Michel Taubmann — Depuis la création de la République islamique, vous vous êtes toujours opposé à toute forme d’intervention militaire étrangère contre l’Iran. En 1980, encore jeune homme, vous aviez même écrit à l’ayatollah Khomeini pour lui proposer de combattre l’invasion irakienne dans les rangs de l’armée iranienne. Avez-vous changé de position ? Et si oui, pourquoi ?
Reza Pahlavi — Lorsque l’Iran a été attaqué par l’Irak de Saddam Hussein en 1980, je voulais accomplir mon devoir d’Iranien et défendre mon pays, malgré mon aversion pour la dictature islamique qui était en place depuis un an. Contrairement aux Moudjahidines du peuple, qui avaient alors choisi de combattre aux côtés de l’Irak, j’ai toujours placé l’amour de ma patrie au-dessus de tout conflit politique dès lors que mon pays était agressé. La situation aujourd’hui est très différente.
La confrontation avec les États-Unis et Israël est la conséquence du bellicisme d’un régime illégitime, qui mène cette guerre depuis son avènement il y a quarante-sept ans.
Les Perses et les Juifs partagent une longue histoire commune.
Au VIe siècle avant notre ère, notre roi Cyrus le Grand a libéré les Juifs de l’exil et leur a permis de retourner sur leur terre, en Judée. Nous n’avons évidemment aucun différend territorial avec Israël. Quant à la tragédie palestinienne, la République islamique d’Iran a tout fait pour l’enflammer, dans l’idée de la rendre insoluble. Farouchement opposée aux accords d’Oslo en 1993, elle demeure hostile à toute idée d’un État palestinien vivant en paix aux côtés d’Israël — un pays qu’elle continue de désigner comme « l’entité sioniste ».
S’agissant des États-Unis, même si des griefs anciens peuvent exister, la République islamique aurait dû, au minimum, être reconnaissante envers Washington d’avoir facilité son arrivée au pouvoir en 1979, en abandonnant non seulement mon père, le Chah d’Iran, mais aussi le nouveau premier ministre, Chapour Bakhtiar, un opposant libéral qui cherchait à instaurer la démocratie. Depuis quarante-sept ans, je suis pleinement engagé dans le combat pour la démocratie, indépendamment des fluctuations des relations entre la République islamique, Israël ou les États-Unis. J’ai toujours cru que le changement en Iran viendrait du peuple iranien.
Je reste fidèle à cette conviction.
Lorsqu’une dictature se maintient par la guerre et le terrorisme, elle en subit tôt ou tard les conséquences. Et c’est ce qui s’est produit.
M. T. — La responsabilité de la tournure militaire du conflit depuis juin 2025 revient donc selon vous uniquement à l’Iran ?
R. P. — Non — pas à l’Iran mais au Régime criminel ! Notre peuple n’est pas belliciste et n’a jamais voulu la guerre. La responsabilité incombe à la République islamique, qui s’est imposée et se maintient au pouvoir par la terreur, comme une armée étrangère dans un pays occupé. Depuis 1979, le régime de Téhéran a fait de la destruction d’Israël une doctrine stratégique et a mené une guerre indirecte ininterrompue à travers le Hamas, le Hezbollah, le Djihad islamique palestinien, les Houthis et des dizaines de milices dans toute la région. Des milliards de dollars volés aux Iraniens ont été dilapidés pour alimenter une guerre sans fin dont les Palestiniens sont, eux aussi, les victimes.
Pour la première fois, en juin dernier, lors de la « guerre de douze jours », Israël a riposté en frappant à l’intérieur même de l’Iran, visant la structure de commandement du régime plutôt que ses seuls relais extérieurs. Dans un premier temps, les Iraniens ont espéré que ces frappes briseraient la machine de terreur du pouvoir ; puis la peur s’est installée lorsque les sirènes ont commencé à retentir la nuit ; enfin est venue la déception lorsqu’ils ont constaté que le régime tenait toujours.
M. T. — L’intervention israélienne de juin 2025 n’a donc servi à rien ?
R. P.— On ne peut pas dire cela. Bien sûr, des civils innocents ont tragiquement souffert de l’absence d’infrastructures de défense civile. Les frappes de juin ont gravement affaibli le régime ; elles ont exacerbé ses divisions internes et ont probablement contribué à créer les conditions favorables au soulèvement populaire de décembre-janvier, au cours duquel l’immense majorité des Iraniens ont exprimé dans la rue leur volonté de mettre fin à ce régime criminel et obscurantiste.
Vous connaissez la suite, hélas : des dizaines de milliers de mes compatriotes ont été impitoyablement massacrés. Comme beaucoup d’Iraniens durant ces journées terribles de janvier, j’ai regretté que le monde extérieur n’ait pas été présent — ne serait-ce qu’en coupant les communications des forces de répression et en facilitant celles des manifestants.
M. T. — Qu’attendez-vous d’Israël, de l’Europe et des États-Unis ?
R. P. — J’attends six choses de tous les États qui souhaitent la démocratie en Iran :
Démanteler la machine de répression et protéger le peuple iranien.
Couper intégralement les ressources financières du régime.
Garantir un Internet et des communications libres pour les Iraniens.
Expulser les « diplomates » iraniens en poste à l’étranger et poursuivre les criminels.
Libérer immédiatement tous les prisonniers politiques.
Se préparer à reconnaître un gouvernement de transition légitime pour conduire l’Iran vers la démocratie.
M. T. — Avez-vous été consulté par les autorités israéliennes et/ou américaines avant ou après le déclenchement des hostilités de juin dernier ?
R. P. — Je n’ai aucune raison d’être informé des décisions militaires prises par des États étrangers. J’entretiens depuis longtemps des canaux de dialogue avec le gouvernement américain et d’autres gouvernements, notamment en Europe, sur l’avenir de l’Iran. Mes relations avec Israël sont plus récentes. J’ai rencontré ses principaux dirigeants, y compris le président Herzog et le premier ministre Netanyahou, lors de ma visite dans leur pays — la seule de ma vie
— en avril 2023.
Ma position a toujours été la même : aucune puissance étrangère ne peut décider du destin de l’Iran.
Mais soyons clairs : si le soutien d’autres nations peut nous aider, le changement doit être porté par le peuple iranien.
M. T. — Avec le recul, peut-on dire que les frappes israéliennes et américaines de juin 2025 ont significativement retardé le programme nucléaire iranien ?
R. P. — Oui, d’un point de vue technique, elles ont retardé l’accès à la bombe — mais seulement de manière temporaire. En l’espace de quelques mois, le régime a commencé à reconstruire cet arsenal, en dépensant des fortunes au détriment du bien-être élémentaire des Iraniens. Ce qui les a plongés encore davantage dans une pauvreté extrême qui a précipité la révolte de cet hiver. Parallèlement au programme nucléaire, des sommes colossales ont été consacrées au développement de nouveaux missiles balistiques.
Sans changement de régime à Téhéran, aucune frappe militaire ni aucun accord diplomatique ne peut garantir que ce programme restera démantelé. La seule garantie contre une menace nucléaire iranienne est l’avènement d’un gouvernement démocratique respectueux du droit international.
M. T. — Sur le plan politique, la République islamique est-elle très affaiblie après ces huit mois d’affrontements extérieurs et intérieurs ?
R. P. — En juin dernier, le régime a perdu de hauts responsables, des commandants des Gardiens de la révolution ainsi que des personnels travaillant dans les secteurs nucléaire et balistique. Les frappes ont mis en lumière ses vulnérabilités, approfondi la défiance de la société et encouragé des citoyens ordinaires qui ont constaté l’incapacité de leurs dirigeants à les protéger, tandis qu’eux-mêmes se terraient sous terre — à l’image d’Ali Khamenei.
Des années de gaspillage des richesses nationales dans les missiles et la propagande se sont révélées inutiles : en quelques jours, les défenses aériennes iraniennes ont été submergées et les dirigeants ont disparu dans la clandestinité. La République islamique est sortie de cette guerre plus faible, plus fracturée et plus isolée qu’auparavant.
M. T. — Pouvez-vous confirmer que des membres des Gardiens de la révolution, y compris des officiers supérieurs, sont en contact avec vous par des voies secrètes ?
R. P. — En juin 2025, j’ai annoncé la mise en place d’un canal de communication sécurisé destiné aux militaires, agents de sécurité, policiers et fonctionnaires souhaitant rompre avec le régime et entrer en contact avec moi ou mon équipe. Ce canal officiel nous permet de gérer le volume croissant de messages et de demandes de ceux qui cherchent à rejoindre notre mouvement. Des dizaines de milliers de membres des forces armées et de l’appareil d’État ont déjà contacté mon équipe par ce biais.
La capacité de représailles du régime est redoutable : il peut menacer les familles, surveiller et traquer les fuites. C’est une réalité que nous devons intégrer dans notre planification. Certains ont également demandé des garanties de « sortie en douceur » lors d’une transition démocratique. J’ai déclaré publiquement que ceux qui rompent avec le régime et rejoignent le projet démocratique pourront participer au changement dans de nouvelles fonctions, tandis que ceux qui ont commis des crimes devront rendre des comptes.
Mon modèle pour la transition, c’est Mandela — pas un modèle fondé sur la vengeance ou les massacres.
M. T. — Selon vous, existe-t-il, à court terme, une perspective de transition vers la démocratie en Iran ? Et par quels moyens ?
R. P. — Notre mission est urgente, mais structurée. J’ai défini une stratégie claire en cinq points pour tracer le chemin de la tyrannie vers la liberté.
Premièrement, exercer une pression maximale sur la République islamique. Ce régime a prospéré grâce à l’impunité et au silence international. Le monde ne doit jamais oublier ses crimes — exécutions et torture — ainsi que la corruption et le pillage organisé menés par les Gardiens de la révolution, en Iran comme à l’étranger, notamment à travers le trafic de drogue et la prostitution.
Deuxièmement, apporter un soutien sans faille au peuple iranien. Il doit savoir qu’il n’est pas seul, que le monde est à ses côtés et qu’il peut compter sur la diaspora — huit à neuf millions d’Iraniens — pour défendre ses droits.
Troisièmement, maximiser les défections. Chaque Iranien qui retire son soutien à ce système nous rapproche de la liberté. Qu’ils soient au gouvernement, dans l’armée ou dans l’administration, nous les appelons à choisir la nation plutôt que les oppresseurs.
Quatrièmement, organiser la mobilisation citoyenne à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Notre combat exige discipline, coordination et solidarité. La République islamique cherche à nous diviser et à nous décourager ; nous devons nous unir, nous mobiliser et persévérer.
Cinquièmement, préparer l’avenir à travers le « Iran Prosperity Project ». Ce n’est pas un slogan ; c’est un plan pour reconstruire l’Iran après la libération, afin d’être prêts lorsque le moment viendra.
M. T. — L’Iran est-il protégé par son alliance avec les deux géants que sont la Chine et la Russie ?
R. P. — Les régimes autoritaires sont guidés par les intérêts de leurs despotes. Leurs prétendues alliances sont temporaires et transactionnelles — des rapprochements de circonstance. Le régime de Téhéran est faible et miné par des conflits internes. Aucune « alliance » ne peut sauver un régime qui s’effondre de l’intérieur.
La Chine et la Russie exploitent l’isolement de l’Iran ; ce ne sont pas de véritables partenaires. Aucune des deux n’a levé le petit doigt pour aider la République islamique durant la « guerre de douze jours » en juin dernier. Sur le plan militaire, c’est la Russie qui dépend de l’Iran comme fournisseur de drones massivement utilisés en Ukraine. De ce point de vue, l’affaiblissement de la République islamique aurait des conséquences positives pour l’Ukraine et donc pour l’Europe face à la Russie.
L’Inde recherche un équilibre mais comprend les risques qu’il y a à miser sur un système condamné. Lorsque le régime tombera, ces relations changeront du jour au lendemain.
M. T. — Un axe Qatar-Égypte-Turquie-Arabie saoudite s’est formé pour superviser, aux côtés des États-Unis, l’après-guerre à Gaza. Considérez-vous qu’il s’agit d’un alignement durable qui façonnera l’avenir du Moyen-Orient, ou simplement d’une coalition d’intérêts temporaire ? Quel impact cela pourrait-il avoir sur les relations entre Israël et l’Iran ?
R. P. — Dans la mesure où une telle coordination existe, il s’agit d’un alignement de convenance dicté par les besoins immédiats de l’après- Gaza. L’Arabie saoudite, en particulier, est confrontée à une réalité fondamentale : la République islamique s’effondre de l’intérieur ; la voie vers la stabilité régionale passe par le soutien à une transition vers un Iran libre et apaisé, non par quelque accommodement avec un régime moribond et intrinsèquement instable.
L’avènement d’un nouvel Iran, renouant des relations fraternelles avec ses voisins, conduira naturellement à la normalisation des relations arabo-israéliennes — et bien entendu à la normalisation entre cet Iran démocratique et son environnement régional. Un Iran stable, post-République islamique, sera la pierre angulaire de cet ordre régional, dont les acteurs s’adapteront progressivement à la nouvelle réalité. Avec la disparition de la République islamique, la dernière menace existentielle qu’un État puissant faisait peser sur Israël disparaîtra.
Les groupes terroristes engagés dans la destruction d’Israël seront privés du soutien logistique considérable d’un grand pays comme l’Iran. Un climat régional plus apaisé facilitera vraisemblablement la résolution du conflit israélo-palestinien, dans le respect du droit des deux peuples à vivre en paix et en sécurité.
M. T. — Votre « nouveau Moyen-Orient » serait donc plus large que les « accords d’Abraham ». C’est ce que vous appelez les « accords de Cyrus »…
R. P. — La région a besoin d’un nouveau cadre fondé sur la paix par la liberté, et non sur la paix par la peur. Les « accords de Cyrus » envisagent un Iran démocratique, réconcilié avec la communauté régionale et internationale, des relations normalisées avec Israël, une coopération dans les domaines de l’eau, de l’énergie, du commerce et de la technologie, et la fin des conflits idéologiques. Ils constituent la prolongation logique des accords d’Abraham et un retour aux valeurs de Cyrus le Grand : tolérance, souveraineté et dignité pour tous.
M. T. — Lors du sommet de Charm el-Cheikh, en octobre dernier, le président Trump a évoqué, en termes assez vagues, une évolution identique à celle que vous appelez de vos vœux. Cela vous donne-t-il confiance en l’avenir ?
R. P. — En son temps, le grand homme d’État israélien Shimon Peres défendait un projet moyen-oriental inspiré de l’Union européenne. La coopération interrégionale naît naturellement entre des peuples aspirant au progrès dans la liberté. Un Iran libre doit être un pilier central du nouveau Moyen-Orient.
L’intuition du président Trump est juste : le Moyen-Orient ne peut atteindre son plein potentiel tant que 90 millions d’Iraniens vivent sous un régime qui exporte la guerre, opprime son propre peuple et bloque toute coopération. Une telle intégration est impossible tant que la République islamique occupe l’Iran. Une fois que les Iraniens auront repris possession de leur pays, l’Iran deviendra un moteur de stabilité, de partenariat et de croissance dans toute la région.
M. T. — Pensez-vous que le président Trump a retardé l’avènement de ce nouveau Moyen-Orient en poussant Israël à cesser les combats au douzième jour de la guerre en juin dernier ?
R. P. — La priorité du président Trump est d’empêcher le régime d’acquérir l’arme nucléaire. Mon objectif est la liberté de mon pays et une paix régionale durable. Je pense que le président comprend intrinsèquement que la liberté en Iran est la seule garantie de prospérité et de stabilité — et que le seul moyen d’y parvenir est de soutenir le peuple iranien.
Les dictatures tombent lorsque les peuples les renversent et lorsque les citoyens, les travailleurs, les technocrates et les forces de sécurité cessent de les soutenir. C’est ce que nous voyons dans les rues depuis plusieurs semaines. Nous avons désormais besoin d’un soutien international pour accélérer le rythme du changement et en réduire le coût pour notre nation. Nous savons que le changement ne peut venir que de nous, mais, comme les Américains lors de leur propre révolution, nous serons reconnaissants envers nos amis pour l’aide qu’ils nous apporteront.
M. T. — N’avez-vous pas commis une erreur en paraissant lier votre sort à un président Trump dont les méthodes sont très controversées à l’intérieur comme à l’extérieur des États- Unis ?
R. P. — J’ai entretenu des contacts de haut niveau avec le gouvernement américain. Je maintiens également des contacts directs ou indirects avec des dirigeants arabes, israéliens et européens. J’ai été reçu au Parlement européen et invité à la Conférence de Munich sur la sécurité. Je suis reconnaissant aux États-Unis de m’avoir accueilli et d’avoir assuré ma protection ainsi que celle de ma famille depuis près de cinquante ans, tout comme la France et d’autres pays où je séjourne régulièrement. J’ai vu se succéder de nombreuses administrations, démocrates comme républicaines. Il m’est arrivé d’être critique à l’égard de certaines de leurs décisions. Le président Trump, je le crois, a été le président américain le plus favorable au peuple iranien. Il a redonné espoir aux Iraniens. Nous avons désormais besoin qu’il agisse. Comme il l’a lui-même déclaré, ce n’est pas à lui de choisir le prochain dirigeant de l’Iran. Cela appartient au peuple iranien.
M. T. — Selon un sondage réalisé en 2024 par l’Institut Gamaan et considéré comme fiable, vous seriez la personnalité la plus populaire en Iran. Et des témoignages convergents indiquent que nombre de vos compatriotes comptent sur vous. Mais quel est votre projet ? La restauration d’un ordre ancien, rejeté il y a quarante-sept ans par les Iraniens ?
R. P. — Mon projet — ma raison d’être — soutenu par un nombre croissant d’Iraniens, est avant tout le retour à la souveraineté nationale et populaire. C’est la démocratie et la séparation définitive de la religion et de la politique, ce que vous appelez la laïcité. J’œuvre sans relâche à cet objectif depuis quarante-sept ans et je continuerai à le faire dans le rôle que le peuple iranien choisira de me confier.
M. T. — Vous parlez de démocratie. Mais, prince héritier, fils du dernier Chah d’Iran, votre mission n’est-elle pas de restaurer la monarchie ?
R. P. — Il est vrai que la position institutionnelle dont j’ai hérité me confère une certaine légitimité aux yeux des Iraniens. L’institution monarchique a incarné l’Iran pendant 3 000 ans. Notre pays n’a connu qu’une seule république dans son histoire — celle des quarante-sept dernières années — et c’est la République islamique, qui est en tout point monstrueuse et barbare.
Il est donc naturel que les comparaisons actuelles tournent à l’avantage de la monarchie. La plupart de mes compatriotes n’ont pas connu l’ancien régime ou n’en gardent que des souvenirs d’enfance. Mais tous savent — en particulier les femmes — qu’à cette époque « les amoureux pouvaient se promener main dans la main dans les rues ». Le choix entre une monarchie constitutionnelle et une république parlementaire appartient exclusivement au peuple iranien. Ce n’est pas à moi d’en décider, mais à la nation.
M. T. — Mais ce pouvoir monarchique exercé par votre père n’était pas démocratique. Vous êtes prêt à l’admettre ?
R. P. — Des historiens indépendants ont, depuis, proposé une évaluation équilibrée du règne de mon père. La « Révolution blanche » et les autres réformes menées dans les années 1960 et 1970 visaient à émanciper les femmes — à travers un code de la famille qui leur accordait notamment le droit au divorce. Il y eut aussi une réforme agraire qui a permis aux paysans de devenir propriétaires de leurs terres. Il s’agissait de deux réformes que l’on pourrait qualifier de « progressistes » qui ont suscité une opposition farouche de la part du clergé le plus réactionnaire, conduit par Khomeini.
Durant cette période, le pays a connu une modernisation spectaculaire, imposée « par le haut ». Il y a eu une croissance économique sans précédent, dont les fruits n’ont pas toujours été équitablement répartis, tandis qu’émergeait une classe moyenne éduquée aspirant à des responsabilités — responsabilités qu’elle aurait pu exercer dans le cadre d’un système parlementaire. De nombreux jeunes intellectuels, formés grâce à des bourses d’État dans des universités américaines et européennes, se sont alors tournés vers des mouvements révolutionnaires marxistes ou islamistes.
M. T. — Quand on parle du règne de votre père, en Occident, on cite souvent la Savak, cette police politique qui a pratiqué la torture contre des opposants. Qu’en dites-vous aujourd’hui ?
R. P. — J’ai évoqué ce sujet dans mes livres et je me suis exprimé à de nombreuses reprises : je condamne la torture, chaque fois qu’elle a eu lieu. Ce qui était rapporté à l’époque s’est, en grande partie, révélé faux. D’ailleurs, le régime islamique l’a lui-même reconnu. Aujourd’hui, je travaille avec de nombreux anciens opposants de mon père, ainsi qu’avec leurs enfants.
Il existe des explications liées au contexte d’une lutte brutale et violente, marquée par des attentats meurtriers dirigés contre mon père, l’État iranien, le peuple iranien et le programme de réformes. Ces attentats étaient commis à la fois par des islamistes et par l’extrême gauche. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a aucune excuse à la torture.
M. T. — Comment qualifieriez-vous le pouvoir exercé par votre père ?
R. P. — Mon père est monté sur le trône très jeune, à vingt-deux ans, dans les circonstances dramatiques de la Seconde Guerre mondiale. Dans les premières années, il a scrupuleusement respecté la Constitution de 1906 qui — bien avant tous les autres pays de la région — avait instauré en Iran un Parlement destiné à équilibrer les pouvoirs du chef de l’État.
Comme dans toutes les monarchies constitutionnelles, le Chah ratifiait la nomination d’un premier ministre issu d’un Parlement librement élu par le peuple. Après la tentative d’assassinat perpétrée par un communiste en 1949, au cours de laquelle il faillit perdre la vie, et après les graves désaccords avec le premier ministre Mossadegh en 1953, attisés par des influences étrangères, mon père a été contraint de reprendre davantage le contrôle des affaires et d’exposer la Couronne — et lui-même — à des risques accrus.
La monarchie dont j’incarne symboliquement la continuité est une monarchie constitutionnelle. C’est sur la base de la Constitution de 1906 que j’ai prêté serment le 31 octobre 1980 — le jour de mes vingt ans — trois mois après la mort de mon père, alors que j’étais en exil au Caire. Aurais-je dû refuser ? Cela aurait été impensable pour le jeune homme que j’étais. Et politiquement, il aurait été injuste de priver les Iraniens d’une option politique : la monarchie constitutionnelle.
M. T. — Vous voulez donc être roi ?
R. P. — La question ne se pose pas ainsi. Il ne s’agit pas de ce que je veux, mais de ce que veut le peuple iranien et de ce pour quoi il votera. Je suis le serviteur de mon peuple et de ma nation. Je ne vois pas d’autre issue que la démocratie. Le sondage que vous avez mentionné plus tôt montre clairement que l’écrasante majorité des Iraniens souhaite un système démocratique et laïque.
Ils ne sont cependant pas totalement unanimes sur la forme que ce système doit revêtir : monarchie constitutionnelle ou république parlementaire. C’est au peuple d’en décider, par référendum, lorsqu’il pourra s’exprimer librement. Quel que soit son choix, il me conviendra parfaitement puisque dans les deux cas — monarchie constitutionnelle ou république — il s’agira d’une démocratie parlementaire. Et c’est là l’essentiel.
Comment imaginer qu’après tant de souffrances, tant de soulèvements et tant de sang versé, les Iraniens accepteraient autre chose que la démocratie ?
M. T. — Vous vivez loin de l’Iran. N’est-ce pas un handicap ?
R. P. — L’exil n’a pas été mon choix ; il m’a été imposé, comme à huit ou neuf millions de mes compatriotes vivant aujourd’hui à l’étranger. Ensemble, nous formons ce que l’on pourrait appeler un « Iran global », une sorte de force de réserve de l’opposition au régime. Grâce à Internet, nous pouvons désormais communiquer en permanence avec nos amis à l’intérieur du pays et relayer leurs aspirations auprès du monde extérieur.
L’exil est bien sûr une épreuve douloureuse pour tout être humain. Mais il m’a aussi ouvert des portes — humainement et politiquement.
À travers l’exil j’ai connu la vie d’un citoyen de la classe moyenne dans une banlieue américaine : je conduisais ma propre voiture, faisais mes courses au supermarché, allais chercher mes filles à l’école lorsqu’elles étaient jeunes, prenais le train parmi d’autres passagers, dans un anonymat qui a largement disparu ces dernières années. Politiquement, j’ai énormément appris en vivant aux États- Unis et en Europe — des sociétés modernes et démocratiques où la presse critique librement les gouvernants et où existent de nombreux contre-pouvoirs.
L’exil, tout en renforçant mon identité iranienne, m’a aussi permis de découvrir et d’aimer une liberté que je souhaite pour ma nation et pour mon peuple.
M. T. — Pensez-vous que le jour approche où vous pourrez retourner en Iran ?
R. P. — Lorsque je suis parti en juin 1978, l’Iran connaissait déjà depuis plusieurs mois des manifestations et des grèves, mais l’adolescent que j’étais ne pouvait imaginer rester en exil près d’un demi-siècle. Depuis quarante-huit ans, je vis jour et nuit avec l’espoir de retourner en Iran — pour moi, bien sûr, et pour ma famille, puisque nous n’avons pas d’autre pays, mais surtout pour le peuple iranien.
Le jour où les portes du pays s’ouvriront à nous et à tous les exilés, cela signifiera que tout un peuple a été libéré de la dictature. J’ai espéré ce jour très longtemps. Je crois aujourd’hui qu’il est proche, pour deux raisons : jamais le régime islamique n’a été aussi faible et aussi isolé sur la scène internationale ; et jamais il n’a été aussi ouvertement défié dans la rue par des foules immenses d’Iraniens de toutes générations et de tous milieux sociaux — au prix de dizaines de milliers de vies.
M. T. — Craignez-vous pour votre vie ?
R. P. — Ce n’est pas un problème personnel. J’en ai souvent parlé avec mon épouse et mes trois filles. L’importance de cette cause dépasse toute autre considération et je suis prêt à lui sacrifier ma vie. Dès son premier jour, ce régime a massacré — par centaines de milliers — ceux qui s’y opposaient ou vivaient simplement autrement. Il a traqué et assassiné ses opposants à travers le monde, malgré la protection policière accordée par les pays d’accueil — qu’il s’agisse d’activistes à Vienne en 1989 ou de l’ancien premier ministre Chapour Bakhtiar en région parisienne en 1991. Leur but a toujours été de poursuivre leurs ennemis jusqu’aux confins de la terre et jusqu’à la fin des temps. Ils ont réservé ce funeste sort à l’un de mes chers cousins, officier de marine, Shahriar Shafiq, assassiné à Paris en 1979. Depuis près d’un demi-siècle, je vis sous cette menace, tout comme ma famille. Je sais qu’à tout moment je peux mourir, même ici, aux États-Unis. Mais je suis engagé dans un combat qui dépasse largement ma propre existence.