Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
L'ITALIE EN EUROLAND
Entretien avec Mario BALDASSARRI
Vice-ministre italien de l'Economie et des Finances. Economiste.
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - Monsieur le Ministre, au 1er janvier 2001, l'euro deviendra la monnaie de l'Europe. Ce passage a-t-il, selon vous, été bien préparé ?

Mario Baldassarri - N'oublions pas que l'euro est déjà en vigueur depuis trois ans, très précisément depuis le 1er janvier 1999. En dépit d'une baisse initiale due à la virtualité de la nouvelle monnaie, l'objectif a été atteint : celui de « tenir » ensemble les pays de l'Union monétaire, y compris et d'abord face aux chocs extérieurs. Et ces chocs n'ont pas manqué : crises financières, notamment en Russie, hausse des prix du pétrole, etc. Évidemment, sa performance face aux autres devises, en particulier face au dollar, n'est pas encore à la hauteur de nos espérances de parité substantielle. Mais la force de la monnaie dépend avant tout de la force de l'économie : la faiblesse de l'euro vis-à-vis du dollar n'est que le reflet de la faiblesse relative de l'économie européenne par rapport à l'économie américaine. Cela dit, même s'il n'existe pas encore d'économie unique et encore moins de politique unique, l'euro en tant que monnaie unique joue, d'ores et déjà, un rôle capital. Ce n'est pas un hasard si les grandes opérations de restructuration et de fusion d'entreprises européennes, qui leur permettront de se mesurer à armes égales à leurs concurrents sur les marchés internationaux, ont eu lieu après l'avènement de l'euro. En bref, on peut dire que l'euro fonctionne déjà puisque, de 1999 à 2002, l'Europe a eu une politique monétaire et un taux d'intérêt uniques — ce qui, en soi, est fondamental.

R. H. - Qu'en est-il pour l'Italie ?

M. B. - Il est certain que l'Italie a été fortement avantagée par la convergence des taux. Son action visant à réduire un endettement public extrêmement élevé (1) s'en est trouvée renforcée. Les succès remportés dans ce domaine dépendent, en effet, pour une large part, de la réduction des taux d'intérêt.

R. H. - Reste que l'euro commencera à circuler à partir de janvier prochain. Comment percevez-vous ce changement ?

M. B. - La mise en circulation « physique » de l'euro constitue un fait historique. Au cours des trois dernières années, les Européens n'ont peut-être pas compris l'importance de la monnaie unique parce qu'ils continuaient d'avoir en poche leur propre devise nationale : franc, mark, peseta, lire… Ce passage se traduira, à n'en pas douter, par un vrai bouleversement. Sur le plan économique, les transactions vont être facilitées. Aujourd'hui encore, les banques continuent à prélever des commissions de change bien que les taux soient fixes. Cela ne devrait plus être le cas demain. L'arrivée de l'euro annulera, de fait, le coût de ces transactions.

R. H. - Comment les Italiens accueilleront-ils l'euro ?

M. B. - Il y aura sans doute quelques problèmes d'adaptation. Dans tous les pays européens, les gens ont l'habitude de compter dans leur monnaie. De ce point de vue, le passage à l'euro sera perçu différemment d'un pays à l'autre : mes compatriotes, par exemple, découvriront les centimes alors qu'ils ne sont pas habitués à jongler avec les virgules. Ils devront aussi apprendre à faire leurs additions avec moins de zéros. Ce ne sera sans doute pas facile. On peut aussi s'attendre à des conséquences sur les prix, selon que l'on arrondira à l'unité supérieure ou inférieure. Pour les Italiens, l'arrondi se fera sans doute à 2 000 lires, l'euro valant officiellement 1 936,27 lires ; ce qui veut dire que, théoriquement, les prix devraient légèrement baisser. Tout dépendra, en fait, de l'attitude du commerçant. Mais le plus gros problème sera d'ordre logistique : il faudra changer, en l'espace d'un week-end, tous les ordinateurs et appareils électroniques, depuis le distributeur de bonbons jusqu'aux systèmes de paiement bancaire les plus complexes. Pour ce faire, il faudra disposer d'un nombre suffisant de pièces et de billets. C'est pourquoi la Banque d'Italie a devancé l'échéance de trois mois : elle a constitué des stocks d'euros auprès des banques afin qu'ils soient distribués le plus rapidement possible à leurs clients.

R. H. - Depuis sa création, l'euro a perdu un tiers de sa valeur. Comment interprétez-vous cette érosion ?

M. B. - L'euro s'est déprécié par rapport aux autres devises, en particulier par rapport au dollar. Mais à l'intérieur de l'Union, son pouvoir d'achat est resté stable. Je le répète : si le dollar est fort, ce n'est pas parce que l'euro serait une monnaie faible mais parce que l'économie européenne n'est pas suffisamment dynamique. L'Europe pensait que la bonne santé de l'économie américaine allait la remettre sur les rails de la croissance. Une telle attitude ressemble fort à la politique de l'autruche. Il serait temps de sortir la tête du sable et de comprendre que si l'Europe veut redevenir la locomotive du monde, c'est en elle-même qu'elle doit puiser l'énergie nécessaire. Elle doit être capable de croître et de se développer indépendamment du reste de la planète, en toute autonomie. Des réformes de structure sont indispensables pour lui donner une nouvelle impulsion, notamment une diminution de la pression fiscale et une réforme de la dépense publique. Il faut réfléchir à ce que devraient être le rôle et la dimension de l'État dans une économie de croissance. De ce point de vue, l'Europe a un mérite historique : elle a inventé l'État régulateur, garant de la redistribution et de l'équité sociale. Elle doit cependant se rendre compte que si cette redistribution va trop loin, elle risque de peser sur l'investissement et de freiner la croissance.

R. H. - Les socialistes français ont proposé la création d'un comité de « surveillance » de la Banque centrale européenne (BCE) qui siégerait auprès du conseil des ministres. Y êtes-vous favorable ?

M. B. - On peut très certainement améliorer le fonctionnement de la BCE, mais il ne faut pas la rendre responsable de tous les maux. La politique économique repose sur deux piliers : d'une part, la politique monétaire, qui doit être conduite à l'échelon européen ; et, d'autre part, les politiques fiscale, budgétaire, industrielle, sociale, etc. qui, elles, doivent rester de la compétence des États. Il ne faudrait pas que le débat sur la BCE serve à escamoter l'essentiel car, aujourd'hui, le véritable défi qui est lancé à l'Europe consiste à mener une politique économique sérieuse sans céder à la vieille tentation des déficits publics. C'est ce que nous tentons de faire en Italie.

R. H. - De quelle manière, plus précisément ?

M. B. - Nous essayons d'évaluer le niveau et la composition des prélèvements et des dépenses. D'où la question : à déficit zéro — ce qui est notre objectif pour 2003 —, quelle est la dimension optimale de l'État, celle qui permet de maximiser la croissance tout en assurant une redistribution équitable du revenu ? Ces dix dernières années ont montré qu'il existait, en réalité, deux Europe. L'une composée des pays qui ont fait des réformes : la Grande-Bretagne, l'Irlande, les Pays-Bas, l'Espagne et le Portugal. Ces pays ont ramené le poids de l'État autour de 35 % de leur PIB avec une forte croissance et un chômage relativement bas. Les autres correspondent à l'Europe continentale : Allemagne, France, Belgique et Italie. Ces quatre-là ont maintenu le poids de l'État autour de 50 % du PIB et enregistrent une faible croissance et un chômage élevé. La France s'en tire un peu mieux, probablement parce que son administration publique est plus efficace et, de ce fait, limite les dégâts. Mais subsiste le fait fondamental : dans ces pays, l'État occupe l'économie.

R. H. - En ce qui concerne l'Italie, l'absence de réforme de l'État en cinq ans de gouvernement de centre gauche est particulièrement flagrante. Maintenant que vous êtes au pouvoir, que comptez-vous faire ?

M. B. - Nous devons assumer l'héritage. L'Italie est aujourd'hui tributaire d'un déficit public élevé et d'une perte de compétitivité à l'égard des pays européens. Naturellement, grâce à la dévaluation de l'euro, elle récupère des marges de compétitivité par rapport au dollar, mais c'est une autre histoire. Il n'est donc pas étonnant qu'elle affiche jusqu'à présent un taux de croissance inférieur à la moyenne européenne.

R. H. - Wim Duisenberg ne croit pas que l'Europe puisse bénéficier du surcroît de croissance dérivant des nouvelles technologies — un phénomène qui semble expliquer, au-delà de la conjoncture actuelle, la durabilité du gain de productivité des États-Unis. Qu'en pensez-vous ?

M. B. - Duisenberg ferait bien de commencer par faire son métier de président de la BCE et de se demander si sa politique monétaire est la bonne ! Jusqu'à présent, la BCE a été affligée de strabisme : d'un côté, elle a voulu contrôler l'inflation en augmentant les taux ; de l'autre, elle a été tentée de relancer une croissance trop faible, ce qu'elle aurait dû faire en réduisant ces mêmes taux. Dans les faits, elle a souvent frôlé l'immobilisme, tout en envoyant des signaux contradictoires. Ce n'est pas ainsi qu'elle renforcera la crédibilité de l'euro. Elle continue à prétendre qu'il y a un risque d'inflation, ce qui justifie sa prudence sur les taux. Mais elle ne se rend pas compte que le ralentissement américain est plus fort et plus long que prévu et que l'Allemagne subit à son tour un coup de frein assez brusque. Curieusement, l'Italie paraît moins touchée par ce retournement de conjoncture.

R. H. - En d'autres termes, vous accusez la BCE de brider l'économie européenne…

M. B. - La banque centrale devrait s'occuper de politique monétaire et de rien d'autre. Elle a raison de dire que la politique budgétaire est du ressort des gouvernements. Reste qu'un fort ralentissement économique, comme celui que nous sommes en train de vivre, a un impact direct sur les comptes publics. A l'évidence, le Pacte de stabilité ne peut être interprété de manière rigide et dogmatique (2). Dès lors que la baisse de la croissance creuse le déficit public, on ne peut pas contraindre les pays à une plus grande rigueur budgétaire. Cela ne ferait qu'aggraver la situation. En tout cas, ce qui doit être clair, c'est la stratégie à adopter pour résorber ce déficit. L'ECOFIN, qui se tiendra en fin d'année, devra faire le point de la situation dans chaque pays et indiquer le meilleur chemin pour parvenir à l'équilibre budgétaire.

R. H. - Vous l'avez dit : l'Italie s'est engagée à atteindre le déficit zéro en 2003. Y parviendrez-vous ?

M. B. - C'est notre objectif. Pour cette année, il ne faut pas y penser, étant donné le dérapage des comptes de l'État hérité du précédent gouvernement. Nous cherchons cependant à faire de notre mieux. Il est peu probable que, partant d'un déficit de 1,9 % du PIB, nous parviendrons en fin d'année à 0,8 % comme nous l'avions prévu avant d'arriver au pouvoir. Mais d'ici à 2003, nous avons le temps de mettre en place des réformes structurelles susceptibles de mieux garantir l'équilibre à moyen terme — même si, dans l'immédiat, les comptes restent déficitaires à quelques décimales près.

R. H. - Quelles réformes de structure envisagez-vous ?

M. B. - Nous souhaitons réduire en parallèle la pression fiscale et les dépenses courantes. La tâche serait certes plus facile s'il nous n'avions pas trouvé, au départ, un « trou » dans les caisses de l'État. Mais nous ne renonçons pas pour autant à appliquer notre politique économique. Nous nous sommes engagés à diminuer la pression fiscale de cinq points en cinq ans, de 42 à 37 % du PIB, et à réduire les dépenses de santé, ce qui ne veut pas dire supprimer d'un coup les 125 000 milliards de lires (64,5 milliards d'euros) qui y sont consacrés mais faire en sorte que ce budget augmente moins vite que le revenu national.

R. H. - Comment procéderez-vous ?

M. B. - Nous entendons faire des économies dans cinq grands domaines : @R2 les achats de biens et services par les administrations. Sur ce point, notre marge de manœuvre est suffisante pour faire de véritables coupes claires. @R2 les subventions aux entreprises, publiques et privées. Elles sont souvent distribuées à la louche. Leur efficacité est douteuse quand elles ne servent pas, purement et simplement, à couvrir l'inefficacité des entreprises publiques. @R2 la gestion de la fonction publique. Nous en avons déjà défini les lignes générales. Les salaires seront légèrement augmentés de façon à couvrir l'inflation. A cette mesure s'ajoutera une prime de productivité de 1 %. En ce qui concerne les effectifs, sur un turnover de 3 % par an, priorité sera donnée aux jeunes et aux femmes, à raison de 2 %. @R2 en matière de santé, il s'agira de compenser les effets de la suppression du ticket modérateur décidée par le gouvernement précédent. Il faut aussi trouver des paramètres pour contrôler la croissance de la dépense publique. @R2 quant aux retraites, la question sera examinée à l'automne. La réforme portera sur deux chapitres : le démarrage des fonds de pension et la libéralisation de l'âge du départ à la retraite. Nous voulons, par une série d'incitations, permettre aux gens de continuer à travailler au-delà de la limite d'âge. Actuellement, le système les incite à anticiper leur départ à la retraite. Plus jeune on quitte la vie active, mieux on se porte. Il s'agit de changer cette mentalité.

R. H. - Pour finir, trois questions brèves : quand, selon vous, la Grande-Bretagne adoptera-t-elle l'euro ?

M. B. - Pour le moment, rien ne permet de le dire. Pas avant cinq ans en tout cas.

R. H. - Les candidats à l'élargissement devront-ils adhérer à l'euro en même temps qu'ils deviendront membres de l'Union ?

M. B. - C'est une question qui se posera en 2006. La simultanéité ne me semble pas nécessaire : mettre tout de suite ces économies encore fragiles dans le double bain du marché et de la monnaie peut se révéler dangereux. D'abord pour elles mais aussi pour nous — même si le fait d'affronter leur concurrence sur le marché sans qu'elles soient liées par la monnaie unique comporte un risque de dévaluations compétitives. Pour de petits pays à l'économie plus avancée, comme la République tchèque, on pourrait concevoir une entrée concomitante. C'est déjà une sorte de Land allemand. Pour d'autres plus grands comme la Pologne ou à l'économie plus chaotique, le processus devra se faire en deux temps.

R. H. - Que pensez-vous du rejet par le Parlement de Strasbourg du projet de réglementation européenne de l'OPA ?

M. B. - Il aurait mieux valu qu'il fût adopté car c'était un instrument de modernisation et de clarification du système. Il faut relever que l'asymétrie des législations nationales ne facilite pas les choses. C'est pourtant un problème qu'il faut résoudre. Il est légitime qu'un pays veuille maintenir chez lui des monopoles publics comme EDF en France. Mais les autres pays sont en droit d'exiger que ces monopoles ne participent pas aux privatisations qu'ils effectuent. D'autant que, dans le cas français, l'avantage compétitif d'EDF est à l'évidence lié à la présence de centrales nucléaires qui ont été payées avec l'argent du contribuable français. En d'autres termes, il s'agit d'une aide de l'État déguisée. Sans ces centrales, EDF n'aurait sans doute pas cet avantage compétitif.

R. H. - L'Italie a-t-elle une chance de jouer à nouveau un rôle de premier plan en Europe ?

M. B. - Comme souvent, les pays qui jouent un rôle important sur la scène européenne comme sur la scène internationale sont ceux qui remportent des succès chez eux. L'Italie doit remettre ses comptes en ordre de manière à ne plus avoir à se faire « pardonner » quelque défaut que ce soit : une inflation trop forte, un déficit public trop élevé ou un endettement exagéré. Ce jour-là, elle saura trouver l'attitude et le ton qui conviennent pour tenir sa place avec dignité. Nous y travaillons.

Notes :

(1) En 2001, la dette publique s'élève à 107 % du PIB.
(2) Le Pacte de stabilité impose à l'Italie d'annuler son déficit public en 2003 et de ramener à cette date son endettement à 100 % du PIB. Ces deux objectifs figurent dans le projet de loi de programmation économique et financière (DPEF), une sorte de plan quinquennal 2001-2006 adopté à la mi-juillet en conseil des ministres. L'aggravation des comptes hérités du gouvernement précédent contraindra sans doute le gouvernement Berlusconi à réviser à la hausse l'objectif de déficit public pour 2001, actuellement fixé à 0,8 % du PIB. En revanche le ministre de l'Économie Giulio Tremonti s'est engagé à respecter les deux objectifs à moyen terme concernant le déficit et la dette. S'agissant de celle-ci, le DPEF prévoit qu'elle soit ramenée à 103,2 % du PIB en 2002, 100 % en 2003, 97,9 % en 2004, 95,5 % en 2005 et 92,8 % en 2006. Après 2003, le solde des administrations devrait correspondre à l'excédent « primaire » fixé à 5,79 % du PIB pour 2004, 5,64 % pour 2005 et 5,44 % pour 2006.