ImmobIlIer : le vIrage vert

Entretien avec Guillaume Poitrinal, Entrepreneur franco-luxembourgeois, ancien président du groupe Unibail-Rodamco, associé-fondateur de Woodeum et de WO2,

Dossier spécial : n°168 : Les Hauts-de-Seine, un département-monde

Guillaume Poitrinal

Politique InternationaleVotre parcours n’est pas banal. Pendant plusieurs années, vous avez dirigé un grand groupe spécialisé dans l’immobilier d’entreprise, Unibail, et vous décidez un jour, de vous-même, de quitter ce poste. Pour plonger dans l ’aventure entrepreneuriale, c’est-à-dire presque aux antipodes de vos fonctions précédentes. Qu’est-ce qui vous a décidé ainsi à franchir le pas...

Guillaume Poitrinal — J’ai passé dix-huit ans chez Unibail dont huit à la tête de l’entreprise. À mon arrivée en 1995, c’était une PME française. En 2013, c’était devenu une multinationale, membre du CAC 40. Dans ces conditions, j’avais le sentiment du devoir accompli. Quand j’ai annoncé mon départ, il y a eu une réaction de surprise, notamment dans les cercles dirigeants, mais je ne regrette en rien cette décision. Pour tout vous dire, certains de mes homologues d’alors au sein du CAC m’ont appelé pour me dire que je leur avais donné des idées et qu’ils partiraient à leur tour dans les six mois. Mais je crois qu’ils sont toujours en poste ! Il faut dire que le CAC 40, c’est un peu le graal pour beaucoup de patrons, il y a peu de départs volontaires. Pour ma part, après avoir refermé le chapitre Unibail, je n’avais pas de perspectives toutes tracées, ni immédiates, pour continuer ma route. Je savais simplement que je voulais repartir sur une page blanche. Ce qui implique presque automatiquement de s’appuyer sur une petite structure, effectivement aux antipodes d’un géant comme Unibail.

P. I. Le changement ne concerne pas seulement le périmètre de votre activité. Il y a aussi la nature du produit. Comment passe-t-on ainsi du béton au bois ?

G. P. — Très concrètement, c’est ma femme qui m’a sensibilisé à l’univers du bois et du bas carbone. Je n’avais aucune idée de ces sujets. Juste le pressentiment que la promotion immobilière ne pourrait pas rester longtemps le seul secteur où l’on émet massivement du CO2, sans même essayer de le compter. Notre ambition, partagée avec mon associé Philippe Zivkovic, a été de créer le promoteur de référence du bas carbone. Le produit de base que nous utilisons aujourd’hui, le bois lamellé collé contre-croisé, a quantité de vertus. Il est cinq fois plus léger que le béton, deux fois plus rapide à assembler et douze fois plus isolant. Je fais spontanément la comparaison avec le béton car, contrairement à beaucoup d’idées reçues, le bois n’est pas un matériau de complément dans la construction mais bien un socle à part entière. Sait-on, par exemple, qu’une tour de dix-sept étages peut parfaitement avoir des murs porteurs en bois ? Enfin et surtout, le bois lamellé collé contre-croisé est un produit écologique, avec un grand E. Grâce à la photosynthèse, le bois est un piège à carbone qui a peu d’équivalent. avec Woodeum, spécialisé dans le résidentiel, et WO2, dédié à l’immobilier d’entreprise, nous promouvons exclusivement des solutions bas carbone. Le recours à des matériaux biosourcés couvre toute la chaîne, de la réception de ces matériaux à la fin de vie de l’immeuble, en passant par la construction et l’exploitation. Avec mes équipes, chaque fois que nous travaillons sur un projet, nous commençons par lever le stylo en nous demandant quelle valeur ajoutée environnementale nous allons pouvoir apporter. Cela ne veut pas dire que dans d’autres secteurs de la construction il n’y a pas cette réflexion mais, chez Woodeum et WO2, elle est immédiatement au cœur du dispositif.

P. I.Cet exemple d’une tour de dix-sept étages avec des murs porteurs en bois est effectivement significatif, mais croyez- vous vraiment que le bois peut concurrencer le béton ?

G. P. — Permettez-moi de donner quelques chiffres. En 2020, Woodeum prévoit de lancer 1 200 appartements. le volume d’affaires de la société s’élèvera à plus 200 millions d’euros. Côté WO2, 200 000 mètres carrés de bureaux sont sur les rails. Nous travaillons avec des architectes reconnus — Wilmotte, Duthilleul, Viguier, Valode, Laisné, Leclercq... —, eux aussi convaincus de la place accrue qu’il faut donner au bois. Les dossiers sur lesquels nous collaborons sont stimulants intellectuellement, répondent à des visées esthétiques, s’inscrivent dans une démarche environnementale (comme je l’ai dit précédemment), mais surtout sont parfaitement fonctionnels afin de permettre aux gens à la fois de vivre et de travailler heureux. Le bois est un matériau noble mais ce n’est pas un produit luxueux : la preuve, avec Jean-Michel Wilmotte, nous avons réalisé le plus grand projet de logement social français en bois (140 logements). Alors, allons-nous concurrencer le béton ? En France, l’ingénierie du bâtiment est culturellement associée au béton. C’est le matériau de prédilection, celui que l’on enseigne. Pourtant, Paris s’est construite aussi avec de la brique, de la pierre, du bois et du métal, même si ces matériaux ont été définitivement supplantés par le béton depuis les années 1950. Des villes comme Londres et New York ne sont pas mono-culturelles à ce point. Je me souviens d’avoir défendu le projet d’une tour en métal à La Défense, sans succès. Le béton est donc ultra- dominateur en France aujourd’hui ; ce ne sera pas nécessairement le cas sur le long terme. L’urgence climatique dicte d’élargir l’éventail des matériaux de construction, notamment avec ceux d’origine biosourcée.

P. I. Depuis le début de votre carrière, vous avez souvent été en prise directe avec La Défense, où Unibail a développé de nombreux projets. Devant le grand mouvement de transition écologique qui s’intensifie, le quartier répond-il aux attentes ?

G. P. — Sur le plan écologique, il me semble que La Défense, après un peu d’immobilisme, est en train de combler son retard. Et je suis optimiste car l’expérience prouve que, quand les choses sont lancées, le quartier monte rapidement en puissance. Sur ce volet environnemental, deux atouts s’imposent spontanément. l’un est relatif aux transports : La Défense était déjà bien desservie, mais avec le chantier Eole — le prolongement du RER E vers l’ouest — et l’esquisse du Grand Paris, elle va l’être encore mieux. Plus de transports en …