Légiférer sur le négationnisme

n° 147 - Hiver 2015

Israel W. Charny*
* Co-fondateur et ancien président de l'Association internationale des chercheurs sur le génocide (International Association of Genocide Scholars). Président de l'Institute on the Holocaust and Genocide (Jérusalem, Israël). Israel W. Charny a dirigé l'ouvrage : Le Livre noir de l'humanité : encyclopédie mondiale des génocides, Privat, 2001.
Légiférer sur le négationnisme
Loués soient les États-Unis pour le merveilleux présent que constitue la protection constitutionnelle de la liberté d'expression. Ce principe fondamental est si précieux qu'il doit être préservé à tout prix, même s'il faut, pour cela, tolérer l'expression d'opinions malveillantes et anti-démocratiques. Mais quid du négationnisme, qui est non seulement la négation de faits historiques, mais également une incitation manifeste à la violence et à de nouveaux génocides ?
Treize pays européens disposent de lois contre le négationnisme. Certains de ces pays ont criminalisé le message nazi, y compris la négation de la Shoah : l'Autriche, la Belgique, la République tchèque, la France, l'Allemagne, le Liechtenstein, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, l'Espagne et la Suisse. La négation de l'Holocauste est également illégale en Israël. De plus, les lois qui répriment les messages néo-nazis interdisent également les discours racistes ou haineux. Certaines interdisent la négation d'autres génocides (1) et, en particulier, celui des Arméniens (2).Toutes couvrent la Shoah, même si elles n'englobent pas systématiquement la négation de génocides perpétrés avant la Seconde Guerre mondiale comme le génocide arménien. Mais ces textes de loi pourraient voir leur portée s'étendre, l'idée même de légiférer contre le négationnisme étant un sujet tout à fait légitime en Europe.
Cette approche ne peut que choquer les Américains : l'adoption d'une législation contre le négationnisme, y compris concernant la Shoah, constituerait une intolérable atteinte à la liberté d'expression ! Difficile d'imaginer pire sacrilège pour un esprit américain.
Le premier amendement de la Constitution américaine protège la liberté d'expression, de la presse et d'association. Ces garanties empêchent même d'interdire le message nazi. Les partis néo-nazis sont tout à fait légaux aux États-Unis (de même que tout au long de la guerre froide, malgré les nombreuses procédures intentées à ses membres, le Parti communiste américain était autorisé et n'a jamais été interdit), et leurs discours antisémites et racistes sont protégés par la Constitution. La Cour suprême n'a posé qu'une seule limite à la liberté d'expression : les appels à la violence immédiate. Cette précision n'est pas neutre, car des appels à la violence ont été autorisés par les tribunaux, dans la mesure où ils n'entraînaient pas d'actes violents imminents.
Nonobstant la contribution inestimable des États-Unis à la liberté d'expression, tout être doué de raison admet que celle-ci doit bien connaître quelques limites, dans les cas où elle devient manifestement toxique et peut mener à la mort de personnes bien réelles.
Il y a quelques années, j'aurais répondu à Roger Smith, partisan d'une liberté d'expression pratiquement dénuée de limites, par une argumentation intransigeante sur la nécessité de lois réprimant le négationnisme comme il en existe dans plusieurs pays européens, et j'aurais naïvement attendu le …

Sommaire

l'Ukraine face à l'agression russe

Entretien avec Arséni Iatseniouk par Isabelle Lasserre

Russie-Occident : une crise durable

par Arnaud Dubien

MINISTRE SANS FRONTIÈRES

Entretien avec Eka Zguladze par Isabelle Lasserre

Pour une russie sans poutine

Entretien avec Mikhail Kassianov par Grégory Rayko et Isabelle Lasserre

la guerre cachée du Kremlin contre l'Europe

par Francoise Thom

Espagne : le bout du tunnel

Entretien avec Mariano Rajoy par Michel Faure

Catalogne : demain l'indépendance ?

Entretien avec Artur Mas par Michel Faure

Colombie : l'adieu aux armes

Entretien avec Juan Manuel Santos par Marie Delcas

De quoi Daech est-il le nom ?

Entretien avec François Heisbourg par Grégory Rayko

La mÉcanique djihadiste

Entretien avec Olivier Roy par Mikael Guedj

Cuba/Etats-unis : les coulisses d'un rapprochement

par Sara Roumette

Plus jamais

par Serge Sargsyan

2015 : l'année du centenaire du génocide

par François Hollande

Le devoir de mémoire

Entretien avec Nicolas Sarkozy par la Rédaction de Politique Internationale

Prévenir les crimes contre l'humanité

par Edward Nalbadian

« Ils sont tombés »

par Charles Aznavour

Légiférer sur le négationnisme

par Israel Charny

De la spécificité du crime de génocide

Entretien avec Yves Ternon par Natalia Rutkevich

Génocide et destruction partielle du groupe national

par Daniel Feierstein

les génocides de la grande guerre

par Mark Levene

Les « nouveaux crimes » de la Turquie

par William Schabas

Analyse d'un négationnisme d'État

par Geoffrey Robertson

Turquie : les ressorts du déni

par Roger w. Smith

Cent ans de négationnisme

par Ragip Zarakolu

Reconnaître un génocide pour en éviter d'autres

par Yair Auron

Les arméniens et le droit au recours

par Alfred-Maurice de Zayas

Le combat des victimes

par Henry Theriault

Le génocide arménien vu d'Allemagne

par Tessa Hofmann