp. Mais sera-t-il capable de déjouer les pièges diplomatiques que les communistes de Pékin et le KMT de Taiwan sont décidés à lui tendre ? Les deux ennemis d'antan, qui partagent une même définition de l'intégrité nationale inaliénable, semblent en effet s'être donné le mot pour mener la vie dure au nouveau président. La soudaine volte-face de certains anciens hauts dirigeants du KMT a fait sursauter plus d'un Taiwanais. A la fin du mois de novembre 2000, Wu Po-hsiung, vice-président du KMT, est devenu la plus haute personnalité officielle à se rendre en Chine continentale depuis 1949. A Pékin, Wu a rencontré le vice-premier ministre Qian Qichen et Wang Daohan, principal négociateur du dialogue entre les deux rives pour la partie communiste. Quelques mois plus tard, les 27 et 28 février 2001, c'est le maire de Taipei, Ma Ying-jeou, l'un des plus brillants politiciens du KMT, qui envoyait à Pékin l'un de ses adjoints pour y conduire une série d'échanges dans le cadre d'un forum réunissant les deux cités. Il s'agissait du premier contact formel entre les administrations des deux métropoles chinoises. Les échos de la République de Chine publiaient à ce sujet, le 11 mars, un avertissement courtois mais ferme : « étant donné la situation politique dans le détroit de Taiwan et l'hostilité sans cesse renouvelée des autorités de Pékin à l'égard de l'île, ce genre de visite, même effectuée à titre privé ou au nom d'institutions locales, tend à gêner les autorités insulaires. »

En prenant systématiquement le contre-pied de Chen Shui-bian dans la longue partie de go que se livrent les deux adversaires de part et d'autre du Détroit de Formose, le KMT espère conforter son image de marque dans la population. Il s'agit, en réalité, d'un raisonnement à court terme. De nombreuses études, réalisées notamment par l'Institut de sondage de l'Université nationale Chengchi, montrent en effet que la population taiwanaise éprouve des sentiments complexes en ce qui concerne les relations qu'elle souhaite entretenir avec son grand voisin. 45,1 % des Taiwanais attachent plus d'importance aux relations avec le reste du monde qu'aux relations avec la Chine continentale. Seuls 21,2 % des sondés estimaient, en février 2000, qu'il fallait développer en priorité les contacts avec le continent, tandis que 15,9 % pensaient que les deux stratégies devaient être menées de front, c'est-à-dire se rapprocher de la Chine communiste tout en développant les relations avec le reste de la planète. De même, 45 % des personnes interrogées se définissaient comme « Taiwanais » en août 1999, alors qu'elles n'étaient que 16,7 % en septembre 1992. A l'inverse, alors que 48,5 % des habitants de l'île se considéraient comme « Chinois » en janvier 1993, ils n'étaient plus que 13,1 % en août 1999. L'identité taiwanaise s'est consolidée au fil des décennies, au point de se sentir suffisamment forte pour faire fi des menaces communistes qui pesaient sur elle en élisant à la présidence un homme résolu à la défendre.

Mais quelles sont au juste les intentions du KMT ? Qui cherche-t-il à séduire en se rapprochant aussi dangereusement du Parti communiste chinois ? Il est évident que le KMT met une détermination farouche à reprendre le pouvoir. Les prochaines élections législatives ont lieu en décembre 2001. Il lui faut une victoire éclatante s'il veut parvenir à évincer le PDP en 2004, ou plus tôt, si possible. Le KMT semble persuadé qu'une alliance tactique avec les communistes l'aidera à atteindre ce but. Il est vrai que, au bout du compte, les autorités continentales ont montré moins d'inquiétude à voir arriver à la tête de l'Etat une personnalité qui a fait de l'indépendance de Taiwan l'un de ses principes fondateurs, que de soulagement à voir disparaître Lee Teng-hui, son prédécesseur. Pékin ne lui a jamais pardonné d'avoir publié, en juillet 1999, une théorie selon laquelle la Chine et Taiwan devraient dorénavant établir des « relations spéciales d'Etat à Etat ». Cette thèse a été comprise, en Chine, comme l'affirmation d'une volonté d'indépendance de l'île. En cela, communistes et purs et durs du KMT se rejoignent : ni les uns ni les autres ne souhaitent entendre parler de deux Chine. La position de Lee Teng-hui s'explique sans doute par son parcours : il a, en effet, accédé à la tête d'un parti essentiellement composé de Chinois venus du continent en (ou avant) 1949, alors qu'il est lui-même né à Taiwan, qu'il a grandi sous l'occupation japonaise et qu'il n'a jamais vécu en Chine communiste.

Cette dernière aurait-elle évolué dans le bon sens et serait-elle prête à aborder une phase de rapprochement paisible et progressif avec Taiwan ? A première vue, rien ne permet de l'affirmer. Dans son intervention à l'Institut français des relations internationales à Paris, le 14 décembre 2000, Tang Shubei, président du Centre d'études des relations entre les deux rives du Détroit de Taiwan, s'en est tenu mot pour mot au discours habituel : « Qu'il n'y ait pas de malentendu : le vice-premier ministre Qian Qichen a bien déclaré dernièrement que Taiwan et la Chine faisaient partie d'une même entité, mais il ne s'agissait que d'une réaffirmation du principe d'une Chine indivisible, souveraine sur l'ensemble du territoire. »

Même si la Chine fait mine d'accueillir les personnalités politiques et les hommes d'affaires taiwanais à bras ouverts, sa volonté d'isoler diplomatiquement Taiwan n'a pas fléchi : aucune activité sur la scène internationale d'un homme politique taiwanais, d'une organisation, gouvernementale ou non, originaire de Taiwan, n'échappe à l'oeil scrutateur de Pékin. Lorsque, à l'occasion du tremblement de terre qui s'est produit en Inde en janvier 2001, un groupe de secouristes taiwanais a voulu se rendre sur place pour aider les victimes, Pékin a immédiatement demandé à New Delhi de ne pas délivrer les visas nécessaires ! Au moment où le nouveau gouvernement de Taipei célébrait pour la première fois la fête nationale du 10 octobre 2000, Pékin organisait un forum sur l'aide aux pays du tiers monde. Résultat : les rares chefs d'Etat qui maintiennent des liens diplomatiques avec Taiwan, et qui avaient accepté de participer aux festivités, se trouvaient ce jour-là, comme par hasard, en Chine populaire...

Le court séjour de Chen Shui-bian à New York, alors qu'il s'apprêtait à effectuer un voyage en Amérique latine en mai 2001, a provoqué une crise de rage diplomatique de la part du ministère des Affaires étrangères chinois. Le porte-parole du ministère, Zhu Bangzao, a déclaré que la décision de permettre à M. Chen d'effectuer une escale sur le sol américain était un « geste qui violait les engagements pris par les Etats-Unis à l'égard de la Chine ». « Cet acte, a-t-il ajouté, provoquera inévitablement une dégradation des relations sino-américaines. » Pékin considère qu'autoriser un « soi-disant président taiwanais » à se rendre dans un pays qui reconnaît le principe d'une seule Chine -celle de Pékin- contrevient aux accords qui lient les deux pays en question. George W. Bush ne s'est toutefois pas laissé impressionner par les protestations chinoises.

Cette menue victoire du PDP n'aura apporté qu'une satisfaction de courte durée : alors que la République de Chine avait jusqu'alors réussi à maintenir le même nombre d'alliés diplomatiques que du temps du KMT, la Macédoine annonçait le 1er juin son intention de reconnaître la Chine populaire et de rompre ses relations avec Taiwan. Il faut croire que le gouvernement chinois est actuellement en mesure d'offrir des perspectives plus alléchantes à ses futurs alliés que celui de Taiwan...

La pression des hommes d'affaires

Si l'on en croit l'analyse optimiste (6) de M. Ho Szu-yin, directeur de l'Institut des relations internationales de l'Université nationale Chengchi, la posture belliqueuse et la rhétorique enflammée de la Chine populaire ne seraient que des gesticulations et, à long terme, les forces du marché finiront par avoir raison du régime. « Si le temps joue en faveur de Pékin, précise-t-il, Taipei ne sera pas pour autant perdante aussi longtemps qu'elle réussira à améliorer ses mécanismes institutionnels pour faire face aux répercussions de la mondialisation sur son économie, ce qui vaut également pour la RPC. » Les hommes d'affaires taiwanais semblent partager implicitement cette vision des choses. Puisque le marché chinois leur est ouvert, pourquoi ne pas en profiter ? Ils sont prêts à assumer tous les risques et ne comprennent pas les limites que tentent vainement de leur imposer leurs dirigeants successifs. Il n'y a pas si longtemps, en effet, le KMT interdisait aux entreprises locales de réaliser en Chine populaire des investissements directs supérieurs à cinquante millions de dollars. En septembre 2000, le gouvernement de Chen Shui-bian réaffirmait cette règle. Pourtant, il ne s'est pas écoulé trois mois avant qu'on apprenne la création d'une joint-venture sino-taiwanaise destinée à financer la construction d'une usine de composants électroniques à hauteur de 1,63 milliard de dollars ! Plus surprenant encore, cette usine sera dirigée du côté taiwanais par Winston Wang, fils de Wang Yung-ching, président du plus important complexe industriel de Taiwan, Formosa Plastic Corp., et du côté chinois par Jiang Mianheng, le vice-président de l'Académie des sciences de Chine, qui n'est autre que le fils de Jiang Zemin. Pour sauver les apparences, la réalisation du projet sera assurée par Jiang Mianheng, Winston Wang attendant que la politique taiwanaise concernant les investissements en Chine populaire s'assouplisse avant de s'engager plus directement. Il est amusant de remarquer, pour la petite histoire, que les deux comparses, Wang et Jiang, se sont connus sur les bancs de l'université de Berkeley...

Près de 250 000 Taiwanais ont créé et dirigent des usines en Chine. Ils sont à l'origine d'environ 12 % des exportations du pays. Les investisseurs taiwanais ont déjà injecté plus de 40 milliards de dollars dans l'économie de la Chine populaire. La première vague de Taiwanais qui s'est aventurée sur les terres de Deng Xiaoping a commencé par ouvrir des ateliers bas de gamme : confection, chaussures, meubles. La nouvelle génération, représentée par des multinationales comme Acer ou Via, fabricant de puces électroniques et, bien sûr, Formosa Plastic Corp., affiche des ambitions autrement plus élevées. D'où l'impatience des investisseurs taiwanais à voir entrer la Chine populaire dans l'OMC. Si la candidature de Pékin était recalée, Taiwan verrait ses chances d'y être admise à son tour réduites à néant et l'établissement de relations directes (aériennes, maritimes) resterait impossible. Pour le moment, les marchandises sont contraintes de transiter par Hong Kong, ce qui freine l'expansion des échanges et des délocalisations. Quand on sait que Taiwan occupe actuellement la troisième place mondiale dans l'industrie informatique, avec une production de près de 40 milliards de dollars, après le Japon (44 milliards) et les Etats-Unis (95 milliards) (7), on mesure l'importance de l'enjeu...

L'exemple taiwanais

Bien que Chen Shui-bian espère jeter les bases d'une confiance mutuelle entre Pékin et Taipei, sa vision à long terme n'est pas celle d'une réunification sous la direction du Parti communiste chinois. Il envisage plutôt une confédération, à l'image de l'Union européenne, tout en insistant sur un principe fondamental : ses concitoyens sont seuls en mesure de décider de leur avenir et de celui de l'île. Le KMT, en revanche, mise sur l'intégration progressive des deux économies pour assurer l'avenir pacifique du Détroit de Taiwan, et espère une réunification pure et simple. S'il perd son pari, peut-être regrettera-t-il d'avoir abandonné ses vieux projets de « reconquête du continent ». Au moment où l'idéologie communiste s'effondre, le modèle économique et politique de Taiwan n'aurait-il pas pu offrir une perspective d'avenir pour la Chine communiste ? N'aurait-il pas été judicieux d'apporter un soutien discret au premier président véritablement démocratique de l'histoire chinoise ? Ou bien faudra-t-il encore attendre quelques dizaines d'années avant que les Chinois parviennent enfin à s'entendre ?

Bo Yang, l'un des plus célèbres écrivains taiwanais, disait en septembre 1984, lors d'une conférence prononcée à l'Université de l'Iowa : « Les Chinois se disputent entre eux chaque fois qu'ils en ont l'occasion, car leur constitution ne possède pas les cellules qui permettent à la plupart des êtres humains de se supporter les uns les autres. Lorsque des non-Chinois reprochent à des Chinois leur faiblesse, je me plais à les mettre en garde : «Les Chinois sont ainsi faits parce que Dieu sait que s'ils se mettaient d'accord alors qu'ils sont plus d'un milliard, le reste de la planète ne saurait plus comment s'en sortir avec eux. Dieu a été généreux avec vous les étrangers car il a rendu toute coopération impossible entre Chinois». Mais, ajoutait-il, il m'est évidemment pénible de l'admettre » (8).

Quinze ans plus tard, Bo Yang n'est guère plus optimiste. Son destin suit pourtant une route parallèle à celle du gouvernement actuel. Né en 1920, il a fui la Chine communiste pour trouver refuge à Taiwan en 1949. Imprégné d'idéalisme, il était confusément persuadé que le KMT lutterait contre la corruption, protégerait la liberté d'expression et respecterait les droits du citoyen en général. Mal lui en prit. Ses articles dans la presse locale déplurent à Chiang Kaichek, qui le fit condamner à mort en 1968. Son crime : avoir traduit et adapté à la situation taiwanaise une bande dessinée de Popeye, dans laquelle le volcanique personnage entre en rivalité avec son fils pour la conquête du pouvoir. Chiang Kaichek y vit (à juste titre sans doute) une satire de la relation qui le liait à son fils Chiang Ching-Kuo et assimila l'ironie de l'écrivain à une tentative de subversion.

Devant le tollé que sa condamnation provoqua à l'étranger, les juges commuèrent la peine de Bo Yang en douze années d'emprisonnement. Il en purgea neuf avant d'être gracié par Chiang Ching-Kuo, deux ans après la mort du Généralissime. Dire que la libération de Bo Yang marqua l'évolution progressive de Taiwan vers la démocratie ne serait pas excessif. Déjà nommé président de l'Association de défense des droits de l'homme par Lee Teng-hui - le premier président taiwanais élu au suffrage universel en 1996 -, Bo Yang se réjouit sans réserve de l'alternance démocratique et pacifique que vient de connaître son pays. Il constate pourtant avec inquiétude la fragilité du régime et l'ampleur de l'enjeu. « Autrefois - expliquait-il, il y a quelques mois, à un groupe de Français venus lui rendre visite dans son modeste appartement de la banlieue de Taipei - la démocratie nous apparaissait comme une utopie irréalisable en Chine. Finalement, elle a réussi à naître sur une petite parcelle du monde chinois. Maintenant, il faudrait l'imposer à la Chine continentale comme un remède radical, de la même manière qu'un père assène une paire de claques à ses enfants turbulents ! »

Quant au monde occidental, il faudra qu'il finisse par prendre position, bon gré mal gré, dans le conflit larvé entre les deux Chine. Les déclarations explicites du président américain sur la nécessité d'aider activement Taiwan en cas d'agression armée de la part de la Chine vont peut-être débloquer la situation. Car, au fond, le postulat idéologique désuet d'une Chine unique a été imposé par le PCC. En fin de compte, peu importe que la Chine soit une, deux ou dix ; ce n'est pas un enjeu pour l'Asie de demain, ni pour l'équilibre international. Ce qui importe, c'est que cette Chine, ou ces Chine, soient démocratiques et respectueuses de la paix régionale et mondiale. L'expérience taiwanaise, aussi imparfaite soit-elle, doit être soutenue, et pas seulement reconnue. Pourquoi la France, qui a accepté de vendre des Frégate et des Mirage à ce gouvernement, continuerait-elle à faire comme si elle n'était pas engagée à ses côtés ? Ne repoussons pas avec dédain, après seulement cinq ans d'existence, la première aventure démocratique chinoise au motif qu'elle a parfois des accès de faiblesse. Appelons-les plutôt des erreurs de jeunesse !

Notes :

(1) Voir Jean-Pierre Cabestan, Le Système politique de Taiwan, PUF, Que sais-je ? no 1809, 1999.
(2) On peut comparer le Yuan des Examens à un ministère qui engloberait les fonctions du ministère de la Fonction publique et du Conseil d'État.
(3) En particulier le Korea Herald du 4 décembre 2000, « Taiwan's political soap opera ».
(4) « The Influences of Democracy on Taiwan's Foreign Policy », Issues and Studies, juillet-août 2000.
(5) In Perspectives chinoises, no 58, avril 2000.
(6) Voir Szu-yin Ho : « Politique et rhétorique dans les relations Chine-Taiwan », Politique étrangère, janvier-mars 2001.
(7) Voir Marc Cherki : « Taiwan joue les marchés de niches », Le Figaro, 20 juin 2000.
(8) Bo Yang, The Ugly Chinaman and the Crisis of Chinese Culture, Allen and Unwyn Pty Ltd, 1992.