Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
IRAN : LA CAMISOLE DE FORCE
Entretien avec Réza Pahlavi
Fils aîné de Mohammad Réza Shah, héritier du trône d\'Iran
conduit par
Brigitte Adès
Directrice du site
en français
in english
en español
en français

Brigitte Adès - Partagez-vous le point de vue de ceux qui considèrent que les attaques terroristes du 11 septembre dernier contre les États-Unis vont modifier en profondeur l'approche et les priorités occidentales vis-à-vis du Moyen-Orient et du monde islamique en général ?

Reza Pahlavi  Ce qui est sûr, c'est que ces lâches agressions, d'une ampleur sans précédent, jettent par contrecoup une lumière crue sur les insuffisances et les imperfections des systèmes sociaux dans des régions du monde pourtant très éloignées des États-Unis. Elles montrent, tragiquement, comment des problèmes non résolus à des milliers de kilomètres peuvent rejaillir sur la vie d'innocents. Au-delà de la nécessité de livrer les auteurs de ces attentats à la justice, il est clair que le monde entier a besoin aujourd'hui de chercher des solutions durables à la crise moyen-orientale. Il s'agit ni plus ni moins de renoncer à l'usage — si ancré dans ces sociétés — de la force et des armes pour résoudre les problèmes. Ce n'est pas une mince affaire, je vous l'accorde, mais il n'y a pas d'autre issue : seule la promotion de la démocratie et de la justice sociale, en Iran comme au Moyen-Orient, permettront de restaurer la paix et la stabilité. Tant que l'on n'aura pas compris cela, le spectre du khomeinisme continuera de hanter le monde musulman et les démocraties en général.

B. A. - A votre avis, l'Iran était-il impliqué dans les attaques suicide contre le World Trade Center et le Pentagone ?

R. P. - A ce stade, rien n'indique que Téhéran ait été directement mêlé à ces terribles événements. Mais la condamnation des attentats par le président Khatami ne saurait faire oublier les tristes antécédents du régime iranien. Le terrorisme est un monstre à plusieurs têtes et je ne doute pas que l'une de ses têtes se trouve en Iran. Nul n'ignore que le soutien aux mouvements terroristes est une composante ancienne de la politique étrangère de la République islamique. Voilà plus de vingt ans qu'elle inspire, stipendie, entraîne et abrite des individus qui commettent des actes de cette nature dans diverses régions du monde.

B. A. - Est-ce encore le cas actuellement ?

R. P. - Si vous en doutiez, je me contenterais de vous rappeler qu'en avril denier s'est tenue à Téhéran, sous les auspices du président prétendument « modéré » Khatami, la plus importante réunion de groupes islamistes et terroristes que le monde ait connue depuis des années. Il ne faut pas s'y tromper : le régime continue de soutenir moralement et activement des organisations armées qui commettent des actes terroristes au Moyen-Orient ; quant à ses dirigeants, ils n'ont de cesse de dénoncer toute tentative de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens.

B. A. - Dans quelle mesure ce radicalisme persistant des mollahs affecte-t-il le peuple iranien ?

R. P. - La virulence du régime contre l'Occident et, en particulier, contre les États-Unis est extrêmement déroutante et pernicieuse pour mes compatriotes. Je n'en donnerai qu'un exemple : peu de temps après avoir entendu le message de condoléances adressé par Téhéran aux Américains en deuil, à la suite des attentats du 11 septembre, les Iraniens ont pu voir l'ayatollah Khamenei ameuter les foules et entonner les habituels slogans « Mort à l'Amérique ! » et « Mort à Israël ! ». Or c'est justement ce genre d'appels au meurtre qui, depuis deux décennies, ont inspiré tous les Ben Laden de la planète. Votre question me donne d'ailleurs l'occasion — et je vous en remercie — de mettre les lecteurs en garde contre l'erreur qui consiste à confondre le peuple iranien avec ses dirigeants. Et cette remarque vaut également pour les pauvres Afghans. Chaque fois qu'ils en ont eu la possibilité, les Iraniens ont tenu à montrer leur opposition à la terreur. Nombre de citoyens iraniens ont organisé des veillées et des marches en mémoire des victimes de septembre ; mais ces manifestations ont été violemment dispersées par les autorités.

B. A. - L'hypothèse, formulée par certains, d'une normalisation progressive des relations entre les pays occidentaux et l'Iran, à la faveur de la lutte contre le terrorisme, vous paraît-elle malgré tout plausible ?

R. P. - Dans la mesure où Téhéran s'est empressé de récuser officiellement toute implication iranienne dans les attentats anti-américains, on peut imaginer que la République islamique soit associée d'une manière ou d'une autre à la coalition contre le terrorisme. La visite éclair du secrétaire d'État britannique Jack Straw dans la capitale iranienne s'inscrit dans ce contexte d'ouverture. Mais de là à parler de « normalisation des relations », il y a un pas qui ne devrait pas être aisément franchi. Mépris maintes fois affiché par le régime islamiste à l'égard des droits de l'homme, volonté d'acquérir des armes de destruction massive, soutien à certains mouvements terroristes, opposition réitérée au processus de paix israélo-palestinien et, pour finir, condamnation des représailles contre les Taleban : les points de désaccord entre Téhéran et Washington demeurent, vous le constatez, nombreux et sérieux. Sans compter qu'en renonçant à ses positions les plus radicales, la République islamique courrait le risque de s'aliéner les franges de l'opinion sur lesquelles elle s'appuie depuis plus de vingt ans.

B. A. - Au plan intérieur, quelle appréciation portez-vous sur les élections présidentielles de juin dernier en Iran ? Réélu président, Khatami est-il sorti renforcé de ce scrutin, à vos yeux ?

R. P. - Le pouvoir a fait grand cas du résultat de ces élections. Et, pourtant, il me semble qu'il n'y a vraiment pas de quoi pavoiser : ce scrutin a été marqué par un taux de participation en très forte baisse par rapport à celui de 1997. Même en prenant, comme point de comparaison, les législatives de l'an 2000, on constate un recul de la participation qui traduit bien la déception de l'opinion vis-à-vis de Mohammad Khatami.

B. A. - Cinq millions de nouveaux électeurs ont tout de même été enregistrés par rapport au scrutin de 1997…

R. P. - C'est exact. Et en dépit de cet afflux de nouveaux électeurs, un grand nombre de ceux qui avaient soutenu avec enthousiasme la candidature de Khatami, quatre ans plus tôt, ne sont pas allés voter cette fois-ci. Il n'y a donc aucune raison de penser que la position du chef de l'État se soit renforcée à l'occasion de cette consultation. Au contraire, je crois que plus personne ne se fait beaucoup d'illusions sur les véritables intentions du N° 1 iranien. Ce que souhaite par-dessus tout cet homme-là, c'est le maintien de l'ordre établi et la préservation de son pouvoir. Notez au passage que Khatami a souvent mis l'accent sur la nécessité de respecter la loi. Et en même temps, il a toujours insisté sur le fait que sa conception du droit était en parfaite harmonie avec les prescriptions de la Constitution iranienne, qui subordonne clairement sa position de chef de l'exécutif, ainsi que celle du Parlement, au bon vouloir du Guide suprême. C'est dire si Khatami est loin du modèle démocratique et laïque auquel on a voulu l'associer dans le passé.

B. A. - Comment expliquez-vous que le bilan de son premier mandat soit si décevant ? Sa large victoire de 1997 lui avait pourtant donné une véritable marge de manœuvre pour appliquer son programme de réforme. Khatami ne sera-t-il donc jamais un Gorbatchev en turban ?

R. P. - Non seulement Khatami n'est pas un Gorbatchev à l'iranienne, mais il est décidé à ne jamais le devenir… Car imiter le dernier N°1 soviétique reviendrait à abolir la République islamique telle qu'elle existe aujourd'hui. De ce point de vue, il serait plus juste de comparer Khatami au successeur de Staline. Comme Khrouchtchev, Khatami a su redorer le blason, terni par la terreur politique, de son pays. Et, comme Khrouchtchev, Khatami n'a jamais eu l'intention de modifier la Constitution en vigueur, ni de limiter la domination absolue exercée par la classe dirigeante.

B. A. - A partir des informations dont vous disposez, quel est, selon vous, le degré d'opposition de la société iranienne au régime en place à Téhéran ?

R. P. - Je suis convaincu que l'écrasante majorité des Iraniens — si on leur laissait la liberté de choisir — se prononceraient pour une rupture complète avec la théocratie des mollahs. C'est particulièrement vrai de la jeunesse de ce pays et de ses femmes qui aspirent à une laïcisation complète de la société. D'ailleurs, lorsqu'on analyse les résultats de la dernière élection présidentielle, on constate que moins de 25 % des votants ont donné leur voix aux candidats de l'establishment. Sans même tenir compte du fait que ces chiffres ont été gonflés, on peut en conclure que près de 80 % de mes compatriotes s'opposent au statu quo actuel et ont voté pour Khatami dans l'espoir d'un vrai changement.

B. A. - Même si les médias occidentaux ont rendu compte de la répression exercée contre la presse et le mouvement étudiant, il faut bien admettre qu'aucune étude sérieuse ni aucune statistique ne permettent de cerner les aspirations profondes de la société iranienne… En dehors des résultats électoraux, disposez-vous de données chiffrées ou d'exemples précis permettant d'apprécier la force de cette volonté de changement ?

R. P. - Je suis persuadé que le puissant désir de changement de mes concitoyens se serait manifesté de façon beaucoup plus éclatante si le régime n'exerçait pas cette menace constante sur la population. A l'heure où je vous parle, nombre d'étudiants qui avaient été arrêtés au lendemain des manifestations de 1999 sont encore en prison où ils payent au prix fort leur liberté de parole. Je ne citerai que l'exemple d'Ahmed Batebi dont le seul tort est d'être apparu à la une du London Economist, brandissant la chemise ensanglantée d'un de ses camarades. Cependant, en dépit des pressions exercées par le régime et à l'écart de la lutte que se livrent ses factions « conservatrice » et « réformiste », l'émergence d'une « Troisième force » a permis à la volonté de changement des Iraniens de connaître une première traduction politique, même si elle n'a pas été représentée aux élections. Ce courant de pensée a pour fers de lance des étudiants, des scientifiques, des écrivains, des journalistes ainsi que d'autres représentants de l'intelligentsia. Au cours de la dernière période, de nombreuses associations d'étudiants n'ont pas hésité à publier des déclarations critiques et à multiplier les sites Internet en Iran — et cela, avec le soutien d'organisations iraniennes basées à l'étranger qui ont tout fait pour favoriser leur diffusion. J'ajoute que les programmes de radio et de télévision iraniens fabriqués à l'étranger, diffusés quotidiennement, et très suivis en Iran montrent sans équivoque, à travers des témoignages directs, la montée d'un sentiment de désillusion au sein d'une population iranienne opprimée. Pour savoir ce qui se passe vraiment dans mon pays, au-delà de la rhétorique officielle des mollahs, les médias de la planète, de même que les gouvernements étrangers ou les milieux d'affaires, n'ont qu'à tendre l'oreille et à suivre ces échanges quotidiens entre les nombreuses organisations établies en Iran même et leurs homologues expatriées.

B. A. - Quel jugement portez-vous sur la révolution islamique, plus de vingt ans après son déclenchement ? Le bilan est-il, d'après vous, exclusivement négatif pour le pays ?

R. P. - Il serait déraisonnable de prétendre que ces 22 années de pouvoir islamique n'ont rien apporté de bon au pays. Mais la vraie question est : à quel prix ces maigres résultats ont-ils été obtenus ? Car la nation iranienne aurait pu connaître un développement bien supérieur durant cette sombre période si elle n'avait pas été affligée d'un pouvoir myope, oppresseur et hautement corrompu qui a gâché le potentiel humain du pays. Pour mesurer l'étendue du gâchis, il suffit de comparer le niveau de vie de l'Iran avec celui des nations du golfe Persique. A l'époque de la monarchie, le revenu brut par habitant des Iraniens était (malgré une population nettement plus nombreuse) comparable à celui de ses voisins ; tandis qu'aujourd'hui tous les États pétroliers (à l'exception de l'Irak) jouissent d'un niveau de vie bien supérieur.

B. A. - Quels sont les principaux échecs de la République islamique ?

R. P. - Pour moi, l'un des plus graves échecs de ce régime, c'est d'avoir poussé à l'exil de nombreux Iraniens parmi les plus talentueux et les plus compétents, tandis que le reste de l'élite technocratique et de l'intelligentsia, asphyxié, était empêché de jouer un rôle actif dans le développement du pays. On peut hélas affirmer que cette fuite des cerveaux constitue l'un des exodes les plus massifs et les plus coûteux de l'histoire contemporaine. Les effets des politiques irrationnelles et inutiles suivies par le pouvoir des mollahs sautent aux yeux : déclin de l'économie nationale, explosion du chômage, montée de l'inflation et corruption sans précédent…

B. A. - Les expérimentations démocratiques tentées au cours de ces dernières années sous la houlette de Khatami ne vont-elles pas dans le bon sens ?

R. P. - Qu'entendez-vous par « expérimentations démocratiques » ? S'il s'agit simplement d'organiser une série de scrutins au cours desquels on soumet les électeurs à des manœuvres d'intimidation pour les obliger à voter en faveur de certains candidats soigneusement sélectionnés par le régime, je crois que les Iraniens ont eu leur part d'« expérimentations démocratiques » depuis 1979 ! Le régime lui-même ne perd pas une occasion de mettre en avant la vingtaine d'élections qu'il a orchestrées depuis son avènement. Des pays comme l'Union soviétique ou l'Irak sont, eux aussi, passés maître dans l'art de mettre en scène des élections — sauf qu'il n'est venu à l'esprit de personne de qualifier ces scrutins d'« expérimentations démocratiques ». C'est pourquoi, à mon sens, les prétendues tentatives de démocratisation à l'iranienne ne sont qu'une mauvaise comédie qui n'a rien à voir avec la notion de démocratie telle qu'on l'entend en Occident.

B. A. - De nombreux commentateurs sont pourtant victimes de cette duperie…

R. P. - Peut-être convient-il de leur rappeler que l'écrasante majorité des Iraniens sont exclus de la compétition électorale pour des raisons purement idéologiques. Au terme de ce processus de sélection, on aboutit à un véritable système d'« apartheid islamique ». L'accession aux plus hautes fonctions électives y est réservée à des personnes qui font partie intégrante de l'establishment ; cela implique de leur part — est-il besoin de le souligner — l'adhésion à une Constitution qui exclut toute notion de souveraineté populaire. Toutefois, on a pu observer quelques signaux positifs depuis 1997 : on a vu en effet — spectacle ô combien incongru ! — ces millions d'Iraniens privés de leurs droits politiques utiliser chaque scrutin, chaque occasion qui leur était offerte de glisser un bulletin dans l'urne pour rejeter systématiquement les candidats les plus favorables au régime en place. Ce qui m'inspire la réflexion suivante : bien que contraire à la démocratie, au vrai sens de ce terme, le régime islamique a créé involontairement une situation paradoxale dans laquelle la majeure partie des citoyens sont pleinement conscients des droits politiques dont ils sont spoliés !

B. A. - Les Iraniens sont-ils prêts, pour autant, à voter pour l'héritier du trône si l'occasion s'en présentait ?

R. P. - Franchement, il est difficile de répondre à une telle question vu le contexte et la brutalité de la répression dont sont victimes mes compatriotes. Tout ce que je puis dire, c'est que les témoignages de soutien que je reçois de nombreux personnages clés, représentant des secteurs variés et influents de la société iranienne, sont pour moi un immense encouragement. Ces gens considèrent qu'au stade actuel mon intervention pourrait se révéler décisive dans la mesure où elle permettrait de fédérer, autour de ma personne, une opposition efficace à la dictature théocratique. Sachez en outre que ces marques de soutien n'émanent pas uniquement des opposants du premier jour à la révolution islamique. Elles sont également le fait d'individus qui ont été, par le passé, des militants actifs de la cause des mollahs. Revenus de leurs illusions, ils cherchent une issue au piège qui s'est refermé sur eux en rejoignant le combat pour la libéralisation dont j'ai pris la tête. Parmi ces gens, on trouve aussi bien des membres des milices islamistes — militaires ou Gardiens de la révolution — que d'éminents ecclésiastiques. J'ai donc de bonnes raisons d'être optimiste pour l'avenir. Quant à savoir si les gens sont prêts à voter pour moi ou non, ce n'est pas le problème du jour. Ce qui compte, c'est que les Iraniens soient autorisés à voter sans restriction aucune, en leur âme et conscience. Je suis convaincu que le respect de ce seul critère sonnerait le glas de la République islamique.

B. A. - Quelle ligne de conduite l'opposition en exil doit-elle adopter afin d'obtenir un soutien massif de la population iranienne ?

R. P. - Je crois que l'opposition iranienne en exil doit faire preuve de maturité et tirer les leçons de ces deux décennies. Débarrasser l'Iran de la dictature brutale qui l'opprime est un objectif extraordinairement ambitieux. Il est impossible de l'atteindre sans une mobilisation nationale et une union de toutes les forces favorables à une alternative démocratique et laïque. L'unité d'action ainsi que l'adhésion sans réserve à ces trois principes fondamentaux que sont la démocratie, la laïcité et la souveraineté populaire doivent prendre le pas sur toute autre considération. Si elle veut emporter l'adhésion des Iraniens et apparaître comme une alternative crédible et sérieuse, l'opposition démocratique devra impérativement faire passer au second plan toutes les arrière-pensées politiques au profit d'un seul et unique objectif, à savoir la libération de l'Iran et l'instauration d'un nouvel ordre fondé sur les principes que je viens d'énumérer. Une fois cet objectif atteint, tous les courants politiques seront libres de prêcher pour leur paroisse et de se disputer les suffrages des électeurs dans un climat ouvert et sain. Bref, ce n'est qu'après avoir délivré l'Iran de sa camisole de force que l'on pourra s'interroger sur le type de gouvernement — monarchie constitutionnelle ou république — que l'on souhaite adopter. Rien n'interdira alors de sonder la population à ce propos, grâce à une consultation libre et équitable. A titre personnel, j'estime qu'un référendum organisé en présence d'observateurs internationaux est la solution la plus appropriée d'un point de vue politique.

B. A. - Comment voyez-vous l'avenir de l'Iran ?

R. P. - J'espère que l'on verra s'installer aux commandes de ce pays un gouvernement laïque, démocratique et soucieux du bien de ses concitoyens, un gouvernement qui soit conforme aux aspirations et à la volonté de tous les Iraniens, et en particulier des jeunes et des femmes. J'espère, par surcroît, que l'on assistera à une transition en douceur, qui ne se contentera pas de promouvoir les idéaux démocratiques, tels que les libertés individuelles et le respect des droits de l'homme, mais qui s'efforcera aussi de rétablir la prospérité économique tout en améliorant le système de santé, d'éducation ainsi que l'ensemble des services publics. Je rêve d'un Iran où tous les citoyens seraient considérés, indépendamment de leurs origines ethniques, culturelles ou religieuses, comme des membres à part entière d'une société riche de ses diversités. Enfin, je souhaite voir mon pays retrouver sa place dans la région et dans le concert des nations ; ce qui implique que l'on cesse de l'associer à l'Internationale terroriste et que l'on ne le perçoive plus comme une menace pour la paix du monde.

B. A. - Qu'est-ce qui distingue votre vision de celle du défunt Shah d'Iran ?

R. P. - Je ne pense pas qu'il y ait de grandes divergences entre ma vision et celle de mon père. Simplement, nous sommes le produit de deux époques différentes et je dois satisfaire aux exigences de mon temps. Aujourd'hui, le respect des institutions démocratiques et de la société civile sont des impératifs catégoriques auxquels on ne peut, en aucune manière, se dérober. A supposer que notre peuple opte pour le régime de la monarchie constitutionnelle, la différence essentielle entre sa pratique du pouvoir et la mienne porterait certainement sur le respect de ces exigences et se traduirait par une stricte observance du caractère symbolique de la fonction monarchique.

B. A. - Plus de 50 % des Iraniens sont âgés de moins de 25 ans. Comment vous positionnez-vous par rapport à la jeunesse iranienne et à ses aspirations ?

R. P. - Honnêtement, je crois pouvoir comprendre et partager les angoisses de notre jeunesse, ne serait-ce que parce que le souvenir de mes 20 ans est encore très présent dans ma mémoire et parce que mon propre parcours n'a pas été exempt de lourdes incertitudes. Cette perception personnelle est aiguisée par les rencontres directes ou les échanges que j'ai pu avoir avec mes compatriotes, à la fois au cours de ma jeunesse en Iran et pendant mon exil. Chaque année, ce sont quelque 800 000 diplômés de nos écoles et de nos universités qui font leur entrée sur un marché du travail sans perspectives. La grande majorité d'entre eux s'inscrivent au chômage… Ceux qui ont la chance de décrocher un poste doivent généralement se contenter d'un emploi sous-qualifié et sous-payé, dans une atmosphère pourrie par la corruption et la cupidité. Incapable de se ménager une existence honorable, de fonder une famille dans la dignité, la grande majorité des jeunes Iraniens a perdu ses illusions et cherché son salut dans l'exil ou dans les drogues dures. Je ne noircis pas le tableau ; ce sont les statistiques officielles elles-mêmes qui le disent : l'an dernier, près de 200 000 diplômés ont quitté le pays, et l'on comptait 6 millions de jeunes toxicomanes ! Pour ne rien arranger, on assiste à une augmentation des problèmes de santé liés à la drogue et à la prostitution, au premier rang desquels figure le fléau du sida que les autorités ont cherché par tous les moyens à occulter jusqu'à une période récente. Étouffés, opprimés, niés, les jeunes Iraniens se sentent mis au ban de l'humanité et comme exclus du mouvement de cette jeunesse mondiale qu'ils connaissent grâce à la télévision par satellite…

B. A. - Vous qui considérez qu'un référendum serait la meilleure façon pour le peuple iranien de définir la nature du régime qui succédera à la République islamique, seriez-vous prêt à solliciter les suffrages de vos compatriotes en tant que simple citoyen ?

R. P. - Je suis loin d'avoir à prendre ce genre de décision. Très loin même ! J'ajoute qu'une réponse positive à votre question impliquerait de connaître le résultat du référendum auquel vous faites allusion ; or je ne veux pas préjuger du choix des Iraniens dans ce domaine. Je me suis toujours montré disposé à servir les intérêts de mon pays… Et je le resterai ! Peu importe la casquette ou le titre, du moment qu'il me permet de coller aux aspirations de mon peuple. B. A. — Si vous deviez accéder au pouvoir, remettriez-vous en cause les engagements diplomatiques et commerciaux contractés par la République islamique ?

R. P. - Avant de répondre à votre question, je tiens à réaffirmer que mon souhait le plus cher n'est pas d'accéder au pouvoir au sens où vous semblez le suggérer. Tout ce que je souhaite, c'est l'élection libre, équitable d'un gouvernement démocratique et laïque. Si, au cours de ce processus de démocratisation, le peuple devait se prononcer pour l'adoption d'un régime de monarchie constitutionnelle, ce serait évidemment un privilège et un honneur pour moi de servir mon pays en qualité de roi. Cela posé, je n'en considère pas moins comme inévitable une révision négociée des engagements — qu'ils soient diplomatiques ou commerciaux — pris par la nation iranienne au cours des vingt dernières années. En même temps, j'espère que le futur gouvernement démocratique ne commettra pas les mêmes erreurs que la République islamique, lors de son arrivée au pouvoir. A l'époque, les mollahs triomphants avaient traité par le mépris les engagements internationaux de l'Iran. Réciproquement, j'ose croire que la communauté internationale saura faire preuve de souplesse, afin d'aider l'Iran à réussir sa réintégration dans le concert des nations.

B. A. - Quels sont les pays de la région qui accueilleraient favorablement votre retour ? Et pourquoi ?

R. P. - Mon retour, à condition qu'il s'accompagne du rétablissement de la démocratie en Iran, serait certainement considéré comme un signe positif pour la stabilité de la région et au-delà. Car tout le monde se féliciterait de voir Téhéran cesser de soutenir le terrorisme international et d'alimenter la course aux armements en cherchant à acquérir des armes de destruction massive. Une transition démocratique en Iran aurait des répercussions positives aussi bien dans le golfe Persique que dans la région de la Caspienne ou sur le théâtre moyen-oriental. Seuls l'Irak et l'Afghanistan, en raison de la nature même de leur régime, pourraient s'en inquiéter…

B. A. - Les relations avec la Russie revêtent-elles encore une importance stratégique pour l'Iran ?

R. P. - Il est très important pour mon pays de maintenir des relations fortes avec la Russie post-soviétique. Mais on peut tout à fait envisager des liens économiques et diplomatiques approfondis avec Moscou en dehors de ce que l'on appelle une « relation stratégique ». Si le régime actuel souhaite établir un partenariat stratégique avec la Russie, c'est parce qu'il y voit un moyen d'assurer sa survie. Aux yeux des actuels dirigeants iraniens, la carte russe est censée contrebalancer l'influence de l'Ouest et en particulier celle des États-Unis. Un gouvernement démocratique et uniquement soucieux de l'intérêt national y regarderait à deux fois avant d'enserrer son pays dans le carcan d'une relation stratégique. Je suis convaincu qu'avec l'avènement d'un tel gouvernement à Téhéran, les limitations commerciales imposées par l'Occident ne tarderaient pas à être supprimées. Ce qui laisserait à la nation iranienne toute latitude pour bâtir librement des alliances en fonction de ses intérêts sur les marchés internationaux.

B. A. - Quel rôle l'Europe est-elle appelée à jouer à l'avenir vis-à-vis de l'Iran ?

R. P. - Le développement des relations commerciales avec l'Europe (et notamment avec la France) constituait l'un des axes de la stratégie développée par le régime islamique pour desserrer l'étau des pressions américaines — l'autre axe consistant à courtiser les Russes (sans oublier les Chinois et les Nord-Coréens) afin de se procurer les équipements militaires classiques et nucléaires nécessaires. Mais il est clair que les relations commerciales entre l'Iran et l'Europe sont loin d'avoir épuisé tout leur potentiel. Là encore, je suis convaincu qu'un gouvernement démocratique — qui s'abstiendrait de commanditer des meurtres dans les capitales européennes et s'efforcerait de promouvoir un environnement sûr et stable pour les joint-ventures et autres investissements étrangers — est capable de faire beaucoup mieux !

B. A. - Si vous réussissiez à conquérir le pouvoir, il est probable que le pays en ressortirait profondément divisé et qu'une large fraction de la population se dresserait contre votre retour en Iran. Comment garantiriez-vous, dans ce cas de figure, les droits de vos opposants ?

R. P. - Je ne crois pas qu'une large fraction de l'opinion s'opposerait à mon retour en Iran. L'hypothèse inverse me paraît même beaucoup plus conforme au sentiment qui anime aujourd'hui la population iranienne. Néanmoins, tout le sens du combat politique que nous menons actuellement est — je le répète — de parvenir à une société où chacun pourrait s'exprimer librement. J'ajoute qu'il ne faut pas confondre la question de mon droit, en tant que citoyen iranien, à revenir vivre dans mon pays, avec celle de mon retour sur la scène politique nationale — si ce retour est souhaité par mes compatriotes. Car, en dernier ressort, mon avenir politique est suspendu à la volonté des Iraniens. Tous les Iraniens, y compris moi-même, devront se plier à la volonté exprimée par la majorité. Et ceux qui seront en désaccord avec cette dernière ne devront en aucun cas se sentir rejetés en dehors du système démocratique.

B. A. - Comme à l'époque de votre père, l'économie iranienne demeure largement dépendante de ses revenus pétroliers. Que proposez-vous pour diversifier les ressources de votre pays ?

R. P. - A ses débuts, la République islamique avait en effet accusé mon père d'avoir maintenu l'économie du pays dans la dépendance des revenus pétroliers. Après 22 ans de pouvoir des mollahs, l'Iran est plus dépendant que jamais du pétrole. Et pourtant, bien d'autres ressources auraient pu être développées avec succès. Mais il aurait fallu un environnement stable ainsi qu'un cadre juridique qui permette au capital privé de s'investir en toute sécurité dans l'économie nationale. Pour ma part, je suis persuadé qu'en luttant efficacement contre la corruption, en laissant les personnes compétentes faire leur travail, on pourrait transformer totalement le tissu économique de ce pays et réduire la dépendance pétrolière dans un délai raisonnable.

B. A. - Quelle est votre conception du rôle des investissements étrangers en Iran ?

R. P. - Le gaspillage et la mauvaise gestion des ressources iraniennes au cours des deux dernières décennies ont créé une situation très difficile. Pour se relancer, l'économie iranienne a vraiment besoin des investissements étrangers. On a beaucoup insisté sur la nécessité d'attirer ces derniers dans le secteur pétrolier. La vérité, c'est que le manque de capitaux se fait sentir dans bien d'autres domaines en dehors de celui-ci. Il est navrant de constater que le revenu par habitant est en passe de retomber à son niveau des années 60 lorsqu'on sait que la République islamique, depuis son avènement, a récolté la bagatelle de 400 milliards de dollars grâce au pétrole ! Mais on peut toujours épiloguer sur la nécessité d'attirer les capitaux étrangers ; ce qui est sûr, c'est qu'ils ne viendront pas sans un environnement stable, sans un effort de transparence et sans un cadre juridique adéquat.

B. A. - La société iranienne a-t-elle encore besoin d'une dimension religieuse, selon vous ?

R. P. - Toute société a besoin d'une composante religieuse, et l'Iran ne fait pas exception à la règle. C'est aux responsables religieux qu'il appartient d'exercer un magistère moral et d'orienter la communauté nationale. L'important, c'est de maintenir une stricte distinction entre les droits de l'homme et la volonté divine. D'où la nécessité de séparer la religion de l'État. Sans cette séparation, quels que soient le lieu et l'époque considérés, il est tout simplement impossible d'instaurer un régime authentiquement démocratique… La théocratie, en raison même de son absurdité, nuit gravement à l'institution religieuse et empêche celle-ci d'apporter sa contribution à l'équilibre moral de la société iranienne. Pour moi, la religion est une affaire privée. Et chaque Iranien devrait être libre de définir lui-même la façon dont il entend pratiquer sa foi, quelle qu'elle soit. Je rejette catégoriquement l'idée qu'un Chef suprême puisse ignorer, voire réprimer, la volonté de toute une nation sous prétexte qu'il agit au nom de Dieu ou de la religion. Mes compatriotes n'ont nullement besoin que leurs hiérarques religieux se posent en « gardiens » de l'ordre politique.

Notes :