Une école pas comme les autres

Entretien avec Valérie Ficara, Proviseur du lycée Lucie-Aubrac, à Courbevoie. Directrice de l’École européenne d’Île- de-France qui a ouvert ses portes à la rentrée 2019,

Dossier spécial : n°168 : Les Hauts-de-Seine, un département-monde

Politique InternationaleComment en êtes-vous venue à piloter le lancement de la première École européenne d’Île-de-France ?

Valérie Ficara — J’avais été pendant dix ans proviseur d’un lycée polyvalent au nord de la Seine-et-Marne, au sein duquel j’avais créé une section hôtelière ; je recherchais un poste assorti de défis à relever et, par mes contacts personnels, j’étais déjà familiarisée avec les problématiques liées à l’enseignement à l’international. Une inspectrice d’académie du 92 (qui dépend de l’académie de Versailles) m’a proposé de prendre en main l’ouverture du lycée Lucie-Aubrac à Courbevoie : ce projet comportait des sections internationales qui correspondaient à mes aspirations. J’ai été nommée en avril 2018 et, dès le mois de juin, cette même inspectrice me faisait part d’un nouveau projet d’École européenne, destinée, dans un premier temps, à être partiellement implantée sur le site de mon nouveau lycée.

P. I.Académies de Versailles ou de Créteil, département, région : comment se répartissent les compétences en fonction des territoires ?

V. F. — La « région académique » comprend les académies de Paris, de Créteil et de Versailles, chacune ayant son propre recteur mais menant des projets en commun. l’École européenne est un projet porté par l’académie de Versailles et la région Île-de-France. Le département, lui, n’est pas intervenu directement dans la conception, mais il sera impliqué dans la construction des futurs bâtiments et participera, au prorata des effectifs du collège, à leur financement et à leur entretien. La répartition classique des compétences — municipale pour les écoles, départementale pour les collèges, régionale pour les lycées — est en l’occurrence inopérante. Je ne connaissais alors qu’assez vaguement les principes de fonctionnement de ce type d’établissements : on en compte aujourd’hui une vingtaine dans les territoires de l’Union, dont quatre en France, incluant celui de Lille et le nôtre, qui ont ouvert tous deux à la rentrée 2019. La première école fut celle de Strasbourg et la deuxième est située à Manosque, où elle fut créée en lien avec le projet Iter (1).

P. I. Toutes fonctionnent-elles sur le même modèle ?

V. F. — Il en existe de deux sortes : les premières, de type 1, classiques, ont vu le jour dès le début des années 1950, la toute première à luxembourg en 1953, à l’instigation de quelques fonctionnaires de la CECA désireux de voir leurs enfants bénéficier d’un enseignement spécifique. On en compte plusieurs à Bruxelles, en Allemagne, en Italie et en Espagne. Puis ont été créées les Écoles européennes de type 2. Celles-ci sont suscitées et soutenues par un État membre qui les finance en termes d’équipements et de moyens humains. Elles dispensent les mêmes programmes d’enseignement que celles de type 1. L’École de Courbevoie, portée par la France, entre ainsi dans la seconde catégorie.

P. I.Comment naît une École européenne ?

V. F. — Le dispositif administratif n’est pas des plus simples. Le groupe de pilotage du projet commence par monter un dossier d’intérêt général qui sera communiqué au ministère de l’Éducation nationale puis présenté par le premier ministre, à Bruxelles, devant le Conseil supérieur des Écoles européennes. Une fois cette étape franchie, il convient de préparer un dossier de conformité qui détaille les sections envisagées, la configuration des locaux, les modalités de recrutement des enseignants, etc. S’il n’est pas validé, pas question d’ouvrir ! En avril 2019, nous avons obtenu le feu vert de la Commission européenne, ce qui nous a permis de faire notre première rentrée en septembre. Mais ce n’est pas fini : juste après l’ouverture commence une phase d’audit. Dès l’automne, deux inspecteurs européens sont venus passer une semaine dans l’établissement pour tout contrôler, rencontrer élèves et parents. Ils ont rédigé un rapport qui doit encore être soumis aux diverses instances de Bruxelles avant d’aboutir à notre accréditation définitive (2). Tout en pilotant ces procédures, nous avons dû préparer notre dossier de conformité pour le niveau bac (1re et terminale), dossier qui sera soumis au même circuit d’accréditation et qui permettra à nos premiers élèves de décrocher un bac européen en fin d’année 2021-2022.

P. I.Ces deux sections supérieures ne sont donc pas encore opérationnelles ?

V. F. — Pour ce premier exercice, nous avons ouvert les sections allant de la maternelle à la 2de, à l’exception de la 4e qui n’ouvrira qu’à la rentrée prochaine. Pour le primaire, tous les niveaux anglophones sont opérationnels de la maternelle au CM2, ainsi que les classes de la section francophone de la maternelle au CE2. Pour le secondaire, les classes de 6e et de 5e, ainsi qu’une classe regroupant 3e et 2de. Les classes de 4e et de 1re ouvriront l’an prochain, puis la terminale à la rentrée suivante, en septembre 2021. Cette ouverture progressive nous permettra d’absorber les contraintes inhérentes aux formalités que je vous ai décrites, tout en accompagnant nos premiers élèves jusqu’au bout de leur cursus. La lourdeur du processus n’est évidemment pas toujours très facile à gérer, mais elle nous oblige à observer une attitude d’autoévaluation vertueuse et profitable à tous.

P. I. En quoi votre enseignement est-il spécifique ?
V. F. — Une École européenne propose un cursus « entier », qui va de la moyenne section de maternelle à la terminale. C'est une entité complète : je suis responsable d’enfants de 4 ans qui seront accompagnés tout au long de leur parcours jusqu’au bac. L’enseignement comporte naturellement des liens avec le programme du pays d’implantation, mais l’idée directrice consiste à proposer des langues étrangères très tôt dans le cursus scolaire : dès le CP les enfants ont un contact quotidien avec une langue autre que leur langue de section.

P. I. Qu’entendez-vous par « langue de section » ?

V. F. — L'École européenne fonctionne par sections linguistiques. La nôtre propose ainsi, pour l’instant, deux sections linguistiques : l’une anglophone, avec scolarité en anglais auquel s’ajoute une « L2 », français ou allemand ; et l’autre francophone avec l’anglais ou l’allemand en L2. Rien ne s’oppose à …