Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
WASHINGTON-PEKIN: L'EQUATION STRATEGIQUE
Entretien avec Ross TERRILL
Chercheur à Harvard
conduit par
Jacqueline Albert Simon
Conseiller auprès du Directeur et chef du bureau américain de Politique Internationale
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Jacqueline Albert Simon - Professeur Terrill, vous avez écrit récemment que « l'atmosphère des relations sino-américaines doit changer » (1). Que voulez-vous dire ?

Ross Terrill - Il faut remonter un peu en arrière. Le rapprochement américano-chinois, dans les années 70, était étroitement lié aux évolutions survenues dans le monde communiste et à la rupture sino-soviétique. Si Nixon a établi des relations avec la Chine populaire, ce n'était pas pour favoriser la diffusion de la culture, ou même celle des investissements américains, mais pour faire contrepoids à l'Union soviétique. Dès l'été 1991, lorsque l'URSS s'est effondrée, il était clair que les relations américano-chinoises ne pourraient demeurer inchangées. La grande question devint alors : sur quoi fonder notre politique chinoise après la disparition de l'hostilité ou, du moins, de la distance sino-soviétique ? Les années 90 furent une période bizarre durant laquelle la Chine joua, très habilement, ses quelques cartes tandis que les États-Unis éprouvaient des difficultés à redéfinir leur politique chinoise. Fallait-il considérer la Chine comme un partenaire comparable à l'Inde et au Japon ? Comme le futur prochain rival de l'Amérique ? Ou comme un « partenaire stratégique », pour reprendre la terminologie de Clinton ? Certains, aux États-Unis, insistaient pour que l'on mette l'accent sur le Tibet, d'autres sur l'avortement, sur les droits de l'homme, etc. Or, aussi importantes soient-elles, toutes ces questions ne peuvent remplacer une stratégie globale. Dans le même temps, Pékin nous faisait régulièrement la leçon, comme si nous étions une province reculée de l'Empire. Les autorités chinoises demandèrent, par exemple, à Clinton de leur présenter ses excuses lorsque le président taiwanais se rendit à l'université Cornell (2). Ce que Clinton — et c'est heureux — n'a pas fait. Les menaces de Pékin au sujet de Taiwan ajoutaient encore à la confusion ambiante. Bref, la Chine boxait au-dessus de sa catégorie, comme on dit, et les États-Unis ne savaient pas quelles priorités adopter.

J. A. S. - La guerre du Kosovo, au printemps 1999, a débouché sur un regain de tension sino-américaine…

R. T. - La fin de la décennie a été marquée, en effet, par deux incidents : le bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade, et l'affaire de l'avion espion à Hainan (3). Dans les deux cas, la Chine a dramatisé la situation et nous a diabolisés, y compris dans les médias, alors même que notre pays absorbe 30 % des exportations chinoises. Après quelques jours de flottement, le président Bush a réagi avec fermeté dans cette seconde affaire, et je l'ai soutenu. L'atmosphère a changé parce que Bush a tenu bon. Les Chinois ont renoncé à leur rhétorique sur la menace américaine, il y a eu des rencontres, et le climat s'est apaisé. Que cela plaise à Pékin ou pas, nous vivons dans un monde unipolaire, dont le leader est l'Amérique. George W. Bush l'a rappelé, avec aplomb, aux Chinois.

J. A. S. - Les Chinois aiment à citer ce proverbe : « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même : tu remporteras cent batailles ». Peut-être la Chine a-t-elle appris à connaître les autres puissances. Mais les États-Unis connaissent-ils la Chine ?

R. T. - Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, c'est une partie du problème. Les États-Unis ont tendance à confondre valeurs américaines et valeurs universelles, ce qui est sympathique mais traduit une certaine arrogance. Du coup, au lieu de prêter attention à la diversité du monde, aux différences entre les pays, nous faisons comme si elles n'existaient pas. Les Chinois, à l'inverse, sont très conscients de leur identité et de leurs différences. Un peu comme les Français. D'où leur embarras et leur ambivalence face aux États-Unis. Nous représentons l'avenir et ses promesses — la modernité, la prospérité, les hautes technologies —, mais nous leur rappelons aussi que leur puissance actuelle n'a rien de comparable avec la grandeur de leur culture et de leur Histoire.

J. A. S. - Cette prise de conscience influe-t-elle sur la politique étrangère de Pékin ?

R. T. - Oui, et personne ne le comprend en Amérique. Il faut dire que nos politiques étrangères respectives sont très différentes. Nous sommes une démocratie, nous débattons de tout, et nous avons tous ces groupes de pression dont nous avons parlé et qui influent sur notre politique chinoise : les ONG de défense des droits de l'homme, les divers lobbies des affaires, les organisations religieuses. Tous doivent être entendus par le Congrès, et ils le sont. Naguère, la menace soviétique prenait tant d'importance que notre politique chinoise passait au second plan et relevait presque exclusivement de Kissinger (4). Désormais, cette dernière est fragmentée, changeante et encline à privilégier le court terme. C'est typique d'une démocratie.

J. A. S. - Certes. Mais pour revenir à la diplomatie chinoise, comment la caractériseriez-vous ?

R. T. - C'est une œuvre de longue haleine, qui vise à rendre sa grandeur à la Chine. Les Chinois pensent qu'ils devraient, tout naturellement et sans effort, être les premiers en Asie. Ce qu'ils étaient déjà sous la dynastie Han, alors que le Japon n'existait même pas. Jadis, la Chine ignorait même qu'il y avait d'autres civilisations. Elle ignorait à peu près tout de Rome. Et pendant longtemps, les Chinois considérèrent l'Europe comme une contrée barbare. C'était l'époque où la Chine connaissait de grandes dynasties : les Tang, les Ming... Les Ming étaient sûrs d'eux, et leur flotte atteignit même les côtes africaines. Mais ils ne s'y installèrent pas, estimant que ce n'était pas très intéressant. Contrairement aux Portugais et aux Hollandais, puis aux Anglais et aux Français, les Chinois ne fondèrent jamais de colonies.

J. A. S. - Pourquoi ?

R. T. - Ils éprouvaient ce que j'appelle un sentiment de supériorité passive. Ils ne ressentaient pas la nécessité de hisser le drapeau sur des terres lointaines, de créer des tribunaux, des écoles et une police comme le firent les Britanniques dans leur empire. Ils pensaient que leur civilisation était indépassable. Évidemment, la modernité constitua un choc violent pour la Chine. D'après les données dont je dispose sur l'armée chinoise, il est clair que ce pays aimerait avoir, en Asie, une place comparable à celle que nous avons en Amérique latine. Un continent où — Cuba mise à part — rien d'important ne peut se produire sans notre accord.

J. A. S. - Comment Pékin entend-il agir concrètement pour briser ce qu'il perçoit comme un encerclement américain et s'assurer la première place en Asie ?

R. T. - La Chine n'a pas d'alliés hormis, peut-être, la Corée du Nord. En fait, je pense que, à huis clos, les relations sino-nord-coréennes elles-mêmes sont assez orageuses. Les Chinois se sont brouillés avec tous leurs anciens alliés. Les objectifs stratégiques de Pékin sont incompatibles avec la création d'alliances. En effet, pour Pékin, la civilisation chinoise est une aire culturelle qui s'étend jusqu'à la Thaïlande, à la Corée et à l'Asie centrale.

J. A. S. - La Chine milite en faveur d'un monde multipolaire. Que faut-il en penser ?

R. T. - Les Chinois utilisent cette théorie de la « multipolarité » comme une arme contre nous. Jiang Zemin et Poutine publient des déclarations communes qui prônent l'avènement d'un monde multipolaire. Et le même scénario se reproduit lorsqu'ils rencontrent le président français. Le problème, c'est que nous ne vivons plus dans un tel monde depuis 1914. L'équilibre des puissances a alors volé en éclats. Et à la bipolarité de la guerre froide a succédé l'unipolarité actuelle. A la différence de la France ou de la Russie qui, à mon avis, sont sincèrement attachées à cet objectif de multipolarité, la Chine espère qu'elle pourra jouer les premiers rôles auxquels elle estime avoir droit. Remarquez bien que je parle ici des autorités chinoises, et non de la population, qui n'est ni aussi conformiste ni aussi docile qu'on le prétend. Certes, la nature, les politiques irrationnelles et les invasions ont contraint les générations successives de Chinois au fatalisme. Reste à savoir si le peuple chinois favorisera ou entravera les ambitions de l'État.

J. A. S. - Le traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération signé en juillet 2001 par la Russie et la Chine (5) s'inscrit-il dans une démarche purement tactique ? Ne vise-t-il pas principalement à permettre des consultations face aux menaces extérieures, tel le projet américain de défense antimissile ?

R. T. - C'est un texte très court, contrairement au traité sino-soviétique de 1950 qui était épais et contraignant mais a fini par sombrer dans l'acrimonie. Les incidents frontaliers en avaient eu raison à la fin des années 60. Les parties contractantes sont donc conscientes de l'échec de ce premier traité. En fait, Moscou et Pékin ont décidé de fermer les yeux sur un certain nombre de problèmes et de s'unir pour restaurer la dignité des deux pays. Ils occultent volontairement le grave différend frontalier qui continue à les opposer. Bien sûr, leur frontière commune n'est plus de 6 500 km comme avant 1991, mais la situation régionale n'est pas très stable en Asie centrale. En outre, Moscou a besoin d'argent et a fourni énormément d'armes à Pékin. Résultat : certains, en Russie, se demandent si, à long terme, c'est bien dans l'intérêt de la Russie (6).

J. A. S. - Le groupe de Shanghai, rebaptisé en juin dernier Organisation de coopération de Shanghai (7), a-t-il pour but de renforcer la stabilité des frontières ou de faire entrer une partie de l'Asie centrale dans la sphère d'influence chinoise ?

R. T. - Le groupe de Shanghai est centré sur la zone qui s'étend entre la Chine et la Russie. La Chine convoite les ressources en hydrocarbures de ces pays. Elle entend aussi stabiliser les ex-républiques soviétiques pendant que Moscou est occupé ailleurs. Historiquement, ces pays sont très méfiants envers la Chine. Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Pékin pense avoir une occasion historique de modifier ses relations avec l'Asie centrale musulmane Cette région est donc d'un intérêt majeur pour la Chine. Quant au pétrole, Moscou veut qu'il soit évacué par son territoire, tandis que Pékin projette l'ambitieuse construction de très longs oléoducs reliant le Kazakhstan à la mer de Chine. Quoi qu'il en soit, la Chine, la Russie, l'Inde et l'Amérique ont toutes un intérêt commun à ce que l'extrémisme islamiste ne relève pas la tête en Asie centrale.

J. A. S. - Précisément, quel peut être l'impact, sur les relations sino-américaines, de la lutte contre le terrorisme engagée par l'Administration Bush ?

R. T. - Il faut distinguer deux problèmes. La Chine aidera, jusqu'à un certain point, les États-Unis dans leur combat anti-terroriste. Naturellement, ses motivations, tout comme celles de la Russie, seront diverses, ce qui n'a rien pour nous étonner. Moscou estime qu'en coopérant avec l'Amérique, l'Europe et d'autres pays, il subira moins de pressions extérieures liées, entre autres, à la guerre en Tchétchénie. Pékin partage une préoccupation similaire en ce qui concerne le Tibet. Mais le problème de fond, c'est que Pékin est attaché au statu quo en Asie centrale, et que ce dernier pourrait rapidement être remis en cause. Depuis l'effondrement de l'URSS, la Russie est demeurée passive, y compris au Kazakhstan où vivent de nombreux Russes. Et les Américains ont surtout joué un rôle économique en Ouzbékistan et dans les quatre autres anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. La Chine a profité de cette situation, tant au plan politique que commercial. Tant que l'Asie centrale restait à l'écart des courants d'échanges mondiaux et demeurait stratégiquement peu importante pour Washington, la Chine y avait toutes ses chances. C'est précisément ce qui est en train de changer. Dans les régions d'Asie centrale qui sont proches de l'Asie du Sud et de l'ouest de la Chine, les États-Unis et la Russie vont jouer une nouvelle partition qui pourrait bien incommoder les Chinois. L'action entreprise contre le terrorisme pourrait avoir des résultats géopolitiques considérables — et positifs — pour l'Amérique. Washington se rapprochera peut-être beaucoup de la Russie, de l'Inde, voire du Pakistan. La Chine sera donc sur ses gardes, surtout si cette évolution a pour effet collatéral de résoudre le problème du Cachemire, donc d'interdire à Pékin de monter le Pakistan et l'Inde l'un contre l'autre.

J. A. S. - Jiang a récemment déclaré qu'« il faut deux mains pour applaudir ». Faut-il y voir un message à destination de l'Administration Bush ? Et dans quelle mesure Washington tient-il compte de ce que dit Pékin pour définir sa politique ?

R. T. - Jiang adore cette expression que je trouve, pour ma part, assez banale. M. Bush lui-même a une vision stratégique assez simple. Contrairement au Parti démocrate qui, depuis le Vietnam, a du mal à accepter l'idée de devoir recourir à la force pour défendre les intérêts américains — alors que la défense des idéaux américains ne lui pose pas de problème — Bush est parfaitement à l'aise. C'est pourquoi, d'ailleurs, la défense antimissile (MD) s'est inscrite dans ce cadre simple. Ce projet consiste à dire : « Nul ne sait d'où vient la menace et, franchement, nous nous en fichons. Car la MD concerne, avant tout, notre capacité à nous protéger, à continuer à vivre en sécurité » (8). C'est une façon de penser unilatéraliste dans laquelle certains voient une résurgence de la tradition jacksonienne, pour laquelle la politique étrangère américaine n'est que le prolongement des enjeux de politique intérieure. Mais les conseillers de Bush sont d'opinions contrastées. Chacun avance ses suggestions et le président décide. Dans l'affaire de la collision aérienne, c'est exactement ce qui s'est passé : finalement, son équipe a défini une nouvelle approche stratégique globale face à l'Asie, fondée sur l'idée qu'il n'y a pas de relation spéciale entre les États-Unis et la Chine. J. A. S. — Si je vous comprends bien, vous faites allusion à un rapprochement possible entre les conceptions de Colin Powell, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz et Condoleezza Rice… Y croyez-vous vraiment ? R. T. — Je l'espère en tout cas ! Il est clair qu'il n'y a pas toujours convergence de vues entre ces fortes personnalités et qu'elles n'ont pas les mêmes priorités. Mais Paul Wolfowitz est un homme intelligent qui a l'oreille du président. Même si Mme Rice est, elle aussi, une proche de George W. Bush, je ne serai pas étonné qu'au bout du compte ce soit Paul Wolfowitz qui tire les ficelles de la politique chinoise des États-Unis. Donald Rumsfeld et Colin Powell ont déjà fort à faire à la tête de ces immenses bureaucraties que sont la Défense et les Affaires étrangères, tandis que Wolfowitz, de par sa fonction de vice-ministre de la Défense, travaille en étroite collaboration avec le chef de l'État. J. A. S. — Paul Wolfowitz est généralement considéré comme un dur parmi les durs, partisan d'un unilatéralisme à tous crins… R. T. — Les choses ne sont pas aussi simples. Je crois que c'est un homme qui attache une grande importance aux équilibres internationaux et qui, en même temps, souhaite le maintien d'un lien fort avec les démocraties. De ce point de vue, on peut dire qu'il transcende certaines des veilles querelles qui agitent le Parti républicain. On retrouve là, d'ailleurs, l'un des meilleurs aspects de la politique reaganienne. Le président Reagan se refusait à choisir entre équilibre des puissances et idéalisme ; il cherchait à concilier les deux. D'un côté, Wolfowitz semble décidé à privilégier les relations avec les différentes démocraties asiatiques, précisément parce que ce sont des démocraties. D'un autre côté, il est persuadé que Clinton et son équipe avaient tendance à confondre action diplomatique et politique sociale. Paul Wolfowitz ne voit pas de contradiction entre le fait d'approfondir le dialogue avec la Chine et la volonté de préserver l'équilibre stratégique, afin d'empêcher la Chine d'imposer son leadership à l'ensemble de l'Asie orientale. J. A. S. — Donc vous vous attendez plutôt à une paix chaude qu'à une guerre froide entre Washington et Pékin… R. T. — Je crois, surtout, que ce qu'il faut craindre en priorité ce sont les graves problèmes internes que la Chine est susceptible de connaître, beaucoup plus que ses velléités expansionnistes. J. A. S. — Autre point d'interrogation pour les États-Unis : la question de Taiwan. La menace d'une invasion chinoise est-elle crédible ? R. T. — Taiwan a toujours été en danger depuis l'avènement de la Chine populaire en 1949. Et la RPC aurait envahi l'île rebelle depuis longtemps si elle avait eu la certitude que les Américains ne réagiraient pas. J. A. S. — Pensez-vous que les États-Unis devraient sortir de l'« ambiguïté stratégique » qu'ils entretiennent à propos de Taiwan ? R. T. — Mais ils en sont sortis, justement. C'est même l'une des inflexions majeures que George Bush Jr a imprimées à la politique extérieure américaine. Pour lui, l'ambiguïté est source de danger et il apparaît clairement aujourd'hui — le président l'a lui-même souligné — que les États-Unis feront « tout ce qui est en leur pouvoir » pour repousser une invasion de Taiwan par la Chine… J. A. S. — Êtes-vous sûr que les Chinois aient perçu cette évolution ? R. T. — D'après les informations dont je dispose, ils ont parfaitement compris que quelque chose avait changé à Washington et que la probabilité très élevée d'une intervention américaine leur barrait la route de Taiwan. J. A. S. — Arrêtons-nous un instant sur la terminologie employée par le nouveau président : que pensez-vous de l'abandon de la formule « partenaire stratégique », utilisée jusqu'ici, au profit de celle de « rival stratégique »… R. T. — Ce changement de terminologie était nécessaire. Il n'y avait aucune raison de considérer la Chine comme un partenaire stratégique. Sur la plupart des sujets abordés, semaine après semaine, aux Nations unies, la Chine nous attaque systématiquement… Et si mes compatriotes lisaient ce que les médias officiels chinois racontent au sujet des États-Unis, ils en concluraient que la Chine nous considère comme des ennemis. L'expression « rival stratégique » n'a pas été choisie par hasard : elle a été forgée au cours de ces derniers mois par des membres de l'Administration Bush afin de signifier que la Chine, si elle n'est plus un « partenaire stratégique », n'est pas pour autant un ennemi. De toute façon, le sens de cette formule variera forcément en fonction de l'évolution des relations entre Washington et Pékin. Mais je répète qu'à mon sens le principal motif d'inquiétude concerne la situation politique intérieure de la Chine. Pour les États-Unis, le problème n'est pas le retour en force de Pékin sur la scène internationale, mais sa croissance économique continue sur fond de blocage politique. Car il y a là tous les ingrédients d'un cocktail explosif. J. A. S. — L'ouverture économique n'est-elle pas, pourtant, le meilleur gage de la libéralisation du régime ? R. T. — C'est une illusion de croire que l'on peut avoir pleinement accès aux marchés d'un pays communiste. En réalité, que ce soit dans le domaine des échanges culturels ou professionnels, il n'y a jamais de vraie réciprocité. Sur nos campus, on dénombre pas moins de 100 000 étudiants chinois cette année. On peut certes se féliciter d'un tel afflux et se dire qu'il aura des effets positifs sur l'avenir de la Chine. Force est de constater, cependant, que les Américains qui souhaitent étudier là-bas ne bénéficient pas des mêmes facilités d'accès — sans même parler de la possibilité de voyager à travers le pays comme peuvent le faire les étudiants chinois chez nous. Tant que la Chine restera enfermée dans le carcan d'un système autoritaire dominé par un Parti communiste qui détient le monopole du pouvoir politique, elle sera forcément un rival pour nous. En l'absence d'élections démocratiques, le PCC aura toujours besoin des États-Unis pour incarner l'ennemi. N'oublions pas que toute la mythologie de la Révolution tournait autour de la lutte contre l'impérialisme et que nous sommes l'incarnation de l'impérialisme. Après le naufrage du marxisme, les communistes chinois essayent, par tous les moyens, de restaurer leur légitimité. C'est une question de vie ou de mort pour eux. Nationalisme, réussite économique ou reconquête de Taiwan et des îles de la mer de Chine méridionale : à quelle source puiseront-ils leur légitimité future ? J. A. S. — Comment les autorités chinoises perçoivent-elles le discours sur les droits de l'homme, qu'il soit tenu par le gouvernement américain ou par les ONG ? R. T. — Je pense que c'est un grave sujet de préoccupation pour elles. Jusqu'à une période récente, elles refusaient d'aborder ces questions, arguant du fait qu'elles ne regardaient personne en dehors de la Chine. Mais, depuis quelque temps, l'attitude des dirigeants chinois a changé du tout au tout : ils acceptent maintenant — chose que l'on aurait crue impossible, il y a encore quelques années — de fournir des informations sur les listes de prisonniers qui leur sont transmises par Washington (lieu de détention, peine infligée, etc.). En août dernier, à l'occasion de la venue de Colin Powell à Hanoi et Pékin, deux scientifiques américains d'origine chinoise qui étaient retenus prisonniers par le régime ont été libérés et expulsés. Naturellement, le secrétaire d'État, les familles des détenus et le monde entier ont été très touchés par cet heureux dénouement. Cela dit, que ressort-il de toute cette histoire lorsqu'on l'analyse avec un peu de recul ? Les Chinois ont arrêté Monsieur Li et Mademoiselle Gao et ils les ont accusés d'espionnage (9). Il se trouve que je connais ces deux personnes ; je puis vous dire que ce ne sont pas des espions, mais bel et bien des chercheurs. En les arrêtant, le gouvernement chinois poursuivait un but précis : impressionner un certain nombre de gens, en Chine comme à l'étranger, à commencer par ceux qui travaillent sur les questions taiwanaises. Je comprends parfaitement la satisfaction exprimée par Colin Powell à la suite de l'élargissement de Monsieur Li et de Mademoiselle Gao. Le secrétaire d'État s'est même plu à souligner l'excellente atmosphère qui a entouré sa visite à Pékin. Ce qui me gêne, c'est que la libération de ces deux chercheurs n'efface pas l'effet initialement produit par leur incarcération — sans compter tous ceux qui continuent à croupir en prison ! Au fond, les Chinois nous mènent par le bout du nez dans cette histoire : nous les avons remerciés d'avoir retiré le couteau qu'ils nous avaient planté dans les côtes ! Au total, si l'on regarde les choses froidement, on peut dire que la situation a plutôt empiré cette année, dans la mesure où le régime n'hésite plus, désormais, à s'en prendre à des citoyens américains. D'où l'importance de rester vigilant et de ne pas s'emballer. Les choses changent en Chine, mais en même temps le Parti communiste cherche, à tout prix, à garder le contrôle de la situation. Et la politique de ce pays, tant intérieure qu'étrangère, en découle. J. A. S. — A vous écouter, on a l'impression que la répression politique reste toujours aussi féroce en Chine et que l'on n'observe pas de réelle amélioration dans ce domaine… R. T. — La direction chinoise fait preuve d'une grande impudence. La vérité, c'est qu'elle se contente de libérer, à grand renfort de publicité, un ou deux prisonniers à l'occasion de la visite de tel ou tel responsable étranger de premier plan. Mais, de mon point de vue, ces gestes spectaculaires ne changent rien à la logique funeste qui est aujourd'hui à l'œuvre à Pékin (10). J. A. S. — Ne pensez-vous pas que le recours à la conditionnalité pourrait avoir des effets positifs ? R. T. — Je suis hostile à la conditionnalité parce qu'elle va à l'encontre de nos intérêts. Cela revient à se tirer une balle dans le pied ! Lorsque l'on applique la conditionnalité aux relations commerciales, ce sont les travailleurs américains qui sont lésés. J. A. S. — Sans compter que le commerce et la prospérité pourraient, à terme, apporter plus de démocratie et de liberté au peuple chinois… R. T. — Ce n'est pas pour cette raison que je rejette la politique de restrictions commerciales. Je soutiens la liberté des échanges parce qu'elle correspond à l'intérêt des États-Unis. Évidemment, d'un point de vue théorique, on peut considérer que le respect de ce principe produira également des effets positifs pour la Chine. Mais il faut rester prudent, lorsqu'on se livre à ce genre de pronostics. Après tout, l'histoire est là pour nous rappeler que le développement du commerce et le renforcement de l'interdépendance en Europe, à l'aube du XXe siècle, n'ont pas empêché le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

J. A. S. - « Si Internet déferle sur la Chine, le génie de la liberté sortira de sa bouteille », a déclaré George Bush. Récemment, Pékin a entamé des négociations avec AOL/Time Warner et l'empire de presse de Rupert Murdoch afin de mettre en place une chaîne de télévision en Chine du Sud, dans la province du Guangdong. En échange, AOL et Murdoch octroieront aux Chinois des temps d'antenne sur leurs radios américaines. Est-ce avec ce genre d'initiative qu'on fera sortir le génie de la bouteille ?

R. T. - Certains phénomènes liés à la globalisation échappent au contrôle de Washington. Les Chinois passent beaucoup de temps devant leur ordinateur et ils sont assez grands pour décider de ce qu'ils veulent regarder et écouter. Ce sont eux, en tant que citoyens, et non la politique sino-américaine, qui feront changer les choses.

J. A. S. - L'entrée de la Chine dans l'OMC modifiera-t-elle la donne ?

R. T. - Certainement. L'OMC tiendra un rôle capital dans le prochain acte que s'apprête à jouer la politique chinoise, ne serait-ce que parce que le Parti communiste sera soumis à une forte pression. Mais l'adhésion à l'OMC est une arme à double tranchant. Elle peut aussi bien déboucher sur une plus grande libéralisation que sur un effondrement du système. Le gouvernement pourrait, en effet, considérer que cette ouverture est déjà allée assez loin. Pékin a toujours eu cette tentation, y compris du temps des dynasties impériales : la peur de la contamination du monde extérieur n'est pas nouvelle.

J. A. S. - Vous l'avez dit : le Parti communiste est prêt à se maintenir au pouvoir par n'importe quel moyen. La recrudescence des arrestations et des exécutions à laquelle on assiste depuis quelques mois fait-elle partie de cette stratégie ?

R. T. - Il est vrai que, depuis l'an dernier, la répression s'est aggravée. La véritable chasse aux sorcières engagée contre les membres de la secte Falungong en est sans doute l'élément le plus visible. Cependant, le durcissement actuel ne semble pas une nécessité. Quand, pour obtenir les aveux d'un présumé coupable, vous mettez la main sur toute sa famille et harcelez son entourage, l'intimidation peut se révéler aussi efficace que des exécutions et de lourdes peines de prison. Le problème de fond, c'est que l'hétérodoxie n'est pas tolérée.

J. A. S. - Comment interprétez-vous la main tendue par le Parti communiste aux capitalistes (11) ?

R. T. - C'est le signe d'une modification de l'équilibre entre la société et l'État. Même si l'État est finalement sorti vainqueur de la bataille de Tienanmen, en 1989, cet événement a marqué le début d'un changement. La société est devenue de plus en plus autonome et sûre d'elle-même par rapport à l'État. L'ouverture aux capitalistes s'inscrit dans cette évolution. Il est possible que le salut du régime communiste dépende de ces hommes d'affaires du privé. Zhu Rongzhi, en tout cas, a affirmé qu'il n'avait pas le choix. N'oubliez pas que l'entrée dans l'OMC pourrait provoquer l'apparition de 40 millions de chômeurs supplémentaires dans les quatre ou cinq ans à venir. Si les entreprises privées pouvaient offrir du travail à ces gens, ce serait tout bénéfice pour le gouvernement.

J. A. S. - On comprend pourquoi les communistes ont cette volonté d'ouverture mais, à l'inverse, quelle peut être l'influence des capitalistes sur le Parti ?

R. T. - Les capitalistes ne prennent pas le Parti communiste chinois très au sérieux sur le plan théorique. Pour eux, c'est une voie d'accès au pouvoir et un moyen d'obtenir des avantages financiers, prêts bancaires ou autres. Affirmer que le secteur privé n'est pas inférieur aux joint-ventures ou aux entreprises d'État est aussi un acte symbolique, qui a sans aucun doute un effet psychologique à l'intérieur de la Chine.

J. A. S. - Un rapport émanant des instances centrales du PCC circule actuellement en Chine et vient d'être publié sous forme de livre. Ce rapport fait état d'une multiplication des manifestations de masse et des incidents qui tirent leur origine de conflits économiques, ethniques et reli- gieux (12)…

R. T. - Pour le moment, cette enquête, qui a été commandée par le PCC lui-même, n'est disponible qu'en chinois. Le plus intéressant, c'est qu'elle n'a pas été tenue secrète. Le message que les autorités chinoises sont en train de faire passer, c'est qu'une croissance économique continue est indispensable au maintien de la légitimité du PCC. Karl Marx doit se retourner dans sa tombe ! Pour la bonne raison que c'est essentiellement sur les investissements étrangers et l'entreprise privée que reposent ces 6 % ou 7 % de croissance enregistrés chaque année. Le peuple et le gouvernement ont conclu une sorte de marché tacite : tant que notre niveau de vie progresse, on se tiendra tranquille. Un très grand nombre de Chinois pensent de cette manière. Mais il y a aussi en Chine quelque 100 millions de chômeurs à la dérive qui représentent une grave menace pour le régime.

J. A. S. - Jiang Zemin doit quitter la présidence du Parti en 2002 et ses fonctions à la tête de l'État en 2003. De nombreux autres départs sont programmés au sein du Comité central. Faut-il s'attendre à la montée en puissance d'une nouvelle génération de responsables plus jeunes et plus libéraux ?

R. T. - Oui, nous allons assister au même scénario qu'en Union soviétique. Le régime d'Andropov a été une sorte de pont — un pont que Gorbatchev a emprunté mais au-delà duquel il n'a pas pu aller. Ces deux-là ont été les derniers représentants de la génération des communistes soviétiques. Encore une fois, je pense qu'il faut s'attendre à une évolution de ce genre en Chine. Jiang Zemin est un ingénieur qui a fait ses études en Tchécoslovaquie et en URSS. Il peut s'arranger pour continuer à gouverner pendant un moment à partir des coulisses. Deng Xiao Ping l'avait fait en son temps. Mais la relève n'est pas loin et, d'ici peu, dix ans tout au plus, le PCC sera aux mains de responsables formés à l'Ouest. Certes, ce n'est pas le cas de Hu Jintao, le successeur probable de Jiang…

J. A. S. - Que sait-on de Hu Jintao ?

R. T. - C'est un pur produit du PCC. Cela dit, il ne faut pas accorder une importance exagérée à sa personnalité. Aujourd'hui, les individus comptent moins qu'autrefois et cette tendance ira en s'amplifiant. Du temps de Mao, la totalité des pouvoirs était concentrée dans les mains d'un seul homme qui terrorisait tous ses collaborateurs. Sa personnalité était démultipliée, comme sous l'effet d'un verre grossissant. Cette époque est révolue. Aujourd'hui, le Parti communiste est devenu un vaste forum où toutes les opinions s'expriment. Ce qui était autrefois considéré comme une voix dissidente ou une idée libérale a désormais droit de cité au sein du PCC. Cette évolution est à la fois prometteuse et dangereuse, car elle pourrait conduire à un éclatement du Parti, surtout si l'adhésion à l'OMC devait provoquer une récession ou une grave crise sociale. On ne verra pas les étudiants prendre le pouvoir, ni le Tibet déclarer son indépendance. Mais on verra le PCC confronté à de telles difficultés qu'il ne lui sera plus possible de cacher les divergences de vues de ses dirigeants. Les débats internes seront portés sur la place publique.

J. A. S. - Quels sont les différents courants en présence ?

R. T. - D'un côté, il y a les durs, fidèles à un système de type léniniste, quand bien même personne ne croirait plus au marxisme. Ils sont persuadés que c'est le seul moyen de garder la situation sous contrôle et de maintenir la cohésion du pays. De l'autre, il y a ceux qui s'inquiètent du fossé grandissant entre liberté économique et liberté politique. La situation devient, en effet, intolérable car les gens ont changé ; les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde ne peuvent plus être refermées. Ceux-là pensent que le pluralisme politique doit être encouragé, que toutes les questions doivent être débattues et que les jeux politiques ne doivent pas être faits à l'avance. Écartelé entre les partisans d'une social-démocratie à la chinoise et les tenants du léninisme pur et dur, le PCC pourrait se briser le long de cette ligne de fracture.

J. A. S. - La démocratie en sortirait-elle renforcée ?

R. T. - Pas forcément car, dans ce cas de figure, l'armée se retrouverait en position d'arbitre.

J. A. S. - Comment les États-Unis doivent-ils se comporter face à la Chine au moment où celle-ci se prépare à entrer dans l'OMC et savoure sa récente victoire lors de l'attribution des Jeux olympiques de 2008 ? Quels conseils donneriez-vous à Washington ?

R. T. - C'est une bonne chose que la Chine se soit vu attribuer les jeux de 2008. Et c'est une bonne chose que nous restions des partenaires. Mais le partenariat est un processus, pas un but ni une politique. Il ne doit pas exclure la realpolitik. Pour résumer, on peut dire que, premièrement, nous nous intéressons à la Chine et à la civilisation chinoise actuelle et que nous souhaitons développer la circulation des marchandises, des idées et des personnes entre nos deux pays. Deuxièmement, sur le plan économique, nous voulons rééquilibrer nos échanges qui, jusqu'à présent, accusent un net déficit en notre défaveur. Aujourd'hui, nous vendons à la Chine autant qu'à Singapour mais nous lui achetons beaucoup plus. Troisièmement, j'observe que, depuis que Richard Nixon a normalisé nos relations avec Pékin dans les années 70, la région n'a plus connu de conflits armés. Ce n'est pas un hasard. La guerre de Corée a pris les proportions que vous savez parce que Washington et Pékin étaient alors adversaires. Même chose pour le Vietnam. La realpolitik consiste à refuser de se battre avec la Chine et à refuser que la Chine se batte avec ses voisins. Voilà les trois directions dans lesquelles nos relations devraient évoluer.

Notes :

(1) « A Crisis Beijing Really Needed », Los Angeles Times, 15 avril 2001.
(2) Le président taiwanais obtint un visa américain à l'occasion d'une visite privée à l'université Cornell où il avait étudié.
(3) En avril 2001, la collision entre un avion espion américain et un chasseur chinois fut qualifiée par Pékin, qui exigea des excuses, d'« attaque délibérée ». Après une période de vive tension, Washington se contenta de présenter ses « profonds regrets » à la Chine.
(4) Afin de favoriser le rapprochement sino-américain, dont il était l'architecte, Henry Kissinger ne cessa de rassurer le Congrès sur les bonnes intentions de la Chine.
(5) Ce traité, signé le 15 juillet dernier, prévoit notamment des consultations entre les deux pays sur les menaces extérieures.
(6) La Chine achète environ un quart des exportations d'armements russes.
(7) Le Groupe de Shanghai, dont la Chine attend un renforcement de son influence régionale, a associé, dans un premier temps, la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizstan. Il s'agissait, entre autres, de condamner les projets américains de défense antimissile, de combattre l'extrémisme islamique et de soutenir le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États. Depuis l'adhésion de l'Ouzbékistan, il a pris le nom d'Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
(8) Depuis l'attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, cette belle assurance a été quelque peu écornée et fait l'objet, aux États-Unis, d'un large débat, y compris au plus niveau de l'État.
(9) Li Shaomin, universitaire américain d'origine chinoise, a été rapatrié aux États-Unis mais il est ensuite reparti pour Hongkong où il enseignait à la City University. Son retour fut salué comme une victoire pour l'autonomie de la Région administrative spéciale (RAS). La sociologue Gao Zhan a repris son travail à l'Université américaine. D'autres citoyens des États-Unis, universitaires mais aussi hommes d'affaires, demeurent en attente de procès en Chine populaire.
(10) La répression peut aller jusqu'à prendre la forme d'exécutions sommaires en public, dans les villes et les villages. En 2001, le nombre de ces exécutions a considérablement augmenté.
(11) Les entrepreneurs ont désormais officiellement la possibilité d'adhérer au PCC.
(12) Le « Rapport d'enquêtes chinois 2000-2001 : études des contradictions au sein du peuple dans de nouvelles conditions » a été rédigé par un groupe de recherche interne au Parti, que dirigeait Zeng Jinghong, un proche conseiller de Jiang Zemin. Les conclusions de ce rapport laissent entrevoir une évolution réformiste du PCC.