Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
DEMOCRATISER LE PAKISTAN
Entretien avec Benazir BHUTTO
Ancien premier ministre du Pakistan
conduit par
Hélène DA COSTA
Journaliste à Radio France Internationale.
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Hélène da Costa - Deux ans après le coup d'État militaire qui a porté le général Moucharraf au pouvoir, vos perspectives semblent assez sombres. Après avoir été innocentée par la Cour suprême, vous venez d'être condamnée par la Cour spéciale anti-corruption à trois ans de prison pour ne pas vous être présentée à votre procès. Si vous vous rendez au Pakistan, vous risquez d'être arrêtée dès votre descente d'avion. Comptez-vous néanmoins retourner dans votre pays ?

Benazir Bhutto - Depuis que la Cour suprême a conclu à la partialité du tribunal qui m'avait condamnée, mon horizon s'est tout de même éclairci. Je retrouve à la fois ma dignité d'être humain et la possibilité de me présenter à une élection. Quant à ce tribunal anti-corruption, j'en ignore tout. Il ne m'a envoyé aucune notification. À mon retour au Pakistan, je consulterai mes avocats et nous aviserons.

H. d. C. - Ne craignez-vous pas d'être emprisonnée ?

B. B. - Si je risque effectivement d'être arrêtée, ce n'est pas en vertu de la loi et de la justice mais parce que les généraux ont donné des ordres aux juges afin de neutraliser leurs opposants. Depuis les années 50, nombre de premiers ministres pakistanais (le premier d'entre eux, puis mon père, puis Nawaz Sharif…) ont été arrêtés. Cela fait partie du jeu.

H. d. C. - Allez-vous retourner à la vie politique ?

B. B. - Bien sûr. Je dirige l'opposition et le premier parti du Pakistan, qui a remporté une victoire écrasante aux dernières élections locales (1). La population attend de moi que je reprenne les rênes du pays et mette fin à la crise politique. Je n'ai pas un appétit particulier pour le pouvoir, mais je me sens des devoirs envers mon parti. Or celui-ci me réclame à sa tête. En conséquence, je compte revenir au Pakistan avant octobre 2002 pour me présenter aux élections prévues à cette date. En attendant, et compte tenu de ma situation familiale — mes trois enfants, la maladie de ma mère — j'ai choisi de m'exiler. Mon mari est derrière les barreaux depuis cinq ans, tout comme mon beau-père. Mon beau-frère, quant à lui, a été arrêté à huit reprises. Mon secrétaire pour les affaires politiques, mes amis, mes collègues et tous les membres de mon entourage sont menacés, lorsqu'ils ne sont pas en prison.

H. d. C. - Comment envisagez-vous ce retour ?

B. B. - L'idéal serait de convaincre le général Moucharraf de m'autoriser à rentrer au Pakistan, à me présenter aux élections et à faire campagne. Pourquoi tenir pour acquis qu'il me fera arrêter ? Je suis ancien premier ministre, je dirige — je le répète — le plus grand parti, et j'ai parfaitement le droit de revenir librement dans mon pays. Même s'il s'y oppose, je rentrerai au Pakistan et je participerai au scrutin. Si les militaires décidaient néanmoins de m'arrêter, ils commettraient une erreur. Dans ce cas, j'espère que les médias et que votre pays se saisiront de la question, feront pression en faveur du respect des droits de l'homme et dénonceront la mise en place de tribunaux spéciaux par des militaires qui n'aiment pas les politiciens.

H. d. C. - En octobre 1999, vous avez déclaré « comprendre » le général Moucharraf qui venait d'organiser son coup d'État militaire. Que pensez-vous de lui aujourd'hui ?

B. B. - Il m'a beaucoup déçue, car il n'a pas tenu ses trois engagements. Il avait promis de mettre fin à la lutte anti-corruption biaisée (2) de l'ère Nawaz Sharif, de relancer la croissance et de restaurer la démocratie. Or, il n'en a rien été. Mon parti est toujours persécuté, alors que les membres des autres formations ont été libérés — y compris Nawaz Sharif, pourtant condamné par un tribunal, ainsi que son père, dont la corruption a été prouvée par la presse. Nous sommes victimes de représailles, pour la bonne et simple raison que notre popularité menace nos adversaires. J'ajoute que le Pakistan traverse une profonde récession dans les secteurs agricole et manufacturier. Les investissements et les exportations sont faibles, tandis que l'endettement explose. Si bien que tout le monde est déçu et que personne n'est en faveur des généraux.

H. d. C. - Reconnaissez-vous, toutefois, quelques succès à Pervez Moucharraf ?

B. B. - Il a annoncé de bonnes choses, mais il ne les a pas réalisées. A mon avis, le seul élément positif de son bilan, c'est l'organisation d'élections locales relativement libres. Et encore : cette réussite est sans doute à mettre au crédit de la commission électorale. A l'origine, la liste électorale publiée par le régime omettait mon nom — et bien d'autres. A la demande de la commission, c'est finalement l'ancienne liste qui a servi de référence. Le général Moucharraf s'est présenté comme un libéral et un modéré, mais ce ne sont que des paroles en l'air. Il passe trop de temps à combattre ses opposants, Nawaz Sharif hier, moi aujourd'hui. Chaque fois qu'il apparaît à la télévision, il consacre toute son énergie à vilipender telle ou telle personnalité. La violence verbale n'est qu'un piètre substitut à une bonne politique.

H. d. C. - Vous vous dites déçue par le président Moucharraf. Comment jugez-vous sa gestion de la crise ouverte par les attentats du 11 septembre aux États-Unis ?

B. B. - Sa marge de manœuvre était très étroite. Il était pris entre l'arbre et l'écorce. En cas d'alliance contre les musulmans, a-t-il expliqué dans un de ses discours, se référant à l'époque du prophète Mohammed, mieux vaut s'allier avec l'un de ses deux ennemis contre l'autre. En l'occurrence, au cas où nous n'aurions pas autorisé l'Amérique à pénétrer en Afghanistan à partir de notre territoire, le général Moucharraf redoutait que cette dernière ne s'adressât à l'Inde qui lui avait offert son aide. Mais mon parti et moi-même lui avons signifié que nous le soutiendrions s'il participait à cette lutte internationale contre le terrorisme. Et, à sa demande, nous avons organisé des manifestations. Moucharraf se trouve dans une situation très difficile : il doit choisir entre les durs de l'appareil militaire et les forces démocratiques.

H. d. C. - Le général Moucharraf s'est autoproclamé président. Cette décision change-t-elle la situation ?

B. B. - Comme l'a dit Shakespeare, « une rose reste une rose, quel que soit son nom ». Le général Moucharraf peut bien se faire appeler président, premier ministre, chef de l'armée ou nouveau messie envoyé par Dieu pour réformer la société, le résultat est le même. C'est un dirigeant militaire non élu, non représentatif et non responsable qui s'est emparé du pouvoir par la force des armes. S'il veut changer, il doit apprendre l'art du compromis, cesser de se considérer comme un chef de commando qui surgit, aux commandes de son char, pour abattre l'ennemi. Il doit penser à son peuple. Certes, il n'aime pas les forces politiques, mais il doit admettre qu'il n'a pas le droit d'empêcher le peuple pakistanais de voter. S'il parvient à prendre ce chemin, alors il pourra se dire qu'il a contribué au processus de démocratisation.

H. d. C. - Nawaz Sharif, l'ancien premier ministre destitué par les militaires en octobre 1999, était jusqu'alors votre grand adversaire politique. Depuis son exil en Arabie Saoudite, votre parti travaille avec le sien dans le cadre d'une grande « Alliance démocratique ». Jusqu'où peut aller cette collaboration ?

B. B. - Je n'ai pas eu de contact personnel avec lui depuis qu'il a fui le Pakistan mais nos deux partis coopèrent, effectivement. Dans le passé, nous étions des adversaires ; nous ne partagions pas la même conception du monde. Je crois que son séjour en prison lui a fourni l'occasion de réfléchir. Nous travaillons désormais ensemble, au sein de l'Alliance, au rétablissement de la démocratie. La collaboration des deux principaux partis créera, je l'espère, un précédent salutaire en vue de l'instauration d'une sorte de bipartisme. Mais j'ignore si M. Sharif partage ce point de vue : il est actuellement moins actif qu'auparavant.

H. d. C. - Le Pakistan, qui a connu des coups d'État à intervalles réguliers, a été dirigé, pendant la moitié de son histoire, par des militaires. Comment l'expliquez-vous ?

B. B. - En réalité, nous venons de traverser depuis 1988, voire 1985 (3), notre plus longue période de régime civil. Auparavant, les militaires intervenaient en moyenne tous les cinq ans. Cette fois-ci, il leur a fallu attendre quinze ans. Ce qui prouve que l'opinion et la classe politique pakistanaises résistent à la loi martiale.

H. d. C. - Actuellement, le Pakistan n'est pas soumis à la loi martiale, mais à l'état d'urgence, moins rude…

B. B. - Dès lors que des militaires prennent le pouvoir, l'ordre constitutionnel est remplacé par la loi que proclament ces militaires ; je ne connais pas de troisième voie même si, je vous l'accorde, la presse conserve aujourd'hui une certaine liberté et bien qu'il n'y ait pas eu création de cours martiales. N'oubliez pas, toutefois, qu'il existe des cours anti-corruption et que tout le processus est supervisé par les services secrets. Pour la plupart des gens, c'est peut-être une forme atténuée de régime militaire, moins dure et moins répressive qu'à l'époque du général Zia. On n'administre plus de coups de fouet. Il n'empêche que ce régime est dur envers les défenseurs de la démocratie, envers mes partisans. En mars dernier, par exemple, on a empêché quelque dix mille personnes, proches de mon parti, de se rassembler pacifiquement.

H. d. C. - Comment expliquez-vous que l'Inde, contrairement au Pakistan, ait échappé aux coups d'État militaires ?

B. B. - En Inde, il existe un consensus entre politiciens, juges, officiers et fonctionnaires, en faveur d'élections libres, d'un système judiciaire indépendant et de la non-intervention de l'armée. Rien de tel au Pakistan où certains, y compris parmi les intellectuels, entendent se servir du système judiciaire pour éliminer leurs opposants politiques. Lorsque le président, soutenu par les militaires, a renversé mon gouvernement, toute l'intelligentsia s'en est réjouie. Et quand des cas de tortures à l'encontre de mes partisans ont été rapportés par la presse, il n'y a pas eu d'éditorial à ce sujet. En Inde, si vous n'aimez pas quelqu'un, vous le combattez dans l'arène politique. Au Pakistan, vous le démolissez. Notre société est encore à la recherche d'un consensus.

H. d. C. - Voulez-vous dire que la population pakistanaise hésite entre démocratie et autoritarisme ?

B. B. - La démocratie est suffisamment enracinée dans l'opinion pour que l'armée ne parvienne pas à écraser les gens. Mais ces derniers ne sont pas assez forts pour venir à bout du régime militaire. En réalité, les deux camps ont à peu près le même poids. Si bien que, faute d'institutions et de partis solides, les citoyens peuvent résister aux militaires, mais pas les maîtriser. A la mort du père fondateur de notre pays, Mohammed Ali Jinnah, l'armée a pris le contrôle de son parti, la Ligue musulmane. Et les partis régionaux qui existaient avant l'indépendance n'ont pas été reconnus. Si bien que le Pakistan s'est retrouvé avec un système pratiquement dépourvu de partis politiques. Nous n'avions pas l'équivalent du Parti du Congrès ou du Parti communiste, puissants vecteurs d'élaboration d'une culture politique. Mon parti milite en faveur d'un modèle scandinave de financement des partis politiques, afin que ces derniers puissent s'organiser autour de secrétariats et de technocrates capables de définir des politiques économiques, de dialoguer avec la presse et avec la communauté diplomatique, ce qui assurerait la circulation de l'information. A l'heure actuelle, seuls les services spéciaux sont organisés pour contacter les diplomates, les milieux financiers, les institutions internationales ou la presse.

H. d. C. - Que faut-il faire pour consolider la démocratie au Pakistan ?

B. B. - La priorité est de renforcer les partis politiques et les commissions parlementaires. C'est un processus que mon gouvernement avait entamé. Il faut consolider les institutions mais, surtout, mettre un terme au rôle des services secrets de l'armée dans les affaires intérieures du pays. Actuellement, ces derniers ont le pouvoir de façonner des partis, de financer des campagnes, de corrompre des journalistes, de fabriquer des preuves. Une réforme des services secrets s'impose. Il est temps qu'ils répondent de leurs actes.

H. d. C. - Le sommet indo-pakistanais d'Agra (4), en juillet dernier, s'est conclu sur un échec. Quelles seront les conséquences de la lutte anti-terroriste internationale sur les relations indo-pakistanaises ?

B. B. - Il ne me paraît pas opportun qu'une dictature militaire négocie au nom du peuple. Je crains, en effet, que l'armée n'opère une volte-face dès que le général Moucharraf ne sera plus au pouvoir. L'Inde, tout comme le Pakistan, jouera un rôle très important pour la stabilité de la région. Il faut que les deux pays cessent de considérer l'Afghanistan comme leur arrière-cour et renoncent à y installer leurs obligés. Nous devons reconnaître que nous avons un contentieux sur le Cachemire, sans que cela nous empêche de travailler à la réduction des tensions entre nos deux pays. Ne voulons-nous pas vivre en paix ? Si nous instaurons un climat favorable, si nous apprenons à nous connaître, si nous ouvrons nos frontières, alors nous pourrons peut-être résoudre le problème du Cachemire.

H. d. C. - Au Cachemire, précisément, seriez-vous prête à reconnaître la ligne de démarcation (5) comme frontière internationale ?

B. B. - J'émets des réserves sur cette proposition. S'il y a consensus entre les partis de l'Hurryat Conference (6), je ne m'y opposerai pas. Mais c'est une décision qui appartient aux Cachemiris et à eux seuls. Si l'on considère les cinquante années de relations indo-pakistanaises, cette idée a resurgi après chaque guerre, ce qui n'a pas empêché le conflit suivant. Pour ma part, je préconise une autre voie. Sans préjuger de la position de l'Inde et du Pakistan sur la question du Cachemire, commençons par commercer entre nous, laissons le temps apaiser la douleur de ceux qui ont perdu les leurs, soldats indiens ou pakistanais, et Cachemiris. Choisissons des méthodes alternatives et graduelles plutôt que d'imposer à nouveau une frontière qui sépare plus qu'elle n'unit. Cessons d'être obsédés par cette question de la frontière et favorisons la circulation des personnes. Nous unirons ainsi les habitants du Cachemire.

H. d. C. - Atal Bihari Vajpayee, le premier ministre indien issu du parti nationaliste hindou BJP, vous paraît-il le meilleur interlocuteur pour le Pakistan ?

B. B. - Sur la question du Cachemire, il est sans aucun doute le dirigeant le plus actif. Il a donné des gages de bonne volonté, accepté un cessez-le-feu, ouvert un dialogue inconditionnel avec l'Hurryat Conference et fait relâcher certains de ses dirigeants. Je ne le connais pas personnellement mais j'espère avoir, le moment venu, l'occasion de le rencontrer. Il est incontestable que M. Vajpayee, tout comme son ministre de l'Intérieur, M. Advani, ont pris des mesures qui auraient été impensables il y a quelques années, telle l'invitation qu'ils ont adressée aux partis de l'Hurryat Conference à se rendre à New Delhi. Jusque-là, ces derniers étaient qualifiés de « terroristes » ! C'est donc un pas dans la bonne direction. Malgré tout, je ne crois pas aux chances de paix entre le général Moucharraf et M. Vajpayee. Je pense plutôt qu'il y aura un sérieux retour de bâton, comme après la déclaration de Lahore (7).

H. d. C. - Le Pakistan n'a-t-il pas besoin d'un ennemi extérieur pour assurer sa cohésion interne ?

B. B. - Non. D'ailleurs, si Mohammed Ali Jinnah a voulu un État séparé, c'est justement pour que les musulmans et les hindous du sous-continent vivent en paix les uns avec les autres. A sa mort, malheureusement, nous avons développé une armée très puissante, qui s'est renforcée à la faveur de la guerre froide et de la lutte anti-communiste, notamment grâce à l'afflux d'aide économique et militaire étrangère. Tant et si bien que cette armée, qui a assuré notre parité militaire avec l'Inde, est devenue un véritable « État dans l'État » et a eu besoin d'un ennemi pour justifier sa puissance. Mais je ne crois pas que le Pakistanais de la rue soit dans le même état d'esprit.

H. d. C. - Quel est donc le ciment du Pakistan ?

B. B. - Les liens économiques, le commerce, la culture. Le Pakistan est plus ou moins l'héritier du Sind, berceau de la civilisation de l'Indus qui, avant la partition du sous-continent, se prolongeait jusqu'à l'Afghanistan. Certains estiment que c'est l'islam qui assure l'unité du pays. Naturellement, c'est un lien puissant entre les États de la fédération, ainsi qu'avec le monde musulman. Mais, comme je vous le disais, je crois aux entités historiques, aux civilisations qui se sont épanouies autour des grands fleuves : le Gange, le Brahmapoutre, l'Indus. Je pense donc que les Pakistanais ont une culture, un passé communs, et que le Pakistan survivra. Je ne partage pas l'opinion de certains universitaires qui qualifient l'État pakistanais d'« échec ». La survie et la stabilité du Pakistan reposent largement sur la démocratie, la décentralisation et la capacité du système à satisfaire les diverses unités ethniques. La militarisation croissante pourrait à l'inverse, à moyen terme, susciter des troubles ethniques qui laisseraient le pays dans le même état que l'ex-Yougoslavie.

H. d. C. - Le Pakistan, considérant que seul l'Afghanistan peut lui offrir la profondeur stratégique dont il estime avoir besoin, a soutenu, jusqu'à cet automne, le régime des Talibans et souhaite un gouvernement ami à Kaboul. Qu'en pensez-vous ?

B. B. - J'ai longtemps cru à ce concept de « profondeur stratégique ». Du temps de la guerre froide, et lorsque nous combattions l'Inde, nous avions effectivement besoin de protéger nos lignes d'approvisionnement. Mais après le retrait unilatéral de Kargil (8), qui serait assez fou pour s'engager dans un nouveau conflit militaire mettant aux prises deux puissances nucléaires ? Depuis lors, j'ai des doutes sur la nécessité, pour le Pakistan, d'avoir une profondeur stratégique. Je constate, en revanche, que les Talibans en gagnaient une au Pakistan, en direction de la mer d'Oman. Aussi est-il nécessaire de revoir notre politique afghane. H. d. C — Qui devrait diriger l'Afghanistan ?

B. B. - Il appartient aux Afghans d'en décider eux-mêmes. Parmi les Talibans, beaucoup de gens n'apprécient pas que Mollah Omar prenne ses ordres auprès d'un étranger, Oussama, dont même son propre pays, l'Arabie Saoudite, ne veut plus. Le Pakistan devrait prendre irréversiblement ses distances à l'égard des Talibans afin que certains commandants talibans et l'Alliance du Nord fassent cause commune.

H. d. C. - Êtes-vous favorable à un retour au pouvoir du roi, Mohammed Zaher Shah ?

B. B. - Le roi est un point de ralliement pour les tribus pachtounes. Rôle que l'Alliance du Nord, non-pachtoune, ne peut jouer. Cette option me paraît intéressante, car il importe de réunir les Pachtouns et les autres. La question est de savoir si cette solution conviendra à l'Iran qui, jadis, avait contrecarré mes efforts dans ce sens.

H. d. C. - Si vous revenez au pouvoir, de quelle manière comptez-vous lutter contre la « talibanisation » de la société pakistanaise ?

B. B. - Comme au temps de l'occupation soviétique, l'attention internationale s'est reportée sur l'Afghanistan et nous bénéficions du soutien américain. C'est l'occasion, pour le Pakistan, de procéder à un grand nettoyage, de fermer les écoles coraniques et les camps d'entraînement terroristes. Par ailleurs, il est nécessaire de procéder à un transfert du pouvoir, au travers d'une authentique élection. Nous expliquerons aux électeurs, qui nous ont accordé la victoire à deux reprises, que nous avons besoin d'un mandat clair. Or nous n'avons jamais été majoritaires au Pendjab, qui représente la moitié du Pakistan. Il nous faut convaincre les électeurs de nous confier le gouvernement du Pendjab, celui des autres provinces, et de nous donner une majorité stable au Parlement. Dans le cadre d'une telle élection, nous aurions besoin que la communauté internationale, la France et les Nations unies assistent notre commission électorale nationale en matière de décompte électronique des voix et d'établissement des cartes d'identité. Il faudra ensuite amender la Constitution pour que le Parlement ne soit pas pris en otage par les fondamentalistes et que le président ne puisse plus renvoyer le premier ministre à sa guise. Nous serons alors en mesure de fermer les pseudo-universités de Peshawar, d'obliger les Talibans à supprimer les deux camps d'entraînement militaire de Khost et d'interdire aux partis d'entretenir des milices privées. Pendant mes deux mandats de premier ministre, il n'y eut pas un seul incident relevant du terrorisme international, car tous ces terroristes étaient trop occupés à tenter de m'évincer du pouvoir pour se focaliser sur le reste du monde. Notre problème, c'était que nous n'avions pas la majorité au Parlement. Nous ne disposions pas de la totalité du pouvoir, que nous devions partager, à parts égales, avec les militaires.

H. d. C. - L'armée vous suivra-t-elle ?

B. B. - Si je remporte une nette victoire électorale, l'armée m'obéira au lieu de prendre ses ordres auprès du président. Cela dit, dès lors que les services de renseignement auront été réformés et que nous contrôlerons les gouvernements provinciaux, je ne pense pas avoir besoin de l'armée pour venir à bout de ce problème. Si les pressions internationales sur Moucharraf débouchent sur l'organisation d'élections libres et si les Pakistanais, comme je le crois, votent pour moi, la vague de « talibanisation » connaîtra un coup d'arrêt. Des personnes qui, naguère, s'opposaient à moi parce qu'elles pensaient que le gouvernement était corrompu, sont venues me voir pour me dire que le Pakistan avait besoin de moi et qu'elles me soutiendraient. Le pays est si divisé que ce sera, je ne vous le cache pas, un immense défi. Nous aurons besoin du soutien, en particulier économique, de la communauté internationale. Si le recul de la « talibanisation » ne se traduit pas, pour mes concitoyens, par des récompenses économiques, la bataille sera trop inégale.

H. d. C. - Votre destin est exceptionnel. Fille d'un premier ministre renversé par un coup d'État, puis pendu, vous avez passé plusieurs années en prison et en résidence surveillée avant d'être élue, vous aussi, à la tête du gouvernement, puis renvoyée à deux reprises. Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fière ?

B. B. - Il m'est difficile de répondre, car j'ai fait des choses très différentes qui m'ont donné beaucoup de satisfaction et m'ont convaincue de l'utilité de mes combats. Tout d'abord, en tant que femme, j'ai renversé les barrières traditionnelles établies par les hommes. J'ai été la première femme élue premier ministre d'un pays musulman et suis, à ce titre, un modèle pour les autres femmes musulmanes. Je suis la preuve vivante que les femmes peuvent concilier leur vie familiale et une carrière. Lors de mes voyages à l'étranger, certaines me confient combien mon exemple a changé leur vie. De leur côté, des pères musulmans, qui hésitaient à donner une éducation à leurs filles, me disent que je les ai confortés dans leur choix. Deuxième motif de satisfaction : notre combat de 1988 a débouché sur la plus longue période de démocratie que le Pakistan ait connue au cours de son histoire tumultueuse. Enfin, nous avons remporté d'importants succès économiques et sociaux. Lorsque j'étais au pouvoir, outre le triplement du taux de croissance, la polio a été éliminée et le taux de mortalité infantile a baissé. Le Pakistan était alors le neuvième pays le plus peuplé du monde, et nous avons réduit l'accroissement naturel de la population. Nous avons créé des banques pour les femmes, développé l'électrification du pays, et j'ai eu le sentiment d'avoir apporté la modernité au Pakistan.

H. d. C. - Estimez-vous avoir commis des erreurs ?

B. B. - Elles sont, hélas, nombreuses. L'une des plus graves, c'est d'avoir, dans une certaine mesure, adopté le programme de politique étrangère des militaires. Je songe, notamment, à l'Afghanistan et au Cachemire. Je leur ai donné tout ce qu'ils demandaient : des missiles, des avions, des sous-marins, des chars. Je crois, aujourd'hui, que j'aurais dû tenir bon. Ils m'auraient évincée rapidement, mais c'est ce qui s'est passé de toute façon. Tôt ou tard, il y a toujours un prix à payer. Au regard de mon expérience, je crois qu'il vaut mieux s'en tenir à ses convictions, dire ce que l'on pense. Si vous devez quitter vos fonctions, autant partir avec le soutien de vos partisans.

H. d. C. - L'armée contrôlait-elle l'ensemble de votre politique extérieure ?

B. B. - Au début de mon premier mandat, nous avons enregistré des progrès remarquables, comme la mise en place d'un gouvernement intérimaire afghan plus modéré ou l'accord historique avec l'Inde de Rajiv Gandhi — un accord qui portait, vous vous en souvenez, sur l'accès mutuel à nos installations nucléaires. Mais je me heurtais sans cesse aux militaires. Ensuite, mon deuxième gouvernement a raté l'occasion d'améliorer nos relations avec l'Inde. J'aurais dû rencontrer moi-même le leader indien, plutôt que de laisser faire le président. Car leur rencontre a débouché, en fin de compte, sur une rupture des négociations. Troisième erreur : je n'ai pas suffisamment tenu compte des accusations de corruption lancées à mon encontre. J'aurais dû croire davantage à la liberté de l'information et communiquer. Là où je ne voyais que scandales médiatiques, il y avait, en réalité, un grand malaise social.

H. d. C. - Si vous revenez au pouvoir, comment combattrez-vous la corruption ?

B. B. - Nous avons besoin de juges d'instruction indépendants. Il faut également créer un système de vérification des allégations, une mission d'information qui pourrait être du ressort du Parlement ou d'une organisation non gouvernementale. L'action gouvernementale, quant à elle, doit être plus transparente.

H. d. C. - Quelle est, selon vous, la part de responsabilité des politiciens dans ces pratiques qui affaiblissent la démocratie ?

B. B. - Militaires, politiciens, juges et intellectuels, nous portons tous notre part de responsabilité. Pour ma part, j'ai toujours été à l'écoute de mon parti et de l'armée, avec laquelle — services de renseignement mis à part — j'entretenais d'ailleurs de bonnes relations. Mais j'aurais dû élargir mes réseaux dans le monde des affaires et des médias, en particulier du côté des organisations tel le Lions club. Lors de mes déplacements en province, j'aurais dû diversifier mes interlocuteurs. Je ne me rendais pas compte à quel point j'étais coupée de la réalité. Il est vrai que, au gouvernement, on a déjà fort à faire lorsqu'il faut contenter le président, les alliés, l'armée, les parlementaires, les cadres du parti, les pays étrangers…

H. d. C. - Justement, êtes-vous inquiète du rapprochement actuel entre l'Inde et les États-Unis, allié traditionnel du Pakistan ?

B. B. - Non, car nous sommes entrés dans un nouvel ordre mondial. Ce que je crains, en revanche, c'est que le Pakistan ne s'en soit pas encore aperçu. Depuis la fin de la guerre froide, l'Inde représente avant tout un immense marché, par exemple dans le domaine des hautes technologies. Et puis la communauté indienne aux États-Unis est très nombreuse ! Il est donc naturel que l'Amérique se rapproche de ce pays. Dans ce nouveau contexte, le Pakistan devrait renoncer à ses obsessions et à sa phobie de l'Inde. Il ne manque pas d'atouts, c'est un pays de 140 millions d'habitants, doté d'une main-d'œuvre travailleuse. Je ne voudrais pas qu'il se retrouve, en cas de nouvelle guerre froide dans la région, du mauvais côté. Nos amis américains, les dirigeants chinois et même les Iraniens vont à New Delhi. Pourquoi n'en ferions-nous pas autant ?

H. d. C. - Les dirigeants chinois sont préoccupés par la montée de l'extrémisme musulman à leurs frontières d'Asie centrale. Compte tenu de la « talibanisation » du Pakistan, Pékin n'a-t-il pas été tenté de prendre ses distances à l'égard de son allié pakistanais ?

B. B. - La Chine est un allié très proche du Pakistan, et je ne crois pas à un affaiblissement de notre entente. Certes, la Chine a ouvert son marché, les capitaux étrangers y affluent, elle est en pleine réforme économique et elle a d'autres préoccupations que son alliance avec le Pakistan. Mais la diversification de ses intérêts ne signifie pas, pour autant, que notre amitié s'émousse.

H. d. C. - Les Américains pourraient souhaiter installer des bases militaires en Asie centrale, comme ils l'avaient fait, en Arabie Saoudite, lors de la guerre du Golfe. Comment réagiriez-vous ?

B. B. - J'espère que la situation pourra être résolue sans qu'il soit besoin d'installer des bases militaires. Mais si la menace persistait, et quoi qu'il nous en coûte, nous devrions prendre cette option en considération.

H. d. C. - Comment imaginez-vous le Pakistan dans dix ans ?

B. B. - Sera-t-il une dictature ou une démocratie ? Telle est la question. Si la dictature l'emporte, l'instabilité s'amplifiera et gagnera l'Asie du Sud. Dois-je rappeler que le Pakistan, deuxième pays musulman du monde, possède des armes de destruction massive et que l'Afghanistan, comme l'Iran, ont tous deux connu une révolution ? Des troubles au Pakistan sont susceptibles de toucher le reste de la communauté internationale.

H. d. C. - Pensez-vous que le nouveau contexte facilitera votre retour au pouvoir ?

B. B. - Je ne sais pas. Je sais, en revanche, qu'il offre au général Moucharraf l'occasion de réformer les services de renseignement militaire, condition sine qua non pour faire appliquer les décisions prises par le gouvernement. Jusqu'à présent, les services se sont comportés comme un véritable État dans l'État. Les pessimistes rappellent que, la dernière fois que les Américains sont intervenus dans la région, la dictature a duré dix ans. Je crois, pour ma part, qu'il faut retenir les leçons du passé : c'est la dictature qui fait le lit des groupes fanatiques et du terrorisme. La démocratie, au contraire, offre les meilleures garanties contre celui-ci. C'est pourquoi je crois que la communauté internationale serait mieux disposée à l'égard d'un Pakistan démocratique.

Notes :

(1) Le général Moucharraf, qui a pris le pouvoir à la suite d'un coup d'État le 12 octobre 1999, a organisé en 2001 des élections locales qui se sont étalées sur huit mois. Bien que les candidats favorables à l'armée aient remporté la plupart des sièges, le Parti du peuple pakistanais de Benazir Bhutto détient désormais la grande majorité des postes de maires et de maires-adjoints dans sa province, le Sindh, ainsi que dans certaines régions du Pendjab, province la plus peuplée du pays.
(2) En septembre 1997, quatre comptes appartenant à Benazir Bhutto et à des membres de sa famille ont été bloqués, dans des banques suisses, à la demande du gouvernement de Nawaz Sharif. Benazir Bhutto a toujours nié que les sommes incriminées — entre 50 et 80 millions de dollars — soient des revenus de la corruption.
(3) En décembre 1985, le général président Zia Ul-Haq avait levé la loi martiale. En août 1988, il succombait dans un « accident d'avion » jamais élucidé.
(4) Le sommet d'Agra (Inde) qui a réuni, les 15 et 16 juillet 2001, le président pakistanais, Pervez Moucharraf, et le premier ministre indien, Atal Behari Vajpayee, s'est terminé sur un échec. Aucune déclaration commune n'a même été publiée, les discussions ayant achoppé sur la question du Cachemire.
(5) Aux termes de l'accord de Simla, du 3 juillet 1972, la ligne de cessez-le-feu établie au Cachemire à l'issue du premier conflit indo-pakistanais a été rebaptisée « ligne de contrôle » après des ajustements mineurs. Les deux frères ennemis se sont engagés à ne pas la remettre en cause unilatéralement, quelles que soient leurs divergences.
L'Azad Cachemire, contrôlé par les Pakistanais, compte trois millions d'habitants sur un tiers du territoire cachemiri. La population du Cachemire indien, plus grand et plus riche, est de 9 millions d'habitants.
(6) Vingt-trois formations opposées à la présence indienne au Cachemire se sont regroupées au sein de l'APHC (All Party Hurryat Conference) en 1992.
(7) A l'occasion de l'inauguration de la première liaison par autobus entre l'Inde et le Pakistan, Atal Behari Vajpayee a effectué une visite historique à Lahore, au Pakistan, le 20 février 1999. Aux termes de la Déclaration de Lahore, le premier ministre indien et son homologue pakistanais ont manifesté leur volonté de réduire le risque de conflit nucléaire et d'intensifier leurs efforts pour résoudre la question du Cachemire. C'était la première visite au Pakistan d'un chef de gouvernement indien depuis dix ans.
(8) Du 9 mai au 12 juillet 1999, une vaste offensive indienne contre des « islamistes » — épaulés par l'armée pakistanaise — infiltrés dans la région de Kargil (Cachemire sous contrôle indien) a fait plus de mille morts. Il a fallu l'intervention personnelle du président Clinton auprès du premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, pour que les assaillants battent en retraite, ce qui a permis d'éviter le déclenchement d'une quatrième guerre indo-pakistanaise.