Interview with Maria Corina Machado, Venezuelan politician, main opponent of Nicolás Maduro, Sakharov Prize 2024, Nobel Peace Prize 2025, by Catalina Marchant de Abreu, Senior International Journalist of Al Arabiya English and Patrick Wajsman, director of Politique Internationale
Catalina Marchant de Abreu et Patrick Wajsman — Votre « Manifeste de la Liberté » s’inscrit dans une longue trajectoire personnelle. Quel moment fondateur a façonné votre conception de la liberté politique ?
Maria Corina Machado — Plus qu’un événement précis, c’est l’ensemble de mon parcours qui m’a permis d’apprendre le sens profond de la liberté. Comme tous les Vénézuéliens de ma génération, je suis née dans la démocratie. Nous en jouissions sans pleinement mesurer qu’elle pouvait disparaître.
Tout a changé lorsque Hugo Chávez, un militaire putschiste, a été élu président et s’est mis à démanteler les institutions démocratiques. J’ai alors compris ce que signifie perdre la liberté. Ce basculement a bouleversé nos projets de vie et nous a contraints à tout donner pour reconquérir et défendre ce bien essentiel.
C. M. de A. et P. W. — Dans votre Manifeste, vous insistez sur la dignité individuelle. Pourquoi cet axe moral est-il central pour comprendre la crise vénézuélienne ?
M. C. M. — D’abord, parce qu’on ne peut pas parler de liberté individuelle ou collective si l’on ne reconnaît pas, en chaque être humain, cette dignité intrinsèque qui en fait un être rationnel, moral, unique et irremplaçable. Sans cette égalité naturelle, aucune égalité authentique n’est possible.
Ensuite, parce que la crise dans laquelle le chavisme nous a plongés a profondément blessé notre amour-propre et notre identité nationale. On ne peut résister à une catastrophe comme celle-ci qu’en puisant dans cette dignité, cette profonde estime de soi, cet amour pour ce qui nous appartient. C’est pourquoi les Vénézuéliens se détournent des promesses électorales qui ne font miroiter que des avantages matériels, et sont de plus en plus séduits par les discours axés sur le rétablissement de la dignité.
C. M. de A. et P. W. — À quelle occasion avez-vous décidé d’entrer en politique ? Quand avez-vous senti qu’il vous revenait d’assumer une part du destin du Venezuela ?
M. C. M. — Lorsque j’ai vu mon pays tomber aux mains de putschistes, de prêcheurs de haine, animés par la volonté de détruire notre histoire et nos institutions. Au début, j’ai pensé que ma place était dans le combat pour la transparence électorale : ingénieure de formation, je me sentais utile dans ce rôle qui me permettait de mettre à profit mes compétences techniques. Mais très vite, j’ai compris qu’il fallait aller plus loin, et je me suis lancée dans une carrière politique à part entière. Je regrette parfois de ne pas l’avoir fait plus tôt.
C. M. de A. et P. W. — Quelles sont les personnalités dont la réflexion et/ou l’action vous ont le plus inspirée ?
M. C. M. — Il y en a beaucoup : les pères fondateurs de notre république libérale et indépendante ; des dirigeants comme Havel, Walesa, Churchill, Thatcher, Golda Meir, ou Rómulo Betancourt au Venezuela ; et, bien sûr, des hommes et des femmes extraordinaires de ma famille.
Mais la grande référence de ma vie reste mon père. Un homme visionnaire, intègre, généreux et sage, qui m’a transmis un amour profond pour mon pays et un sens des responsabilités envers ce même pays.
C. M. de A. et P. W. — Quel a été le moment le plus difficile où vous avez failli abandonner, et qu’est-ce qui vous a donné la force de continuer ?
M. C. M. — L’un des moments les plus douloureux fut lorsque le régime Maduro m’a illégalement disqualifiée pour l’élection présidentielle de 2024, alors que j’avais obtenu 93 % des voix lors des primaires de l’opposition en octobre 2023.
Pourtant, je savais que j’avais reçu un mandat populaire clair, confié par ce pays que j’avais parcouru tant de fois et dont j’avais ressenti les souffrances au plus près. Je devais tout faire pour qu’un candidat démocrate puisse se présenter. Et nous y sommes parvenus avec celui qui est aujourd’hui le président élu, Edmundo González.
C. M. de A. et P. W. — La société civile vénézuélienne peut-elle, seule, provoquer la chute du régime Maduro ? Dans l’affirmative, comment devrait-elle procéder pour atteindre ce but ?
M. C. M. — Nous les Vénézuéliens avons épuisé tous les moyens pacifiques et constitutionnels pour nous libérer de ce régime prédateur et criminel. Il est souvent plus confortable pour le reste du monde d’ignorer les fraudes continuelles de Maduro et de nous encourager sans cesse à participer à des élections totalement contrôlées par ce régime autocratique. Mais nous avons compris, nous, qu’au-delà du cadre électoral nous avons à relever un défi monumental : il s’agit de mobiliser et d’organiser un pays tout entier pour surprendre et déjouer le système. Voyez-vous, il ne suffit pas des recueillir des suffrages ; il faut aussi les défendre et prouver que l’on a réellement gagné. Précisément, plus d’un million de citoyens se sont portés volontaires, risquant leurs biens, leur famille et parfois leur vie pour défendre la souveraineté populaire. Nous avons établi une véritable référence mondiale en matière de transparence, d’organisation et de surveillance citoyenne.
À cette mobilisation sans précédent le régime de Maduro a répondu par une répression d’une brutalité inédite dans notre histoire : plus de 2 500 personnes arrêtées, disparues, torturées ou assassinées — des crimes contre l’humanité documentés par les Nations unies. C’est du terrorisme d’État. Le peuple vénézuélien n’est pas armé, mais il est déterminé. Et, je le répète, il a le droit de revendiquer la démocratie et la liberté.
Pour réussir, nous avons besoin de l’organisation du peuple (que nous avons) et du soutien des démocraties (qui s’accroît). L’union de ces deux forces nous permettra de rétablir le mandat populaire et souverain qui nous a été conféré par la victoire électorale du 28 juillet 2024.
C. M. de A. et P. W. — Quel rôle l’armée peut-elle jouer dans cette transition ? Quelles sont les autres forces internes sur lesquelles …
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