Les Grands de ce monde s'expriment dans

Coexistence à la marocaine

Jamal Amiar, à 65 ans, conserve l’allure juvénile d’un éternel étudiant globe-trotteur. Né à Tanger, ville cosmopolite par excellence, il a grandi dans un Maroc tout juste indépendant mais resté ouvert à l’Europe, au monde et en particulier à la France, sa seconde patrie. Journaliste, essayiste, enseignant, il a consacré une partie de sa vie à étudier les relations entre le judaïsme marocain et Israël où il se rend souvent et où il compte de nombreux amis. Ses deux derniers livres sont : Le Maroc, Israël et les Juifs marocains (préface de Dale Eickelman, expert américain du Moyen-Orient), éditions Bibliomonde, 2022 ; Le Maroc et les Palestiniens, 1960- 2024 (avec Yehuda Lancry, ancien ambassadeur d’Israël en France et aux Nations unies), 2025.

F. T.

Florence TaubmannJamal Amiar, vous êtes marocain, journaliste et historien. Vous avez écrit plusieurs livres sur le judaïsme et les Juifs au Maroc. D’où vous est venu cet intérêt ?

Jamal Amiar — Naître et grandir à Casablanca dans les années 1960, cela signifie vivre dans une société assez mélangée où il est naturel d’avoir des amis qui s’appellent Mohammed, Alain ou Elie, sans que l’on se demande vraiment s’ils sont juifs, chrétiens ou musulmans. C’est plus tard qu’on va découvrir et affirmer les identités particulières. Mon parcours s’est poursuivi à Tanger, où j’ai étudié puis vécu jusqu’à ce jour. Une ville connue pour son cosmopolitisme, ses communautés juive, espagnole... Même dans l’exil, certains se souviennent de cette spécificité du Maroc, comme ce journaliste, Elie, que j’ai rencontré pour parler d’un de mes livres et qui dirige la communauté sépharade à Montréal. S’il est essentiel de reconnaître qu’il y a de la culture juive dans la culture marocaine, c’est vrai également de la culture marocaine dans la culture juive, et bien sûr dans la culture israélienne. Un seul exemple : la fête de la sortie de la Pâque juive, la Mimouna, est un héritage d’une fête judéo-musulmane au Maroc. Mais il faut aussi évoquer cette tradition du tombeau des saints au Maroc, où Juifs et musulmans se rendent pour prier et demander des bénédictions. Il y a énormément d’exemples qui montrent la richesse de cette vie juive au Maroc, ainsi qu’on peut le lire dans les livres de Haïm Zafrani qui, après avoir publié Mille ans de vie juive au Maroc, a écrit… Deux mille ans de vie juive au Maroc (1) ! Pour revenir à votre question, c’est cette affinité particulière et profonde, très subtile, qui m’a motivé dans mes recherches sur le judaïsme marocain. Alors aujourd’hui, évidemment, je suis hanté par une question : comment se fait- il que mes compatriotes juifs marocains et mes coreligionnaires musulmans palestiniens soient en guerre ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à faire naître cette coexistence si précieuse que l’on peut connaître au Maroc ?

F. T.Au-delà du conflit, pensez-vous vraiment qu’une forme de réconciliation soit possible ?

J. A. — C’est sans doute difficile, mais je perçois un signe d’espoir dans la valorisation par le Maroc institutionnel et politique de ce fonds de culture commune, sur le plan politique et humain. Notre pays cultive une double amitié avec les Israéliens et les Palestiniens. Il a toujours existé des relations officieuses entre le Maroc et Israël. Puis le 1er septembre 1994, donc un an après les accords d’Oslo, des bureaux de liaison ont été établis à Rabat et à Tel-Aviv, ainsi qu’à Gaza. Mais surtout, en décembre 2020, la normalisation des relations diplomatiques du Maroc avec Israël a été signée dans la dynamique des accords d’Abraham, entraînant de nombreux accords dans les domaines économique, commercial, touristique, agricole et technologique. Sur le plan culturel, on a commencé à organiser des « Jewish days » à la gloire du judaïsme à Tanger, à Agadir, à Marrakech ; des événements et des voyages ont eu lieu entre le Maroc et Israël.

F. T.Cette dynamique a-t-elle été durablement brisée suite au 7 octobre 2023 ?

J. A. — Les massacres du 7 Octobre, suivis des brutales représailles israéliennes contre Gaza et ses habitants, ont amplement détérioré les relations entre Israéliens et Palestiniens, après cent ans d’une guerre dont je suis cependant persuadé qu’elle ne sera pas sans fin. Certes, des deux côtés, en Israël et en Cisjordanie, les niveaux d’hostilité et de méfiance des opinions publiques sont très élevés. Quant au Maroc, il est resté relativement neutre, manifestant une forte résilience quant à l’impact de la guerre sur ses relations avec Israël, qui s’inscrivent dans le cadre d’un partenariat durable.

F. T.Cela, c’est la Realpolitik, mais qu’en est-il sur le plan humain ?

J. A. — Sur le plan humain, c’est un désastre. Je suis allé à la frontière de Gaza, dans les kibboutz martyrs de Zikim et Mefalsim. Le 7 Octobre a été un délire criminel absolument fou ; et les représailles ont été tout aussi folles. C’est douleur contre douleur, folie contre folie. Tout être humain ne peut qu’être bouleversé, scandalisé. Donc, cela a forcément un impact sur l’esprit des peuples, les opinions. Par rapport aux relations humaines, culturelles, politiques, il y a eu un ralentissement, voire une paralysie. Et nous, Marocains, sommes sur une ligne de crête entre Israéliens et Palestiniens. Moi-même je suis en lien avec les uns et avec les autres. Mes deux derniers séjours à Tel-Aviv et à Jérusalem, en avril et en novembre 2025, m’ont permis de constater le raidissement de mes interlocuteurs israéliens — mais pas tous non plus, loin de là — sur la solution à deux États, alors que, du côté palestinien, les élites semblent se positionner plus au centre et adhèrent à l’idée d’un futur et d’un territoire à partager, de voies de coopération et de partenariats à explorer. Il faut se situer sur le long terme, s’appuyer sur tous les motifs d’espoir présents dans l’Histoire.

F. T.Y en a-t-il vraiment ?

J. A. — Le monde arabe est beaucoup moins hostile à Israël qu’il y a trente ans, même à l’apogée des accords d’Oslo. Je parle, bien sûr, des gouvernements. Malgré la crise terrible que nous vivons depuis le 7 Octobre, une direction a été prise avec les accords d’Abraham. Je pense que la résolution de l’ONU concernant l’État palestinien est positive et que l’initiative franco-saoudienne (2) a permis de débloquer certaines choses ; mais je constate aussi que le Maroc demeure un modèle en ne déviant pas de sa route vis-à-vis d’Israël et, personnellement, je me réjouis qu’il continue de maintenir ses deux solidarités, envers les Israéliens et envers les Palestiniens. Faut-il rappeler que, dès 1958, Hassan II, alors prince héritier, invité aux rencontres méditerranéennes de Florence, déclarait : « Les Juifs ont un droit sur la terre d’Israël, à partager avec les autres selon le droit international, et il faut que nous, les Arabes, nous l’acceptions » ? Il l’a répété à Beyrouth six mois plus tard, malgré les oppositions, malgré le nationalisme arabe, et cela est toujours resté sa ligne. Et son fils Mohammed VI poursuit dans le même sens.

Sans chercher à minimiser les événements dramatiques du présent et du passé, ce qui me donne de l’espoir, voyez-vous, c’est qu’il y avait avant le 7 Octobre, et qu’il existe toujours, des Israéliens et des Palestiniens qui travaillent ensemble. Il y a une vie israélo- palestinienne possible. Des solutions existent : les Allemands et les Français se sont livré des guerres atroces, puis ils ont fait la paix et ont construit l’Europe. Il n’y a pas de raison pour que les Arabes et les Juifs ne le fassent pas eux aussi. En fait, il s’agit d’un conflit fratricide, comme si l’Arabe ne voulait pas reconnaître sa part juive et le Juif sa part arabe. Certes, cela demande un travail en profondeur. Mais c’est possible et même indispensable pour contribuer à l’apaisement, sinon la guerre nous détruira tous. Dans le mouvement de dialogue judéo-arabe auquel je participe, Shalom Salam, nous nous attachons à faire connaître les organisations et les personnalités, aussi bien israéliennes que palestiniennes, qui travaillent ensemble avec une énergie renouvelée depuis le funeste 7 octobre 2023 : la coalition Time is Now et les cadres d’ALLMEP

; Standing Together ; les duos Ehud Olmert et Nasser al-Kidwa ; Yossi Beilin et Hiba Husseini ; Maoz Inon et Aziz Abu Sara ; Gershon Baskin et Samer Sinijlawi… Sans parler de la mission si précieuse de Givat Haviva, centre d’éducation judéo-arabe et international, qui déploie inlassablement ses bienfaits depuis 1949 au cœur d’Israël. Les deux derniers événements auxquels j’ai participé fin novembre avec Shalom Salam en « présentiel » à Jérusalem, et par vidéo- conférence avec l’ancien ministre palestinien résidant à Hébron Anwar Abu Eisheh, ont mis en relief la réalité des liens judéo-arabes en Israël-Palestine et ailleurs dans le monde, notamment au Maroc.

Après deux ans d’une guerre épouvantable pour tous, nous ne désespérons pas de faire grandir la fragile flamme du dialogue, de la connaissance mutuelle, du respect de l’autre et de la paix.

(1) Ces deux ouvrages ont été publiés chez Maisonneuve & Larose, respectivement en 1983 et 1999.

(2) L’Assemblée générale des Nations unies a adopté le 12 septembre 2025 une résolution, dite « Déclaration de New York », portée conjointement par la France et l’Arabie saoudite et soutenue par 142 pays, qui a tracé une voie vers la mise en œuvre de la solution à deux États conformément au droit international. La reconnaissance de l’État de Palestine par la France s’inscrit dans ce cadre.

(3) Alliance for Middle East Peace regroupe plus de 170 organisations et des milliers d’Israéliens et de Palestiniens autour des idées de coopération, de justice et d’égalité.