Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
VIVRE SANS LES PALESTINIENS ?
Entretien avec Dan MERIDOR
Ministre d'Etat du gouvernement israélien
conduit par
Emmanuel Halperin
Israël
en français
en français
in english
en español
en français

Emmanuel Halperin- Le 11 septembre dernier, la nation américaine a été victime d'une agression terroriste sans précédent. Quelle peut être la contribution d'Israël au combat sans merci que souhaite livrer le président Bush contre le terrorisme international ?

Dan Meridor- Tous ceux qui pensaient que l'Occident et ses valeurs de liberté, d'humanisme, d'ouverture, n'avaient plus d'ennemis après la chute du communisme s'étaient lourdement trompés. Depuis ce 11 septembre 2001, nous sommes à un tournant de l'histoire de la civilisation. Désormais, le monde s'organise autrement que par le passé. Et le combat ne peut être victorieux que s'il est global, car le terrorisme, lui, l'est. A l'évidence, Israël se trouve du côté de ceux qui sont attaqués. Or — est-il besoin de le souligner ? —, nous avons une expérience réelle de la lutte contre le terrorisme. Les commandos suicide n'ont pas commencé à se suicider à New York ou à Washington, mais bien à Jérusalem, Tel-Aviv ou Haifa. Notre triste expérience dans ce domaine peut donc être utilement mise à profit. Toutefois, nous ne devons pas oublier que nous ne sommes ni la cible principale ni le principal combattant. C'est aux États-Unis qu'il appartient de mener le combat, et nous ferons de notre mieux pour les aider.

E. H.- Dans le monde musulman, on avance la thèse selon laquelle le soutien de la Maison-Blanche à Israël serait l'une des causes de la haine à l'égard de l'Amérique…

D. M. - C'est absurde ! Israël n'est qu'un prétexte tout à fait secondaire. Les terroristes qui ont frappé New York et Washington n'ont pas eu à subir l'« occupation » israélienne et leurs commanditaires n'agissent pas au nom d'une quelconque revendication nationale. Ce sont, d'ailleurs, des régimes arabes qui sont visés par Ben Laden et consorts. Ces gens-là ont assassiné Sadate, essayé d'en faire autant avec Moubarak et tenté de renverser le régime d'Assad en Syrie. A présent, ils menacent la monarchie saoudienne. N'oublions pas qu'il y a des centaines de millions de musulmans dans ce monde qui n'ont strictement rien à voir avec le terrorisme. Reste que les États arabes et musulmans devront choisir leur camp et renoncer au double langage : ils ne pourront plus condamner le terrorisme tout en continuant de l'alimenter en sous-main.

E. H.- Depuis les événements de septembre, Israël est présenté parfois comme un fardeau, voire comme un handicap pour la communauté internationale. Alors que l'Iran, la Syrie, et Yasser Arafat, eux, sont courtisés et considérés comme des alliés potentiels. Est-ce là une nouvelle donnée géopolitique qui doit vous amener à modifier la stratégie de l'État hébreu sur la scène internationale ?

D. M. - Pour le moment, les États-Unis concentrent leurs efforts sur l'Afghanistan, et c'est pourquoi ils s'abstiennent d'intervenir sur d'autres théâtres. Mais je ne doute pas de la détermination des Américains et de leur volonté de lutter contre le terrorisme tous azimuts. Or, nul n'ignore quels sont les États qui soutiennent le terrorisme. C'est le cas de l'Iran, c'est le cas de la Syrie — siège de nombreuses organisations terroristes. C'est aussi celui des Palestiniens. Pour éradiquer ce fléau, il faut assécher les marécages où les terroristes sont comme des poissons dans l'eau. On verra très vite si la Syrie se résout à fermer les sièges des organisations qu'elle abrite, si l'Iran cesse de commanditer le terrorisme. C'est une entreprise de longue haleine dans laquelle se sont engagés les Américains, et je crois qu'à long terme elle ne peut que nous être profitable puisque nous sommes l'une des cibles du terrorisme. Cela dit, il est probable que nous soyons obligés de manœuvrer différemment dans ce monde nouveau ; nous devrons nous y adapter, tout en préservant nos intérêts vitaux.

E. H.- Il y aura donc bien un prix politique à payer pour Israël, n'est-ce pas ?

D. M. - Personne ne nous le demande. Évidemment, s'il n'y avait pas de juifs, il n'y aurait pas d'État d'Israël ; et s'il n'y avait pas d'État d'Israël, il n'y aurait pas de conflit israélo-arabe. Vous voyez où cette logique peut mener... Tout ce que je peux dire, c'est que nous ne sommes pas à l'origine du problème auquel le monde occidental est confronté ; ce n'est donc pas à travers nous que ce problème trouvera sa solution. Il y a 53 ans, avec la création de l'État d'Israël, les Juifs ont cessé de jouer le rôle de la victime désignée.

E. H.- Avez-vous renoncé à l'espoir de voir Israël en paix de votre vivant ?

D. M. - Non. Je n'ai pas perdu espoir. Mais les chances s'amenuisent. A l'heure où je vous parle, la paix me semble extrêmement lointaine. C'est à Camp David, il y a plus d'un an maintenant, que j'ai senti la cassure se produire. Ehoud Barak s'est rendu à ce sommet armé des analyses et des certitudes de la gauche israélienne ; et il les a testées là-bas comme dans un laboratoire, durant quatorze jours et quatorze nuits…

E. H.- Vous dites « la gauche », mais vous étiez vous aussi présent à Camp David…

D. M. - Il est vrai que j'étais sans doute le membre le plus à droite de la délégation israélienne… Face à nous, il y avait le leadership palestinien tout entier. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de rencontre à un pareil niveau avec, par-dessus le marché, le président américain qui jouait le rôle de médiateur. Israël a présenté des propositions qui devaient mettre fin à l'occupation, ouvrir la voie à la création d'un État palestinien, et régler le problème des réfugiés de la façon la plus généreuse possible. Bill Clinton a proposé, en outre, la constitution d'un fonds de 10 milliards de dollars. Combien les réfugiés des Sudètes ont-ils obtenu ? Rien ! Combien les réfugiés de Königsberg (1) ont-ils reçu ? Rien non plus !

E. H.- A cette argumentation, on vous répond en général que vos propositions généreuses auraient pu l'être encore plus… Et l'on en donne pour preuve le fait qu'à Taba, quelques mois plus tard, alors que l'Intifada faisait rage, Israël est allé plus loin dans la voie des concessions. C'est pourquoi je vous pose à mon tour la question : ne pouvez-vous pas aller encore plus loin ?

D. M. - A part se suicider collectivement, je ne vois pas ce que l'on pourrait faire de plus ! Non, sérieusement, je pense qu'Israël a commis une erreur grossière à Taba. Après qu'Arafat eut rejeté ce qui lui était proposé à Camp David, nous aurions dû annoncer que l'on revenait au point de départ et qu'Israël ne s'était engagé à rien. Or, à Taba, sous la pression d'échéances électorales imminentes, Israël a fait des concessions irresponsables qui, à mon avis, mettaient en péril son existence même. Je rappelle, au passage, que ces ultimes propositions ont elles aussi été rejetées ; et cela, alors que l'État hébreu acceptait de ne conserver qu'une infime partie des territoires et qu'il proposait, en échange, de céder une portion de son propre territoire. J'ajoute qu'une formule n'excluant pas totalement la possibilité d'un retour des réfugiés était avancée. En vain. Cet épisode montre bien que le problème n'est pas la constitution d'un État palestinien : si un accord est conclu, celui-ci verra le jour puisque les autorités d'Israël en acceptent le principe. Le problème, c'est l'État juif. Autrement dit, nous ne sommes pas ramenés à 1967, mais bien à 1948. N'oubliez pas que, à Camp David, nous étions allés jusqu'à proposer, contre mon avis, un partage de la Vieille Ville de Jérusalem. A toutes ces ouvertures inédites, Arafat a opposé un refus catégorique parce qu'en échange on attendait de lui qu'il prononce cette toute petite phrase : « Le conflit est terminé. » Le chef de l'Autorité palestinienne n'est sans doute pas capable de dire aux centaines de milliers de Palestiniens réfugiés de 1948 — qui, entre-temps, sont devenus plusieurs millions et à qui l'on avait alors promis de liquider les Juifs — que 1'espoir entretenu, cultivé pendant plus de cinquante ans, d'un retour à Haifa, à Jaffa, à Beershéba, n'est pas réaliste.

E. H.- Les dirigeants israéliens ne cessent de dire : « C'est Arafat le responsable. » Est-ce que tout se réduit vraiment aux décisions d'une seule personne ? A moins que, lorsque vous dites Arafat, vous ne pensiez au mouvement national palestinien dans son ensemble…

D. M. - Nous sommes engagés dans un conflit entre le mouvement national juif et le mouvement national arabe. Avec ou sans Arafat, c'est un fait. Mais Arafat est le seul leader reconnu du peuple palestinien. Il a été choisi ; et même si les conditions de sa désignation n'ont pas été très démocratiques, c'est en lui que se reconnaissent pratiquement toutes les tendances représentées par les différentes organisations palestiniennes. Il est le seul à bénéficier de ce statut, y compris au plan international. C'est pourquoi il a le pouvoir de prendre des décisions historiques. Mais en a-t-il la volonté ? Tout le processus d'Oslo était basé sur le sentiment de Rabin, de Pérès et de tant d'autres, qu'Arafat était enfin disposé à réaliser ce compromis historique. Arafat parlait alors d'une « paix des braves ». Mais lorsque l'heure de la bravoure a sonné, il a estimé qu'il devait faire preuve de courage à notre égard — ce qui est relativement aisé ! — et non à l'égard de son propre peuple. Et ce fut là une grave erreur de sa part. Un authentique leader, comme Begin en Israël ou de Gaulle en France, doit savoir se tourner vers son peuple et lui dire : « Nous n'obtiendrons pas tout, mais nous pouvons aboutir à un compromis acceptable, honorable, avec la partie adverse. » Arafat n'a pas eu ce courage-là. Si l'on observe attentivement son comportement, on voit qu'il est disposé à faire des concessions tactiques, tout en gardant intact son objectif stratégique — à savoir : un seul État, à majorité arabe, de la Méditerranée au Jourdain. Pour parvenir à ce but, il associe la lutte armée aux manœuvres diplomatiques. Aux yeux d'Arafat, le peuple juif n'a pas de droits à faire valoir sur cette terre ; et s'il réclame le retour des réfugiés, c'est pour qu'il n'y ait plus de majorité juive en Israël. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure que l'espoir de voir triompher la paix s'amenuisait.

E. H.- Et, en même temps, vous nous dites que tout espoir n'est pas perdu. Sur quoi fondez-vous ce sentiment qu'il y a encore quelque chose à faire ?

D. M. - On ne sait jamais ! Peut-être les Palestiniens et Arafat lui-même feront-ils preuve, demain, de plus de lucidité. Peut-être comprendront-ils que le prix à payer est trop élevé pour eux et qu'Israël, au lieu de s'affaiblir comme ils l'espéraient, trouve en lui-même des forces nouvelles. Une telle prise de conscience peut se produire dans vingt ans comme l'année prochaine. Force est de reconnaître, hélas, que l'on n'entrevoit, pour l'instant, aucun signe avant-coureur d'un tel revirement. J'y ai cru à un moment donné, avant de me rendre compte, à Camp David, qu'il n'en était rien.

E. H.- Si l'on suit votre analyse, la fameuse Charte nationale palestinienne — dont Arafat disait qu'elle était caduque et que le Conseil national palestinien a prétendument abolie en présence de M. Clinton — exprimerait toujours le credo de l'OLP : pas de peuple juif et, par conséquent, pas d'État d'Israël qui serait une « création artificielle du colonialisme et de l'impérialisme »…

D. M. - Absolument. Et je peux citer plusieurs déclarations récentes à l'appui de cette thèse. Fayçal Husseini, qui fut l'un des dirigeants palestiniens les plus remarquables et que l'on considérait comme un modéré, avait ainsi proclamé, peu avant sa mort, que l'accord d'Oslo était le cheval de Troie des Palestiniens et que l'objectif de ces derniers restait la constitution d'un État palestinien « du fleuve à la mer », c'est-à-dire du Jourdain à la Méditerranée.

E. H.- L'une des interprétations possibles du caractère extrémiste de ces propos, comme d'ailleurs de la violence sur le terrain, c'est qu'il est l'expression d'un sentiment de désespoir. Les Palestiniens, dit-on, souhaitaient aboutir à une solution fondée sur les lignes de démarcation du 4 juin 1967 et pensaient obtenir le démantèlement de toutes les implantations israéliennes. Face au refus de l'État hébreu, leurs positions se sont radicalisées. N'est-ce pas une explication plausible ?

D. M. - Je ne le crois pas. Pour une raison simple : ce qu'Israël avait proposé à Arafat à Camp David et, plus tard, à Taba était très proche de ces objectifs. Sans doute étions-nous décidés à conserver quelques zones d'implantation à fort peuplement israélien ; mais nous offrions en échange des territoires dans le Néguev et ailleurs. Tout observateur objectif conviendrait que ces propositions étaient raisonnables et justes. Ce qui posait problème, ce n'était donc pas la question des frontières, ni même celle de Jérusalem, puisqu'Israël proposait un partage de la ville ainsi qu'un compromis sur le Mont du Temple. Ce qui a conduit à l'impasse, je le répète, c'est le refus des Palestiniens de déclarer qu'après la création de leur État à l'intérieur de frontières reconnues, ils considéreraient le conflit comme terminé et ne revendiqueraient plus le droit d'installer des réfugiés sur le territoire de l'État d'Israël. Au cours de nos entretiens nocturnes à Camp David, je disais à mes interlocuteurs palestiniens que de même que moi, Juif, je renonçais douloureusement à mes droits sur Bethléem, Jéricho et tous ces lieux qui sont le berceau du peuple juif, de même j'attendais d'eux qu'en échange de ma renonciation à cette partie du territoire située à l'ouest du Jourdain qui est la Palestine, ils renoncent à la partie qui est Israël. Et j'ajoutais que je réagissais de la sorte parce que nous n'avions pas le choix et qu'il fallait partager cette terre entre nos deux peuples.

E. H.- Pourquoi refusez-vous aux Palestiniens ce que vous avez concédé à Sadate ? Après tout, le président égyptien n'a jamais reconnu le droit du peuple juif à disposer d'un État. Il s'est contenté d'une reconnaissance du fait israélien. Les Palestiniens peuvent en faire autant…

D. M. - Pour ma part, je ne leur en demande pas plus. L'idéal serait, bien sûr, d'aboutir à un accord fondé sur la reconnaissance réciproque de nos droits nationaux. Mais si cette réciprocité n'est pas possible, il faudra bien se satisfaire d'un accord de realpolitik qui reconnaisse les faits. Comme vous le rappeliez à juste titre, l'Égypte n'a jamais reconnu le droit à l'existence d'Israël. Elle a simplement reconnu les frontières de l'État hébreu. Et c'était suffisant.

E. H.- Mais Arafat n'a-t-il pas reconnu le fait israélien en signant l'accord d'Oslo ?

D. M. - Arafat reconnaît le fait israélien à condition que les Palestiniens puissent s'installer sur notre territoire !

E. H.- Et si le droit au retour était limité à 100 000 ou 200 000 réfugiés par exemple ? Ne pourriez-vous l'accepter ?

D. M. - Tout ce que je sais, c'est que si j'acceptais d'entamer des négociations sur des revendications de ce type, il serait impossible de trouver un terrain d'entente. Nous serions pris dans un engrenage et le conflit ne s'achèverait jamais.

E. H.- Longtemps avant le processus d'Oslo, Israël avait suggéré que la Jordanie — considérée par l'État hébreu et 1'OLP comme faisant partie de la Palestine historique et dont la population est essentiellement palestinienne — pourrait jouer un rôle central dans la solution du problème palestinien. Pensez-vous qu'Israël puisse ou doive revenir à cette approche dite de l'« option jordanienne » ?

D. M. - Les Palestiniens vivent aujourd'hui en Jordanie, en Cisjordanie, à Gaza, en Israël, au Liban et ailleurs… La grande communauté palestinienne de Jordanie a fait son choix. Elle a opté pour la monarchie hachémite.

E. H.- Comme les Syriens ont choisi Assad…

D. M. - Oui. Ou comme les Palestiniens des territoires ont choisi Arafat… Il ne m'appartient pas de leur imposer un régime démocratique. Disons que les Palestiniens de Jordanie acceptent le régime actuel et que, pour la plupart, ce régime leur donne satisfaction. Ce n'est pas à nous de remettre en question la monarchie jordanienne. Il n'empêche que la population de ce pays est essentiellement palestinienne et qu'elle entretient des liens étroits, familiaux, avec les Palestiniens d'ici. D'où la question que l'on se pose : combien faut-il d'États palestiniens ? Un, deux ou trois ? Ce n'est pas à nous de trancher. Notre tâche est de veiller à ce qu'un État à large majorité juive puisse fixer ses frontières, en sachant qu'à l'intérieur de celles-ci vit une minorité arabe qui bénéficiera d'une égalité de droits totale. Au-delà de ces frontières, il y aura des États arabes : la Syrie, l'Égypte, la Jordanie, la Palestine ; ou une union entre ces deux entités. Je me borne à répéter que le triangle Israël-Jordanie-Palestiniens semble très cohérent, car les liens entre ces trois entités sont très forts.

E. H.- Je constate que vous ne dites pas « Israël-Jordanie-Palestine ». L'État palestinien ne vous semble-t-il pas un fait acquis ?

D. M. - Si un accord intervient, il y aura bel et bien un État palestinien. L'Autorité palestinienne était un État en gestation ; mais elle a abandonné la voie royale de la négociation politique et choisi un chemin de traverse, pour ne pas dire le champ de bataille. Au bout du compte, les efforts de la communauté internationale ont été réduits à néant : le chômage frappe la population de plein fouet ; il y a des morts et des blessés… Pourquoi ? Parce qu'Arafat refuse d'admettre que la paix nécessite des compromis.

E. H.- Vous décrivez la situation des Palestiniens sur le terrain… Reste qu'au plan international, la position d'Arafat demeure solide — souvent plus solide, même, que celle d'Israël. Il suffit de voir ce qui s'est passé à Durban où c'est l'État hébreu qui s'est retrouvé en position d'accusé…

D. M. - C'est une situation étrange et douloureuse, en effet. Douloureuse, parce que notre pays n'avait jamais fait de telles concessions. Il a brisé de nombreux tabous : reconnaissance du peuple palestinien et de ses droits ; acceptation d'un État palestinien ; renoncement à des lieux chargés de sens et d'histoire ; démantèlement d'une grande partie des implantations ; sans oublier les offres de compromis sur le statut de Jérusalem et la question des réfugiés. Toutes ces ouvertures étaient motivées par l'espoir d'aboutir à la paix. Et voilà qu'après avoir consenti à ce qu'Arafat vienne s'installer ici avec son organisation et son armée, après lui avoir donné des armes, après lui avoir conféré une respectabilité internationale sans précédent, nous nous retrouvons, jour et nuit, la cible d'actes de terrorisme. Ces attentats visent des civils sur l'ensemble de notre territoire ; ils frappent des femmes et des enfants dans les restaurants ou les discothèques. Et lorsque nous nous défendons, on s'évertue, dans les forums internationaux, à présenter notre défense comme illégitime, en récusant l'existence même d'un peuple juif et, donc, son droit à disposer d'un État. Certains des slogans entendus à Durban ne disaient pas autre chose : affirmer que le peuple juif existe serait faire preuve de racisme ; tandis qu'affirmer l'existence d'un peuple palestinien serait parfaitement normal. Résultat : on en arrive, par glissements successifs, à nous accuser de génocide, simplement parce que nous nous défendons.

E. H.- A vous écouter, on a le sentiment qu'Arafat agit selon un plan politique cohérent alors que le gouvernement israélien, lui, n'aurait pas de stratégie et se contenterait de s'indigner, de réagir au coup par coup. Est-ce votre avis ?

D. M. - Il est vrai qu'Arafat suit une stratégie ; mais cette stratégie n'a rien de nouveau. C'est celle — classique — du monde arabe. Elle est fondée sur l'idée qu'il y a une asymétrie entre le petit État d'Israël et le puissant monde arabe, qui s'étend du Golfe jusqu'à 1'Atlantique et possède des ressources économiques infiniment plus grandes que celles d'Israël. Certes, l'État juif bénéficie pour l'instant d'une avance technologique indiscutable ; mais « nous le rattraperons — disent les Arabes —, rien ne presse ». Le refus de reconnaître Israël et de faire la paix avec lui procède donc d'une approche rationnelle, réaliste, et pas du tout passionnelle. Le problème des pays arabes, c'est que leur pronostic n'a jamais cessé d'être démenti par les faits. En un demi-siècle, nous avons créé, à partir de rien, un État qui dispose sans doute de 1'armée la plus forte de la région, d'une capacité de dissuasion convaincante, d'une économie comparable à celles des pays européens, d'une recherche scientifique de très haut niveau, d'une industrie high-tech parmi les plus performantes au monde. Et dans une société démocratique, dotée d'une vie culturelle foisonnante. Du coup, certains pays arabes ont renoncé à l'idée que le temps travaillait pour eux, en particulier après l'effondrement de l'Union soviétique qui était leur principal soutien. La chute de l'URSS a eu un autre effet que l'intelligentsia arabe considère comme particulièrement grave : elle a ouvert la porte à l'immigration d'un million de Juifs vers Israël. Une immigration qui continue aujourd'hui. Plus que tout, c'est ce qui explique que la Syrie et les Palestiniens soient enfin venus négocier avec nous lors de la conférence de Madrid, il y a dix ans. Ils ont vu que plus le temps passait, plus Israël se renforçait.

E. H.- Est-ce encore le cas après cette année d'Intifada ?

D. M. - Nous avons vécu une année très dure. Mais, au fond, on peut y voir une nouvelle tentative — peut-être la dernière — de renverser le cours de l'histoire ; de faire en sorte qu'Israël, au lieu de se renforcer, s'affaiblisse.

E. H.- N'est-ce pas beaucoup plus qu'un dernier sursaut ? La stratégie arabe semble s'appuyer sur deux données fondamentales : d'une part, la démographie et, d'autre part, le nucléaire. Si un partage territorial n'intervient pas à l'ouest du Jourdain, les Palestiniens y seront majoritaires dans vingt ans. Quant à l'arme nucléaire arabe, elle serait déjà à portée de main. Dans ces conditions, pourquoi ne pas en revenir à l'idée que le temps travaille pour le monde arabe ?

D. M. - Le sionisme est un mouvement de libération nationale profondément ancré dans un projet démocratique. La terre d'Israël est la patrie du peuple juif, mais tous les citoyens doivent y bénéficier de l'égalité des droits. Pour que cet État soit celui du peuple juif, il faut donc que les Juifs y soient majoritaires. En cinquante ans, nous sommes passés de 600 000 Juifs en Israël à plus de 5 millions. Il n'en reste pas moins que la réalité démographique, à l'ouest du Jourdain, nous impose — si nous voulons rester un État juif et démocratique — de nous séparer d'une partie de ces territoires, d'y accepter la création d'un État palestinien, de fixer des frontières, et de veiller à ce qu'à l'intérieur de ces frontières nous disposions d'une majorité juive massive (elle est aujourd'hui de 80 %). Désormais, notre objectif prioritaire doit être la définition des limites territoriales de l'État juif, que ce soit — hypothèse la plus favorable — dans le cadre d'un accord mettant fin au conflit ou dans le cadre d'un règlement partiel, voire en dehors de tout règlement diplomatique ! Car pourquoi Arafat accepterait-il de conclure un accord s'il pense que la démographie joue en sa faveur ? C'est peut-être justement en lui montrant que nous sommes déterminés, le cas échéant, à fixer ces frontières nous-mêmes et à assurer, ainsi, notre existence à très long terme, que nous pourrons le convaincre de la nécessité d'un accord.

E. H.- Cette « séparation unilatérale » pourrait avoir deux conséquences négatives. Non seulement elle serait perçue comme une prime à la violence — Israël se retire car il est impuissant face aux attentats — et, donc, comme un encouragement à plus de violence ; mais, en outre, Israël conserverait dans cette hypothèse une partie des territoires contestés qui deviendraient automatiquement, pour les Palestiniens, des territoires à libérer…

D. M. - Je ne préconise pas une mise en œuvre immédiate de cette séparation unilatérale. Ce que je propose, c'est de modifier notre approche stratégique, de nous donner comme but primordial le tracé d'une frontière entre les Palestiniens et nous. Et de nous efforcer d'y parvenir à travers un accord définitif ou partiel, afin que nos voisins puissent vivre, comme ils l'entendent, sur leur propre territoire. Le partage est douloureux, certes ; mais il est inévitable. Et si nous sommes conduits à agir sans accord, il faudra tout faire pour que cette initiative ne soit pas perçue comme un aveu d'impuissance. Si Israël doit se résoudre à fixer unilatéralement sa frontière en annexant une partie de la Cisjordanie, je pense que cet acte apparaîtra, au contraire, comme une démonstration de force qui ne manquera pas, d'ailleurs, de susciter la réprobation de 1a communauté internationale. Le message ainsi délivré au monde arabe, et aux Palestiniens en particulier, ne sera pas : « nous nous replions sous la contrainte » ; mais à l'inverse : « nous faisons ce qui est dans notre intérêt. »

E. H.- Le monde arabe a toujours considéré tout repli israélien comme une retraite et, partant, comme une victoire pour lui. La guerre du Kippour de 1973, par exemple, est présentée aux Égyptiens comme une brillante victoire militaire. Pourquoi en irait-il autrement en cas de repli d'Israël sur une frontière nouvelle du fait de l'Intifada ?

D. M. - La guerre du Kippour s'est achevée de l'autre côté du canal de Suez, à cent kilomètres du Caire. Il ne s'agit pas de psychologie, mais de faits. Et ces faits, croyez-moi, les Égyptiens les connaissent par cœur ! Les Arabes comprennent parfaitement qu'Israël n'est certes pas invulnérable, qu'on peut le surprendre et lui faire mal, mais qu'en définitive il a suffisamment de ressources pour retourner la situation et l'emporter.

E. H.- Venons-en à la seconde donnée stratégique, qui semble jouer en faveur du monde arabe : la capacité nucléaire qu'il est en passe d'acquérir. N'est-ce pas un vrai problème à vos yeux ?

D. M. - Il importe, en effet, d'élargir notre champ de vision à cet égard. Le problème palestinien, au fond, n'est pas l'essentiel. Bien qu'il soit difficile à résoudre, on peut lui trouver une solution. Le grand danger, pour notre région, vient des États comme l'Iran et l'Irak où se conjuguent les trois facteurs suivants : un effort très poussé pour se procurer des armes nucléaires ainsi que des fusées porteuses ; une implication directe, sans précédent, dans le terrorisme, considéré comme un mode d'action légitime jusqu'au sommet de l'État ; et, enfin, l'affirmation sans fard que leur but est la destruction pure et simple de l'État d'Israël. Ni l'Égypte, ni la Syrie, ni les Palestiniens n'usent d'un tel vocabulaire. Alors que Khamenei déclare toutes les semaines qu'il faut liquider Israël. Quant à Khatami, le « réformateur modéré », il ne dit pas autre chose. C'est à Bagdad et à Téhéran que réside le vrai danger — pour nous, comme pour l'équilibre régional. Tous ceux qui souhaitent préserver la stabilité de la région doivent redoubler d'efforts pour empêcher la nucléarisation de l'Iran et de l'Irak.

E. H.- Vous êtes désormais chargé des affaires stratégiques. Autrement dit, on attend de vous une vision à long terme allant bien au-delà de la politique actuelle du gouvernement israélien qui apparaît à certains — y compris à des membres du cabinet — comme une simple gestion de la crise au jour le jour. Comment voyez-vous l'avenir d'Israël, M. Meridor ?

D. M. - Le tableau n'est pas aussi sombre que certains le prétendent. Au cours du siècle écoulé, nous avons connu bien des revers et traversé des périodes difficiles où il semblait que l'horizon était bouché. Malgré ces vicissitudes, nous poursuivons notre objectif d'une société forte et même de plus en plus solide… si l'on compare notre situation à celle de la Syrie ou de l'Irak. Je suis convaincu que nous pouvons continuer à construire sur ces bases. Il n'en demeure pas moins que l'État hébreu a effectivement besoin d'une stratégie, en ce sens qu'il doit définir ce qui est absolument essentiel à son existence, ce à quoi il ne saurait renoncer à aucun prix. Il doit définir, ensuite, ce à quoi il peut renoncer dans le cadre d'un accord. Il doit définir, enfin, ce dont il pourrait faire le sacrifice en dehors de tout accord. En ce qui concerne les deux premières questions, les positions des Israéliens ont connu une évolution très intéressante au cours de la décennie écoulée. Il y a dix ans, à propos d'éventuelles concessions territoriales, l'opinion était divisée entre la droite et la gauche. Aujourd'hui, presque tout le monde se situe au centre. Car tous, ou presque, nous comprenons que le partage est indispensable, quels que soient nos droits et nos aspirations. Tous les sondages montrent qu'en échange de la paix, les Israéliens sont prêts à faire de très importantes concessions. Nous savons désormais ce qui est acceptable et ce qui, pour rien au monde, ne saurait être toléré. La question stratégique que nous commençons à peine à examiner est la suivante : et si le fait de conserver le minimum nécessaire à la survie de notre État ne nous permettait pas de déboucher sur un accord parce que les Arabes considéreraient que c'est encore trop ? Ne faudrait-il pas, alors, prendre la responsabilité de fixer nous-mêmes les limites territoriales à l'intérieur desquelles nous voulons vivre ? Il est évident pour tout le monde qu'il vaudrait mieux ne pas en arriver à cette extrémité et qu'un accord serait préférable. Mais il nous faut pourtant envisager l'hypothèse de l'accord impossible. Le débat est engagé au gouvernement, dans les instituts de recherche, les universités ainsi qu'au sein de l'opinion ; et il n'est pas simple. Une chose est sûre, en tout cas : si Israël n'est pas fort, il est en danger. L'objectif essentiel est donc, quoi qu'il arrive, de veiller à préserver notre force.

Notes :

(1) Les Sudètes sont le nom donné, entre les deux guerres mondiales, à la minorité de langue allemande de Tchécoslovaquie établie sur le pourtour des pays tchèques. Annexés par le Reich en 1938, ces territoires furent rendus en 1945 à la Tchécoslovaquie qui, conformément aux accords de Potsdam, expulsa la majorité de la population allemande (celle-ci passa de 3,2 millions en 1938 à 160 000 en 1946). La question des Sudètes a longtemps pesé sur les relations entre la République tchèque et l'Allemagne qui ont finalement signé un accord de réconciliation en 1997.
Aux termes de ces mêmes accords de Potsdam, l'enclave allemande de Königsberg fut attribuée aux Soviétiques, entraînant l'exode de la population. Königsberg a, par la suite, été rebaptisé Kaliningrad.