Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
RUSSIE-AMERIQUE : UNE NOUVELLE ALLIANCE ?
Entretien avec Sergueï KIRIENKO
Ancien premier ministre de la Fédération de Russie (mars-août 1998).
conduit par
Galia Ackerman
Russie
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Galia Ackerman - Monsieur le Premier ministre, quelle a été votre réaction, en tant qu'homme politique de mouvance libérale mais aussi en tant que citoyen russe, face aux attentats perpétrés le 11 septembre aux États-Unis ?

Sergueï Kirienko - J'ai réagi comme la plupart des Russes. A Moscou, une foule immense s'est rassemblée devant l'ambassade des États-Unis pour manifester sa solidarité avec le peuple américain, Pourtant, ces dernières années, l'Amérique n'était pas particulièrement populaire chez nous. Mais les gens se sont sentis très concernés par cette tragédie. Peut-être parce que deux ans plus tôt, presque jour pour jour, des immeubles avaient explosé à Moscou. Je suis, moi aussi, entièrement solidaire avec le peuple américain. Je regrette toutefois, à titre personnel, le « deux poids deux mesures » pratiqué par l'opinion publique et les médias occidentaux vis-à-vis de deux tragédies somme toute similaires : les attentats commis à Moscou et à New York. Les Moscovites n'ont pas eu droit aux mêmes témoignages de sympathie que les New-Yorkais…

G. A. - Quelles seront, selon vous, les principales conséquences de ces événements ?

S. K. - Certains affirment que nous assistons au déclenchement de la Troisième Guerre mondiale. Nous sommes, certes, au début d'une guerre majeure contre le terrorisme, mais ce serait plutôt la Quatrième Guerre mondiale. Pour moi, la Troisième, c'était la guerre froide, qui opposait l'Union soviétique et l'Occident. Désormais, nous sommes dans le même camp. Par conséquent, la configuration même des relations internationales est en train de changer. La coalition antiterroriste forgée par Washington ne se limite pas aux membres de l'Otan, mais compte des dizaines de pays. Les mécanismes de prise de décision doivent donc être communs à tous ces pays.

G. A. - Quels sont les principaux risques que comporte la lutte antiterroriste ?

S. K. - Tout d'abord, il faut pouvoir prouver au monde civilisé, y compris aux pays arabes et musulmans, que l'on punit les vrais coupables de ces actes. Sinon, notre combat contre le terrorisme se transformera en guerre de religion — ce qui, naturellement, serait catastrophique. Or, les instigateurs de ces horribles crimes ont démontré des talents d'organisation exceptionnels. Ils ont, par exemple, procédé de telle façon que les télévisions américaines et les badauds ont pu filmer en direct l'attaque contre la seconde tour du World Trade Center. Ils ont certainement anticipé sur la riposte américaine et nous ont tendu un piège. Nous devons éviter que la guerre antiterroriste ne frappe des innocents. Sinon, nous risquerions de provoquer, dans le monde entier, une très forte montée de l'intégrisme dont les conséquences seraient incalculables.

G. A. - 40 % de la population musulmane de Russie sont concentrés sur le territoire de votre district fédéral. Y observe-t-on une montée du fondamentalisme islamique, notamment dans sa variante wahhabite ?

S. K. - Ce territoire représente un exemple unique de coexistence pacifique entre la Chrétienté et l'Islam. Ce qui mérite, me semble-t-il, une étude en profondeur. Depuis trois cents ans, il n'y a eu aucun conflit d'origine religieuse. Certains tentent d'exporter chez nous des mouvances extrémistes, et il faut se garder de les prendre à la légère, mais notre population fait preuve de calme. Je vais vous citer un exemple étonnant de cette « cohabitation » religieuse. L'été dernier, le métropolite de Nijni Novgorod, Nikolaï, est décédé. C'était un homme très respecté dans toute la région. Lors de ses obsèques, plusieurs hiérarques orthodoxes parurent fort étonnés, voire désemparés, lorsque le mufti de la ville prit la parole. Mais après son discours, un archevêque qui se tenait près de moi me confia qu'il était bouleversé par cet éloge du défunt. Quelques jours plus tard, on a inauguré une nouvelle mosquée à Nijni Novgorod. Et ce même mufti a proposé à plus de 2 000 musulmans rassemblés dans la mosquée d'observer une minute de silence en hommage au métropolite décédé. Il faut espérer que les jeunes mollahs formés à l'étranger, y compris dans des écoles coraniques wahhabites, ne détruiront pas cette harmonie. Nous devons faire preuve de vigilance.

G. A. - La doctrine de l'eurasisme (1) chère à divers cercles nationalistes russes exalte la singularité russe, fondée sur cette cohabitation unique entre chrétiens et musulmans. Cette idéologie peut-elle servir de « rempart » contre la propagation de l'islamisme ?

S. K. - Je ne pense pas qu'il faille combler ainsi le vide idéologique laissé par l'effondrement de l'idéologie communiste. Je suis extrêmement prudent et circonspect à l'égard de l'eurasisme qui, derrière un discours séduisant sur l'unicité de la civilisation russe, dissimule un projet géopolitique précis. Nous pouvons fort bien, me semble-t-il, nous appuyer sur la richesse et la diversité des cultures qui forment nos différentes populations sans avoir recours à des thèses qui nous opposent inutilement à l'Occident.

G. A. - Vous présidez actuellement la Commission d'État chargée du désarmement chimique de la Fédération de Russie. Dans le nouveau contexte international de lutte antiterroriste, la destruction de vos stocks d'armes chimiques devient-elle plus urgente ?

S. K. - La tragédie du 11 septembre le démontre avec éclat. Les armes chimiques et bactériologiques sont des armes de destruction massive particulièrement difficiles à détecter. Imaginez qu'un kamikaze, volontairement infecté par le charbon (2) dont la contamination passe par les voies respiratoires, prenne l'avion. Plusieurs passagers, contaminés au cours du vol, vont alors se transformer en bombes vivantes ! Bien sûr, tous les pays qui ont des stocks d'armes chimiques ou bactériologiques adoptent de sévères mesures de protection. Mais la seule garantie absolue, c'est la destruction totale de ces stocks.

G. A. - Certaines publications occidentales affirment que la Russie n'a pas totalement gelé ses programmes de recherche en matière d'armes chimiques et bactériologiques...

S. K. - Je leur laisse la responsabilité de leurs propos. Et je constate qu'aucun expert occidental n'a jamais abordé cette question avec moi. La Russie a signé, en 1993, la Convention internationale qui prohibe la production, le stockage et l'utilisation d'armes chimiques. Et, depuis, nos 7 sites de stockage et les 24 usines qui ont produit, à un moment ou à un autre, des armes chimiques se trouvent sous le contrôle des inspecteurs internationaux. Au moindre soupçon, ces derniers effectuent un contrôle immédiat. Ce que je crains, en revanche, c'est que des terroristes puissent s'intéresser de trop près à ces sites. A l'époque de la « glasnost débridée » du début des années 90, nous sommes allés trop loin dans la transparence. Certaines publications, en vente libre, indiquaient la liste de nos armes chimiques, les quantités stockées et les coordonnées précises de nos sites. Du point de vue de la lutte antiterroriste, ce n'était pas très sage...

G. A. - Quel est le calendrier de destruction ?

S. K. - D'ici à 2007 au plus tard, 17 des 24 usines seront rasées, les sept autres étant reconverties dans des productions civiles. Quant aux stocks d'armes chimiques, leur destruction sera terminée en 2012.

G. A. - Cette tâche herculéenne coûtera fort cher. Quel est le montant de l'aide occidentale ?

S. K. - Ce qui compte le plus pour nous, c'est le soutien politique. Mais les pays occidentaux ont pris l'engagement d'aider la Russie. Je vais vous expliquer pourquoi. Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays, dont l'Allemagne et la Grande-Bretagne, ont déversé leurs stocks d'armes chimiques dans la mer Baltique au fond de laquelle gisent des dizaines, voire des centaines de milliers de tonnes de munitions toxiques. A terme, ce sera d'ailleurs un grave problème écologique. La Russie, elle, a conservé ses stocks, soit 40 000 tonnes dont la destruction est aujourd'hui dans l'intérêt de tous. La Russie assumera évidemment la plus grande partie du coût de cette opération qui représente au total 3,5 milliards de dollars. En vertu des accords déjà conclus, l'Allemagne nous a promis 35 millions de dollars, la Grande-Bretagne 18 millions de dollars. Les États-Unis sont prêts à nous verser 880 millions de dollars. Cependant, nous souhaitons que l'assistance internationale soit la plus diversifiée possible, pour ne pas être dépendants de tel ou tel pays en particulier. Nous ne voulons pas risquer d'être soumis à un chantage.

G. A. - Pourquoi ce programme de désarmement est-il si lent ?

S. K. - Pendant des années, la Russie a tardé à remplir ses engagements. Ses partenaires avaient donc des raisons légitimes pour ne pas verser les fonds promis. Mais, depuis six mois, nous avons rattrapé tout notre retard et le président Poutine a fait multiplier par six les ressources budgétaires affectées à ce projet. A la fin de cette année, le premier complexe industriel de destruction des armes chimiques sera construit, dans le village de Gorny. En outre, nous avons confié la responsabilité du stockage, de la gestion et de la destruction à une agence civile, afin de démontrer que nous ne considérons plus ces matières toxiques comme des armes. En janvier 2002, nous achèverons la destruction des munitions contenant du phosgène et en avril 2002 celle des charges à poudre. La communauté internationale n'a plus d'arguments pour ne pas nous venir en aide.

G. A. - Il semble que la France s'est montrée réticente à aider la Russie…

S. K. - En effet, la France était le seul pays du G7 à n'avoir pas soutenu notre programme de destruction d'armes chimiques, essentiellement en raison de notre propre retard sur le calendrier initialement prévu. Désormais, surtout après les attentats de New York et de Washington, le soutien politique de Paris nous est acquis et nous allons discuter, au niveau des experts, des modalités concrètes — notamment financières — de l'aide française. C'est là que les choses se compliquent ! Quant à nos spécialistes, ils vont aider les Français à détruire leurs stocks d'armes chimiques datant de la Première Guerre mondiale, qui se trouvent dans un état critique. Nous avons des technologies adaptées à ce type de travail.

G. A. - N'est-il pas paradoxal que la Russie ait décidé de créer, sur son territoire, une décharge planétaire de déchets nucléaires, malgré les dangers encourus et les inquiétudes des écologistes ?

S. K. - Je ne suis pas compétent dans ce domaine. Mais les experts du ministère de l'Énergie atomique — qui sont parmi les meilleurs au monde — nous garantissent, y compris en privé, l'utilité et la fiabilité de ce projet. Nous n'avons pas les moyens de détruire nos propres déchets. Le stockage de déchets étrangers devrait nous rapporter suffisamment d'argent pour le faire.

G. A. - Vous êtes l'un des sept « super-préfets » du pays, le représentant plénipotentiaire du président de la Fédération de Russie dans le district fédéral de la Volga. Pouvez-vous décrire, à grands traits, cette immense entité administrative ?

S. K. - Elle inclut 15 sujets de la Fédération de Russie, dont 6 républiques autonomes (Bachkortostan, Tatarstan, Marii-El, Mordovie, Oudmourtie, Tchouvachie), huit régions, et un district autonome. C'est un ensemble relativement compact (7,3 % du territoire national), très peuplé (22 % de la population du pays), doté d'un fort potentiel industriel et agricole (environ un quart de la production nationale). Multinationale et multiconfessionnelle, elle abrite près de 70 % d'orthodoxes et plus de 20 % de musulmans. Mais il y a aussi des minorités juive, catholique, baptiste, arménienne, et même des animistes.

G. A. - Vous avez plus de 2 000 km de frontière commune avec le Kazakhstan. Vous attendez-vous, en cas d'embrasement régional, à un afflux de réfugiés en provenance d'Afghanistan ou d'Asie centrale ?

S. K. - Il est difficile de prévoir l'enchaînement des événements. Mais compte tenu de notre situation démographique, nous avons besoin d'immigrants, notamment de cadres qualifiés et russophones. Les ex-républiques soviétiques représentent, à cet égard, un réservoir naturel de migrants. Leurs conditions de vie et de travail dans les républiques d'Asie centrale sont souvent difficiles. Les nationalistes les pressent de partir. La Russie, tout comme eux-mêmes, gagnerait à ce qu'ils viennent s'installer définitivement chez nous. Mais il faudrait alors mettre en place, dans notre pays, une véritable politique de l'immigration.

G. A. - Lorsque le président Poutine a décidé, en mai 2000, de créer sept districts fédéraux dirigés par des « super-préfets », une partie de la presse occidentale a exprimé la crainte que ce renforcement de la « verticale du pouvoir » ne soit le prélude à la création d'un État autoritaire. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistent vos fonctions ?

S. K. - Les « super-préfets », comme vous dites, dépendent de l'administration présidentielle. La Russie est un énorme pays où il est extrêmement difficile de coordonner la politique fédérale et l'action des 89 sujets de la Fédération. Voilà pourquoi le président a divisé le territoire national en sept districts fédéraux. Ni les gouverneurs de régions, ni les présidents de républiques autonomes ne sont soumis à l'autorité des représentants spéciaux du président. Nous n'intervenons pas dans leurs activités. Nous assurons seulement la coordination des administrations fédérales dans le cadre des nouveaux districts. Il s'agit là d'un problème essentiel pour la Russie : celui de la délimitation des pouvoirs. A l'époque soviétique, le parti contrôlait tout et intervenait partout. Dans les premières années de post-soviétisme, c'est un mouvement inverse qui s'est imposé. Tout le monde se souvient du célèbre slogan lancé par Boris Eltsine aux dirigeants des républiques et des régions : « Prenez autant d'autonomie que vous pouvez en assumer ! » Résultat : on a assisté à une cascade de proclamations de souveraineté absurdes comme, par exemple, celle de la région d'Irkoutsk (3). Cependant, je ne juge pas Boris Eltsine. En lâchant une partie de son pouvoir, peut-être a-t-il sauvé la Russie de la désintégration. En tout cas, c'est ce que je pense.

G. A. - Quoi qu'il en soit, nous n'en sommes plus là…

S. K. - Oui, ces années tumultueuses sont derrière nous. Et la priorité est désormais de restaurer les capacités du pouvoir fédéral. Il y a un an, nous avons commencé à passer en revue la législation des régions et des républiques autonomes. Nous avons découvert plus de 5 000 textes, dont près de 2 000 dans le seul district fédéral de la Volga, incompatibles avec les lois fédérales. La Russie n'était plus qu'une fiction de pays. Les républiques autonomes prenaient des décisions en matière de déploiement de troupes ou se donnaient, comme la Iakoutie, deux langues nationales : le iakoute et l'anglais ! Je sais que l'expression « verticale du pouvoir » a été mal perçue en Occident, où elle rappelle l'époque soviétique. Mais il ne faut pas avoir peur des mots. Au cours de cette année, nous avons beaucoup progressé, restituant aux autorités de la Fédération les pouvoirs qui avaient été « privatisés » par les régions, sans pour autant empiéter sur leurs droits légitimes.

G. A. - Qu'est-ce qui relève des compétences fédérales ?

S. K. - L'intégrité territoriale du pays, la sécurité, la gestion des situations de crise, le respect de la législation nationale et la collecte des impôts fédéraux. Ce sont les ministères nationaux qui s'occupent de tout cela, par le biais de leurs antennes régionales et locales. Il nous a semblé anormal que des gouverneurs ou des présidents de républiques autonomes puissent nommer les responsables de ces administrations, qui relèvent de l'autorité de Moscou. Ce que l'Occident a du mal à comprendre, c'est que nous sommes en train de régler les mécanismes de fonctionnement de notre État. Il y a peu, nous avions une situation paradoxale : les gouverneurs siégeaient au Conseil de la Fédération, cumulant ainsi pouvoirs législatif et exécutif. En 2000, une réforme a mis fin à cette anomalie. Nous avons procédé à une délimitation des pouvoirs entre les autorités nationales et régionales, mais aussi entre ces dernières et les municipalités.

G. A. - Certains spécialistes de la Russie pensent que les districts fédéraux finiront par supplanter les régions et les républiques...

S. K. - Le président Poutine a exclu, à plusieurs reprises, un tel scénario. Il a également affirmé que, tant qu'il serait président, il n'y aurait pas de modification de la carte territoriale de la Fédération. Lorsqu'on sait qu'il existe actuellement près de 2 000 différends territoriaux entre divers sujets de la Fédération, on conçoit que mieux vaut ne pas réveiller ce monstre assoupi !

G. A. - Le Tatarstan — qui se trouve sur le territoire de votre district fédéral — jouissait, jusqu'en 2000, d'une indépendance de fait (4). Qu'est-ce qui, concrètement, a changé ?

S. K. - J'aimerais, tout d'abord, faire une remarque d'ordre général. Ces derniers temps, un changement psychologique très important s'est opéré dans les relations entre le centre et les sujets de la Fédération. Elles ne sont plus dominées par l'esprit de confrontation qui régnait dans les années 90. Pour redresser la situation, il fallait agir avec doigté, tenir compte des élus. On ne pouvait pas leur dire brutalement : « Cher ami, les choses ont changé depuis votre élection, et nous allons modifier votre Constitution. » Il faut se mettre à leur place. Au fil de nos discussions et de nos disputes, nous changeons peu à peu les législations. Ce n'est pas simple, d'autant que certaines lois nationales sont imparfaites et doivent être améliorées. Mais le processus est en marche et la Russie est aujourd'hui un espace juridique cohérent, même si le système judiciaire nécessite une réforme profonde. Dans le cas du Tatarstan, une centaine de lois contredisaient la législation nationale. La plupart ont été amendées. Et le Tatarstan s'apprête à modifier sa Constitution.

G. A. - Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de changements opérés dans les républiques autonomes ?

S. K. - Au Tatarstan et au Bachkortostan, des bureaux du Trésor ont été ouverts. Auparavant, certaines régions possédaient des privilèges particuliers en matière fiscale. Dorénavant, tous les impôts, à l'exception des taxes locales, vont au budget fédéral avant d'être éventuellement redistribués dans les républiques autonomes, mais en accord avec les dispositions du budget fédéral approuvé par la Douma. Bref, tout le monde joue selon les mêmes règles. Autre exemple : on vient d'adopter une loi en vertu de laquelle les gouverneurs n'ont plus le droit de nommer les chefs des directions locales du ministère de l'Intérieur. C'est une prérogative du ministre de l'Intérieur, qui procède aux nominations en accord avec le représentant plénipotentiaire de l'administration présidentielle, le « super-préfet », pour reprendre votre expression.

G. A. - Quel bilan faites-vous de la période de quasi-indépendance du Tatarstan ?

S. K. - Ses velléités d'indépendance étaient liées à sa prospérité économique. Et je reconnais que cette république a su utiliser à bon escient les ressources fiscales qu'elle conservait, conformément aux accords signés avec les autorités fédérales sous la présidence de Boris Eltsine. Le Tatarstan a beaucoup investi dans l'industrie et dans la création d'infrastructures modernes. Si bien que c'est aujourd'hui un contributeur net au budget fédéral qui participe aux subventions versées à d'autres régions moins prospères.

G. A. - On assiste tout de même à une re-centralisation du pays…

S. K. - Nous essayons de dédramatiser, de faire comprendre aux régions que nous sommes tous dans le même bateau. Nombre de textes « souverainistes » adoptés par les républiques étaient « dormants ». C'est-à-dire que, dans la pratique, elles respectaient les décisions de la Cour suprême fédérale et s'abstenaient de conclure des traités avec des pays étrangers. Cet argument a d'ailleurs été utilisé par des dirigeants régionaux qui voulaient conserver le caractère purement symbolique de la proclamation de souveraineté inscrite dans leur Constitution. Je crois que la position du président Poutine est très juste. A la fin de l'année dernière, il a rassemblé à Samara les dirigeants des sujets de la Fédération faisant partie du district fédéral de la Volga. Et en réponse à leurs griefs, il a répondu : « Vous avez des lois et des décrets “dormants”, que vous n'utilisez pas. Et tant que je serai président, vous ne les utiliserez pas. Cependant, nous avons des responsabilités envers les générations futures. Demain, je ne serai plus président et vous ne serez plus à la tête de vos républiques et de vos régions. D'autres que nous exerceront ces fonctions. Nous n'avons pas le droit de leur laisser en héritage des bombes à retardement qui, tôt ou tard, saperont l'unité du pays. »

G. A. - Vous avez été à l'origine du mouvement libéral Nouvelle force, avant de diriger le parti Union des forces de droite (SPS) (5). Le programme économique du gouvernement répond-il pleinement à vos attentes ?

S. K. - Mes fonctions officielles actuelles m'interdisant d'exercer une activité politique, je ne représente plus l'Union des forces de droite et ne puis parler en son nom. Mais je vous répondrai à titre personnel, car je n'ai bien entendu pas changé de convictions. Je suis admiratif devant le programme de Guerman Gref, notre ministre de l'Économie. Il correspond largement à ce que nous, libéraux, souhaitions. L'exemple le plus frappant, c'est la baisse spectaculaire du taux d'imposition sur le revenu qui est passé à 13 %. C'était inimaginable il y a quelques années, lorsque j'étais président d'une banque, puis d'une compagnie pétrolière. A l'époque, je reversais à l'État 45 % de mes revenus... De même, j'approuve l'introduction d'un taux unique et raisonnable pour l'impôt sur les sociétés (25 %), l'adoption du nouveau Code foncier et d'un Code du travail qui libéralise les relations entre salariés et employeurs. Quant à la loi sur la dé-bureaucratisation, elle divise par 20 le nombre d'activités économiques soumises à l'obtention d'une licence (une petite centaine au lieu de deux mille). C'est très positif. La réforme des monopoles naturels va, elle aussi, dans le bon sens (6). Si j'ai accepté la proposition du président Poutine et suis devenu haut fonctionnaire, c'était précisément afin de pouvoir participer à la mise en œuvre de ces mesures, qui incarnent largement les valeurs et les idéaux de la droite libérale.

G. A. - Une dernière question. Y a-t-il encore des oligarques en Russie ?

S. K. - Notre pays compte des gens très riches, de grands industriels et des banquiers. Mais plus personne n'est en mesure de faire chanter le Kremlin.

Notes :

(1) L'eurasisme est une doctrine géopolitique qui fut très en vogue au sein de l'émigration russe des années 20 et qui séduit une partie des élites russes depuis l'éclatement de l'URSS. Sous sa forme actuelle, l'eurasisme préconise la création d'un bloc continental eurasien autour d'un axe Berlin-Moscou-Téhéran-New Delhi-Pékin, afin de contrer la puissance « atlantiste » par excellence que sont les États-Unis.
(2) Le charbon est une maladie infectieuse causée par le bacille du charbon (Bacillus anthracis). Certains auteurs russes affirment qu'à l'époque soviétique, des laboratoires secrets avaient créé, en guise d'arme bactériologique, des variétés du bacille permettant une rapide propagation de la maladie par le biais des voies respiratoires et une mort foudroyante. Cf. Boris Poutko, Les Nouvelles armes de la fin du monde, Éditions du Rocher, 1996. A en croire l'hebdomadaire Newsweek du 1er octobre 2001, des agents du réseau terroriste d'Oussama Ben Laden ont tenté, dans le passé, de se procurer des agents bio-toxiques, notamment la bactérie du charbon, en vue de commettre des attentats.
(3) En 1990, le président Boris Eltsine proclama la souveraineté de la Russie, bientôt suivie par celle d'autres entités de l'URSS. Il s'agissait, au début, d'une mesure largement démagogique permettant aux élites locales d'obtenir une décentralisation plus grande. Outre les républiques fédérées telles que l'Ukraine, la Biélorussie, l'Arménie, le Turkménistan ou le Tadjikistan, les républiques autonomes de la Fédération de Russie (Ossétie du Nord, Carélie, Oudmourtie, Iakoutie…) ou de Moldavie (Transnistrie, République gagaouze) puis la région d'Irkoutsk proclamèrent ainsi leur souveraineté. Cependant, vers la fin de l'année 1990, les États « souverains » ne se contentèrent plus de déclarations rhétoriques et se mirent à adopter des décisions qui ne pouvaient laisser Moscou indifférent. Que le Tatarstan décrète une fête nationale à la mémoire des défenseurs de Kazan qui affrontèrent les troupes d'Ivan le Terrible au XVIe siècle, passe encore. Mais l'intention du Front populaire de Moldavie d'unir celle-ci avec la Roumanie ou l'interdiction, par le Soviet suprême du Kazakhstan, des essais nucléaires à Semipalatinsk défiaient frontalement le Kremlin. Le processus d'éclatement de l'URSS s'accéléra après l'échec du putsch d'août 1991.
(4) Cette indépendance de fait se traduisait par une paralysie des organes locaux du pouvoir fédéral, ainsi que par une large autonomie financière. Les autorités du Tatarstan assuraient elles-mêmes, comme l'explique Sergueï Kirienko, la collecte de l'impôt sur le revenu et sur les sociétés, sans les verser au budget fédéral. La politique centralisatrice de Vladimir Poutine a consisté, d'une part, à rediriger l'essentiel des flux financiers vers Moscou avant de les redistribuer ; et d'autre part, à rétablir le contrôle du Centre sur la police et le Parquet dans les républiques autonomes. Cette politique s'est heurtée à une certaine résistance qui s'est illustrée, sur le plan culturel, par la récente décision du Tatarstan de revenir à l'alphabet latin.
(5) En 1998, Sergueï Kirienko a fondé un mouvement libéral conservateur appelé Force nouvelle qui, pendant la campagne des législatives de 1999, fut à l'origine de la création du bloc libéral Union des forces de droite (SPS). En mai 2001, cette dernière se transforma en parti politique. Son groupe parlementaire à la Douma compte 38 membres. Désormais dirigé par Boris Nemtsov, le parti rassemble d'autres personnalités éminentes telles que l'ancien premier ministre Egor Gaïdar et Sergueï Kovalev.
(6) En Russie, on appelle « monopoles naturels » un certain nombre de secteurs économiques, à commencer par les chemins de fer, le réseau téléphonique, et l'énergie. La politique actuelle vise à les réformer en profondeur. La production devrait être partiellement privatisée, tandis que la distribution resterait sous le contrôle des entreprises d'État afin, selon les autorités, de parer à tout risque de désintégration de l'espace national. Des mesures renforçant le contrôle de l'État sur la distribution ont été effectivement prises. Ainsi, en mai 2001, divers investisseurs privés, dont des sociétés étrangères, furent contraints de vendre leurs actions d'entreprises de distribution électrique ou de les échanger contre une participation au capital de certaines centrales électriques. L'on attend toujours, en revanche, la remise en cause annoncée du monopole de Gazprom sur les gisements de gaz naturel.