Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
CUBA: UNE TRANSITION EN TROMPE L'OEIL
Article de Jacob MACHOVER
Ecrivain cubain résidant à Paris. Professeur agrégé à l’Université Paris XII.
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Le brutal évanouissement en public (et en direct devant les caméras de la télévision cubaine) du Lider Maximo, survenu près de La Havane le 23 juin, a brusquement posé, en termes non plus virtuels mais réels, la question de l'inévitable transition. Les Cubains l'ont vu s'écrouler à la tribune après des balbutiements incompréhensibles, avant d'être rapidement évacué à l'arrière par ses services de sécurité qui ont d'abord cru à un attentat : d'une petite mallette noire a surgi un impressionnant bouclier pare-balles destiné à protéger le Chef en toutes circonstances, sauf contre la maladie et le temps. Il fallait voir les réactions dans la foule ! Des jeunes filles portant leurs mains à leur visage, comme si l'inéluctable était néanmoins inconcevable : Fidel incapable d'achever l'un de ses interminables discours en plein soleil, ce fut un peu comme l'acteur qui perd le fil de son texte au milieu de la représentation.

Les technocrates et le petit frère

C'est à présent au tour des autres, longtemps relégués dans l'ombre de leur mentor, de se montrer en public. Qui sont-ils ? Le premier dans l'ordre d'apparition sur scène n'est pas le successeur désigné. Il s'agit de Felipe Pérez Roque, le jeune ministre des Affaires étrangères, sorti récemment des coulisses (il était auparavant secrétaire personnel de Fidel Castro) pour occuper l'un des tout premiers rôles. Un rôle beaucoup trop grand pour lui mais qu'il se sent, d'ores et déjà, prêt à assumer. Pérez Roque a, en effet, le premier, bondi sur la tribune pour assurer à la foule que le pouvoir n'était pas vacant ...

Depuis longtemps considéré par les milieux d'affaires internationaux et par la presse comme l'un des jeunes loups les plus prometteurs, Carlos Lage, l'actuel ministre de l'Economie, lui aussi assis au premier rang, est resté sagement en retrait lors du dramatique incident survenu à son Chef. Il sait par expérience que se dévoiler trop tôt pourrait lui coûter et son poste et sa carrière. Sans doute n'a-t-il aucune envie de connaître le sort de l'ancien idéologue du Parti, Carlos Aldana, confiné pendant de longues années à la tête d'un obscur plan de production dans une tout aussi obscure province à l'intérieur de l'île. Cette mésaventure est arrivée, plus récemment, au bouillant et brouillon ministre des Affaires étrangères, Roberto Robaina, écarté du pouvoir parce que trop voyant, trop branché, trop «jeuniste».

Beaucoup plus ancien parmi les candidats civils au pouvoir, Ricardo Alarcon, l'actuel président du Parlement croupion pompeusement dénommé « Assemblée nationale du pouvoir populaire », est un vieux compagnon du Lider. C'est l'un de ces diplomates formés sous l'ancien régime (celui de Batista), capables de défendre à la fois le Diable et le bon Dieu devant n'importe quelle instance internationale, justifiant aussi bien la politique de Cuba devant la Commission pour les droits de l'homme de l'Union européenne que négociant à Washington le rapatriement des balseros durant la crise de 1994 (1). Longtemps considéré comme un aperturista, un homme capable d'esprit d'ouverture, il a vu son étoile pâlir à la suite d'un débat télévisé sur la chaîne américaine CBS (débat diffusé sur tout le continent américain, sauf dans l'île) avec celui qui était alors le principal dirigeant de l'opposition en exil : Jorge Mas Canosa. Alarcon, célèbre pour ses réparties goguenardes et méprisantes, a fait ici piètre figure. De par son expérience internationale, il reste néanmoins un pion indispensable dans l'élaboration de la transition qui se profile à l'horizon.

Mais tous se retrouveront nécessairement aux ordres du successeur désigné : Raul Castro, le petit frère, de six ans le cadet de Fidel. Il n'y a pas de doute à avoir. Le communisme cubain, tout comme celui de la Corée du Nord, est une histoire de famille. Depuis 1975, année du premier congrès du Parti, Raul est prêt à prendre la relève. Il est vrai qu'il tient entre ses mains un atout de taille : il est le chef de l'armée, la seule institution réellement organisée du pays, dont la puissance légendaire est sans commune mesure avec la taille et la population de l'île. Forgée dans les campagnes « internationalistes » aux quatre coins du monde - en Angola, en Ethiopie, au Congo, au Chili, en Syrie et au Nicaragua - , l'armée est un véritable Etat dans l'Etat. Convertie depuis peu aux joies de l'économie de marché, elle contrôle notamment l'entreprise touristique Gaviota (2) avec une efficacité remarquable. Elle a également tissé des liens avec les nouveaux riches, une mafia en gestation qui vit essentiellement de la prostitution.

Au sein de cette armée, les velléités d'émancipation politique ont été soigneusement réprimées, par exemple en 1989 au cours du « procès Ochoa », dont Raul Castro fut le grand ordonnateur et qui s'est conclu par l'exécution de quatre officiers supérieurs. Depuis lors, personne ne bouge dans ses rangs, pas une tête ne dépasse. Mais Raul n'a pas le prestige de son frère aîné. Il ne sait pas parler en public. Il est, de notoriété publique, alcoolique et cocaïnomane. Quel est le pire des deux ? Pour le grand public, c'est Raul, dont la formation stalinienne a précédé celle de son aîné. Pour les initiés, y compris pour certains opposants politiques qui les connaissent aussi bien l'un que l'autre (Jorge Valls, par exemple, qui, après avoir participé à la révolution contre Batista, a passé vingt ans dans les geôles castristes), c'est Fidel. Un Fidel qui serait beaucoup plus roublard que son cadet, beaucoup moins franc, plus enclin aux coups tordus. Toujours est-il que le castrisme est tellement identifié à Fidel que la solution du petit frère ne peut être que provisoire.

Cette transition-là serait en tout cas la plus anti-démocratique qui se puisse concevoir. Les dirigeants cubains ont opté depuis le milieu des années 80 pour la voie chinoise : une ouverture de plus en plus affirmée au capitalisme et aux investissements étrangers tandis que les structures politiques, elles, demeurent immuables. Les investisseurs se sont engouffrés dans cette brèche, malgré les menaces de représailles brandies par l'administration américaine. Ces menaces n'ont jamais été réellement mises à exécution car les entreprises américaines possèdent de nombreux intérêts dans l'île, en particulier par le biais de participations au capital de firmes comme le mastodonte hôtelier espagnol Melia. Mais les petits, aussi, veulent leur place au soleil. Nombreux sont ceux qui ont acheté, au moyen de trafics plus ou moins avoués, de somptueuses demeures à retaper, au mépris de la loi qui interdit ce genre d'affaires (3). Il s'agit, pour la plupart, de modestes entrepreneurs européens qui ont trouvé sur place à la fois l'île et la femme de leurs rêves. Or, il faut bien entretenir la famille de sa bien-aimée et se ménager des vacances paradisiaques ... Réagissant à ces pratiques, le gouvernement cubain vient d'exproprier par décret plusieurs centaines de ces biens immobiliers, démontrant ainsi que tout investissement demeure risqué en dehors d'un cadre légal lisible.

Sur le plan politique, il serait illusoire de penser qu'une perestroïka ou une glasnost sont possibles dans l'île. Les dirigeants n'ont pas la moindre conviction démocratique. Ils ont été élevés dans le culte non pas d'un appareil plus ou moins impersonnel mais dans celui d'un Chef suprême. Ils sont habitués à suivre aveuglément des ordres qui tiennent souvent du caprice personnel, et c'est tout. Une « troisième voie » entre le pouvoir actuel et l'opposition est donc des plus improbables.

L'inconnue : le temps

Tout est prêt pour cette transition institutionnelle. En bonne logique, Fidel Castro devrait passer le flambeau. Mais quand ? Tant qu'il lui restera un souffle de vie, il dirigera le pays comme il l'a toujours fait, d'une main de fer. A moins que ses facultés physiques et mentales ne déclinent irréversiblement. Il resterait là, alors, comme un simple pantin que l'on exhibe, tandis que le pouvoir réel serait ailleurs.

Paradoxalement, dans cette interminable attente de la mort, le meilleur allié d'une opposition faible et divisée, c'est le temps. Celui-ci joue en faveur de l'apparition d'un semblant de société civile, dont la constitution était impensable il y a encore quelques années, lorsque le mur de Berlin se dressait entre deux mondes. Avec sa chute et, surtout, avec la disparition du « grand frère » soviétique, Cuba est entrée au début des années 90 dans une ère de pénurie absolue où les boeufs remplaçaient les tracteurs, les pousse-pousse les taxis et les vélos chinois les bus inexistants. Les difficultés économiques subies au cours de cette période - étrangement appelée « période spéciale en temps de paix » - ont provoqué le développement d'une opposition jusqu'alors confidentielle. Les organisations de défense des droits de l'homme se sont démultipliées en une infinité de groupuscules qui ne comptent parfois que trois ou quatre adhérents, souvent issus d'une seule et même famille. Certains journalistes, lassés de n'être que la caisse de résonance du Parti, sont devenus « indépendants ». Ils ont monté de petites agences de presse (Cuba Press, Habana Press, Linea Sur Press, etc.) qui diffusent leurs informations par le biais de Radio Marti, station contrôlée par le gouvernement américain à la manière de Radio Free Europe, et d'une multitude de publications de l'exil, ainsi que de grands journaux étrangers. Leur travail apporte un témoignage très précieux sur la réalité de la vie quotidienne à Cuba (sur l'état de la santé, de l'éducation, de la délinquance ...). Les opposants grouillent de partout, les clandestins, les semi-clandestins et les plus ou moins officiels, dans un magma de sigles incompréhensibles et de rivalités politico-personnelles. Toutes les tentatives de fédération ou d'unification de ces groupes ont échoué. L'infiltration constante de ces organisations par des membres de la Sécurité d'Etat n'est d'ailleurs pas étrangère à leurs divisions internes. Mais l'éclatement à l'infini permet aussi d'échapper à une répression brutale et centralisée.

Une dissidence interne éclatée

De ce panorama complexe émergent un certain nombre de personnalités, parfois reconnues par les chancelleries et les gouvernements étrangers comme des interlocuteurs incontournables. La première d'entre elles est, sans conteste, Elizardo Sanchez. Ancien professeur de philosophie - autant dire de marxisme - , il a longtemps été proche des anciens communistes, ceux qui avaient rejoint le Parti dès avant l'arrivée de Fidel Castro au pouvoir. Il fit plusieurs longs séjours en prison (le dernier entre 1989 et 1992), toujours pour simple délit d'opinion. Aujourd'hui, il suit de près les atteintes aux droits de l'homme et tient à jour une liste des prisonniers politiques dans l'île. Homme d'un grand courage, il a reçu l'hommage de nombreuses institutions internationales et a été récompensé pour son combat par Jacques Chirac en 1997, qui lui remit à l'Elysée l'un des prix de la Commission consultative des droits de l'homme. Le parcours d'Elizardo Sanchez est néanmoins assez erratique : l'essentiel de son message ne consiste pas à demander la libération des autres dissidents mais à réclamer la levée de l'embargo américain - une mesure qui, selon lui, contribuerait à améliorer la situation des opposants de l'intérieur. Il a récemment convaincu un sénateur américain, peu au fait des affaires cubaines, de déposer au Congrès une proposition de loi visant à permettre aux citoyens des Etats-Unis de voyager librement à Cuba. La loi a été adoptée mais le président George W. Bush a déclaré qu'il y opposerait son veto. Au président Chirac, en présence de Gérard Depardieu et de Carole Bouquet, il avait déjà demandé d'intervenir auprès de Bill Clinton dans le même sens. Ce à quoi son interlocuteur lui a répondu qu'il était disposé à le faire mais que le Congrès américain n'accepterait jamais une telle mesure. En somme, Sanchez est l'archétype du dissident toléré - sinon encouragé - par les autorités de l'île, qui voient en lui un moindre mal, voire un ambassadeur officieux chargé de propager à l'extérieur l'image d'une relative tolérance.

Symbole historique de l'opposition au régime, Gustavo Arcos Bergnes n'a pas la notoriété internationale d'Elizardo Sanchez. Il a été l'un des compagnons de Fidel Castro dès l'origine de sa geste révolutionnaire, participant, en 1953, à l'attaque de la caserne Moncada contre les troupes du dictateur Fulgencio Batista, où il fut grièvement blessé. Nommé par la suite ambassadeur en Belgique, il entra rapidement en dissidence, ce qui lui valut de nombreuses années de prison. Toujours aux avant-postes d'une opposition intransigeante, son âge avancé l'empêche aujourd'hui de prétendre à la relève démocratique. Son frère Sebastian a payé, lui aussi, son anti-conformisme au prix fort. Au cours des années 90, il fut victime de mitines de repudio (manifestations prétendument spontanées, en réalité organisées par le Parti ou les Comités de défense de la révolution au cours desquelles les récalcitrants se font insulter et agresser devant leur domicile par des foules en colère), avant d'être emprisonné durant près de trois ans. Il ne quitta sa cellule que pour partir immédiatement en exil forcé, où il succomba des suites d'un cancer mal soigné en captivité.

La troisième personnalité emblématique est Oswaldo Paya, principal représentant du courant catholique de cette opposition pacifique et parfois légaliste. Peu connu à l'étranger, Paya est un homme capable de s'introduire dans l'Assemblée nationale du pouvoir populaire pour tenter d'y lire une déclaration de son cru. Sa stratégie consiste à s'infiltrer dans les failles de la légalité pour réclamer une extension des libertés démocratiques les plus élémentaires.

Il n'est pas le seul. Plusieurs groupes de dissidents ont rédigé il y a quelques mois un manifeste qui préconise la tenue d'un référendum sur la question des libertés : le « Proyecto Varela ». L'initiative a peu de chances d'aboutir. Depuis l'exil, une pétition semblable avait été lancée il y a déjà plus de dix ans par l'écrivain Reinaldo Arenas et le peintre Jorge Camacho, soutenus par de nombreuses personnalités, dont des Prix Nobel. Les autorités avaient, naturellement, fait la sourde oreille. De leur côté, la Coordination des prisonniers et ex-prisonniers politiques et le Comité des mères Leonor Pérez, qui regroupe des mères d'enfants actuellement en prison ou morts pour avoir tenté de s'enfuir de l'île (4), réclament une amnistie générale pour l'ensemble des détenus dont les délits ne sont considérés comme tels que parce qu'ils enfreignent une législation fondamentalement répressive.

Le plus emblématique de ces prisonniers, Vladimiro Roca, a été condamné avec trois de ses compagnons qui, eux, ont été récemment libérés, pour avoir diffusé un texte intitulé « La patrie appartient à tous ». Tous les dirigeants occidentaux en visite dans l'île, y compris le pape, ont réclamé à Fidel Castro la grâce de ce dissident, président du Groupe de travail de la dissidence intérieure. En vain. Vladimiro Roca est toujours derrière les barreaux. Le Lider Maximo semble s'être acharné sur lui car il est le fils d'une des plus éminentes personnalités de son régime : Blas Roca, aujourd'hui décédé, fut l'un des principaux dirigeants du PSP, l'ancien Parti communiste stalinien, avant de devenir président de l'Assemblée nationale. De toute évidence, les jeunes générations rompent avec les idéaux défendus par leurs parents. Pour un système qui a voulu faire de la jeunesse son porte-drapeau, c'est le symptôme vivant d'un échec cuisant.

D'autres figures issues du castrisme ou de l'ancien Parti communiste sont également à la pointe de la contestation, par exemple le poète et journaliste indépendant Raul Rivero, dont l'action a été récompensée par Reporters sans frontières. Un autre journaliste indépendant, Bernardo Arévalo Padron, est actuellement sous les verrous pour « insultes » au Commandant en chef. Les plus radicaux, regroupés autour de Jesus Zuñiga, tentent de diffuser leurs informations directement sur Internet, au mépris des prohibitions officielles et malgré le contrôle total exercé sur le réseau par les autorités.

Mais le fait le plus significatif reste l'éclosion de mouvements surgis du néant, qui s'abritent derrière les sigles les plus divers. Ainsi, Roberto Viza Egües, le jeune homme arrivé à Roissy en août 2000 dans un container d'un avion d'Air France, renvoyé ensuite vers La Havane manu militari par la police française et qui a finalement réussi à gagner clandestinement la Floride, voulait créer un groupe dénommé « Cinq jeunes Cubains sans peur ».

Peu à peu, en effet, la peur s'estompe. Et c'est là l'une des clés de l'avenir d'un pays dont le système de gouvernement est basé sur la terreur, la délation et la mobilisation permanente et forcée. La dissidence interne en prend conscience. Mais pas seulement : l'exil aussi, dont les liens avec l'île ne cessent de se renforcer.

Les exilés dans l'attente

Depuis toujours, les exilés n'attendent qu'une chose : la mort du Lider Maximo, un impossible débarquement ou une révolte massive de la population, lasse de se voir soumise à des privations de toutes sortes. L'issue est désormais proche, et les exilés se placent sur la ligne de départ pour former la relève et, pour certains, s'emparer du pouvoir.

Les favoris font partie de la Fondation nationale cubano-américaine, créée par l'homme d'affaires Jorge Mas Canosa au début des années Reagan. Mas Canosa a été de son vivant l'objet de toutes les calomnies et de toutes les insultes. Self made man à l'américaine, il a été traité de mafieux, de fasciste, de terroriste et de revanchard par les autorités castristes, relayées à l'étranger par nombre de publications plus ou moins de bonne foi. Vis-à-vis des Cubains, tant ceux de l'extérieur que ceux de l'île, il avait l'avantage de ne pas avoir participé au processus révolutionnaire, se présentant comme un « homme nouveau » (mais pas au sens guevariste du terme). Le dirigeant de la Fondation, dont l'activité se partageait entre le lobbying au Congrès et l'aide aux réfugiés qui affluent chaque jour sur les côtes de Floride, était en fait un démocrate convaincu. Tout au plus pouvait-on lui reprocher de ne pas envisager pour Cuba un autre avenir que le modèle américain. Mort prématurément d'un cancer, sa succession est assurée par son fils, Jorge Mas Santos, qui ne possède aucune des qualités de combativité de son père. Sous son impulsion, la Fondation a pris récemment un tournant plus modéré. Elle a notamment apporté son appui au « Proyecto Varela », ce qui, autrefois, eût été inconcevable, s'agissant d'un programme aussi peu radical dans ses objectifs et sa portée. Ce changement d'orientation a d'ailleurs provoqué des défections dans les rangs des adhérents historiques pour qui le décès de Jorge Mas Canosa a été vécu comme une catastrophe.

Depuis Madrid, un autre leader de l'opposition se prépare à l'après-Castro : l'écrivain Carlos Alberto Montaner, auteur de romans et d'essais consacrés au castrisme. Carlos Alberto, comme on l'appelle souvent, n'a pas été lui non plus marqué par le régime actuel. Il a quitté Cuba très jeune - après, il est vrai, un bref séjour en prison. A la tête de la Plate-forme démocratique, une organisation d'obédience libérale, l'écrivain propose un étonnant mélange de radicalisme verbal et de propositions conciliatrices. Depuis de longues années, il préconise l'instauration d'un dialogue avec le gouvernement de l'île, tout en concentrant ses flèches sur la personnalité des dirigeants, en particulier du Lider Maximo. Il est passé maître dans l'art de prédire l'avenir, en particulier dans l'appendice de son livre Viaje al corazon de Cuba, intitulé « Le jour où Castro mourut » (5). Homme politique brillant, Carlos Alberto Montaner est considéré par le Département d'Etat comme l'une des pièces maîtresses d'une possible relève. Autre partisan du dialogue, l'ex-commandant révolutionnaire Eloy Gutiérrez Menoyo a connu une trajectoire beaucoup plus heurtée. Cet ancien chef guérillero, membre d'un groupe opposé aux frères Castro, a passé plus de vingt ans sous les verrous pour s'être soulevé contre le régime communiste. Libéré sous la pression du gouvernement espagnol (lui-même est né en Espagne), il a par la suite radicalement changé de bord, se rendant régulièrement dans l'île et donnant l'accolade au Lider Maximo - une trahison que la majorité de l'exil ne lui a pas pardonnée. La carte que joue Menoyo est simple mais risquée : en se présentant comme une caution d'ouverture, il espère faire partie de ceux qui prendront le pouvoir le jour où l'appareil castriste s'assouplira. Le seul problème, c'est que Fidel Castro n'est nullement enclin à un quelconque dialogue pouvant entraîner une démocratisation, fût-elle partielle. En réalité, l'attitude de Menoyo s'explique par sa soif de pouvoir, quel que soit le pouvoir en question. D'autres exilés pourraient également prétendre à un destin national bien que, en raison de leur âge et de leur intransigeance, ils semblent condamnés aux seconds rôles. C'est le cas de l'ancien commandant révolutionnaire Huber Matos, le président de l'organisation Cuba indépendante et démocratique (CID), emprisonné pendant vingt ans pour s'être opposé à l'évolution du régime vers le communisme, ou de l'ex-prisonnier politique Armando Valladares, libéré à la suite de l'intervention du gouvernement français, naturalisé américain, ancien ambassadeur spécial des Etats-Unis au sein de la Commission de l'ONU pour les droits de l'homme à Genève et aujourd'hui président de la Fondation qui porte son nom. A ceux-là il faut ajouter un certain nombre d'intellectuels de renom qui, en l'absence d'une opposition politique réellement organisée, ont tenté de prêter leur voix à tous les persécutés de l'île et de l'exil (6). Ils aspirent à retrouver leur place dans un pays authentiquement démocratique, sans pour autant abandonner tout sens critique face à une transition qui s'annonce difficile.

Gare aux illusions

Dans cette optique, le rôle de la communauté internationale sera déterminant. Jusqu'à présent, les gouvernements étrangers, qu'ils soient de droite ou de gauche, européens ou américains, du Nord et du Sud, ou qu'il s'agisse d'une puissance spirituelle comme le Vatican, ont eu peu d'influence sur Fidel Castro. L'homme, en effet, est têtu, et n'apprécie guère qu'on lui dicte sa conduite. Persuadé que son combat est légitime et que l'immense majorité de la population mondiale le soutient, il n'a rien perdu de son caractère messianique. Il n'en ira certainement pas de même avec son frère Raul et les jeunes technocrates dont ils s'entourera.

Les pressions internationales devront prioritairement s'exercer sur le terrain des droits de l'homme.

Cuba fait régulièrement figure d'accusé devant la Commission des droits de l'homme des Nations unies à Genève. Depuis quelques années, le régime castriste y est systématiquement condamné (contrairement à la Chine qui, elle, réussit toujours à échapper au pire) à une ou deux voix près. La plupart du temps, ce sont d'anciens « pays frères », la Pologne ou la République tchèque, qui prennent l'initiative. Il a fallu pour cela la chute du mur de Berlin et l'affirmation d'un élémentaire devoir de solidarité vis-à-vis de ceux qui continuent à souffrir des mêmes calamités. Mais parvenir à trouver une majorité n'est pas chose facile. En avril 2001, la résolution tchèque a ainsi été l'objet de longues tractations : afin d'accroître les chances de la voir adopter, ses promoteurs souhaitaient introduire une clause stigmatisant l'embargo américain tout en évitant de froisser les Etats-Unis. La clause litigieuse a finalement été retirée sous la pression de Washington - malgré l'opposition de la France qui, au dernier moment, a menacé de ne pas voter contre Cuba, avant de se reprendre.

Ce nouveau camouflet n'a pas empêché le régime castriste de se présenter comme vainqueur moral dans les médias officiels, ce qui est dans la logique du système et de son chef : transformer la défaite en victoire est l'un des exercices préférés du Lider Maximo, depuis l'attaque manquée de la caserne Moncada en 1953 jusqu'aux tentatives de fuite massive des marielitos (en 1980) et autres balseros (en 1994). L'on peut facilement mesurer l'importance accordée par le gouvernement cubain aux sessions de la Commission de Genève au nombre d'agents de la Sécurité d'Etat, déguisés en représentants d'ONG fantoches - comme le Mouvement de la Paix ou la Fédération des femmes cubaines (dirigée par la femme de Raul Castro en personne, Vilma Espin) - qui déambulent dans les couloirs du Palais de l'ONU en agressant verbalement et physiquement les opposants en exil.

Mais qu'en sera-t-il l'an prochain ? Les Etats-Unis viennent de se voir expulser de la Commission des droits de l'homme à la suite des manoeuvres insistantes de plusieurs Etats du tiers-monde, pourtant peu soucieux du respect des libertés. Dans ces conditions, le vote d'une résolution, quelle qu'elle soit, risque de se révéler de plus en plus hasardeux, d'autant que la question de l'embargo ne manquera pas de ressurgir. Mais comme l'affirme Jesus A. Permuy, un anti-castriste spécialiste des questions humanitaires, peu importe l'embargo, pourvu qu'une résolution soit votée.

L'embargo fait l'objet de critiques de plus en plus vives, y compris au sein du Congrès américain. Celui-ci en a fortement atténué la portée depuis quelques années, mais il n'a pas l'air décidé à aller plus loin. Une levée totale marquerait, en effet, une victoire politique du castrisme dans le combat (plus verbal que réel) qu'il mène depuis quarante-deux ans contre son puissant voisin du Nord. L'Union européenne s'oppose résolument à la politique américaine, surtout dans ses modalités les plus contestables comme la loi Helms-Burton, condamnée pour son caractère d'« extra-territorialité » (7). Depuis 1996, elle conditionne néanmoins son aide économique au gouvernement cubain à l'amélioration de la situation des droits de l'homme. Or, force est de constater que la situation n'a pas évolué d'un iota. La commission dépêchée sur place par la présidence belge de l'Union aura pu le constater sans difficulté.

Sur ce point, les gouvernements étrangers peuvent jouer un rôle plus clair dans les années à venir. Ce qui n'était pas possible du temps de Fidel Castro, étant donné le profil du personnage, peut le devenir sous un régime de transition. Pour cela, il faudrait évidemment mettre en avant une volonté éthique et non pas de simples intérêts économiques au profit de l'industrie hôtelière et touristique (Club Méditerranée, par exemple) ou des compagnies aériennes (AOM et Air France).

A ce sujet, la France se fait souvent tirer l'oreille. Ses positions diplomatiques sont, en effet, des plus ambiguës, et cela indépendamment des gouvernements en place. Nombreux sont les députés et sénateurs, qu'ils soient amateurs de havanes ou non, à faire partie des Amitiés franco-cubaines. Ils ne dédaignent pas de visiter ce « paradis » pour en raconter, à leur retour, monts et merveilles. A tous les niveaux, aussi bien au sein des partis politiques que des instances gouvernementales, les manifestations de solidarité avec l'opposition cubaine, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'île, font cruellement défaut. Ce serait pourtant l'une des conditions indispensables à l'affirmation d'une société civile qui attend un minimum d'appui de l'étranger pour pouvoir affronter dans de meilleures conditions cette transition dont elle est, pour l'instant, rigoureusement exclue.

A l'intérieur, pourtant, là où se joue une bonne part (pas la seule) de l'avenir de Cuba, l'inéluctable peut se produire à tout moment. Le Lider lui-même sent le besoin de se pencher sur son propre passé en distillant goutte à goutte quelques informations sur son jardin secret. Ainsi, son actuelle femme, Delia Soto del Valle, dont toute la population cubaine connaissait l'existence, est-elle apparue pour la première fois en public. On l'a vue lors de réceptions officielles ou bien participant à des manifestations « de masse » (le parallèle avec les derniers mois de François Mitterrand n'est pas fortuit : l'ancien président français était un ami proche du dictateur cubain ; sa femme Danielle continue de l'être). Fidel Castro remet sa biographie en ordre avant que les historiens ne s'en emparent. La transition si patiemment élaborée est néanmoins à la merci d'un coup de sang du peuple cubain. Si l'avenir promis par le régime se révèle insoutenable, alors tout est possible, y compris les hypothèses les plus improbables. Pendant trop longtemps, les propagandistes du régime ont agité l'épouvantail du chaos et du « bain de sang » qui suivrait la fin du castrisme. Mais l'ensemble de la population, aussi bien dans l'île qu'en exil, souhaite une évolution pacifique. Trop d'aventures guerrières, trop de discours martiaux ont à jamais échaudé les Cubains. L'espoir d'un avenir un peu plus ouvert se dessine, pour des raisons purement biologiques. Mais la biologie finit toujours par avoir raison de l'histoire.

En guise de conclusion, laissons la parole à un poète (anonyme par obligation) qui le 13 août 2001 - jour de l'anniversaire de Fidel Castro - a signé cette petite perle d'humour macabre et désabusé. Un poème qui a fait le tour de la communauté cubaine par la grâce d'Internet.

« Je mourrai à la tribune, micro en main,
Avec gilet pare-balles, tennis russes et une étoile.
Après la veillée funèbre, ce sera au tour de mon frère
De manier le bâton, la peur et la soupe populaire.

J'ai décrété que ma mort ne doit pas provoquer d'illusions :
Je laisse tout en ordre, amarré par les deux bouts ... »

Notes :

(1) Au cours de l'été 1994, plusieurs dizaines de milliers de personnes tentèrent d'abandonner l'île à bord d'embarcations de fortune, les balsas. Près de 30 000 d'entre elles réussirent à atteindre le sol des États-Unis ou furent provisoirement internées à Guantánamo, la base américaine située dans l'est de Cuba. Après des accords migratoires conclus entre la délégation cubaine, dirigée par Ricardo Alarcón, et l'administration Clinton, une partie des fugitifs cubains recueillis en mer devait être renvoyée à Cuba, tandis que les États-Unis s'engageaient à délivrer 20 000 visas par an à ceux qui désiraient partir. Combien de balseros ont-ils disparu en mer ? Nul ne le sait.
(2) Un nombre considérable d'officiers cubains, plus habitués à participer à des opérations « internationalistes » en Angola ou en Éthiopie qu'à vanter les mérites des plages de l'île et l'accueil chaleureux des Cubains et des Cubaines (souvent concédé en nature), se sont reconvertis dans l'exploitation de complexes touristiques, jouant le rôle de négociateurs entre les tour-opérateurs internationaux (notamment français) et le gouvernement cubain. Un documentaire, diffusé dans le cadre du magazine Capital sur M6, montrait récemment le visage de ces nouveaux capitalistes d'un genre un peu particulier.
(3) La législation cubaine permet depuis peu aux étrangers d'acquérir certaines propriétés immobilières dans l'île, ce qui demeure interdit aux ressortissants cubains. De nombreux touristes, assidus de l'île, achètent des propriétés dont ils confient la garde à leurs épouses ou à la famille de celles-ci, demeurées dans l'île, pendant qu'ils sont à l'étranger. Les lois, assez obscures, très élastiques dans leur application et soumises aux coups de sang du Líder Máximo, sont souvent contournées par les investisseurs peu scrupuleux ou les nouveaux riches cubains.
(4) Parmi ses membres, le Comité des mères Leonor Pérez compte notamment Lucía García Carvajal, dont le fils a été retrouvé mort en août 1999 dans le train d'atterrissage d'un avion en provenance de La Havane.
(5) Ce texte a également été publié dans le no 79 (printemps 1998) de Politique Internationale.
(6) Parmi ces intellectuels il faut citer le nom de l'écrivain Guillermo Cabrera Infante, exilé à Londres depuis 1965, devenu, au cours des années, l'une des principales voix critiques vis-à-vis du castrisme. Il y a également Carlos Franqui, exilé depuis 1968, aujourd'hui installé à Porto Rico. Tous deux occupèrent naguère des postes de responsabilité au sein des instances culturelles officielles avant de rompre définitivement avec le régime. Nombre de ces intellectuels de prestige, engagés contre le régime, sont morts en exil : Reinaldo Arenas, Néstor Almendros, Manolo Granados, Gastón Baquero, Heberto Padilla et bien d'autres.
(7) Adoptée en 1996 par le Congrès américain à l'initiative des républicains Jesse Helms et Dan Burton, la loi Helms-Burton renforçait l'embargo contre Cuba, déjà durci en 1992 par la loi Torricelli, rédigée par le démocrate Robert Torricelli. Parallèlement à la loi D'Amato, dirigée contre le régime iranien, la loi Helms-Burton préconise des sanctions (notamment le refus de visa pour entrer sur le sol américain) contre les dirigeants d'entreprises internationales qui « trafiqueraient » avec Cuba et contre tous ceux qui rachèteraient au gouvernement cubain des biens ayant appartenu à des citoyens américains (ce qui inclut des Cubains ayant acquis la nationalité américaine). Les dispositions les plus controversées de cette loi ont été brièvement mises en œuvre après la mort en plein vol, en février 1996, de quatre hommes appartenant à l'organisation de solidarité avec les balseros « Hermanos al rescate », dont les avionnettes furent abattues par la chasse cubaine. Même si elle demeure suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des dirigeants cubains, la loi Helms-Burton paraît (au moins provisoirement) soigneusement rangée dans les tiroirs de la nouvelle administration républicaine. Le sénateur Jesse Helms a, pour sa part, annoncé sa retraite politique. Quant aux effets de ces mesures sur le rétablissement de la démocratie à Cuba (ce qui était, en principe, leur objectif), ils ont été, sur tous les plans, absolument nuls.