Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
LES MEILLEURS ENNEMIS DU MONDE
Article de Frederic BOBIN
Correspondant du quotidien Le Monde à Pékin.
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La Chine et les Etats-Unis sont-ils lancés sur une trajectoire de collision ? La question n'est plus l'apanage de Cassandre anxieux. Elle préoccupe - voire obsède - chaque jour davantage observateurs et acteurs d'une relation sino-américaine dont la volatilité n'a jamais été aussi dangereuse depuis les convulsions maoïstes des années 60. Voilà que l'on exhume à nouveau le spectre de la guerre froide en Extrême-Orient et que l'on n'exclut plus l'hypothèse d'un choc frontal (1). La poussée de fièvre déclenchée par l'avion espion américain EP-3, forcé à un atterrissage d'urgence le 1er avril dernier sur l'île de Hainan après avoir heurté un chasseur chinois, n'est que le dernier en date d'une série d'incidents qui ont considérablement assombri le climat stratégique dans la région. Deux autres crises l'avaient précédé. En mai 1999, durant la guerre du Kosovo, le pays tout entier était secoué par une déferlante anti-américaine à la suite du bombardement - accidentel selon l'Otan, délibéré selon Pékin - de l'ambassade chinoise à Belgrade. Trois ans plus tôt, en février-mars 1996, Washington dépêchait deux de ses porte-avions - le Nimitz et l'Independence - à proximité du détroit de Formose, alors que l'Armée populaire de libération (APL) se livrait à des manoeuvres d'intimidation (tirs de missiles à blanc, etc.) à l'encontre de Taiwan.

Le divorce stratégique

Ces trois crises à l'occasion desquelles, fait nouveau, s'est cristallisée en Chine une opinion nationaliste en marge du pouvoir ne constituent nullement un accident. Elles s'inscrivent dans une logique à l'oeuvre depuis une dizaine d'années : le divorce stratégique croissant, dans le Pacifique, entre la puissance installée gardienne des équilibres en place (les Etats-Unis), et la puissance émergente résolue à prendre sa revanche sur une Histoire contrariée (la Chine). En clair, Pékin entend recouvrer la prééminence régionale qui était la sienne avant le traumatisme des « guerres de l'opium » du XIXe siècle. Dans ce contexte, les esprits s'échauffent autour d'une longue liste de contentieux : droits de l'homme, Tibet, déficit commercial, prolifération nucléaire et espionnage technologique.

Taiwan, le casus belli

Mais c'est incontestablement Taiwan qui figure en tête des sujets de friction. Pour la Chine, c'est même le « coeur » de la relation sino-américaine. Après avoir récupéré Hongkong (1997) puis Macao (1999), le régime continental est, plus que jamais, déterminé à ramener dans son giron cette insolente démocratie insulaire de facto souveraine (à défaut de l'être de jure), et à la défense de laquelle les Etats-Unis se sentent engagés en vertu d'une loi américaine (le Taiwan relations Act). Que Washington finisse par abriter Taipei sous le parapluie de son projet de « défense antimissile de théâtre » (Theater missile defense, ou TMD), annihilant ainsi la crédibilité de la dissuasion pékinoise contre les «séparatistes» insulaires, et une nuée d'orages plombera alors le détroit de Formose.

Cette fracture qui s'ouvre entre les deux rives du Pacifique-Nord est le produit d'une double évolution. La première est la disparition de la menace commune - l'Union soviétique - qui avait scellé le rapprochement des deux pays au début des années 70, sous Nixon et Kissinger. La pleine normalisation diplomatique était intervenue au début de 1979, sous les auspices de Carter. C'était l'époque où le Pentagone assistait, en sous-main, l'Armée populaire de libération. Cet axe Pékin-Washington n'a pas résisté à l'évaporation de la « glue stratégique » que constituait l'antisoviétisme. La deuxième évolution est à trouver dans le spectaculaire décollage économique de « l'Empire du milieu » qui, s'il reste grevé d'incertitudes, a nourri au sein de l'opinion comme de l'élite chinoises une fierté nationale de plus en plus allergique à la pax americana.

Une équation complexe

Pourtant, ces poussées centrifuges n'ont pas encore suffi à déstabiliser une relation dont le socle reste solide. S'ils sont révélateurs de la montée de la tension, les trois incidents de 1996 (Taiwan), 1999 (Belgrade) et 2001 (Hainan) ont aussi illustré l'impasse que représenterait une crise prolongée. Chaque fois, les printemps orageux où grondait la rhétorique belliqueuse ont été suivis d'automnes apaisés. Cette année ne devrait pas faire exception. Lors d'une rencontre prévue fin octobre, à Shanghai, entre George W. Bush et son homologue Jiang Zemin, en marge du sommet de l'APEC (Asia Pacific Economic Cooperation), les comptes de la crise de Hainan devraient être définitivement soldés. Car la tendance centrifuge n'est pas seule à l'oeuvre. Elle est contrebalancée par des forces centripètes, produits de l'explosion des échanges économiques et commerciaux dont le bassin Asie-Pacifique est le théâtre. Une fracture stratégique dans le cadre d'une mondialisation partagée : voilà la nouveauté de cette affaire sino-américaine, qui la rend incomparable avec le classique affrontement de la guerre froide. Jamais les blocs antagonistes de l'époque n'avaient marié de la sorte leurs intérêts économiques. La relation entre Pékin et Washington est devenue une équation complexe, une subtile alchimie de composants contradictoires. A ce titre, elle est vouée à rester chahutée au rythme de cycles « crise/raccommodement » nourris par les coups de grisou de l'actualité internationale ou les oscillations du balancier politique intérieur à chaque pays. Ces dernières semaines, la coalition contre le terrorisme international que s'efforce de mettre sur pied George W. Bush pourrait rapprocher les Etats-Unis de la Chine, laquelle est aussi très sensible à la contagion de l'islamisme radical sur ses frontières avec l'Asie centrale. Mais cette convergence purement circonstancielle est fragile. Elle reste à la merci d'une multitude de foyers de tension en Corée du Nord, dans le détroit de Formose ou en mer de Chine méridionale, voire d'un accès de nationalisme causé par les vicissitudes de la politique chinoise.

Sus à l'« hégémonie américaine »
La fin de l'orthodoxie « multipolaire »

Cette nouvelle volatilité des relations sino-américaines inquiète dans les deux capitales où l'on redoute un accident irréparable. Du côté chinois, les analystes déploient des trésors d'énergie à évaluer ce « risque » venant de l'autre rive du Pacifique (2). Si l'on dresse l'inventaire des éléments de crispation, la découverte un peu effarée de la nouvelle « hégémonie américaine », perçue comme une menace hypothéquant les ambitions nationales de la Chine, figure assurément en tête de liste. Cette prise de conscience est assez récente : elle date du milieu des années 90. Jusqu'alors, la réflexion stratégique chinoise obéissait à l'orthodoxie optimiste élaborée dans les années 1984-1985 par Huan Xiang, ancien ambassadeur de la République populaire à Londres. Conseiller pour les affaires de sécurité du « numéro un » du régime, Deng Xiaoping, Huan Xiang fut le premier en Chine à théoriser l'avènement d'un « monde multipolaire », fruit du déclin concomitant des deux super-grands et de la montée en puissance de la Chine, du Japon et de l'Europe. Durant de longues années, cette anticipation d'un affaiblissement des Etats-Unis, prétendument contestés dans le Pacifique par le Japon, et en Europe par l'Allemagne, s'est imposée comme un article de foi dans les instituts de recherche de Pékin ou de Shanghai. Il a fallu attendre 1997 pour qu'un chercheur hétérodoxe de l'Institut des études américaines de l'Académie des sciences sociales, un certain Yang Dazhou, ébrèche le dogme. Yang Dazhou prévoit que les Etats-Unis resteront une « superpuissance » encore « au moins trente ans » et affirme que ses alliances avec le Japon comme avec l'Allemagne restent à l'ordre du jour. Il ajoute que la Chine n'a pas encore les qualifications requises pour se constituer en « pôle » d'influence. Résumant sa vision du nouvel espace international, Yang Dazhou propose la formule suivante : une structure «pluraliste» composée d'« une superpuissance (les Etats-Unis) et de quatre puissances (Russie, Japon, Europe, Chine) ».

Paranoïa autour du Kosovo

L'acte d'hérésie de Yang Dazhou constitue un tournant. Il va ouvrir la voie à toute une littérature pessimiste, parfois même alarmiste, qui virera à la paranoïa à la faveur de la guerre du Kosovo. Le retentissement de celle-ci fut, en Chine, immense - dégât collatéral dont on n'a peut-être pas pris toute la mesure dans les états-majors de l'Otan. Il y eut, bien sûr, le bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade (trois journalistes chinois furent tués) qui a enflammé la passion populaire. Mais au-delà, c'est l'image des Etats-Unis qui s'est brisée : de larges sections de l'intelligentsia et de l'opinion se sont alors ralliées à la théorie d'un machiavélique « complot » américain visant à brider l'essor de la Chine, à l'entraver par tous les moyens. A lire les analystes cités à cette époque dans les médias, la guerre du Kosovo ne constituait nullement une croisade humaniste mais l'activation d'un appareil hégémonique trouvant sa cohérence dans l'assujettissement combiné de l'Atlantique et du Pacifique. L'Otan élargie et interventionniste représenterait la branche occidentale de ce système de domination dont les alliances (ou quasi-alliances) entre Washington, Tokyo, Taipei, Manille et Canberra seraient la branche orientale. La Chine ferait ainsi figure de forteresse assiégée. « La première étape de l'Otan visait les Balkans, la dernière sera dirigée contre la Chine » écrit alors Zhang Zhaozhong, professeur à l'Université nationale de défense. Si les Américains se sentent autorisés à frapper la Serbie au nom de la supranationalité des droits de l'homme, pourquoi se priveraient-ils d'en faire autant à Taiwan ou au Tibet, en cas de répression par Pékin de troubles séparatistes ? De ce point de vue, le Kosovo a constitué un intolérable précédent pour les Chinois, pouvoir et opinion confondus. Leur hostilité a été d'autant plus vive que l'attitude américaine ne leur a semblé guidée, au-delà de l'humanitarisme affiché, que par un cynisme prédateur. De la même manière que les analystes chinois décodent la politique de Washington dans les Balkans comme une mise sous tutelle de l'Europe, dont l'émergence gênerait les Etats-Unis, ils hument derrière la passion américaine pour le Tibet des relents d'hydrocarbures. C'est la thèse de Zhang Wenmu, de l'Institut chinois des relations internationales contemporaines (émanation du ministère de la Sécurité d'Etat). Ce chercheur est convaincu que le « Toit du monde » est devenu une pièce maîtresse de la stratégie américaine de mainmise sur les corridors pétroliers d'Asie centrale.

Le « Say No club »

Il est important de rappeler ce florilège de funestes desseins prêtés aux Américains si l'on veut comprendre la modification progressive de l'image des Etats-Unis. Ces auteurs, tous issus d'instituts rattachés à des ministères, sont venus fournir une caution quasi officielle à une littérature polémique officieuse qui, depuis des années, échauffait les esprits. Ces brûlots avaient défrayé la chronique politico-littéraire à partir de l'été 1996, c'est-à-dire dans la foulée de la « crise des missiles » du détroit de Formose. Après le libelle intitulé La Chine peut dire non (inspiré de l'ouvrage Le Japon qui peut dire non, de l'ancien patron de Sony, Shinaro Ishihara), qui fut un best-seller, de nombreux titres de la même veine ont suivi. Ainsi s'est créée une mouvance de pamphlétaires nationalistes que l'on a baptisée le « Say No club », autonome sans jamais être franchement indépendante des multiples institutions ou officines qui structurent l'appareil du pouvoir chinois. La dernière parution en date de ce courant est La voie chinoise : sous la conspiration de la globalisation dont le principal auteur, Wang Xiaodong, dénonce la conjuration américaine visant à démembrer la Chine, en appelle à l'esprit de sacrifice patriotique et fustige les intellectuels libéraux pro-américains qui, selon lui, versent dans l'auto-dénigrement national. Wang Xiaodong est un ancien responsable de la revue Zhanlue yu guanli (Stratégie et management), proche de l'armée. Cette publication, où cohabitent adeptes de la grandeur impériale et théoriciens de la « Nouvelle gauche », est l'un des carrefours les plus en vue du « Say No club ».

Il ne faut pas se méprendre sur la portée de ce courant. Il reste, pour l'heure, confiné à un activisme minoritaire d'intellectuels qui, dans la tradition chinoise, ont toujours cherché à exister socialement sous l'étendard patriotique. Il est aussi le produit de la montée des nouvelles couches urbaines frottées à l'économie de marché, donc décomplexées à l'égard de l'Occident. Internet est devenu la nouvelle agora de cette jeunesse vindicative qui a troqué les dazibao pour les chatrooms. Là est l'intéressant de l'affaire : le nationalisme permet de recycler une culture protestataire qui, une décennie plus tôt, se drapait d'autres mots d'ordre. La génération anti-guerre du Kosovo bombardant de cailloux, en mai 1999, l'ambassade américaine à Pékin aux cris de « Otan assassin » ou « Amérique nazie » avant de huer sur Internet le vice-président Hu Jintao qui conjurait chacun de regagner sagement les campus, n'est finalement guère très différente de sa devancière du printemps 1989 s'activant autour d'une «Déesse de la démocratie» sur la place Tiananmen (3). Entre-temps, l'Amérique a certes changé de camp ; mais, dans les deux cas, le désintéressement et même l'esprit de sacrifice d'une jeunesse idéaliste sont brandis contre les compromissions du pouvoir. Wang Xiaodong lui-même, aussi anti-américain soit-il, préconise l'instauration de la démocratie en Chine, seul moyen selon lui de permettre au peuple d'empêcher un pouvoir corrompu de brader aux étrangers les intérêts de la patrie.

L'autre ambiguïté du phénomène tient au fait que l'image des Etats-Unis au sein de cette génération est loin d'être univoque. La perception des Etats-Unis s'est incontestablement dégradée par rapport à la décennie 80, époque où le rêve américain exerçait une puissante fascination auprès d'une population s'arrachant à peine à la grisaille maoïste. Mais elle reste ambivalente. On ne saurait la réduire exclusivement à des stéréotypes négatifs. La répulsion peut cohabiter avec l'attirance. On le constate aisément lorsqu'on observe les longues files d'attente devant le service des visas de l'ambassade américaine à Pékin, ou le faible taux de retour au pays des étudiants exilés sur les campus américains (entre 5 et 10 %). En témoignent également la prégnance de la nouvelle culture d'importation dans les villes (McDonald's, Kentucky Fried Chicken, Starbucks, posters de Marylin Monroe ou de James Dean dans les bars) ou l'hégémonie de Hollywood sur le marché du cinéma (70 % des entrées avec des films comme Titanic ou Pearl Harbor qui battent tous les records d'audience). En matière littéraire, la jeune romancière Weihui, auteur du sulfureux et interdit Shanghai Baby, communie dans l'esprit beat et truffe son récit de citations de Ginsberg, Burroughs, Kerouac ou Miller (sans jamais convoquer un seul lettré chinois). Mais, dans le même temps, elle décrit une scène d'altercation avec une Américaine expatriée à Shanghai qui lui rappelle le fameux « Interdit aux Chinois et aux chiens » du temps des concessions et lui inspire le commentaire suivant : « Actuellement on assiste à un retour en force des multinationales (…). Notre new new generation se sent désagréablement touchée dans son orgueil national » (4). Face à l'Amérique, les jeunes Chinois sont dans les affres de l'« amour/haine ».

Une opinion nationaliste ?

Qu'en pense le peuple ? En l'absence de mécanismes de consultation populaire, ses véritables humeurs sont bien délicates à décrypter. Les Chinois de la base (laobaixing) interrogés sont loin de partager la conscience déchirée ou les tourments des intellectuels, leurs préoccupations prioritaires allant à une survie quotidienne laborieuse où l'adversaire immédiat n'est pas le diable yankee mais le cadre du Parti corrompu. On ne saurait toutefois tirer un trait hâtif sur le néo-nationalisme chinois en opposant de la sorte la majorité du peuple (indifférent) à une minorité d'intellectuels (radicaux), méthode déjà utilisée en 1989 pour démontrer le caractère artificiel du mouvement démocratique. S'ils ne sont pas activistes, les Chinois ordinaires demeurent néanmoins perméables au discours sur « la Chine brimée par l'Occident », ce qui les place en état de disponibilité dès que retentit l'alerte du retour des canonnières. Les Boxers n'ont certes pas fait leur réapparition dans le quartier diplomatique de Pékin lors de la protestation contre la guerre au Kosovo et les troupes étudiantes ont été parfaitement encadrées par la Ligue de la jeunesse communiste. Mais le consulat américain de Chengdu fut tout de même incendié et deux établissements Kentucky Fried Chicken furent, à Changsha, mis à sac par une foule de badauds en colère. Jamais, en vingt ans de réforme économique et d'ouverture sur l'extérieur, on ne s'en était ainsi pris physiquement à des intérêts américains.

C'est dire s'il faut prêter attention à ce néo-nationalisme. Il pèse désormais sur le climat politique même si son poids est encore difficile à évaluer. L'heure n'est plus où l'éminent sinologue américain David Shambaugh, dressant la liste des acteurs intervenant dans la relation bilatérale - dirigeants du Parti, ministères techniques, think tanks - évacuait, en une formule expéditive, le rôle des passions collectives : « L'opinion publique importe peu » (5). En est-on si sûr ?

Au lendemain de la crise de Tiananmen, le régime avait délibérément ressuscité un nationalisme jusqu'alors atone afin de recharger son crédit défaillant. Dix ans plus tard, la créature semble avoir échappé à son maître. Elle lui réclame désormais des comptes. Dans le contexte d'une transition sensible à la direction suprême, où l'équipe qui succédera à Jiang Zemin et à son premier ministre, Zhu Rongji, souffre de faiblesse, la tentation peut être grande de « coller » à cette opinion ou de l'instrumentaliser dans les querelles d'appareil - notamment dès que l'enjeu tourne autour des relations, parfois conflictuelles, entre civils et militaires. La donne en est modifiée. La Chine n'est pas démocratique, mais elle est plus pluraliste que ne le suggère l'image d'un Parti unique monolithique trônant au sommet de l'édifice. Dans un pays dont l'imaginaire est pétri de la culture des cycles dynastiques, le régime issu de la séquence révolutionnaire de 1949 redoute l'imminence d'un retournement de la courbe. C'est pourquoi il est enclin à s'ajuster aux humeurs de ce qu'il convient d'appeler une « société civile » embryonnaire. Bien que toujours privées de validation électorale, les notions de contrat social ou de pacte de légitimité commencent ainsi à s'ébaucher dans l'implicite. C'est tout le sens des efforts déployés par le Parti communiste pour s'ouvrir plus audacieusement aux nouvelles couches urbaines issues de la réforme économique, y compris aux patrons du secteur privé, au risque de faire s'étrangler de fureur les derniers quarterons d'orthodoxes. Là est le creuset où fermentent de nouvelles forces, souvent schizophrènes à l'égard de l'Occident, dont la relation sino-américaine peut avoir paradoxalement à souffrir.

La dépendance économique, amortisseur de crise

Cruelle ironie. Les plus militants avocats du lobby anti-chinois aux Etats-Unis, ceux qui au Congrès ou au Pentagone agitent le spectre de la « menace chinoise », se rendent-ils compte que la démocratisation du système politique chinois, en libérant les remugles d'un national-populisme avivé par les sacrifices sociaux de l'ouverture économique, pourrait fort bien se retourner contre l'Amérique elle-même ? Le savent-ils ? C'est la direction actuelle du Parti communiste, regroupée autour du tandem Jiang Zemin-Zhu Rongji, qui est son véritable allié objectif. C'est elle qui, après avoir affecté une pose patriotique aux heures de crise et sacrifié à quelques rodomontades de circonstance, dépense depuis une énergie considérable pour empêcher que l'irrationalité nationaliste ne vienne dynamiter une diplomatie dont l'axe demeure l'ouverture sur l'Occident, c'est-à-dire sur l'Amérique.

L'option du profil bas

Durant la crise de l'avion espion de Hainan, les étudiants patriotes ont été interdits de manifestation devant l'ambassade américaine. Pourquoi ? Parce que le pouvoir redoutait les risques de débordement : chacun gardait en mémoire les amorces de dérapage observées deux ans plus tôt lors des manifestations anti-Otan. Une telle prudence a d'ailleurs valu aux autorités un joli chahut sur Internet où grondait le procès en « faiblesse » ou en « capitulation ». Par précaution, le gouvernement s'est également résolu - mais après deux jours de tolérance - à censurer, sur Internet, les messages de jubilation affichés par les ultras de l'anti-américanisme qui se réjouissaient des attentats « bien mérités » de New York et Washington. De toute évidence, le pouvoir ne désirait pas ajouter à l'offense subie par l'Amérique...

C'est que ces dirigeants connaissent par coeur leurs courbes. Ils savent mieux que quiconque que l'intégration de la Chine dans l'économie internationale alimente, pour une bonne part, la spectaculaire croissance de son PIB et ne lui autorise, dans les circonstances actuelles, qu'une marge de manoeuvre limitée. Naturellement, la finalité ultime de cette ouverture demeure la formation d'une puissance chinoise capable de se mesurer avec l'Occident, voire de le dépasser ou de l'affronter. Telle est la philosophie du réformisme chinois qui, de la fin de la dynastie mandchoue des Qing au post-maoïsme de Deng Xiaoping, n'a combattu les chimères de l'autarcie que pour mieux réaliser le rêve d'un « pays riche et d'une armée puissante » (fuguo qiangbing).

Mais dans la phase transitoire où la Chine se met à l'école de l'Occident, la sagesse tactique impose d'éviter toute embardée susceptible d'effaroucher le pourvoyeur de la puissance convoitée. Les officiels chinois le clament aux chancelleries : ils ont besoin d'un environnement pacifique pour mener à bien leur réforme. Enoncée en termes plus crus, c'est la formule de Deng Xiaoping, puisée dans la culture stratégique de la diversion chère à Sun Zi et aux maîtres de l'époque des « Royaumes combattants » (475-221 av JC) : « Cacher sa lumière et nourrir l'obscurité » (tao guang yang hui). C'est donc l'option du profil bas. Il faut éviter d'exciter les propagateurs américains de la théorie de la «menace chinoise» qui prêchent l'endiguement. Les plus pressés des nationalistes s'émeuvent-ils de tant de précautions ? On leur susurre qu'il s'agit d'une posture purement tactique, donc provisoire. Le jour viendra où la Chine aura comblé ses handicaps actuels, économiques et militaires, et saura alors franchement « dire non ».

Les échanges asymétriques

En attendant, il faut savoir compter. Et les chiffres sont têtus. La Chine et les Etats-Unis ont été emportés ces dernières années dans un tourbillon d'échanges. Le commerce bilatéral sera passé de 20 milliards de dollars en 1990 à 116,4 milliards en 2000, soit une multiplication proche de 6 en une décennie. Dans le même temps, les Américains se sont massivement implantés en Chine : leur stock d'investissements se monte à environ 27 milliards de dollars, ce qui les place en deuxième position derrière Hongkong (qui recycle en fait les capitaux chinois de toutes origines, y compris continentale). Cette imbrication des intérêts économiques aura joué un évident rôle d'amortisseur de crise lors des trois poussées de fièvre de 1996, 1999 et 2001.

Mais ces chiffres ne disent pas grand-chose en eux-mêmes. Ils suggèrent que les deux pays ont noué une interdépendance qui les neutraliserait mutuellement. Or, à ce stade, l'interdépendance est asymétrique et en défaveur de la Chine. Autant dire qu'il s'agit d'une dépendance (6). Paradoxalement, c'est le succès commercial de la Chine aux Etats-Unis qui la place dans une position vulnérable. L'excédent commercial que Pékin affiche sur Washington est passé de 10,4 milliards de dollars en 1990 à 83,8 milliards de dollars en 2000 et le creusement de ce déséquilibre nourrit, à intervalles réguliers, le courroux des anti-chinois du Congrès. Les plus réalistes d'entre eux devraient pourtant s'en réjouir car, en cas de crise majeure qui impliquerait une rupture des liens, c'est la Chine qui souffrirait le plus. Le débouché américain absorbe 21,5 % de ses exportations (d'autres estimations, qui intègrent le transit par Hongkong, indiquent même 30,4 %). Ainsi, l'Amérique est non seulement devenue le premier marché d'exportation de la Chine, mais son poids relatif n'a cessé de s'alourdir. En revanche, les performances commerciales américaines dans l'Empire du milieu sont assez médiocres, en dépit de la fascination qu'exerce sur les milieux d'affaires l'« Eldorado » mythifié du marché chinois. Celui-ci n'occupe qu'une place marginale dans les exportations américaines (2,1 % du total) dont il n'est que le onzième client.

En matière d'investissements, l'analyse conduit à des conclusions identiques. Les multinationales américaines qui se sont imposées en Chine sont porteuses de vertus stratégiques infiniment précieuses pour ce pays. D'une part, elles sont sources de devises puisqu'elles fabriquent des produits destinés à l'export (mais c'est la règle pour tous les investissements étrangers, qui sont à l'origine de 44 % des exportations chinoises). D'autre part, elles s'inscrivent dans la durée, quand les implantations asiatiques sont plus volatiles : on l'a bien vu lors de la crise financière régionale de 1997-1998.

Last but not least, ces multinationales sont fort généreuses dans leurs transferts de technologie. Si l'on y ajoute la culture managériale d'inspiration américaine que Pékin veut greffer en Chine, on mesure le rôle d'aiguillon qu'elles jouent désormais dans la restructuration de l'économie nationale. La Chine a moins besoin de capitaux qu'on ne le croit généralement : elle dispose de réserves suffisamment abondantes pour irriguer sa périphérie régionale, et même pour acheter des bons du Trésor américains. Ce qu'elle cherche à capter avant tout, c'est le « mot de passe » du capitalisme, ce sésame de la puissance. Elle attend précisément des Américains, ces incubateurs de modernité, qu'ils l'aident à composer le code. Tant que l'initiation durera, il faudra les cajoler et, surtout, éviter que d'irresponsables avatars des Boxers ne viennent les effrayer.

Ajoutons qu'une crise sino-américaine déclencherait une onde de choc dépassant le cadre bilatéral : les investisseurs asiatiques dont l'atelier chinois alimente les exportations sur le marché américain seraient sûrement tentés d'aller quêter leur « avantage comparatif » (main-d'oeuvre bon marché) ailleurs, en Asie du Sud-Est notamment. Autant dire que la rupture est dissuasive.

La « cinquième colonne »

Les Chinois, dirigeants ou analystes, peinent à admettre la réalité de cette dépendance. Cet amer constat va, il est vrai, à l'encontre de l'objectif recherché qui - faut-il le rappeler ? - est de reconquérir des marges d'autonomie sur l'Occident. La doctrine officielle est que les intérêts sont «complémentaires» et les bénéfices de l'échange « mutuels ». Pékin recourt à divers arguments pour marteler que la Chine a autant besoin de l'Amérique que l'inverse. Deng Xiaoping se hisse par exemple à un niveau quasi planétaire quand il reçoit en décembre 1989 Brent Scowcroft, envoyé spécial du président George Bush (père), venu à Pékin sonder les perspectives d'une réconciliation après les sanctions américaines décidées au lendemain de la répression du Printemps démocratique étudiant. «Si le désordre s'installait en Chine, sermonne alors Deng, cela aurait des conséquences incalculables au niveau international. Une telle situation ne ferait l'affaire ni de la Chine, ni des Etats-Unis.» Cet argument massue de « la Chine et les Etats-Unis sont sur le même bateau » ne s'attarde guère sur l'asymétrie des échanges commerciaux mais recèle un considérable pouvoir d'intimidation dans les grandes capitales.

D'autres arguments sont tout de même plus pointus. Ainsi, lorsque le premier ministre Zhu Rongji, grand argentier du régime et ordonnateur en chef des réformes, explique à des étudiants qu'il ne faut pas dramatiser. Se plaçant dans l'hypothèse d'une crise majeure, il estime que celle-ci toucherait sérieusement les Etats-Unis par le biais d'un relèvement de « 2 % » du taux d'inflation. Et il a raison : les Américains (mais aussi les Européens) ont désormais accès dans leurs supermarchés à des stocks inépuisables de biens de consommation made in China. Or ces produits, écoulés à des prix défiant toute concurrence, sont dominants sur certains segments (jouets, électronique bas de gamme, etc.). Si la Chine dépend du marché américain, les consommateurs américains dépendent donc, eux aussi, des produits chinois. En tout cas, la douleur de la rupture serait partagée : elle pénaliserait l'acheteur comme le vendeur. Soit. Mais ce chantage à l'inflation américaine occulte l'essentiel : le coût systémique - économique, social et, donc, politique - qu'entraînerait, pour la Chine, le déraillement de ses réformes précipité par l'asphyxie du moteur américain.

En fait, la seule arme dont Pékin dispose véritablement pour rétablir un semblant de parité est politique. Elle consiste à renforcer son entreprise de relations publiques auprès des milieux d'affaires afin de leur faire miroiter les paillettes du marché chinois. Si la Chine a accepté d'intégrer l'Organisation mondiale du commerce (OMC), en dépit des sacrifices qu'il lui en coûtera, c'est que s'exerçait sur elle une double pression. Tout d'abord, il lui fallait impérativement sécuriser le débouché américain en l'affranchissant des menaces de sanctions unilatérales rituellement brandies au Congrès. Ensuite, il était urgent de restaurer un climat de confiance auprès d'investisseurs étrangers qui commençaient à déchanter devant la difficulté de pénétrer un marché chinois très verrouillé ou encore insuffisamment solvable.

Car il est stratégique, pour Pékin, de continuer à attirer ces hommes d'affaires occidentaux dans le double objectif de jouer les uns contre les autres (ce qui permet d'engranger de multiples avantages financiers ou technologiques) et de susciter une « cinquième colonne » commode à activer en cas de crise politique. Le Parti communiste chinois applique désormais sa vieille politique de « Front uni » (séduction tactique de la bourgeoisie nationale) à l'espace-monde. Ainsi fragilise-t-on les alliances de l'adversaire. Lorsque les débats sur la Chine enfièvrent le Congrès, les délégations de l'American chamber of commerce de Pékin s'envolent illico pour Washington où elles viennent contrer l'offensive de l'hétéroclite coalition des militants des droits de l'homme, syndicalistes, groupes religieux et autres faucons militaires appelant à la fermeté contre l'un des derniers bastions du communisme. Ce n'est plus « classe contre classe » mais lobby contre lobby. On y enrôle aussi d'anciens secrétaires d'Etat hérauts de l'« amitié sino-américaine », tels Henry Kissinger ou Alexander Haig, devenus entre-temps consultants auprès de multinationales.

Le syndrome mandchou

Le Parti communiste chinois n'a pas d'autres options pour camoufler sa faiblesse réelle. Il ne dispose en réserve d'aucune alternative à la voie qu'il a tracée. Dès lors que son maintien au pouvoir dépend, pour une large part, du niveau de croissance qu'il est capable d'offrir à la population, il est condamné à poursuivre les réformes économiques en cours. Lesquelles impliquent fatalement ouverture sur l'extérieur et collusion avec les Etats-Unis.

Ce faisant, il sème pourtant les germes d'une gigantesque contradiction dans la mesure où un divorce est en train de poindre entre son intérêt politique à court terme (sa survie en tant que dynastie régnante) et l'intérêt stratégique du pays à long terme (la quête de la parité avec l'Occident). Certains cercles d'intellectuels le pressentent bien qui commencent à s'alarmer de la lourde facture des réformes économiques en termes de dépendance à l'égard des Etats-Unis. Le régime s'emploie, on l'a vu, à les rassurer en arguant qu'il ne s'agit que d'une concession tactique, un simple ticket de péage sur la voie de la puissance...

Mais si le provisoire devait se muer en définitif, si dans les dix, vingt ou trente ans le régime se révélait incapable de desserrer l'étau de la dépendance, alors on ne peut exclure l'éclatement d'une crise nationaliste qui pourrait lui être fatale. Il y aurait, en effet, manquement au « mandat du Ciel ». Chacun songe au précédent de la Révolution de 1911 qui avait emporté la dynastie mandchoue, disgraciée pour avoir failli à la mission de restauration nationale face à l'Occident. Ce « syndrome mandchou » hante les dirigeants actuels.

Voilà pourquoi il faut prêter attention, dès aujourd'hui, aux « patriotes » qui, demain, se lèveront peut-être. Voilà pourquoi le Parti communiste, si tant est qu'on puisse encore parler de lui au singulier, se méfie foncièrement d'eux, tout en leur sacrifiant quelques postures. Voilà pourquoi Washington tentera d'éviter l'irréparable de peur d'ouvrir la boîte de Pandore de convulsions sino-chinoises. Voilà pourquoi, enfin, si l'axe stratégique Pékin-Washington a vécu, la relation bilatérale a encore de beaux restes, au point de faire pâlir de jalousie les Européens. Les habits neufs de la relation sino-américaine imposent, décidément, de dépoussiérer d'urgence quelques grilles de lecture devenues obsolètes.

Notes :

(1) Richard Bernstein et Ross H. Munro, Chine-États-Unis : danger, Éditions Bleu de Chine, 1997.
(2) Michael Pillsbury, China Debates the Future Security Environment, National Defense University Press, Washington DC, 2000.
(3) Jean-Philippe Béja, « Les Chinois sont-ils nationalistes ? », Le Monde, 25 avril 2001.
(4) Weihui, Shanghai Baby, Philippe Picquier, 2001, p. 111.
(5) David Shambaugh, « Patterns of Interaction in Sino-American Relations », in Chinese Foreign Policy, Clarendon Press, Oxford, 1994 (p. 215).
(6) Philip C. Saunders, « Supping with a Long Spoon : Dependence and Interdependence in Sino-American Relations », The China Journal (janvier 2000, no 43), Australian National University.