Le devoir de mémoire

n° 147 - Hiver 2015


Politique Internationale - En octobre 2011, lors de votre visite d'État en Arménie, vous vous êtes rendu au Mémorial du génocide arménien. Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti à ce moment-là ?
Nicolas Sarkozy - Bien sûr. La visite du Mémorial d'Erevan restera pour moi comme l'un des moments les plus émouvants de ma présidence. Je n'ai rien oublié de la beauté de ce monument, bouleversant de sobriété et de dignité. Je me souviens parfaitement de ce que j'ai ressenti, au plus profond de moi, sur cette esplanade bercée de lumière, dans ce silence impressionnant.
En me recueillant devant la flamme de la mémoire, au coeur de ce sanctuaire de stèles et de basalte, j'ai pensé à ces quelque 1,5 million de victimes innocentes : hommes, femmes, enfants, emportés par la folie des hommes. J'ai pensé à leurs descendants qui, par leur courage, par leur résilience, par leur travail, ont rebâti un pays et plus encore une Nation à nuls autres pareils. À ceux qui avaient voulu les exterminer, à ceux qui avaient voulu faire disparaître jusqu'à leur civilisation, leur culture, leur identité, ils ont répondu de la plus belle des façons : par la renaissance arménienne, symbolisée au Mémorial par cette immense flèche de granite qui s'élève vers le ciel. Si la nation arménienne a survécu à l'horreur, si elle s'est relevée plus grande et plus forte, c'est d'abord à elle-même, à son courage et à son génie qu'elle le doit.
Sur le live d'or du Musée du génocide arménien, j'ai écrit simplement : « La France n'oublie pas. » Non, la France n'oubliera jamais ces victimes innocentes ; sa place sera toujours aux côtés de ceux qui se battent pour défendre leur mémoire, car, comme le disait Elie Wiesel, oublier, ce serait les assassiner une seconde fois.
P. I. - Aujourd'hui pourtant, cent ans après, la Turquie continue de nier l'existence même d'un génocide. Comment peut-on le comprendre ? Et comment peut-on l'accepter ?
N. S. - Je l'ai toujours dit : la Turquie est un grand pays. Elle est l'amie de la France. Le monde a besoin de la Turquie, parce qu'elle est un pont entre l'Orient et l'Occident et qu'elle peut, à ce titre, jouer un rôle unique dans les affaires du monde.
Mais la Turquie doit regarder son histoire en face, y compris ses pages les plus sombres. Être un grand pays, une grande puissance, cela ne donne pas plus de droits, mais cela donne plus de devoirs. Et, parmi ces devoirs, il y a celui d'assumer son histoire, toute son histoire, même dans ses moments les plus noirs. C'est ce que la France a fait ; c'est ce que l'Allemagne a fait ; c'est ce que tant d'autres pays dans le monde ont fait. Car une grande nation ne peut se construire sur un mensonge historique.
Je ne dis pas que c'est facile. Je ne dis pas que c'est agréable. Mais c'est une étape nécessaire, un préalable indispensable à une réconciliation sincère …

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Sommaire

l'Ukraine face à l'agression russe

Entretien avec Arséni Iatseniouk par Isabelle Lasserre

Russie-Occident : une crise durable

par Arnaud Dubien

MINISTRE SANS FRONTIÈRES

Entretien avec Eka Zguladze par Isabelle Lasserre

Pour une russie sans poutine

Entretien avec Mikhail Kassianov par Grégory Rayko et Isabelle Lasserre

la guerre cachée du Kremlin contre l'Europe

par Francoise Thom

Espagne : le bout du tunnel

Entretien avec Mariano Rajoy par Michel Faure

Catalogne : demain l'indépendance ?

Entretien avec Artur Mas par Michel Faure

Colombie : l'adieu aux armes

Entretien avec Juan manuel Santos par Marie Delcas

De quoi Daech est-il le nom ?

Entretien avec François Heisbourg par Grégory Rayko

La mÉcanique djihadiste

Entretien avec Olivier Roy par Mikael Guedj

Cuba/Etats-unis : les coulisses d'un rapprochement

par Sara Roumette

Plus jamais

par Serge Sargsyan

2015 : l'année du centenaire du génocide

par François Hollande

Le devoir de mémoire

Entretien avec Nicolas Sarkozy par La rédaction de politique internationale

Prévenir les crimes contre l'humanité

par Edward Nalbadian

« Ils sont tombés »

par Charles Aznavour

Légiférer sur le négationnisme

par Israel Charny

De la spécificité du crime de génocide

Entretien avec Yves Ternon par Natalia Rutkevich

Génocide et destruction partielle du groupe national

par Daniel Feierstein

les génocides de la grande guerre

par Mark Levene

Les « nouveaux crimes » de la Turquie

par William Schabas

Analyse d'un négationnisme d'État

par Geoffrey Robertson

Turquie : les ressorts du déni

par Roger w. Smith

Cent ans de négationnisme

par Ragip Zarakolu

Reconnaître un génocide pour en éviter d'autres

par Yair Auron

Les arméniens et le droit au recours

par Alfred-Maurice de Zayas

Le combat des victimes

par Henry Theriault

Le génocide arménien vu d'Allemagne

par Tessa Hofmann