Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
AVIS DE TEMPETE SUR LE GOLFE
Article de Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste
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C'est l'heure de la prière du vendredi à la mosquée de Kharj. Cette ville anonyme, située au sud de Riyad, fut le centre nerveux de la machine de guerre qui vainquit Saddam Hussein et libéra le Koweït en 1991. Dix ans plus tard, Kharj abrite toujours un nombre indéterminé de militaires américains qui continuent à jouer un rôle clé dans le maintien de la sécurité de la région - une région qui, rappelons-le, recèle environ les deux tiers des réserves pétrolières mondiales.

Ce vendredi-là, pourtant, point d'Américains en vue. En fait, ils ne se montrent pas non plus en public les autres jours, cantonnés qu'ils sont dans leurs campements sévèrement gardés à quelques kilomètres de là. La mosquée est bondée : les Bédouins du cru voisinent avec quelques citadins et une masse grouillante de « travailleurs invités » venus d'Asie du Sud-Est. Le prêcheur, un cheikh égyptien, annonce dans son micro grinçant que le sermon du jour portera sur la « perfidie des Juifs et de tous ceux qui les soutiennent contre les vrais croyants ». Il se lance alors dans le récit de l'histoire de David et Bethsabée qu'il érige en « exemple de falsification juive ».

« David était un prophète d'Allah » dit-il. « Et pourtant, les Juifs l'ont dépeint comme un coureur de jupons et un mari infidèle. Pouvait-on s'attendre à autre chose de la part d'une tribu maudite qui a toujours défié la volonté de Dieu ? » Et de poursuivre en fustigeant les Etats-Unis qui ne seraient, à ses yeux, qu'une « marionnette aux mains des Juifs » et « un symbole d'arrogance satanique dans le monde ».

A ces mots la foule répond aux cris d'« Allah Akbar » (Allah est le plus grand ) et «les Juifs au feu». Une fois le sermon terminé, un groupe de jeunes noirs distribue des dattes et des boissons à l'eau de rose parmi les fidèles sous l'oeil attentif des dignitaires locaux - ceux-là mêmes qui ont construit la mosquée, qui financent ses activités et qui rétribuent les services du cheikh d'importation.

La déferlante anti-américaine

De telles scènes sont devenues familières à tous ceux qui se rendent fréquemment dans les Etats arabes du golfe Persique. Que ces Etats soient considérés par Washington comme de proches alliés ne semble pas préoccuper les maîtres à penser de cette idéologie fondée sur la haine, authentique ou feinte, d'Israël et de l'Amérique. Des sermons du même genre sont prononcés chaque vendredi dans des milliers de mosquées au Koweït, en Arabie Saoudite, à Bahreïn, au Qatar, dans les Emirats arabes unis et à Oman, les six nations qui forment le Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Mais la rhétorique anti-américaine ne reste pas confinée aux lieux de culte. Dans des pays comme le Koweït ou les Emirats, où il existe une relative liberté de la presse, les journaux et les magazines se livrent à une véritable surenchère dans l'anti-américanisme le plus enragé, le plus souvent en liaison avec le conflit israélo-arabe. La chaîne de télévision qui passe pour être la plus objective de la région, Al-Jazirah (l'île), basée au Qatar, n'échappe pas à ce déferlement de propagande, même si elle prend ici une forme moins violente. Oussama Ben Laden, le milliardaire saoudien recherché par les Etats-Unis qui le soupçonnent d'avoir commis les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone après s'être attaqué, en 1998, aux ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, est présenté sous les traits d'un héros. Et les médias de la région se battent pour offrir une tribune à tous les gouvernements, mouvements ou individus en conflit, réel ou imaginaire, avec les Etats-Unis.

L'anti-américanisme fait également partie de la panoplie des innombrables fondations et organisations de charité privées ou semi-publiques qui collectent de l'argent au nom de la solidarité islamique. On ne connaît pas le montant exact des sommes en jeu, ni leur destination. Au Koweït, par exemple, on estime ces fondations à une cinquantaine, qui récoltent plus de 250 millions de dollars par an dont une partie, au moins, est reversée aux mouvements fondamentalistes (1).

Ce discours anti-américain et anti-israélien peut paraître surprenant pour un certain nombre de raisons. Les élites dirigeantes, que ce soit dans les sphères du pouvoir ou dans les milieux d'affaires, admettent sans difficulté que la sécurité de leur pays, et par conséquent leur survie en tant qu'Etats indépendants, dépend en partie de la protection militaire des Etats-Unis. Dans les années 80, l'Iran, qui cherchait alors à « exporter » sa révolution, a mené vis-à-vis des Etats arabes du Golfe une politique agressive. Cette politique s'est traduite par une série d'opérations terroristes ainsi que par de fréquentes démonstrations de force destinées à déstabiliser les dynasties régnantes. L'invasion et l'annexion du Koweït par l'Irak en août 1990 apporta la preuve que les frontières internationales pouvaient être transgressées et que des Etats entiers pouvaient être rayés de la carte.

Ces élites qui, en privé, parlent des Américains comme de leurs « sauveurs », ne sont cependant pas hostiles à une certaine dose d'anti-américanisme susceptible d'amadouer leur principale bête noire : les islamistes radicaux. Bien plus : ils la jugent nécessaire. « Ce qui importe, c'est la réalité des faits, pas les discours », déclare un haut responsable de Bahreïn. « Après la péninsule coréenne, c'est dans notre région que les Etats-Unis maintiennent la plus forte présence militaire » (2).

Mais les deux attaques terroristes du 11 septembre contre New York et Washington ont montré les limites de cette présence. Alors que le Koweït a déclaré qu'il « coopérerait pleinement » et qu'il se joindrait aux efforts américains pour détruire les camps d'entraînement des terroristes en Afghanistan, d'autres membres du CCG ont adopté une attitude plus ambiguë. L'Arabie Saoudite, pourtant considérée comme le principal allié des Etats-Unis dans le Golfe, a soufflé le chaud et le froid à travers des déclarations contradictoires. Ainsi, au moment où l'ambassadeur saoudien à Washington, le prince Bandar Ben Sultan, proposait à l'administration Bush de mettre à sa disposition, dans le cadre d'une action anti-terroriste, les installations militaires du royaume, y compris les bases où sont déjà stationnés des troupes et des armements américains, son père, le ministre de la Défense, le prince Sultan Ben Abdelaziz, affirmait clairement qu'il n'était pas question que les Etats-Unis utilisent le territoire saoudien comme rampe de lancement pour mener une guerre contre un pays musulman. Le gouvernement du Qatar s'est rangé à cet avis : sollicité par Washington qui souhaitait pouvoir disposer des bases situées à proximité de Doha, il a préféré reporter sa décision au lendemain de la Conférence islamique prévue pour le mois de novembre. Les dirigeants du CCG essaient de faire comme si rien n'avait changé depuis le 11 septembre. Ils veulent croire que la seule raison de la présence de Washington dans les pays du Golfe est de les protéger contre la menace de Bagdad et de Téhéran. A leurs yeux, les Américains seraient des sortes de soldats de louage envoyés là pour accomplir une tâche spécifique et dont on n'attendait pas qu'ils demandent de l'aide le jour où ils sont pris pour cibles par des forces extérieures à la région.

Les membres du CCG ont condamné les attaques du 11 septembre, non sans prendre soin d'émailler leurs propos de moult « si » et « mais ». Ce n'est un mystère pour personne que les élites dirigeantes du CCG n'ont pas d'affection particulière pour le système américain. Ils considèrent la démocratie au mieux comme une aberration, au pire comme une nuisance. La permissivité de la société américaine, en particulier la place qu'y occupent les femmes, les scandalise. Et, selon eux, c'est le soutien inconditionnel de Washington à Israël qui est la cause de l'intransigeance de l'Etat juif envers les Palestiniens. De leur point de vue, l'alliance américaine ne peut donc être qu'une alliance tactique fondée sur des intérêts communs bien précis et ne saurait s'étendre à la défense conjointe d'une civilisation commune. Après les attentats du 11 septembre, il est clair que le CCG et les Etats-Unis devront revoir la nature de leur coopération et les conditions du maintien de la présence militaire américaine dans cette région hautement sensible.

Une Pax Americana précaire

La guerre du Golfe, qui s'est achevée en 1991 par la défaite et l'endiguement de l'Irak, a abouti à un statu quo controversé et éminemment fragile. Dans le même temps, la révolution islamique iranienne s'est enlisée sous l'effet de ses contradictions internes et de sa capacité à remodeler l'Etat iranien à son image. Ni l'Irak ni l'Iran ne peuvent donc plus être considérés comme des menaces immédiates par aucun des six membres du CCG. Ce qui ne veut pas dire que, le jour où l'actuel statu quo sera bouleversé, ils ne le redeviendront pas. Personne ne peut exclure, non plus, la possibilité de futurs conflits militaires entre ces deux pays voisins qui ont passé le plus clair des années 80 à se livrer une guerre qu'aucun ne pouvait gagner. La Pax Americana établie dans le golfe Persique après 1991 a permis à la région de connaître, pendant plus d'une décennie, une paix difficile mais stable - la première depuis les années 50. La présence américaine a également contribué au règlement des querelles régionales : l'Arabie Saoudite a délimité ses frontières avec l'Irak, le Koweït, les EAU, le Qatar, Oman, Bahreïn et, pour la première fois, avec le Yémen. Oman et les EAU ont réglé leur différend à propos de l'oasis de Buraimi et des enclaves de Khassab et Diba ; quant à Bahreïn et au Qatar, ils ont mis fin au début de cette année à un différend vieux de cinquante ans au sujet de l'archipel des Hawar et des tribus Zibarah.

Malgré ces succès incontestables, le statu quo créé par la Pax Americana demeure précaire. A l'origine, l'envoi de soldats américains sur place, hâtivement décidé au lendemain de l'invasion du Koweït par l'Irak afin de parer à toute éventualité, fut le fruit des circonstances. Washington n'est lié aux Etats du CCG par aucun traité de défense stricto sensu et, ce qui est encore plus grave, les Etats-Unis n'ont pas réussi à impulser le processus de réformes et de modernisation économique qui, seul, pourrait permettre un jour à la région d'assurer sa propre défense dans le cadre des alliances régionales.

Une démocratisation trop timide

Le danger le plus évident réside dans l'incapacité des familles régnantes à élargir leur base et à mettre en place de nouveaux mécanismes de participation populaire. En matière de réformes politiques, la persuasion, voire la pression, exercée par les Etats-Unis n'ont visiblement pas suffi. Dans le feu de l'action, début 1991, les membres du CCG ont promis à Washington d'ouvrir leur système politique et de moderniser leurs structures de prise de décision. En pratique, cependant, ils se sont acquittés de cette tâche avec une prudence excessive et le désir évident de ralentir le processus de changement. Aujourd'hui, presque tous les membres du CCG se sont dotés de constitutions à l'occidentale assorties de références plus ou moins explicites à la Déclaration universelle des droits de l'homme et autres textes fondamentaux de la civilisation contemporaine. Tentant timidement d'élargir l'assise populaire du système, quelques-uns ont également organisé des élections à divers niveaux.

Dans la quasi-totalité des cas, il est clair que les dirigeants, tout en tentant de rassurer Washington sur leurs convictions démocratiques, ne sont guère disposés à partager le pouvoir. Depuis 1991, plus de trente scrutins ont eu lieu en Iran, en Irak et dans cinq des six pays du CCG. Mais aucun d'entre eux n'a débouché sur un changement politique de grande ampleur ni sur un renouvellement des équipes en place. En Iran et en Irak, tous les candidats doivent obtenir l'approbation des autorités avant de se présenter. Dans ces conditions, comment ne pas voir que les élections y servent davantage à mesurer le soutien populaire dont jouit le système qu'à mettre à l'épreuve la politique du gouvernement et à sanctionner des responsables incompétents et corrompus ? Au Koweït, les élections sont utilisées comme un moyen de promouvoir les éléments les plus remuants de la puissante classe des marchands, qui n'a jamais cessé de réclamer à la famille régnante des Al-Sabah une part du pouvoir et de la richesse nationale. Le fait que les femmes ne soient pas autorisées à voter, et encore moins à être candidates, montre cependant les limites de la démocratie koweïtienne.

Dans le sultanat d'Oman, les deux premiers scrutins organisés dans les années 90 étaient destinés à dresser une liste de personnalités parmi lesquelles le Sultan choisirait les membres de l'assemblée consultative. Lors des dernières élections générales, en 2000, les électeurs, hommes et femmes, ont toutefois été appelés à désigner directement les membres de l'assemblée (3). Les EAU et le Qatar ont procédé à des élections municipales au suffrage universel et sont en train de préparer des législatives. Au début de cette année, l'émir de Bahreïn a proposé une Charte nationale qui pourrait déboucher sur la mise en place d'une monarchie constitutionnelle d'ici trois ans. La Charte a été approuvée par 97 % des votants lors du premier référendum jamais organisé dans l'émirat (4).

On le voit : tous les pays de la région - sauf un - tentent au moins de donner l'impression qu'ils s'acheminent vers une démocratie et une conception des droits de l'homme à l'occidentale. N'ont-ils pas promis de mettre en place des systèmes parlementaires basés sur des élections libres ? L'exception est le royaume d'Arabie Saoudite dont les dirigeants rejettent ouvertement la démocratie - et en particulier le concept occidental des droits de l'homme - dans laquelle ils voient un système inadapté au monde musulman. Selon l'islam, qui met en avant la notion de devoir, les droits doivent se mériter et non être accordés automatiquement (5). Quant aux élections, les Saoudiens les jugent au mieux inefficaces et au pire dangereuses. L'assemblée consultative saoudienne (la Choura), qui fonctionne depuis 1995, comprend désormais 120 membres, tous choisis par le roi et responsables exclusivement devant lui. Composée de distingués citoyens dotés d'une expérience confirmée dans leurs domaines respectifs, la Choura saoudienne s'est imposée comme un élément de plus en plus important au sein de l'édifice institutionnel du royaume (6). Reste qu'elle peut difficilement être considérée comme un instrument de partage du pouvoir. L'idée, émise en 1999, selon laquelle le roi pourrait permettre au moins à la moitié des membres de la Choura d'être élus par les citoyens mâles a bien vite été écartée.

L'incapacité des membres du CCG à instaurer de véritables institutions démocratiques n'est pas entièrement due aux réticences des dirigeants. Le fait est que, dans ces pays, peu de voix s'élèvent pour demander une telle évolution. A l'évidence, les nouvelles classes moyennes émergentes veulent accéder aux plus hautes responsabilités mais elles ne sont pas prêtes à accepter les risques inévitables que comporte un authentique système démocratique. La plupart des analystes s'accordent à penser que si des élections libres avaient lieu aujourd'hui dans les Etats du CCG, dans la majorité des cas elles porteraient au pouvoir des mouvements fondamentalistes islamiques. Ces mouvements, cependant, sont farouchement opposés à toute élection et considèrent la démocratie parlementaire occidentale comme absolument incompatible avec l'islam. Il est vrai que, dans ces sociétés profondément conservatrices, lorsqu'ils veulent exprimer leur point de vue, les gens se tournent prioritairement vers les institutions traditionnelles : conseils de famille, assemblées tribales ou associations religieuses. Même au Koweït qui, de tous les Etats de la région, est celui qui a la plus longue expérience du système parlementaire, le principal canal de communication entre le gouvernement et la société reste la « diwaniyah » (7).

Bien qu'ils n'aient rien de démocratique au sens occidental du terme, ces régimes ne peuvent être considérés ni comme des tyrannies ni comme des dictatures. Concentré entre les mains de familles dirigeantes, le pouvoir y est rarement utilisé en violation ouverte des codes tribaux, des traditions historiques et des préceptes religieux. Il n'y a pas de prisonniers politiques dans les pays du CCG. Les opposants partis pour l'exil rentrent au pays où ils retrouvent une place dans la société (8). Et, depuis dix ans, personne n'a été exécuté pour des motifs politiques. Ce tableau contraste singulièrement avec la situation qui prévaut en Iran et en Irak ainsi que dans de nombreux autres Etats arabes et musulmans. Sans doute cette peur de la démocratie s'explique-t-elle en partie par la faible proportion des populations autochtones qui, bien souvent, se retrouvent en minorité dans leur propre pays (9). Ainsi, au Qatar et dans les EAU, le projet d'accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections municipales a dû être abandonné face à l'inquiétude des nationaux. Mais l'équilibre né de la guerre du Golfe pourrait se briser sous l'effet d'une autre menace : la persistance des difficultés économiques.

Une économie languissante

Dans les années 80, ces pays ont connu une croissance d'environ 10 % par an. Dans les années 90, ce taux est tombé à environ 2,5 % - ce qui, compte tenu de l'évolution démographique, équivaut dans certains cas à une croissance négative. Dans les années 80, cinq des six Etats du CCG figuraient sur la liste des nations les plus riches du monde en termes de revenu annuel par habitant. En 2000, aucun n'en faisait plus partie. En 1988, l'Arabie Saoudite se vantait d'être l'économie la plus puissante du Moyen-Orient. Vingt ans plus tard, cette position est occupée par Israël, l'Arabie Saoudite venant au quatrième rang après la Turquie et l'Iran. A l'exception des EAU, tous les Etats du CCG ont connu de sérieux problèmes de liquidités au cours des dix dernières années. La plupart affichent un déficit budgétaire supérieur à 10 %. Réduire le déficit - a fortiori le supprimer - relève d'un véritable casse-tête dans des pays où l'Etat prend en charge le logement, l'éducation, les dépenses de santé, et fournit un travail à chaque citoyen sans jamais lui demander de payer d'impôts. En général, le ratio dette privée et publique/PIB est plus élevé qu'en Europe. L'investissement s'est également tari. Selon certaines estimations, les Etats du CCG et leurs citoyens détiennent 1,2 trillion de dollars d'actifs à l'extérieur de la région, l'essentiel de cette richesse résultant d'une fuite de capitaux massive et durable (10). Même l'industrie hautement stratégique du pétrole et du gaz n'a pas réussi à générer les volumes d'investissements nécessaires à son développement. Ces dix dernières années, le flux global d'investissements dans le secteur de l'énergie s'est détourné du golfe Persique au profit de la mer Caspienne, de l'Afrique du Nord (notamment l'Algérie) et de l'Amérique centrale (en particulier le Mexique). Pour la plupart des responsables et des hommes d'affaires, la baisse des investissements serait due à une perte de confiance liée à l'invasion du Koweït par l'Irak. Mais ce n'est pas là le seul facteur.

Alors que dans certains domaines - commerce, échanges internationaux, fiscalité - le modèle libéral s'est imposé, d'autres secteurs fondamentaux restent étroitement soumis à l'emprise de l'Etat. Dans tous les Etats du Golfe, la puissance publique règne non seulement sur le pétrole et le gaz, qui constituent la principale source de revenus, mais elle possède aussi toute une série d'industries et de services qui vont des complexes pétrochimiques aux entreprises de télécommunications, en passant par des compagnies aériennes, des sociétés d'assurances, des banques et des hôtels. La mainmise de l'Etat sur l'économie nationale atteint parfois des proportions absurdes. Au Koweït, par exemple, celui-ci détient plus de 90 % des terres et contrôle une plus large part du revenu national que ce n'était le cas en Pologne à l'époque communiste ! Lorsque l'Etat n'est pas directement impliqué, c'est à travers les membres des familles régnantes que se réalise cette captation de la propriété. Au Qatar, par exemple, le clan Al-Thani, qui ne représente que 2 % de la population, possède 80 % de tous les actifs privés du pays. En Arabie Saoudite, les domaines fonciers du prince Mishaal Ben Abdelaziz s'étendent, paraît-il, sur un territoire grand comme l'Allemagne. Le mouvement global de réforme économique et de modernisation, symbolisé par les nouvelles technologies, n'a pratiquement eu aucun impact sur les Etats du CCG. Hormis Bahreïn, qui est parvenu à développer une industrie des services financiers modeste mais efficace, tous les autres pays du Golfe continuent à dépendre très largement du pétrole (11). Alors qu'ils accueillent des millions de travailleurs expatriés, ces Etats sont aujourd'hui confrontés à une montée du chômage chez les jeunes diplômés. Selon certains observateurs, il ne faut pas attendre de réforme politique et économique d'envergure tant que l'Etat et les dynasties au pouvoir ne renonceront pas à une partie de leur patrimoine en faveur d'un secteur privé véritablement indépendant.

Un leadership vieillissant

L'avenir de la zone dépendra également de l'aptitude des pays du CCG à se doter de règles de succession éprouvées et acceptées par la population. La situation est d'autant plus préoccupante que, à une ou deux exceptions près, tous doivent faire face à un problème de relève des générations. A Bahreïn, le décès de l'émir Cheikh Issa Ben Salman Al-Khalifah en 1998 a ouvert la voie de la succession à son fils, le cheikh Hamad Ben Issa Al-Khalifah. Mais le nouvel émir - le plus jeune dirigeant de la région - a déjà plus de 50 ans. La réalité du pouvoir est exercée par son oncle, âgé de 75 ans, le cheikh Khalifah Ben Salman Al-Khalifah, qui occupe le poste de premier ministre. Le Qatar a, lui aussi, un dirigeant relativement jeune en la personne du cheikh Hamad Ben Khalifah Al-Tani, également quinquagénaire et déjà grand-père. A Oman, le sultan Qabus Ben Said Al-Busaid approche les 70 ans. Dans les EAU, au Koweït et en Arabie Saoudite, la moyenne d'âge se situe aux alentours de 80 ans.

Les mécanismes de succession varient d'un pays à l'autre. En Arabie Saoudite, il est d'usage que le roi désigne de son vivant son successeur parmi ses frères, qui porte alors le titre de prince héritier. La succession n'est pas pour autant automatique dans la mesure où, avant de monter sur le trône, le nouveau souverain doit obtenir l'allégeance des autres membres de la famille royale, des chefs de tribu, des leaders religieux et des notables. Ces formalités donnent lieu à un certain nombre de tractations et de marchandages. Reste que les quatre ou cinq princes actuellement considérés comme des prétendants sérieux sont tous septuagénaires. A Oman, le choix du successeur revient directement au sultan. Selon le système qu'il a lui-même élaboré, il sélectionne trois personnalités, parmi les membres de la famille royale, dont il inscrit les noms sur un document dont seuls ses proches ont connaissance. A charge, pour ladite famille royale, composée d'environ 400 individus, de choisir le moment venu le futur sultan parmi les trois « nominés ». Au cours des dix dernières années, le sultan Qabus a pris soin de changer les trois noms aussi souvent que possible de peur que les heureux élus ne fassent campagne un peu trop tôt. Pour l'heure, personne à Oman ne connaît l'identité de ceux qui figureront sur la liste finale le jour où le sultan Qabus décédera. Au Qatar, l'émir actuel est arrivé au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat contre son propre père. Il est actuellement en train de rédiger une nouvelle constitution qui, entre autres innovations, pourrait définir des règles de succession précises.

A Bahreïn, l'émir, qui pourrait prochainement s'autoproclamer roi en vertu, là encore, d'une nouvelle constitution, cédera la place à son fils aîné. Au Koweït, l'émir est traditionnellement remplacé par l'un de ses cousins qui est désigné prince héritier à l'avance. Cette disposition permet aux deux branches de la famille Al-Sabah de diriger le pays en alternance. Quant aux EAU - une fédération de sept émirats - , ils vont probablement au devant de graves ennuis le jour où son président, le cheikh Zayed Ben Sultan Al-Nahiyan, âgé de plus de 80 ans, disparaîtra. Dirigeant d'Abu Dhabi, Zayed est grandement respecté par ses pairs qui voient en lui une figure paternelle. Aucun des autres émirs ne semblant à même de prendre sa suite, il est à craindre que l'ère après-Zayed ne voie une désintégration, ou tout au moins une recomposition, des EAU.

Quel avenir pour le CCG ?

Lors de sa création, en 1980, le CCG a été conçu comme un cadre de coopération, prélude à une éventuelle union des six monarchies. En 1995, il n'était plus qu'une structure bureaucratique moribonde délaissée par ses bailleurs de fonds. Depuis lors, sous la houlette de son nouveau secrétaire général Jamil Al-Hujailan, ancien ambassadeur d'Arabie Saoudite en France, il a regagné une partie de son prestige et a lancé un certain nombre d'initiatives. D'un commun accord, les Etats du CCG ont ainsi décidé de supprimer les visas pour leurs ressortissants de manière à encourager la libre circulation de la main-d'oeuvre et des capitaux (12). Pour le moment, les résultats sont décevants : les investissements à l'intérieur de la zone CCG restent insignifiants tandis que le nombre de citoyens qui travaillent dans un autre pays du CCG que le leur ne dépasse pas quelques centaines.

En fait, la réalisation la plus ambitieuse du CCG remonte à décembre 2000. Réunis en sommet, les six Etats membres ont signé à cette occasion un traité de défense inspiré de l'Otan. Dans un premier temps, ce traité prévoit la mise en place d'une force d'intervention rapide et d'un système d'échange d'informations militaires, des réunions conjointes d'état-major chargées de l'analyse et de la prévision, une coordination des programmes d'entraînement et une harmonisation des armements. A terme, il est envisagé la création d'un commandement unifié qui couvrirait les armées des six pays. Mais, à ce jour, seul un Etat du CCG a ratifié le traité : le Koweït. Et à supposer que tous les autres le ratifient par la suite, il est peu probable qu'aucun ne l'applique avec empressement.

Le CCG se divise en deux blocs distincts. Le premier comprend l'Arabie Saoudite, le Koweït et Bahreïn qui, en matière de sécurité et de politique étrangère, affichent des positions communes. Ce bloc est actuellement en proie à des tiraillements internes en raison du processus de réforme lancé par l'émir de Bahreïn dont Riyad considère qu'il va « trop loin et trop vite ». L'Arabie soutient la position du premier ministre bahreïni, partisan d'une approche plus progressive des réformes. Une deuxième source de tensions pourrait prochainement venir de l'intensification des luttes de pouvoir qui opposent les factions rivales au sein de la famille régnante koweïtienne. Les Saoudiens apparaissent comme plus proches du cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah - qui prône une plus grande fermeté envers l'Irak - que du prince héritier Saad Abdallah Al-Sabah, qui passe au contraire pour être favorable à un rapprochement graduel avec Bagdad.

Depuis 1997, le bloc Arabie-Koweït-Bahreïn a développé des relations de travail avec l'Iran dans le but d'accroître l'isolement de l'Irak. Le Koweït et l'Arabie Saoudite ont tous deux signé des traités de sécurité avec Téhéran et échangé des visites au plus haut niveau. Bahreïn, qui avait rompu tout lien avec le régime des mollahs, a désormais renoué des relations pleines et entières et autorisé la réouverture sur son territoire de banques, de sociétés et d'écoles iraniennes. Mieux : l'émir de Bahreïn a ordonné la naturalisation de quelque 15 000 sans-papiers d'origine iranienne vivant et travaillant dans son pays depuis plusieurs générations.

Le deuxième groupe au sein du CCG est composé du Qatar, des EAU et d'Oman. Le Qatar a pris ses distances par rapport à l'Arabie Saoudite à la suite d'un prétendu complot soutenu par Riyad qui aurait visé à remettre sur le trône l'émir déposé en 1996 avec l'aide de l'Egypte. Un an plus tard, les deux voisins se sont trouvés aux prises lors d'incidents frontaliers au sujet de la zone côtière riche en pétrole de Khor Al-Udaid. Le Qatar a, en fin de compte, été contraint de céder ce territoire à l'Arabie Saoudite, perdant ainsi sa seule frontière commune avec les EAU. Mais il s'est attiré les foudres des Saoudiens pour d'autres raisons encore. Jouant la mouche du coche du monde arabe, l'émirat a reçu la visite de hauts responsables israéliens et fait campagne pour une normalisation des relations avec l'Etat juif. Il s'est également illustré par une série de gesticulations diplomatiques destinées à réconforter Bagdad qui ont eu le don d'énerver Riyad. Cette diplomatie hyperactive, dont l'organisation du prochain sommet de l'OMC marquera le couronnement en novembre 2001, n'a pas manqué de susciter la jalousie des autres Etats du CCG. Les EAU, pour leur part, ont maintenu des liens étroits avec l'Arabie Saoudite tout en cherchant à développer leur propre politique étrangère. Celle-ci s'est concentrée sur le différend qui les oppose à l'Iran au sujet de trois petits atolls dans le détroit d'Hormuz (13). Engagés dans un jeu régional complexe, les EAU se sont, eux aussi, efforcés de forger une relation spéciale avec l'Irak, perçu comme seul Etat arabe capable de contrebalancer l'Iran. Quant à Oman, il reste méfiant à l'égard des ambitions saoudiennes. Certes, on l'a vu, le sultanat a réglé sa vieille querelle frontalière avec l'Arabie au sujet de l'oasis de Buraimi qui avait conduit, en 1955, à un conflit de grande ampleur. Mais la frontière qui sépare les deux Etats dans le désert de Ruba al-Khali (le quartier vide) n'est toujours pas délimitée et l'on ne sait pas avec certitude à qui appartiennent les probables immenses réserves de pétrole et de gaz que renferme son sous-sol. De vieilles rivalités entre la secte des Ibadhis, majoritaire à Oman, et les Wahhabites, qui constituent le pivot de l'Etat saoudien moderne, pèsent également sur les efforts de rapprochement entre Mascate et Riyad.

Vers la fin des années 90, il a été question de démanteler le CCG. Cela semble aujourd'hui peu probable. Lors du prochain sommet, à la fin de cette année, une série de mesures destinées à resserrer les liens économiques et militaires entre les Etats membres devrait être approuvée. Mais le projet visant à regrouper l'ensemble des six Etats au sein d'une vaste confédération - une idée encouragée par Washington au début des années 90 - semble avoir été abandonné, y compris par ses plus ardents défenseurs.

Les responsabilités de Washington

La présence américaine qui, à l'origine, ne devait être que temporaire, a réussi à pérenniser un certain équilibre politique - il est vrai imparfait et instable. Mais elle a aussi contribué à décourager toute tentative de réforme politique et de modernisation économique. Comme si, au lieu d'attiser les feux du changement, elle avait eu sur les élites dirigeantes un effet cryogénique. Résultat : les troupes américaines ne sont pas près de pouvoir quitter la région et risquent de se trouver impliquées dans des conflits sociaux, politiques, voire ethniques qui ne pourront être gérés uniquement par des moyens militaires.

Sur place, de nombreux intellectuels formés dans les universités occidentales se demandent pourquoi, à travers leurs soldats, les Américains continuent à appuyer et à protéger des systèmes socio-politiques d'un autre âge. Ailleurs, pourtant, du Japon à la Corée du Sud en passant par l'Allemagne ou l'Italie, Washington a utilisé sa présence militaire pour favoriser, voire imposer, la démocratie à des sociétés qui avaient vécu sous des régimes despotiques pendant des décennies et parfois des siècles. Même en Amérique latine, les Etats-Unis, après avoir brièvement soutenu des dictatures militaires du temps de la guerre froide, ont, une fois la menace communiste disparue, usé de leur influence pour aider ces sociétés à se démocratiser.

Si l'on est cynique, on dira que les Américains n'ont qu'une chose en tête : s'assurer que le pétrole du Golfe continuera d'approvisionner le marché pendant encore dix ou vingt ans, jusqu'à ce que de nouveaux producteurs, notamment autour de la mer Caspienne, prennent le relais. A supposer que telles soient leurs motivations, la prudence leur recommanderait néanmoins d'inciter les Etats du Golfe à s'ouvrir et à se réformer en profondeur. Ce serait en tout cas un immense service à rendre à ces pays qui ont besoin de retrouver leur place dans le concert des nations. Mises à part les mesures essentiellement cosmétiques adoptées par le Qatar ou Bahreïn, on peut estimer que le mouvement de fermeture de l'espace politique l'a emporté sur celui d'ouverture - et cela, dans des domaines aussi fondamentaux que la liberté de la presse, les droits des femmes ou la participation populaire. L'absence de prisonniers d'opinion et la réintégration des exilés politiques - qui, en soi, sont de bons signes - peuvent aussi être annonciateurs de dangers à venir. La plupart des prisonniers et des exilés d'autrefois étaient des hommes qui étaient prêts à passer des compromis avec l'establishment en échange de concessions personnelles et/ou politiques. Leur retrait de la scène publique - combinée à la présence de l'« épouvantail » américain - ne peut que radicaliser les forces d'opposition à l'oeuvre dans ces sociétés, favoriser l'essor des idéologies extrémistes et réduire les chances de voir émerger un centre modéré. Plus de dix ans après l'intervention de la coalition menée par les Etats-Unis pour empêcher l'Irak de dominer le Golfe, peut-être est-il temps de reconnaître que d'autres menaces planent sur la stabilité de la région, et de les conjurer par des stratégies adaptées - des stratégies qui ne sauraient se limiter à la perpétuation de la présence militaire américaine.

Notes :

(1) En 2000, on dénombrait au Koweït quelque 75 grandes organisations islamiques de charité. Elles brassent plus de 300 millions de dollars par an, dont la majeure partie est dépensée dans plus de 60 pays de par le monde.
(2) Entretien à Manama, Bahreïn, avril 2001.
(3) Dans le sultanat d'Oman, deux femmes ont été élues à l'issue d'une consultation électorale où tous les candidats avaient été préalablement approuvés par le gouvernement.
(4) Les autorités de Bahreïn ont prévu d'organiser un nouveau référendum avant fin 2004 afin d'instaurer une monarchie constitutionnelle. Le projet de constitution envisage cependant de doter le souverain de pouvoirs quasiment illimités.
(5) L'islam accepte le principe de la « consultation ». Le dirigeant, qui n'est responsable que vis-à-vis d'Allah, doit consulter ses sujets. Mais il n'est pas comptable de ses actes devant eux et il n'est pas non plus obligé de tenir compte de leur avis.
(6) De nombreux pays considèrent la Choura saoudienne comme une institution importante. La plupart des chefs d'État et autres hauts dignitaires étrangers en visite à Riyad tiennent à s'y rendre et à rencontrer son président, cheikh Mohammed Ben Ibrahim Ben Jubair, un théologien modéré et très respecté.
(7) La diwaniyah désigne un type de réception qu'organisent les notables à leur domicile, soit tôt le matin, soit juste après les prières du soir. N'importe qui peut s'y rendre pour discuter de tous les sujets. On y sert des dattes, du café et, dans de nombreux cas, un dîner complet. Bien entendu, les femmes en sont exclues. Depuis quelques années, pourtant, certaines femmes fortunées organisent leurs propres diwaniyah, interdites aux hommes. En avril 2001, l'auteur de cet article a assisté à la première diwaniyah mixte à Koweït-City. Plus de 150 personnes, des femmes en grande majorité, se pressaient à cet événement historique.
(8) Il est courant que les anciens opposants qui reviennent d'exil ou qui abandonnent leurs activités anti-gouvernementales reçoivent des récompenses : des emplois rémunérateurs, de l'argent, voire des postes au sein de l'establishment religieux. A Bahreïn, par exemple, les opposants de retour d'exil, pour la plupart d'anciens marxistes, ont reçu en cadeau de leur émir de luxueuses villas.
(9) Il n'y a qu'en Arabie et à Oman que les autochtones forment la majorité de la population (65 % en Arabie et 53 % à Oman). A Bahreïn, ils représentent 45 % de la population. Au Koweït, ils sont à peine 40 %. Dans les Émirats arabes unis, ils sont moins de 35 % et moins de 25 % au Qatar.
(10) D'autres experts, en particulier Ishak Diwan du World Bank Institute, estiment que les investissements publics et privés des pays du CCG en dehors de leur zone approchent les 3 trillions de dollars.
(11) L'augmentation des prix du brut contribue à gonfler la part relative du secteur énergétique dans le PNB.
(12) La libre circulation a récemment été étendue aux ressortissants des pays occidentaux résidant dans les pays du CCG.
(13) Les Émirats arabes unis revendiquent trois atolls iraniens — Abou Moussa, la Grande et la Petite Toumb, — qui, selon eux, devraient revenir aux émirats de Sharjah et de Ras al-Khaima. Les îles ont été sous contrôle britannique de 1909 à 1970. L'Iran réaffirma sa souveraineté sur ces territoires quelques heures à peine avant que les forces de Sa Majesté ne se retirent de toutes leurs bases situées à l'est du canal de Suez.