Turquie : les ressorts du déni

n° 147 - Hiver 2015

Le 24 avril est le jour où le génocide arménien est commémoré dans le monde entier. Il est aujourd'hui reconnu comme le premier génocide de grande ampleur du XXe siècle. On dit souvent qu'il fut aussi le premier génocide moderne dans le sens où la toute-puissance d'un État, dans un mélange de fureur et de calcul, a été mise au service de la destruction d'une partie de sa propre population. Les spécialistes parlent de génocides intérieurs et de génocides extérieurs. Les deux peuvent bien sûr coexister, comme dans le cas des Arméniens, présents à la fois en Turquie et sur le territoire de l'actuelle république d'Arménie, qui faisait à l'époque partie de l'Empire russe. Mais le gouvernement Jeunes Turcs qui déclencha le massacre des Arméniens n'a jamais reconnu le génocide et ses successeurs ont continué à nier sa réalité pendant un siècle.
Le terme génocide fait référence à la destruction d'un groupe, en totalité ou en partie, en raison de ses caractéristiques ethniques, religieuses, raciales ou nationales. Il s'agit de la destruction d'un groupe et non d'individus (le génocide implique le meurtre, mais ce n'est pas la même chose que de tuer un individu). Pour la plupart d'entre nous, c'est le pire crime qui puisse être commis, un crime contre un groupe de personnes particulières, mais aussi contre l'humanité : il anéantit la vie, la culture, les potentialités biologiques et abaisse l'idée même d'humanité. C'est aussi un crime contre l'espèce humaine dans la mesure où lorsqu'un groupe, quel qu'il soit, déclare qu'il a le droit de détruire d'autres groupes, ce sont tous les groupes qui sont menacés : personne ne sait qui sera le prochain.
La négation de génocides avérés et de crimes contre l'humanité est une insulte pour les survivants, leurs descendants et tous ceux qui se soucient de leurs semblables sans distinction d'identité ethnique, raciale ou religieuse. Cette négation n'est pas sans conséquences : elle entraîne un manque de respect pour les victimes des crimes les plus odieux contre des groupes humains dans le cas de génocide, et pour les souffrances d'innocents dans le cas des divers crimes regroupés sous l'appellation « crimes contre l'humanité ». De plus, c'est un signal envoyé à tous les apprentis criminels qui se sentiront encouragés à commettre des atrocités si l'envie leur en prend. La négation engendre le silence. Si les individus, les groupes et les États se laissent gagner par l'oubli et le négationnisme, leur indifférence laisse croire qu'on peut perpétrer des génocides et des crimes contre l'humanité en toute impunité. Commets un génocide et nie l'avoir commis : voilà la leçon qu'on peut en tirer. Avec le temps, le monde oubliera qu'il a eu lieu ou préférera ne plus y penser par commodité. Autrement dit, les intérêts des uns et des autres prendront le pas sur l'Histoire : la politique est avant tout affaire d'intérêts et de pouvoir, et seulement à la marge de vérité et de justice. Les génocides qui sont niés tendent également à être oubliés. On ne …

Sommaire

l'Ukraine face à l'agression russe

Entretien avec Arséni Iatseniouk par Isabelle Lasserre

Russie-Occident : une crise durable

par Arnaud Dubien

MINISTRE SANS FRONTIÈRES

Entretien avec Eka Zguladze par Isabelle Lasserre

Pour une russie sans poutine

Entretien avec Mikhail Kassianov par Grégory Rayko et Isabelle Lasserre

la guerre cachée du Kremlin contre l'Europe

par Francoise Thom

Espagne : le bout du tunnel

Entretien avec Mariano Rajoy par Michel Faure

Catalogne : demain l'indépendance ?

Entretien avec Artur Mas par Michel Faure

Colombie : l'adieu aux armes

Entretien avec Juan Manuel Santos par Marie Delcas

De quoi Daech est-il le nom ?

Entretien avec François Heisbourg par Grégory Rayko

La mÉcanique djihadiste

Entretien avec Olivier Roy par Mikael Guedj

Cuba/Etats-unis : les coulisses d'un rapprochement

par Sara Roumette

Plus jamais

par Serge Sargsyan

2015 : l'année du centenaire du génocide

par François Hollande

Le devoir de mémoire

Entretien avec Nicolas Sarkozy par la Rédaction de Politique Internationale

Prévenir les crimes contre l'humanité

par Edward Nalbadian

« Ils sont tombés »

par Charles Aznavour

Légiférer sur le négationnisme

par Israel Charny

De la spécificité du crime de génocide

Entretien avec Yves Ternon par Natalia Rutkevich

Génocide et destruction partielle du groupe national

par Daniel Feierstein

les génocides de la grande guerre

par Mark Levene

Les « nouveaux crimes » de la Turquie

par William Schabas

Analyse d'un négationnisme d'État

par Geoffrey Robertson

Turquie : les ressorts du déni

par Roger w. Smith

Cent ans de négationnisme

par Ragip Zarakolu

Reconnaître un génocide pour en éviter d'autres

par Yair Auron

Les arméniens et le droit au recours

par Alfred-Maurice de Zayas

Le combat des victimes

par Henry Theriault

Le génocide arménien vu d'Allemagne

par Tessa Hofmann