Analyse d'un négationnisme d'État

n° 147 - Hiver 2015

Pour les chercheurs qui travaillent sur les violences de masse, les attaques ottomanes qui ont visé les Arméniens en 1915 et ont fait disparaître la moitié d'entre eux constituent à n'en pas douter un génocide. Raphael Lemkin avait d'ailleurs ces déportations et ces massacres en tête lorsqu'il a forgé le terme. Mais un siècle après les faits, la Turquie ne manifeste aucune honte face à ces massacres, et son argumentation se borne à considérer que ce type de traitement des minorités est tout à fait acceptable, même encore aujourd'hui. Les arguments négationnistes turcs, développés avec aplomb sur le site internet du ministère des Affaires étrangères, ne sont donc pas seulement lamentables : ils sont également dangereux.
Selon l'État turc, la politique de déportation menée en 1915 était nécessaire pour la défense du pays : elle se justifiait par l'élimination de la « cinquième colonne » au moment de la bataille des Dardanelles, alors que la menace d'une invasion russe, potentiellement soutenue par les populations arméniennes, pesait sur la frontière orientale. Mais, malgré l'existence reconnue de quelques poches de résistance armée arménienne, rares sont les historiens à considérer comme justifiée la déportation d'une population tout entière. Comme l'affirme Donald Bloxham : « Globalement, peu d'indices laissent penser à une menace arménienne dans les régions orientales... Les leaders religieux et politiques arméniens de 1914-1915 prêchaient la loyauté et la placidité, et encourageaient les jeunes à remplir leurs obligations militaires vis-à-vis de l'Empire ottoman. De plus, la grande majorité des Arméniens n'étaient pas politisés. La résistance arménienne est restée très localisée et désespérée ; elle agissait en réaction aux actions de liquidation. »
Les affrontements avec les groupes arméniens ne peuvent remettre en cause la qualification de génocide accolée aux événements de 1915. Ils n'excusent en rien ni n'atténuent - et encore moins ne justifient - une politique qui visait à débarrasser l'Anatolie orientale d'un groupe qui représentait 30 % de la population. Le crime de génocide a été introduit par la Convention des Nations unies de 1948 précisément pour dissuader l'élaboration de politiques de persécution des minorités dans des périodes de menace et d'urgence nationale, lorsque des groupes qui ont subi des discriminations sont, de ce fait même, tentés de soutenir un envahisseur. Ce danger peut éventuellement justifier leur retrait des lignes de front ou l'emprisonnement des leaders révolutionnaires, mais il ne peut être une excuse pour ce que le rapport Harbord, adressé au gouvernement américain en 1919, a décrit comme un « attentat systématique contre une race ».
La source qui fait autorité s'agissant du négationnisme de la République de Turquie est le site internet de son ministère des Affaires étrangères. Sous le titre « Controverse entre la Turquie et l'Arménie sur les événements de 1915 », il affiche un « récapitulatif des faits historiques » soigneusement peaufiné, qui réfute les allégations de génocide et même toute accusation de mauvaise conduite de la part de l'Empire ottoman ou de ses forces. Au premier abord, ce site se démarque par ses omissions …

Sommaire

l'Ukraine face à l'agression russe

Entretien avec Arséni Iatseniouk par Isabelle Lasserre

Russie-Occident : une crise durable

par Arnaud Dubien

MINISTRE SANS FRONTIÈRES

Entretien avec Eka Zguladze par Isabelle Lasserre

Pour une russie sans poutine

Entretien avec Mikhail Kassianov par Grégory Rayko et Isabelle Lasserre

la guerre cachée du Kremlin contre l'Europe

par Francoise Thom

Espagne : le bout du tunnel

Entretien avec Mariano Rajoy par Michel Faure

Catalogne : demain l'indépendance ?

Entretien avec Artur Mas par Michel Faure

Colombie : l'adieu aux armes

Entretien avec Juan Manuel Santos par Marie Delcas

De quoi Daech est-il le nom ?

Entretien avec François Heisbourg par Grégory Rayko

La mÉcanique djihadiste

Entretien avec Olivier Roy par Mikael Guedj

Cuba/Etats-unis : les coulisses d'un rapprochement

par Sara Roumette

Plus jamais

par Serge Sargsyan

2015 : l'année du centenaire du génocide

par François Hollande

Le devoir de mémoire

Entretien avec Nicolas Sarkozy par la Rédaction de Politique Internationale

Prévenir les crimes contre l'humanité

par Edward Nalbadian

« Ils sont tombés »

par Charles Aznavour

Légiférer sur le négationnisme

par Israel Charny

De la spécificité du crime de génocide

Entretien avec Yves Ternon par Natalia Rutkevich

Génocide et destruction partielle du groupe national

par Daniel Feierstein

les génocides de la grande guerre

par Mark Levene

Les « nouveaux crimes » de la Turquie

par William Schabas

Analyse d'un négationnisme d'État

par Geoffrey Robertson

Turquie : les ressorts du déni

par Roger w. Smith

Cent ans de négationnisme

par Ragip Zarakolu

Reconnaître un génocide pour en éviter d'autres

par Yair Auron

Les arméniens et le droit au recours

par Alfred-Maurice de Zayas

Le combat des victimes

par Henry Theriault

Le génocide arménien vu d'Allemagne

par Tessa Hofmann