En marge du pétrole, la guerre au Moyen-Orient a aussi dans la ligne de mire le nucléaire la question du potentiel exact de l’Iran dans ce domaine. Au passage, quelles sont précisément les articulations entre nucléaire civil et nucléaire militaire ? L’historien Georges-Henri Soutou montre qu’il existe des ramifications complexes entre l’un et l’autre — et cela, depuis plusieurs décennies.
Frédéric de Monicault — L’Iran, l’Ukraine, les États-Unis… Tous ces pays au cœur de l’actualité ont en commun d’exploiter un parc nucléaire. À ce stade, cette industrie renvoie-t-elle d’abord à une histoire politique, industrielle, économique, scientifique, technologique ?
Georges-Henri Soutou — C’est un peu tout cela à la fois. L’histoire du nucléaire possède cette caractéristique d’embrasser un grand nombre de volets souvent étroitement liés : par exemple, la décision d’engager un programme nucléaire relève du sommet de l’État en même temps qu’elle génère des coûts faramineux pour les finances publiques. Je parle ici du nucléaire civil, mais pour le nucléaire militaire, les différents domaines interagissent avec la même intensité : les avancées scientifiques ont un impact sur la stratégie militaire, mais aussi sur les relations diplomatiques, et les « guerres d’influence », avec l’arme nucléaire à l’arrière-plan, font plus que jamais planer la menace d’une guerre tout court.
N’oublions pas, non plus, les incidences sur les populations : au cours des années 1970, quand EDF déploie son programme de construction de plusieurs dizaines de réacteurs, les habitants des territoires sont concernés au premier chef. Voyez des communes comme Chinon (Indre-et-Loire) ou Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), où sont enracinées les premières centrales. De multiples aménagements ont vu le jour : l’acceptabilité du nucléaire passait par le développement d’infrastructures au service des populations, et par une contribution aux finances locales. À l’arrivée, l’histoire du nucléaire se nourrit aussi bien de visions stratégiques que d’éléments d’immédiate proximité.
F. de M. — Si l’on veut un peu remettre cette trajectoire en perspective, quelles sont les grandes dates qui ont marqué l’histoire du nucléaire ?
G.-.H. S. — La liste n’est pas exhaustive mais certaines balises sont incontournables. En 1896, la découverte de la radioactivité par Henri Becquerel est un événement pionnier. Peut-on remonter plus loin, voire très loin ? Sous l’Antiquité, des philosophes tournaient déjà autour de l’atome, mais sous une forme philosophique : il a fallu attendre la fin du XIXe siècle et le travail des physiciens pour franchir une étape capitale et passer de la philosophie de la nature à une approche scientifique de celle-ci. En 1938, la découverte de la fission nucléaire par l’Allemand Otto Hahn est un autre jalon déterminant. Hiroshima est encore un tournant : nous reviendrons sur les frontières entre nucléaire civil et nucléaire militaire, tout en sachant que la plupart des progrès scientifiques et technologiques bénéficient conjointement aux deux filières. Au passage, notons que les Allemands avaient également entrepris de se doter de la bombe, dont le IIIe Reich savait qu’elle pouvait constituer un facteur décisif ; mais à long terme, car dans l’immédiat, l’Allemagne n’en avait pas les moyens. Cependant le processus d’enrichissement de l’uranium par centrifugation, le plus utilisé aujourd’hui, a été imaginé et étudié d’abord en Allemagne, dès la guerre. Idem pour les Britanniques, avant que leurs travaux ne soient récupérés par les Américains.
Les Soviétiques n’étaient pas en reste : dès 1943, Staline, informé pas ses espions du programme américain « Manhattan », avait mesuré l’importance d’accélérer dans ce domaine et pris des décisions en ce sens. Avec des …
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