Dans un peu plus d’un an, la France aura un nouveau locataire à l’Élysée. En attendant, quel est l’état du pays ? L’éminent sociologue Jean Viard propose toujours des analyses particulièrement stimulantes, via tel ou tel prisme. Cette fois, il consacre sa réflexion aux produits de tabac — dont la consommation dit beaucoup de l’agencement du territoire, du lien social ou encore des aspirations des différentes franges de la population.
Frédéric de Monicault — Pour le sociologue que vous êtes, y a-t-il une constatation que vous faites immédiatement à l’évocation des produits de tabac ? Un point d’entrée en quelque sorte ?
Jean Viard — Le recul de la consommation. Je ne dirais pas que l’on ne fume plus, mais en tout cas, on fume beaucoup moins. À commencer par la jeunesse, auparavant en première ligne. Cela ne recouvre pas toute la jeunesse. On observe par exemple un distinguo entre la génération montante issue des milieux populaires et les étudiants qui suivent un cursus poussé : la première catégorie fumera bien davantage que la seconde. De même, les chômeurs sont la tranche de population qui fume le plus. Bref, le recul de la consommation est quelque chose de global, avec toutefois des variations selon les différentes strates de la société.
F. de M. — La jeunesse fume beaucoup moins, dites-vous. Peut-on parler d’une tendance définitive ? Que nous dit cette attitude de l’état de la société ?
J. V. — Les jeunes fument moins, les jeunes se droguent moins, les jeunes font moins l’amour, et ainsi de suite. Pourquoi cette addition de – nouveaux – comportements ? Elle a sans doute plusieurs explications, mais une principale : les jeunes cèdent toujours plus à l’attrait du numérique, qui se révèle une incroyable lame de fond. Quand on est sur les écrans, les réseaux, c’est autant de temps que l’on ne passe pas à faire autre chose ; à faire autre chose « ensemble » en l’occurrence. Car on commence rarement à fumer seul ; la première cigarette est le plus souvent symptomatique d’une activité en groupe ; sauf exception, on n’ira pas fumer seul en montagne.
Le numérique a contribué à l’avènement d’une société d’individus — je préfère ce mot à « individualiste ». Une société où chacun est d’abord un individu libre de ses choix avant, en particulier, d’être une femme ou un homme avec les statuts historiques qui y sont liés. Tout n’est pas à jeter, loin de là, dans cette irruption du digital : la technologie est un outil fantastique qui induit une immense révolution industrielle bâtie sur l’énergie électrique. Mais il y a un côté chronophage, jusqu’à vivre quasiment en autarcie pour certains, qui pianotent toute la journée. Reste que tous les contenus digitaux ne se valent pas : on ne va pas comparer le fait d’être sur TikTok à celui de lire Shakespeare sur sa tablette.
F. de M. — On fume moins, tandis que le fumeur, de cigarette ou de cigarette électronique, continue d’être stigmatisé. Quels facteurs sous-tendent cette ostracisation ?
J. V. — Le phénomène n’est pas près de s’arrêter : le fumeur est régulièrement considéré comme quelqu’un sous emprise, incapable de se dégager. Je prends un exemple : quand un ami demande à s’absenter sur le balcon pour aller fumer sa cigarette, plus personne ne manifeste de sympathie à son encontre ; on est plus proche de la condescendance, voire de l’animosité de la part des anciens fumeurs pour lesquels il a été tellement dur d’arrêter. De nouveau, la cigarette est …
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