Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
ALGERIE: L'AUTOMNE DES GENERAUX
Article de José GARCON
Journaliste au quotidien Libération.
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Une décennie après le début de la « sale guerre », l'Algérie semble ne devoir jamais sortir de la crise dans laquelle elle est plongée depuis l'annulation des élections législatives de 1991. Après quelques mois de relative accalmie, la violence s'est réinstallée depuis le début de l'été, de manière brutale et inexpliquée. Des civils, souvent parmi les plus démunis, sont régulièrement massacrés. Des membres des forces de sécurité tombent dans des embuscades meurtrières. Et cet été, pour la première fois depuis deux ans, Alger et les complexes touristiques de la côte ont renoué avec les attentats (1). Auparavant, la jeunesse de Kabylie s'était révoltée et le mouvement de contestation avait essaimé dans le reste du pays. La répression avait fait près de cent morts - 55 officiellement - entre mi-avril et début mai. La vie politique est verrouillée par un arsenal législatif limitant drastiquement les libertés, notamment celle de la presse et des professionnels de la justice (2). La paupérisation galopante n'épargne quant à elle même plus les classes moyennes, tandis que le chômage frappe massivement les jeunes.

On est loin de l'euphorie volontariste qui entoura, en 1999, l'arrivée aux affaires d'Abdelaziz Bouteflika orchestrée par les « décideurs », cette poignée de généraux qui détiennent la réalité du pouvoir. Les Occidentaux s'étaient convaincus que le nouveau président et ancien « baron » du socialisme étatique tiendrait ses promesses : ramener la paix et réformer l'économie, l'éducation, l'administration et la justice. On s'efforçait de croire qu'il en avait les moyens car, imposé par la haute hiérarchie militaire, il avait le soutien de l'armée. Il bénéficiait, en outre, d'une situation particulièrement favorable grâce aux recettes financières exceptionnelles générées par l'augmentation du prix des hydrocarbures. Dès lors, Europe et Etats-Unis ne s'étaient pas contentés de fermer les yeux sur la fraude massive qui avait entaché son élection. Ils avaient crédité d'une volonté réformatrice un homme dont la vision du monde s'est arrêtée aux années 70 et qui n'a jamais fait mystère de son aversion pour le pluralisme. Deux ans plus tard, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumediene (1965-1979) a montré ses limites.

Sa « concorde civile » n'a pas ramené la paix. Les réformes qu'il jugeait « indispensables » sont en panne, bloquées entre autres par la corruption. Aucune privatisation n'a été réalisée, alors qu'un millier d'entreprises ont été mises en faillite avec 400 000 licenciements à la clef (3) . Embourbé dans un interminable conflit de pouvoir avec les « décideurs » de l'armée, il n'en finit pas de parcourir le monde, inspirant à ses concitoyens cette plaisanterie amère : « Vous savez où Bouteflika fera sa prochaine visite officielle ? En Algérie. » Les Algériens en nourrissent le sentiment que le principal souci du chef de l'Etat demeure de conforter son image à l'étranger, avec un seul objectif : inverser en sa faveur le rapport des forces au sommet du pouvoir.

Le tournant de 2001

Comment sortir de cette crise ? Personne ne semble en mesure de prévoir la suite des événements compte tenu de l'immobilisme d'un régime militaire qui ne veut rien céder. Pourtant, rien ne sera désormais plus comme avant pour les « décideurs » algériens. Et, à lui seul, ce changement est plus important qu'il n'y paraît. Car dix ans après le début d'une guerre qui n'en finit pas, des évolutions majeures se dessinent dans la société algérienne et dans son rapport au pouvoir militaire.

Agissant comme un détonateur, la situation en Kabylie au printemps 2001 a donné une visibilité sans précédent à ces mutations. En avril 1980, le Printemps berbère avait marqué la première vraie mobilisation de masse. Il s'agissait alors d'obtenir la reconnaissance de la langue et de la culture berbères (4). Vingt ans plus tard, la Kabylie s'est à nouveau embrasée lors de la commémoration de cet anniversaire quand le 18 avril 2001, un adolescent a été abattu de sang-froid dans une gendarmerie de la région, à Beni Douala. Mais, cette fois, les revendications culturelles et linguistiques berbères se sont insérées dans un combat plus vaste pour les libertés, la démocratie et la justice sociale. Du coup, l'explosion ne peut-être réduite à un événement isolé. Elle traduit, au contraire, une lame de fond venue des profondeurs de la société. C'est une première évolution décisive.

Certes, la Kabylie - bientôt suivie par les Aurès, l'Est puis l'Ouest du pays - a, la première, crié le désespoir de l'ensemble de l'Algérie. Mais les mots d'ordre dénonçant la corruption et l'arrogance du pouvoir se sont généralisés dans cette région qui reste l'une des plus pauvres et des plus peuplées d'Algérie. Dans cette insurrection sociale, politique et morale, ils sont des centaines de milliers à exiger la fin de l'impunité et à stigmatiser la hogra, ce mépris teinté d'injustice dans lequel les autorités tiennent les Algériens.

Les jeunes émeutiers de Kabylie, souvent des lycéens, ont exprimé une colère que rien ne semblait pouvoir canaliser. Ils ont ainsi détruit ou incendié les postes de gendarmerie et les symboles d'un Etat totalement inexistant. Sauf par la brutalité de ses méthodes. Leur révolte a même échappé au contrôle des partis politiques (5), apparemment supplantés par la ré-émergence d'une structure traditionnelle : les archs ou « comités de villages ».

Le vide politique explique ce basculement dans la violence. Depuis des lustres, le pouvoir s'évertue à supprimer tout espace démocratique autonome et à museler toute force d'opposition réelle. Livrés à eux-mêmes, des dizaines de milliers de jeunes contestent désormais le choix du combat pacifique. Il est vrai que, du Printemps berbère de 1980 aux émeutes d'octobre 1988, en passant par l'annulation du processus électoral de 1991 remporté par les islamistes du FIS, on n'a jamais répondu à leurs aspirations que par la force.

Du coup, toute incartade d'un potentat local ou des forces de sécurité peut provoquer une nouvelle explosion. En Kabylie, comme ailleurs. En réalité, c'est le pouvoir militaire lui-même qui est contesté. Et c'est en cela que cette rébellion est nouvelle et dangereuse pour le régime. Car, contrairement à la décennie 90, elle n'est pas assimilable à l'« obscurantisme religieux » qui a permis aux autorités d'arguer du « danger islamiste » pour contenir toute velléité de révolte.

Aujourd'hui, si nul ne connaît le poids électoral des islamistes, la mise en avant du « péril intégriste » ne peut faire recette aussi facilement. Pour la première fois, en effet, les fondamentalistes ne tiennent plus la rue. Leurs états-majors sont éclatés et divisés depuis l'assassinat, en 1999, d'Abdelkader Hachani, le plus politique et le plus pragmatique de leurs leaders. Et surtout, plus un Algérien ne croit que tueries et attentats puissent être exclusivement imputés aux islamistes, même si ces derniers y ont pris une très lourde part.

Le mythe de l'« exception kabyle »

Certes, les généraux algériens n'en sont ni à leurs premières émeutes ni à leur première répression sanglante. La contestation qu'ils affrontent depuis avril est néanmoins sans précédent. Elle l'est par sa durée, qui dépasse celle du Printemps berbère ou des émeutes de la fin des années 80, particulièrement celles d'octobre 1988 dont la répression fit plus de 500 morts. Aujourd'hui, six mois après la révolte de Beni Douala, pas une semaine ne s'écoule sans qu'ici ou là la population ne descende dans la rue. Jusque dans les zones reculées du pays, on manifeste pour dénoncer la distribution inique de logements, exiger le départ d'un élu malhonnête, incriminer les forces de sécurité ou protester contre le manque d'eau (6).

Dans un tel contexte, les autorités ne peuvent gérer une crise de cette ampleur que si elle peut être cantonnée en Kabylie et présentée comme un affrontement ethnique. Leur seule stratégie a donc été - et demeure - d'empêcher que la contestation dans cette région ne s'étende au reste du pays. Car une explosion sociale généralisée pourrait conduire à l'effondrement du système. Les autorités ont ressorti les vieilles recettes. Elles ont agité l'épouvantail du « séparatisme kabyle » dans un double dessein : tenter de réduire le mouvement à une exigence purement linguistique ; et faire oublier que ses revendications sociales et politiques sont communes à toute l'Algérie. Les provocations répétées de la gendarmerie, pendant plusieurs semaines, s'expliquent d'ailleurs en grande partie par la volonté de pousser les habitants de la Kabylie à la révolte afin d'« ethniciser » la crise.

Cette tentative visant à isoler une région traditionnellement frondeuse pour dresser arabophones contre berbérophones et empêcher toute jonction dans la contestation est, jusqu'ici, restée vaine. L'extension des émeutes dans des villes peu suspectes d'être de hauts lieux du berbérisme - Khenchela, Annaba ou Constantine à l'est, Biskra au sud et les Aurès (7) - aura fait voler en éclats le mythe de l'« exception kabyle ». Pour autant, le risque d'une manipulation « ethniciste » demeure (8). Elle permettrait au pouvoir d'apparaître comme le « sauveur de l'unité nationale » face à une pseudo tentative sécessionniste, après s'être renforcé en instrumentalisant la peur légitime de l'intégrisme au cours de la décennie 90.

Ces manipulations sont, certes, de nature à créer la confusion. Elles sont pourtant, jusqu'à présent, peu efficaces. De même, le pouvoir n'est pas parvenu à accréditer l'idée d'une Kabylie soudain devenue le paradis des sectes chrétiennes, donc mauvaise musulmane, voire hérétique (9) ! Car, sur le terrain, la demande d'autonomie politique est très largement battue en brèche. Comme si l'écrasante majorité de la population de Kabylie était consciente du piège qui lui est tendu.

En réalité, cette revendication, discrètement encouragée par les services de sécurité, reste le fait de franges très minoritaires. L'impossibilité d'imposer ce mot d'ordre dans les manifestations en témoigne. Que ces manoeuvres (10) n'aient pas réussi, jusqu'ici, à créer une fracture au sein de la population marque une autre évolution fondamentale, fruit de dix ans de guerre civile et de la maturité des Algériens.

Le recul de la peur

Le ras-le-bol généralisé et la radicalisation d'une jeunesse écrasée de misère, sans espoir car sans avenir, sont, eux aussi, inédits. Comme si une dynamique revendicative s'était soudain emparée d'une société apparemment soumise par la peur, la guerre et d'inextricables problèmes de survie matériels. «Donnez-nous du travail, des logements, de l'espoir et il y aura le calme», ont scandé les manifestants d'un bout à l'autre du pays. A Annaba, le grand port de l'Est, des milliers de jeunes venus des quartiers populaires ont hurlé à la face des policiers, en leur lançant tout ce qui leur tombait sous la main : «Nous voulons de l'eau potable, de l'électricité, des routes», « Nous voulons une Algérie de civils, pas de généraux ». Cette génération sacrifiée, qui a pour tout choix le chômage ou l'exil, estime n'avoir plus rien à perdre. « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts », ont crié les manifestants, de Tizi Ouzou à Bejaïa.

Ailleurs aussi, la peur a disparu. Les langues se délient. Sauf chez les plus modestes, qui sont les plus vulnérables. Pas une conversation ni une réunion qui ne désigne ouvertement le régime militaire comme la cause de tous les malheurs du pays. Ce rejet s'affiche ouvertement à travers le fameux slogan « pouvoir, généraux, assassins » devenu leitmotiv jusque sur les plages bondées du littoral où des groupes d'adolescents l'ont scandé quotidiennement cet été sous l'oeil approbateur des vacanciers. « La peur a changé de camp », résume un médecin algérois en parodiant la phrase lancée, au plus fort des années noires du terrorisme islamique, par un ministre de l'Intérieur de l'époque, Selim Saadi.

Dès 1999, l'assassinat du chanteur Lounès Matoub et les émeutes qu'il a provoquées en Kabylie pendant plusieurs jours avaient donné la mesure de la défiance à l'égard du régime. Alors que le pouvoir et ses alliés attribuaient ce meurtre aux GIA (Groupes islamiques armés), des centaines de milliers de jeunes désignaient sans détour les coupables. « Pouvoir assassin », ont-ils crié sans trêve en enterrant leur idole puis en commémorant, chaque année, ses anniversaires. Le constat établi par certains, mezza voce, depuis l'assassinat du président Mohamed Boudiaf en juin 1992 et les trois grands massacres perpétrés aux portes d'Alger en 1997, était désormais partagé par des foules immenses. Il a été corroboré par les révélations - particulièrement celles du MAOL, un mouvement clandestin d'officiers algériens dissidents - impliquant dans le meurtre de Lounès non seulement le régime, mais aussi ses alliés politiques dans la région.

Deux ans plus tard, le succès considérable (plus de 70 000 exemplaires) de La Sale guerre, le livre-témoignage d'un jeune officier algérien, Habib Souaïdia, a fait voler en éclats l'image exportée par le régime : celle d'une armée républicaine unique rempart contre les islamistes. Comme si les révélations sur les exactions commises par l'armée contre les civils pendant dix ans de lutte anti-terroriste étaient trop nombreuses, trop étayées et trop concordantes pour être balayées d'un revers de la main ou relativisées par les atrocités imputables aux intégristes.

La chute de l'Olympe

Certes, la haute hiérarchie de l'armée et la SM (Sécurité militaire) - comme les Algériens appellent toujours les services de renseignement - (11) demeurent extrêmement puissantes. D'autant qu'elles contrôlent, avec leurs réseaux, les richesses du pays. Mais un fait demeure sans précédent dans le rejet que suscite le régime : le pouvoir militaire est désormais clairement identifié, alors que les Algériens osaient à peine le nommer il n'y a pas si longtemps.

Désormais, les « décideurs » sont connus, nommés et interpellés, au point que certains croient devoir s'expliquer et se justifier publiquement (12). Personne n'aurait imaginé il y a encore deux ans qu'un parti politique - le Front des forces socialistes de Hocine Aït-Ahmed - puisse adresser un Mémorandum de sortie de crise non seulement au chef de l'Etat, mais aussi aux « deux principaux décideurs », Mohamed Lamari et Mohamed Mediene (13). Nul n'aurait pensé qu'une mère de disparu ose interrompre le général Nezzar en pleine conférence de presse en lui lançant : « Vous êtes des criminels. Qu'avez-vous fait de nos enfants ? Est-ce que vous les avez mangés comme vous avez mangé l'argent du peuple ? » Nul enfin n'aurait cru que l'Union européenne mettrait fin à la fiction d'une Algérie gouvernée par des institutions civiles. Elle l'a pourtant fait à l'occasion du sommet de Göteborg, en juin 2001, en appelant « tous » les responsables algériens - et non le seul gouvernement - à agir pour mettre fin à la violence (14). Plus significatif : Hubert Védrine a clairement signifié le sens de cette « première » diplomatique. « Si le président Bouteflika peut tirer de cette expression européenne les éléments pour prendre des initiatives utiles, tant mieux. Mais on ne s'est pas adressé qu'à lui », déclarait-il dans une allusion transparente aux généraux qui détiennent la réalité du pouvoir.

« Les Dieux algériens ont donc une existence, se personnifient et se désacralisent. Ils font même état de leur colère, de leurs analyses et de leurs craintes, ce qui était encore impensable de leur part il y a quelques années », résume l'opposant algérien Sid-Lakhdar Boumediène (15). « Cette descente des Dieux dans le monde séculier des Algériens est l'un des premiers signes qui peut faire entrevoir l'espoir qu'un jour ils se débarrasseront de leur tutelle sanglante », conclut-il.

L'aveu

Cette identification du pouvoir réel est une révolution. Quatre décennies durant, celui-ci a fonctionné dans l'opacité la plus totale. Il s'est abrité derrière un anonymat qui lui donnait la garantie de ne devoir jamais rendre de comptes. Aujourd'hui, les « décideurs » font comme si cette situation devait se perpétuer. Mais, certaines de leurs initiatives le montrent, ils savent que les temps ont changé. Face au risque d'embrasement et à la réprobation internationale de la répression menée en Kabylie, les autorités ont été contraintes de laisser la très officielle Commission d'enquête sur les émeutes en Kabylie jouer un minimum la transparence. Du coup, son rapport a dû concéder que « la gendarmerie et ses provocations » portaient l'entière responsabilité du déclenchement de la révolte. Ce faisant, elle a donné, pour la première fois, la mesure des violences exercées par les forces de sécurité contre la population : « saccages, pillages, obscénités, passages à tabac »... Il est vrai qu'il pouvait difficilement en être autrement dès lors que, partout, les récits de la population et des journalistes étaient concordants.

Cette liberté de ton n'est cependant pas allée jusqu'à répondre à la seule question décisive dans un pays où l'opacité demeure la règle et la transparence une manière de cacher l'essentiel : qui a donné l'ordre de tirer, pendant plus de trois semaines, sur des adolescents désarmés et surtout, qui n'a pas donné celui de cesser les tirs ? « Accabler la gendarmerie, estime un magistrat algérois, revient à enfoncer une porte ouverte pour protéger les vrais commanditaires politiques et ne pas devoir sanctionner des responsables suffisamment haut placés ou hauts gradés pour avoir pu donner l'ordre de tirer » (16).

Malgré tout, la tonalité de ce rapport indique que les autorités ont compris qu'elles devaient concéder l'évidence pour préserver l'essentiel : crédibiliser une enquête officielle afin d'ôter leurs arguments à ceux qui réclament une commission d'enquête internationale...

Un autre événement aura symbolisé la crainte du pouvoir d'affronter la société : la célébration de l'anniversaire du « congrès de la Soummam » qui, le 20 août 1956, marqua un tournant dans la guerre d'Indépendance. Chaque année, les autorités le commémorent solennellement à Ifri, en Kabylie. Cette fois, elles l'ont célébré à Mascara, à l'ouest du pays, après que la Coordination des villages de Kabylie ait annoncé son intention « d'interdire Ifri aux officiels ». Terrible symbole : pendant que les Algériens se réappropriaient les dates historiques du pays, un pouvoir qui avait toujours revendiqué la paternité de la guerre de libération devait aller chercher sa légitimité historique au XIXe siècle, auprès de l'émir Abdelkader ...

Fissures dans l'armée

L'identification des « décideurs » a une autre conséquence, elle aussi cruciale. Elle contribue à créer des clivages au sein de la nomenklatura militaire, menaçant les équilibres complexes et précaires sur lesquels repose le système. Si les luttes de clans sont une donnée de base du fonctionnement du pouvoir, la règle était qu'elles ne s'expriment jamais au grand jour. Or, désormais, des généraux s'invectivent publiquement, à moins qu'ils ne fassent état de leurs divergences quant à la politique à mener à l'égard des islamistes. L'été a ainsi vu le général Attaïlia interpeller le général Nezzar à ce propos, et lui contester vertement le droit de parler au nom de l'armée.

Plus grave : des fissures apparaissent dans la chaîne de commandement de l'armée et des «services». La multiplication des défections individuelles témoigne, au minimum, d'un malaise des jeunes officiers face à une guerre sans issue dans laquelle ils sont pris pour cible par les islamistes et font le « sale travail » pendant que le haut commandement continue à s'enrichir. La surveillance tatillonne qui s'exerce sur ces jeunes officiers explique sans doute leur difficulté, pour ne pas dire leur incapacité, à s'organiser. Elle permet aussi de comprendre qu'aucune désertion collective n'ait été signalée jusqu'ici. Au moindre soupçon de sympathies islamistes ou de velléités contestataires, ils sont mutés, mis à la retraite anticipée, ou radiés.

Pour autant, les récentes démissions et les révélations qui s'ensuivirent ne sont pas restées sans écho au sein de l'institution militaire. Au point que le général Nezzar lui-même a confié sa crainte de voir ce phénomène s'aggraver en affirmant que « d'autres militaires » pourraient parler (17). Une allusion à la dernière défection en date qui a fait l'effet d'un coup de tonnerre à Alger : celle du colonel Mohamed Samraoui, ancien attaché militaire en Allemagne et, surtout, ex-proche collaborateur du général Smaïn Lamari, le N°2 des services de renseignement et chef de la lutte anti-terroriste.

Dans ce contexte, la triple plainte pour torture qui a contraint, fin avril, le général Nezzar à quitter précipitamment Paris afin d'échapper à la justice française a aggravé la hantise des hauts gradés algériens de devoir, un jour, rendre des comptes. Ces plaintes (18), assorties d'une pétition d'intellectuels français et européens réclamant la création d'un « TPI pour l'Algérie » ont brisé un interdit majeur. Assurés jusqu'ici d'une impunité totale, les généraux ne se sentent plus invulnérables et se retrouvent, pour la première fois, en position d'accusés. Dès lors, on comprend que les images de Slobodan Milosevic devant le Tribunal pénal international de La Haye aient fait des ravages au sein du haut commandement militaire.

Ce bouleversement explique le mutisme officiel observé par Alger quant au débat lancé, en France, sur la pratique de la torture par l'armée coloniale pendant la guerre d'indépendance (1954-1962). Les «décideurs» préfèrent, semble-t-il, éviter de donner trop d'importance à cette controverse relative au passé, de peur qu'elle n'aboutisse à l'ouverture d'un débat sur le présent.

« Le pouvoir n'est jamais apparu aussi isolé sur la scène intérieure, constate un diplomate occidental. Il ne parvient plus à mobiliser ses thuriféraires habituels comme il le fit pour défendre l'annulation des élections de 1991, dénigrer le “contrat national” signé par l'opposition et le FIS à Rome en 1995, ou soutenir une série d'élections truquées. » La crise a contribué à clarifier le champ politique, révélant en quelque sorte « qui pèse quoi ». Les généraux se sont aperçus du peu d'influence et du discrédit de leurs alliés politiques (19). Trop compromises avec le pouvoir, ces quelques « élites » très médiatisées ne peuvent plus lui servir de relais crédibles, comme au cours de la décennie 90 où elles s'étaient faites les propagandistes de la politique d'« éradication ».

Divorce avec la société

Face à cette situation et à une société qui explose, le système continue à tourner en circuit fermé. Jamais il n'a paru aussi éloigné des Algériens. Pendant toute la durée des émeutes, les autorités ont oscillé entre silence assourdissant, tirs à balles réelles - et parfois explosives - contre des adolescents, et appels à un nationalisme éculé (20). Le ministre de l'Intérieur, Yazid Zehrouni, a taxé de « voyous » des jeunes qui revendiquent avant tout le droit à la dignité. De son côté, le chef de l'Etat n'a cessé de dénoncer un « complot externe et interne », multipliant les allusions à la France.

La tenue, fin août, à Alger du XVe Festival mondial de la jeunesse aura fourni un exemple plus éloquent encore de ce divorce avec la société. Trois mois après le début de la révolte en Kabylie, les autorités ont dû boucler toute une région et transformer Alger en forteresse trente-six heures durant pour empêcher qu'une manifestation ne perturbe l'inauguration de ce festival. Pour Abdelaziz Bouteflika, cette grand-messe, créée au temps de la guerre froide par ce qu'on appelait « le camp socialiste », devait redonner au monde l'image d'une Algérie revenue à la « normalité » après avoir vaincu le terrorisme et les « troubles » en Kabylie. Quitte à matraquer, pour y parvenir, un sit-in de RAJ, l'organisation de jeunes la plus connue d'Algérie ! Le quotidien francophone Le Matin dénonça d'ailleurs ce « festival-îlot dans un pays exsangue » et « ce pouvoir qui se nourrit de mensonges et veut faire croire, derrière la répression et la fuite en avant, à une Algérie virtuelle, (...) à la fausse grandeur d'un pays éclipsé de la scène des vivants ».

Ce comportement du régime n'est pas anecdotique. Il souligne l'incapacité du système à prendre en compte l'ampleur de la révolte. On est loin des tentatives réformatrices de la fin des années 80. Il y a treize ans, le président Chadli Bendjedid avait pris la mesure des émeutes d'octobre 1988 qui venaient d'ébranler le pays. Il avait annoncé des réformes en profondeur qui sonnèrent le glas d'un quart de siècle de parti unique. Rien de tout cela aujourd'hui. Pourtant, la révolte de 2001 ressemble à s'y méprendre à celle de 1988 au cours de laquelle les jeunes Algérois avaient déferlé dans la capitale en criant : « Nous sommes des hommes, nous sommes des hommes. »

Aujourd'hui, les autorités semblent à court d'imagination. « Le pouvoir n'a plus rien à proposer, sauf la répression et la provocation. Il a tenté de créer un certain chaos en Kabylie pour susciter une demande de sécurité dans la population et remettre au pas une région qui lui est traditionnellement hostile. Il est, en fait, incapable des révisions déchirantes dictées par la situation du pays », remarque l'anthropologue Tassedit Yacine.

La réorganisation des groupes armés

Survenant dans cette ambiance, la détérioration brutale de la situation sécuritaire depuis le début de l'été reste inexplicable. D'autant que - les autorités le répètent depuis deux ans - « le terrorisme est vaincu grâce à la politique de concorde civile » et que les « terroristes en activité ne sont plus que quelques groupes de criminels vivant en marge de la société » (21).

Aussi réelle soit-elle, la réorganisation des groupes armés islamistes, particulièrement du GSPC de Hassan Hattab, ne permet pas de comprendre un tel embrasement. Hostile à la « concorde civile », ce mouvement a, certes, réinvesti certaines zones occupées auparavant par l'AIS, le bras armé du FIS (22). Sa confrontation avec les forces de sécurité ou les miliciens armés par le pouvoir a pris un tour quasi-professionnel. Mais son engagement de ne pas s'attaquer aux civils rend parfaitement mystérieuses les tueries qui frappent les populations pauvres et isolées, par exemple dans la Mitidja où le GSPC n'est pas implanté.

Ces massacres sont-ils, alors, le fait des « gangsters » que sont devenus, selon Alger, les GIA de Antar Zouabri ? Le gouvernement l'affirme. Reste à comprendre ce que des « bandits » peuvent voler à des populations misérables. Reste aussi à comprendre pourquoi les forces de sécurité se concentrent sur le GSPC, sans paraître se préoccuper beaucoup des GIA et de ses tueries.

En réalité, cet énième pic de violences, attribué officiellement aux islamistes armés, suscite plus de questions qu'il n'en résout. Surtout quand le régime a réussi, depuis dix ans, le double exploit d'éviter que soient touchés les sites stratégiques (à commencer par tout ce qui concerne les hydrocarbures) et de transformer l'ensemble du territoire en havre de paix à chaque échéance électorale.

Une chose est sûre en tout cas, dans ce pays où les généraux ont pris l'habitude de régler leurs contentieux en se battant par population interposée : dans la lutte pour le pouvoir qui oppose présidence et généraux, la vague de terreur fragilise le chef de l'Etat et consacre l'échec de sa politique de « concorde civile ». La presse algérienne le dit, d'ailleurs, sans détour. Les médias proches du président Bouteflika insinuent que les violences sont le fait des « éradicateurs » qui veulent saboter sa « réconciliation nationale ». Au contraire, les journaux hostiles à toute discussion avec les islamistes voient là le résultat de la « concorde civile » qui « a amené les services de sécurité et la population à relâcher leur vigilance », après avoir amnistié 6 000 combattants de l'AIS.

La confrontation « société-pouvoir »

Dans un tel contexte, il ne paraît pas déraisonnable de rapprocher la nouvelle vague d'attentats des luttes de pouvoir au sein desquelles la place à accorder aux islamistes dans le jeu politique joue un rôle important. Tous les experts remarquent, en outre, que le régime a besoin d'un certain seuil de violence pour se maintenir. Ce qui lui permet d'apparaître, malgré tout, comme le seul élément de stabilité et de s'imposer comme un moindre mal aux yeux de ses partenaires étrangers. Favoriser le retour de la peur, dans la situation actuelle, peut également contribuer à désamorcer les tensions sociales. Cela peut aussi aider à resserrer les rangs autour d'un pouvoir dont le discrédit est tel que, même ses alliés sont contraints de faire de la surenchère dans la dénonciation de sa « corruption et de son autoritarisme ». Une partie des classes moyennes modernistes qui, en 1992, avaient soutenu l'annulation des élections remportées par le FIS, s'interroge ainsi aujourd'hui sur le contrecoup de l'intervention de l'armée. Directement engagée dans la lutte contre le « terrorisme islamiste », la presse privée, surtout francophone, a pris quelque distance. Sauf toutefois sur la question de la responsabilité des massacres, qu'elle impute aux seuls islamistes. Tout se passe en fait comme si le régime ne pouvait reprendre l'initiative qu'en sortant de la confrontation société-pouvoir et en revenant au conflit pouvoir-islamistes pour refaire l'union sacrée autour de lui.

Fin juillet, la visite qu'effectua le premier ministre Ali Benflis dans un bidonville de Aïn Oussera, aura démontré que certains dirigeants algériens entendent bien retourner à la case départ. C'est-à-dire aux années noires de la sale guerre au cours desquelles l'Etat se faisait le propagandiste de l'autodéfense pour se décharger de son devoir de protection de citoyens accusés d'avoir voté pour le FIS. « Je vous demande de vous tenir prêts à faire barrage aux actes terroristes », lança Ali Benflis. Alors que, dans l'assistance, de nombreuses voix grondaient « nous n'avons pas de terrorisme », « nous avons le terrorisme de l'administration, la corruption et la hogra », le chef du gouvernement répliqua obstinément : « Vos problèmes de chômage, d'électricité, d'écoles, de misère et de faim, je les connais. Et le gouvernement est déterminé à vous aider. Mais les citoyens doivent, de leur côté, aider les services de sécurité à combattre le terrorisme »...

Une confusion entretenue

La violence - qu'elle soit islamiste ou qu'elle relève en partie d'une stratégie de la terreur voulue en haut lieu - est-elle susceptible d'étouffer la colère qui gronde ? Peut-elle permettre aux « décideurs » de reprendre l'offensive, au moment où tout le monde s'accorde à remarquer que l'armée ne peut éternellement décider seule des destinées du pays ? Tel semble être le pari de la haute hiérarchie militaire. Rien n'indique que celle-ci puisse accepter - y compris avec la garantie d'une sortie honorable - de négocier une transition qui ramènerait l'armée dans ses casernes.

Les généraux, au contraire, paraissent penser qu'ils ont les moyens de gagner du temps, en particulier grâce aux hydrocarbures dont certains pays européens dépendent presque entièrement (23). Par ailleurs, ne leur suffit-il pas d'améliorer, par un habile saupoudrage budgétaire, les conditions de vie matérielles des Algériens pour empêcher la contestation de s'enraciner, au moins dans l'Algérie profonde ?

Cette volonté de réduire le mécontentement a conduit le gouvernement à annoncer un programme de soutien à la relance, portant sur le logement, l'emploi, l'éducation et les infrastructures. L'annonce de cette mesure permet aussi d'escamoter, fort opportunément, le débat sur l'usage du surplus des recettes financières accumulées grâce à l'augmentation du prix des hydrocarbures. Jusqu'ici, les autorités n'ont en effet jamais fourni le moindre détail sur l'utilisation de ces rentrées, officiellement «bloquées» en prévision d'une éventuelle baisse des cours du brut.

La partie serrée qui se joue au sommet de l'Etat va-t-elle aboutir à un clash alors que le président et les « décideurs » entendent ne rien céder de leurs prérogatives respectives ? Rien n'est exclu, même si les protagonistes savent que leur sort est lié et qu'ils se tiennent mutuellement. Dans ce climat institutionnel tendu, les autorités pourront-elles mener à bien, au printemps 2002, les élections législatives réclamées par certains ?

Parviendront-elles à faire émerger une classe politique sur mesure, en circonvenant un certain nombre de personnalités des comités de villages ? Cette volonté remonte à loin. Depuis l'indépendance, le pouvoir s'est toujours appuyé sur des mouvements consensuels de tendance populiste ou religieuse, les tribus dans le Constantinois, les confréries religieuses en Oranie. Soucieux d'affaiblir toute opposition organisée et structurée, d'évacuer le politique, il tente aujourd'hui d'utiliser les comités de villages. Rien ne dit qu'il y parviendra, même si tout est fait pour diviser le mouvement de contestation. Car si les archs ont été suivis par la population, c'est parce qu'ils ont été en osmose avec elle, en tout cas au début des manifestations en Kabylie. Mais celle-ci les rejettera s'ils se rapprochent, même discrètement, du pouvoir.

C'est tout cela qui se joue actuellement en Algérie, sans qu'il soit possible de prévoir l'évolution d'une situation dont on craint qu'elle se détériore davantage encore. Et ce, même si la nouvelle donne internationale peut momentanément apporter un peu d'oxygène aux « décideurs ». Plus que jamais, en effet, la scène algérienne ressemble à un théâtre d'ombres. Il y a trop d'acteurs et une trop grande confusion voulue par le système. Début septembre, la publication par Le Quotidien d'Oran d'un très long entretien avec un « haut responsable » anonyme a montré jusqu'à la caricature que l'opacité, la gestion occulte et les messages codés constituent une stratégie. Ils accréditent aussi l'idée d'un chaos entretenu par un pouvoir militaire à bout de souffle. Et conscient que, même s'il est encore largement capable de se maintenir, rien pour lui ne sera plus jamais comme avant.

Enfin et surtout, les attentats contre New York et Washington permettront-ils aux « décideurs » et aux « éradicateurs » de retourner la situation en leur faveur ? La tragédie américaine constitue, en tout cas, une aubaine que le pouvoir cherche à utiliser pour légitimer la « sale guerre », échapper à toute poursuite internationale et obtenir la compréhension de ses partenaires étrangers pour les méthodes souvent expéditives par lesquelles il a combattu les islamistes et tenté de réduire au silence son opposition la plus résolue. Les généraux entendent transformer le conflit algérien en une simple affaire de terrorisme qui, dès lors, ne relèverait pas du « règlement politique » réclamé par nombre d'Algériens et d'Occidentaux. Les « éradicateurs », persuadés quant à eux que l'heure de la revanche a sonné, parviendront-ils à remettre en cause la politique de « réconciliation nationale » ?

Notes :

(1) Le 29 août 2001, une bombe a explosé dans la Casbah, en plein cœur d'Alger, faisant trente-cinq blessés dont deux graves. Une semaine plus tard, le 4 septembre, deux hommes ont ouvert le feu au kalachnikov sur la terrasse d'un restaurant bondé de Zeralda, une station balnéaire pourtant sous haute surveillance située à 30 km de la capitale. Bilan : 7 morts et 11 blessés. Depuis, chaque jour apporte son lot d'attentats ou de massacres.
(2) Le 16 mai, l'Assemblée nationale a adopté des amendements au Code pénal prévoyant des peines de prison et de fortes amendes en cas de « diffamation à corps constitués » ou envers le président de la République.
(3) Au cours d'une conférence de presse, le 22 août 2001 à Alger, le ministre de la Participation et de la Coordination des réformes, Nourredine Boukrouh, a reconnu que seuls quatre projets de partenariat ont été conclus avec des étrangers.
(4) La demande de reconnaissance officielle du tamazight, la langue berbère, s'exprime principalement en Kabylie. Mais le berbère est parlé dans d'autres régions du pays (Aurès, Mzab, zones touareg…). Début octobre, Abdelaziz Bouteflika a créé une certaine surprise en annonçant que le tamazight deviendrait « langue nationale lors d'un prochain amendement de la Constitution ». La seule nouveauté réside dans l'éventuelle inscription de cette évidence dans la Constitution, la langue berbère ayant de facto, au cours des dernières années, acquis le statut de langue nationale, alors que la revendication des berbérophones est d'en faire une langue officielle, au même titre que l'arabe.
(5) Les partis politiques implantés en Kabylie, à commencer par le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine Aït-Ahmed, principale formation d'opposition, n'ont eu aucun rôle dans le déclenchement ou le déroulement des émeutes. Les autorités ont voulu y voir la mort des formations politiques. Pourtant, par deux fois en mai 2001, à l'appel du FFS, la capitale a renoué avec les grandes manifestations. Le 31 mai, la marée humaine qui a défilé dans la capitale aux cris de « Pouvoir assassin » et de « Commission d'enquête internationale », a montré la solidarité de la capitale après la répression en Kabylie. En outre, le FFS a prouvé qu'il avait conservé intacte sa capacité de mobilisation. Ce faisant, ce parti poursuivait plusieurs objectifs : signifier que la contestation ne se limite pas à la seule région centre ; maintenir la pression sur le pouvoir ; canaliser la révolte pour prévenir toute dérive violente ; et redonner l'initiative à l'action politique dans un pays où seules les armes semblent devoir s'exprimer depuis dix ans.
(6) Les habitants d'El Guemmas, un bidonville de Constantine, ont investi la mairie pour exiger de l'eau. Leurs robinets étaient restés désespérément secs pendant un mois... en juillet !
(7) L'embrasement des Aurès est d'autant plus dangereux pour le régime que cette région est traditionnellement acquise à sa politique.
(8) La publication, au plus fort des émeutes, de deux communiqués d'un mystérieux « Mouvement de la Kabylie libre » appelant à « l'autonomie de la Kabylie » en constitue des prémices inquiétantes. Ces communiqués, qui tentaient de se légitimer en se référant à Lounès Matoub, le chanteur kabyle assassiné en juin 1999, ont été dénoncés comme des « manipulations » par sa sœur, Malika Matoub.
(9) Le Quotidien d'Oran a annoncé, fin juillet, l'arrestation pour la première fois de seize personnes pour « prosélytisme chrétien » dans la région d'Oran, en précisant qu'elles étaient « originaires du centre » de l'Algérie, c'est-à-dire de Kabylie.
(10) La télévision nationale a diffusé à l'envi, à l'occasion des grandes manifestations qui se sont déroulées à Alger, des scènes de pillages et des témoignages « spontanés » d'Algérois s'insurgeant « contre les Kabyles ».
(11) Dissoute en principe en 1989, la Sécurité militaire est devenue le DRS (Département du renseignement et de la sécurité). Il est dirigé par le général Mohamed Médiène, alias Tawfik.
(12) Ancien ministre de la Défense et ex-homme fort du régime, Khaled Nezzar a été le premier responsable militaire à donner des conférences de presse pour tenter de contrer les accusations portées contre la haute hiérarchie de l'armée, notamment par des officiers dissidents.
(13) Respectivement chef d'état-major de l'armée et chef des services de renseignement, l'ex-Sécurité militaire. Seul le général Lamari a répondu. En affirmant que « l'armée ne s'occupe pas de politique » !
(14) L'UE a appelé, à cette occasion, « tous » les responsables algériens à « un sursaut et une initiative de grande ampleur pour surmonter la crise par le dialogue entre tous les Algériens ».
(15) Libération, 2 septembre 2001.
(16) Sous couvert d'anonymat, l'un des membres de la « commission Issad » — du nom du juriste qui la préside — a affirmé dans une interview : « Nous avons préféré l'apaisement à la vérité ».
(17) Au cours d'une conférence de presse tenue à Alger le 22 août 2001, Khaled Nezzar a annoncé qu'il intentait un procès à Habib Souaïdia, l'auteur de La Sale guerre, pour répondre à une « campagne qui a eu ses effets » au sein de l'armée.
(18) A l'été 2001, le fils du président Boudiaf, assassiné en direct à la télévision algérienne le 29 juin 1992, a annoncé son intention de porter plainte. Il a écrit au successeur de son père Ali Kafi pour lui demander de « contribuer à l'éclatement de la vérité (...), la théorie de l'acte isolé ne trouvant d'échos que chez ceux qui ne veulent pas de la vérité ». Selon la thèse officielle, Mohammed Boudiaf a été assassiné par l'un de ses gardes du corps... islamiste. Cette version n'a convaincu personne, la presse algérienne elle-même ayant attribué ce meurtre à « la mafia politico-financière ».
(19) Khalida Messaoudi, ex-vice-présidente du RCD de Saïd Sadi, a été brutalement empêchée par la foule de se joindre à une manifestation en Kabylie, tandis que Mouloud Lounaouci, le frère de l'un des dirigeants de cette formation, s'est vu fermement prier de ne pas en prendre la tête.
(20) Le chef du gouvernement Ali Benflis a affirmé, le 26 juin, lors de l'ouverture d'un débat parlementaire, que les émeutes étaient « le résultat de campagnes de déstabilisation menées à partir de l'étranger ». Le quotidien L'Expression, proche du président Bouteflika, affirmait quant à lui dans son éditorial du 9 juillet 2001 : « Les autorités algériennes détiennent des preuves que des membres de la direction du Parti socialiste (français) entretiennent des relations suivies avec la cellule lambertiste algérienne à Paris, dont les rapports sur la situation en Kabylie atterrissent quotidiennement à Matignon sur le bureau de Lionel Jospin dont les attaches, ainsi que celles de son actuelle épouse, avec les trotskistes sont connues » (...) Et de préciser : « La section trotskiste algérienne est organiquement structurée depuis Paris. Ses éléments, entraînés à l'action clandestine usent (de) méthodes subversives capables de générer une révolution avec tout ce que cela suppose comme chambardements dans les institutions (...) La descente sur Alger des hommes du trotskiste Lambert obéit à une stratégie de déstabilisation du régime, élaborée à Paris avec la collaboration d'intellectuels et d'universitaires algériens établis en France. » Cette théorie a été démentie par la commission d'enquête officielle elle-même. Il n'y a eu « ni complot intérieur ni complot extérieur », a-t-elle affirmé en faisant porter à « la gendarmerie, et à elle seule » la responsabilité du « déclenchement » et de la poursuite des émeutes en Kabylie.
(21) Les autorités ont longtemps affirmé que la poursuite des attentats relevait d'un « terrorisme résiduel ». Début septembre, ce terme a été rectifié par le ministre de l'Intérieur pour qui l'Algérie affronte aujourd'hui un « terrorisme réel ». Alger a aussi revu à la hausse le nombre de terroristes en activité, qui serait désormais de « 600 à 800 ».
(22) Notamment aux environs de Jijel, à l'est.
(23) Le Portugal et, à un moindre degré, l'Italie.