Aux sources de l’« esprit Défense »

Entretien avec Simon Texier
Professeur d’Histoire de l’art contemporain à l’université de Picardie Jules-Verne. Auteur, entre autres publications, de : Les Architectes de La Défense, Éditions Dominique Carré, 2011,

Dossier spécial : n°168 : Les Hauts-de-Seine, un département-monde

Simon Texier

Politique InternationaleQu’y avait-il autrefois à la place de La Défense ? Et d’où vient ce nom surprenant ?

Simon Texier — Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’était un vaste territoire typique de la banlieue parisienne — Courbevoie, Nanterre, Puteaux —, avec son bâti plutôt vétuste, pavillonnaire, ses petites parcelles agricoles ainsi que des habitations à bon marché datant des années 1930. Et puis il y avait le tristement célèbre bidonville de Nanterre, avec sa population de zoniers, de marginaux, de migrants dans la misère, à une époque où Paris souffrait d’un effarant manque de logements. En 1946, on chiffrait cette pénurie à cent mille logements pour la capitale, pareil pour la banlieue. L’accès à Paris intra-muros étant quasi impossible, Nanterre a été conduit, au début des années 1950, alors que s’amorçait le projet de La Défense, à construire de grandes barres HLM non loin de la Seine.

La dénomination du nouveau quartier vient, quant à elle, de La Défense de Paris, monument en bronze du sculpteur Louis- Ernest Barrias, commandé par la IIIe République en hommage aux victimes militaires et civiles tombées lors du siège de Paris de 1870. Inauguré en 1883 au carrefour de Courbevoie, il a depuis été déplacé et se dresse désormais au cœur du nouveau quartier. Le carrefour de jadis, disparu aujourd’hui, existait dans son tracé depuis le xVIIIe siècle, dans la suite des Champs-Élysées, de la promenade imaginée par Le Nôtre entre Paris et Saint-Germain- en-Laye...

P. I. Comment l’idée d’un quartier d’affaires est-elle venue ?

S. T. — Elle s’est imposée d’elle-même, telle une nécessité vitale nationale. Dès 1919, les prospectivistes pensaient à un Grand Paris — on disait alors « Le plus grand Paris » — qui s’étendrait vers l’ouest, où la perspective était ouverte, option que les architectes, ingénieurs et politiques des années 1930 allaient confirmer. Ce choix de l’Ouest, que l’on n’observe pas qu’en France, vient pour une part des géographes selon lesquels, dans le climat européen, les vents dominants vont d’ouest en est. D’où l’implantation des industries plutôt au Nord et à l’Est pour ne pas polluer l’habitat. Sur les plans d’aménagement du Grand Paris d’Auguste Perret, en 1930, on voit même figurer des fumées s’étirant du Couchant au Levant !

Sur le plan politique, c’est la IVe République qui a entériné la création de La Défense. Le plan directeur en a été approuvé en octobre 1956, sous la présidence de René Coty. Cependant, en amont, la décision du conseil municipal de Paris de renoncer à construire un quartier d’affaires intra-muros a joué un rôle majeur. Après avoir songé un temps à une implantation dans le quartier de l’Opéra, le souci de la valeur patrimoniale du cœur de Paris a primé, d’où ce choix de l’extérieur. Ce que la IVe République a amorcé, la Ve va le conforter. On peut, à cet égard, songer aux grandes créations que furent le Concorde et le nucléaire. Le CNIT — Centre national des industries et techniques —, avec sa célèbre voûte autoportante, est inauguré, avant même d’être achevé, par le général de Gaulle, le 12 septembre 1958. À cette occasion, le ministre de la Culture André Malraux déclare : « Depuis les grandes cathédrales gothiques, on n’a rien fait de semblable. » C’est d’autant plus évident lorsqu’on voit le nombre de records qui n’ont toujours pas été dépassés en matière d’ingénierie : record de portée, de dimension de façade vitrée, d’échafaudages, etc. Le choix des architectes revient à Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l’urbanisme qui, en 1950, a engagé Robert Camelot, Jean de Mailly et Bernard Zehrfuss, tous trois Grands Prix de Rome, lesquels, en plus du CNIT proprement dit, étudieront le plan d’aménagement du quartier. Il y aura donc à l’œuvre, par la suite, d’autres architectes et urbanistes.

P. I. Racontez-nous la construction de la Grande Arche...

S. T. — C’est une histoire à la fois belle et dramatique, qui a donné lieu à un magnifique roman-récit de Laurence Cossé. Le CNIT jouxtant ce qui sera d’abord une avenue, puis une esplanade sur dalle, il restait à parfaire la grande perspective unissant La Défense à Paris. À la fin des années 1970, nombre d’architectes réfléchissaient à la construction de tours de haute dimension. Et puis vint la présidence de François Mitterrand. En 1983, à l’issue d’un concours réunissant quatre cent vingt-quatre projets anonymes venus du monde entier, quatre d’entre eux furent sélectionnés par le jury et présentés au chef de l’État. Celui-ci, se conformant à la décision du jury, opta pour ce qui allait devenir la Grande Arche, immense cube de béton recouvert de marbre blanc de Carrare, ouvert et « dédié à la Fraternité », proposé par un architecte parfaitement inconnu en France, le Danois Johan Otto von Spreckelsen.

Le projet, par sa transparence, laissait en quelque sorte la porte ouverte. Dans le débat antécédent sur la clôture ou non de la perspective, Jean Nouvel, quant à lui, avait imaginé un grand immeuble en grille laissant la vue se poursuivre au-delà du site, mais Spreckelsen avait cet immense avantage de renouveler l’image du Paris monumental avec l’arc du Carrousel, l’arc de l’Étoile et l’Arche de la Défense. Il y avait quelque chose d’évident dans cette conception. Bien moins évidente, en revanche, fut la mise en œuvre, véritable calvaire pour le Danois qui se retrouva confronté aux pesanteurs et aux restrictions de l’administration française, le tout sur fond de rivalités politiques en période de cohabitation. Très affecté par certains choix et arbitrages qui s’éloignaient de son projet, se sentant dépossédé, Spreckelsen s’éloigna, et mourut en 1987, deux ans avant la fin du chantier qui fut parachevé par Paul Andreu. Reste l’exploit technique : très simple dans sa forme, la Grande Arche est remarquable en termes d’ingénierie, particulièrement des structures porteuses plantées dans un sous-sol saturé par les réseaux, avec le passage de l’autoroute, du chemin de fer, du RER ainsi que du métro. Pour répondre à ces multiples contraintes, on a enfoncé des …