Anne Baer — En tant que président du Centre Peres pour la paix et l’innovation et fondateur de Pitango, l’un des fonds de capital- investissement israéliens les plus importants, vous vous situez à la pointe de l’innovation technologique. Commençons par votre premier engagement, celui en faveur de la paix. Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets de programmes pilotés par le Centre Peres pour construire un avenir meilleur ?
Chemi Peres — Je pense fondamentalement que la paix et l’innovation sont les deux faces d’une même médaille. L’un des meilleurs exemples est le projet Starting Up Together. Nous le gérons comme un programme d’innovation, mais c’est aussi en réalité un programme de consolidation de la paix entre les peuples qui permet à des entrepreneurs, juifs et arabes, de concevoir et de bâtir des projets communs, qu’il s’agisse d’initiatives commerciales ou sociales.
À la multiplication des menaces globales je suis convaincu qu’on ne répondra que par la solidarité et l’innovation. La solidarité signifie qu’il faut collaborer au-delà des frontières et échanger l’information. Quant à l’innovation, c’est elle qui permet de trouver des solutions. On l’a vu notamment lors de la crise du Covid.
Telle est la philosophie du Centre Peres. Nous voulons être solidaires entre nous et avec nos voisins, qu’ils soient nos amis ou nos ennemis.
Nous avons, par exemple, lancé un programme qui vise à améliorer le fonctionnement des municipalités, en particulier dans les villes mixtes, où cohabitent Juifs et Arabes, laïcs et ultra- orthodoxes. Nous leur apportons des données et les outils nécessaires pour mieux répondre aux attentes de la population.
Nous proposons également des cours et des formations pratiques aux nouvelles technologies et à l’IA.
A. B. — À qui ces formations s’adressent-elles ?
C. P. — Elles sont ouvertes à tous. Aux Israéliens bien sûr, mais aussi aux Juifs hors d’Israël. Et même aux Chinois ! Si vous voulez vraiment progresser, il ne suffit pas d’avoir une longueur d’avance. Il faut également réduire les écarts qui existent entre ceux qui vous suivent. Pour faire simple, tout le monde doit savoir ce qu’est l’IA et connaître les outils disponibles. Dans un monde qui évolue à toute vitesse, nous voulons donner à tous les clés de l’avenir.
A. B. — En matière d’innovation, qu’est-ce qui a été mis en œuvre au cours des dernières décennies en termes de coopération entre Israël et le monde arabe ?
C. P. — Le Centre a travaillé en étroite collaboration avec l’Autorité palestinienne pour l’aider à mettre en place des infrastructures favorisant l’innovation et les investissements. Nous avons apporté notre soutien et nos conseils pour la création d’accélérateurs et de start-ups.
Des entreprises israéliennes ont ouvert des centres de R&D dans les zones contrôlées par l’Autorité palestinienne. Par exemple, Mellanox a un centre à Ramallah. C’est également le cas de Freightos, qui est désormais cotée en Bourse (1). Plusieurs entreprises palestiniennes de sous-traitance ont commencé à travailler avec des entreprises israéliennes et des firmes internationales opérant en Israël.
A. B. — Pouvez-vous nous en dire plus sur la collaboration entre Israël et les pays arabes ?
C. P. — Les Émirats arabes unis ont investi massivement en Israël, notamment dans les technologies agricoles et les communications. L’une des entreprises de notre portefeuille dans le domaine des communications a récemment levé 300 millions de dollars, dont 200 millions provenaient du monde arabe et 100 millions d’Israël et d’investisseurs internationaux.
L’accord ne portait pas seulement sur le financement, mais aussi sur l’acquisition de technologies par l’intermédiaire d’un partenaire stratégique de l’un des investisseurs, qui possède de nombreuses filiales dans la région, c’est-à-dire dans les pays arabes, les pays musulmans non arabes et les pays africains. Cette entreprise génère des revenus via des canaux auxquels nous n’avions pas accès auparavant.
Je suis convaincu que plus nous travaillerons ensemble, plus nous ouvrirons les marchés qui sont encore fermés aux Israéliens. Cela créera une dynamique qui peut s’étendre jusqu’à Singapour ou à l’Indonésie, bien au-delà de la collaboration entre Israël et les pays arabes. C’est déjà le cas, en particulier dans le domaine des technologies de la défense et de la sécurité.
A. B. — Pitango investit dans la high-tech. En quoi ce secteur, qui représente près de 20 % du PIB israélien, a-t-il été affecté par les événements récents ?
C. P. — La société israélienne est composée de trois groupes-clés qui jouent chacun un rôle crucial dans le fonctionnement du pays.
Le premier est celui des défenseurs : les militaires, les acteurs de l’industrie de la défense et les services de sécurité. Ils sont en première ligne pour assurer la protection d’Israël.
Le deuxième groupe est celui des bâtisseurs : les agriculteurs et les constructeurs qui façonnent nos villes et nos paysages.
Et puis il y a le troisième groupe, celui des innovateurs. Contrairement aux deux premiers, qui sont étroitement liés au territoire et aux frontières, le secteur de l’innovation est par nature mondial. Lorsque les start-ups israéliennes entrent en Bourse, elles le font sur les marchés internationaux. Lorsqu’elles sont rachetées, c’est par des multinationales. Dès leur création, nos firmes technologiques ne sont pas considérées comme « israéliennes », mais comme des acteurs globaux.
Elles continuent de fonctionner en toutes circonstances, y compris dans les pires moments. Beaucoup d’hommes et de femmes de la Tech ont fait des périodes de réserve militaire. Nous avons été attaqués par des organisations terroristes, par l’Iran, et même par les Houthis qui ont lancé des missiles balistiques depuis le Yémen. Et pourtant, Israël reste un pays florissant. Nous continuons à croître et à innover. Nous nous sommes adaptés. En fait, les gens sont habitués à travailler dans ces conditions.
A. B. — Contrairement à votre père qui a voué sa vie à la politique, vous avez choisi le monde des affaires. Pensez-vous que, depuis votre position dans le secteur privé, vous pouvez contribuer à faire avancer la cause de la paix ?
C. P. — Je crois qu’il n’est pas nécessaire de se lancer en politique pour servir son pays. Je connais de nombreux politiciens dont la contribution à Israël est très faible et, inversement, de nombreuses personnalités issues de la société civile dont l’impact est considérable. Ce n’est pas ce que vous êtes qui compte, mais ce que vous faites. Tout au long de ma vie, en tant que pilote dans l’armée de l’air puis comme homme d’affaires, je n’ai pas été animé par le désir de faire carrière, mais par le sentiment d’accomplir une mission, celle qui consiste à œuvrer à la prospérité d’Israël.
L’innovation a toujours été au cœur de notre développement. Israël est un pays doté d’un petit territoire, sans eau, sans ressources naturelles, entouré d’ennemis, dépourvu d’un grand marché intérieur. C’est pourquoi tout ce que nous entreprenons, que ce soit dans le domaine de la culture, de l’économie ou de la défense, repose sur notre capacité à innover.
En tant que capital-risqueur investissant dans des entreprises technologiques israéliennes depuis plus de 35 ans, j’ai contribué à lever des milliards pour l’économie, investi dans des centaines de start-ups et aidé à créer des dizaines de milliers d’emplois.
A. B. — Et pas seulement en Israël ! La moitié des emplois israéliens dans la high-tech sont basés à l’étranger…
C. P. — Tout à fait. C’est une particularité qui nous rend attractifs aux yeux des investisseurs internationaux. Si nous nous concentrions uniquement sur les questions locales, personne ne nous prêterait attention. Mais les domaines dans lesquels nous excellons — du cyberespace à la santé, de l’intelligence artificielle à l’innovation agricole — intéressent le monde entier. Narendra Modi, que j’ai eu l’occasion de rencontrer avec mon père, nous a dit que, lorsqu’il était premier ministre du Gujarat, de nombreux agriculteurs avaient sauvé leur exploitation grâce au système d’irrigation goutte à goutte mis au point dans les années 1960 par l’entreprise Netafim. Des régions entières ont évité la sécheresse grâce à ce procédé. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres des technologies révolutionnaires qu’Israël exporte à travers le monde.
Pour moi, travailler dans le secteur des hautes technologies est une façon de servir mon pays en dehors de la sphère politique. En établissant des partenariats internationaux, en créant des emplois et en attirant des capitaux vers nos entreprises, nous renforçons la sécurité et la position mondiale d’Israël. Nous en sommes en quelque sorte des ambassadeurs informels !
A. B. — Pourriez-vous continuer à gérer vos affaires dans un contexte de guerre permanente ?
C. P. — Rétablir la paix est, en effet, la priorité absolue. Mais c’est encore plus difficile que de faire la guerre. La guerre unit les gens autour d’un ennemi commun, d’une menace partagée. La paix, en revanche, provoque souvent des divisions. Certains n’y croient pas. D’autres n’en veulent pas. Certains pensent que le chemin vers la paix passe par d’autres itinéraires, qu’il faut par exemple remodeler d’abord le Moyen-Orient avant de s’attaquer au conflit israélo-palestinien proprement dit. Il existe plusieurs philosophies et plusieurs visions de ce à quoi devrait ressembler la paix.
En 1948, à la suite de la résolution 181 des Nations unies sur le partage de la Palestine, Ben Gourion a pris la décision de proclamer l’indépendance de l’État d’Israël en partant du principe qu’un autre État verrait également le jour. Les accords d’Oslo ont tenté de prolonger cet espoir. Cela n’a rien donné, mais peut-être s’agit-il finalement de la seule voie viable pour aller de l’avant.
Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est qu’Israël n’est uni autour d’aucune vision, ni d’une solution à un seul État, ni d’une solution à deux États. Et ce manque d’unité est dangereux.
A. B. — Pensez-vous qu’un État palestinien soit possible et même souhaitable dans le contexte actuel ?
C. P. — La question centrale aujourd’hui n’est pas de savoir si un État palestinien verra le jour ou non. La véritable question est la suivante : pouvons-nous vivre en paix ? Pouvons-nous coexister, partager un avenir et mettre un terme à ces guerres sans fin ? Pouvons-nous offrir aux générations futures un avenir meilleur que ce que nous avons connu ?
Après le 7 Octobre, pour les Israéliens, les termes du débat ont changé. Lorsque nous entendons des slogans tels que « Palestine libre » ou « De la rivière à la mer », nous n’entendons pas un appel à la paix, mais un appel à un nouvel Holocauste. Ce que ces mots d’ordre nous disent, c’est qu’il y a des gens qui n’acceptent pas notre existence, qui veulent rayer Israël de la carte. C’est la réalité telle que nous la percevons.
Le plan de partage de 1947 était basé sur une solution à deux États. Israël l’a accepté. Le monde arabe, non. Au fil des ans, nous avons déployé des efforts considérables pour parvenir à la paix. Les traités signés avec l’Égypte et la Jordanie, puis les accords d’Oslo, ont été des initiatives audacieuses. Et n’oublions pas que des dirigeants comme Yitzhak Rabin et Anouar el-Sadate les ont payées de leur vie. Personne ne peut accuser Israël de ne pas vouloir la paix.
Mais nous ne rechercherons pas la paix au détriment de notre propre survie. Nous n’avons pas l’intention de nous sacrifier. Israël est là pour durer, pour se développer et pour prospérer.
Personnellement, je pense que nous devons trouver un moyen de vivre ensemble, que la solution passe par la création d’un État ou par un autre type d’accord. Le cœur du problème est la confiance et, à l’heure actuelle, la confiance est quasi inexistante. Des deux côtés, les gens ont peur.
A. B. — Les accords d’Abraham ont pris le monde par surprise. Ils ont montré qu’Israël pouvait faire la paix ou, du moins, s’en approcher de manière significative, avec des pays comme les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan, le Maroc... Ce que peu de gens pensaient possible. Quelle sera, selon vous, l’étape suivante ?
C. P. — Les accords d’Abraham ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont l’aboutissement de tout ce qui les a précédés : les accords de paix avec l’Égypte et la Jordanie, le processus d’Oslo, sans oublier d’innombrables réunions non officielles entre dirigeants israéliens et moyen-orientaux. C’est le résultat d’un long processus à plusieurs niveaux qui s’est construit au fil des décennies.
J’ai pleinement soutenu les accords d’Abraham, je rends hommage à tous ceux qui ont œuvré à leur réalisation, mais nous ne devons pas les considérer comme acquis.
Nous ne pouvons pas restructurer le Moyen-Orient au sens large en ignorant la question palestinienne. « Du fleuve à la mer » des millions de gens, juifs, arabes et palestiniens, vivent dans des villes, des villages, des hameaux. Des gens qui ont des opinions et des aspirations parfois divergentes. C’est un problème qu’Israël ne peut pas résoudre seul. Nous avons besoin du soutien et de l’implication des États-Unis, de l’Europe, du monde arabe, de nos voisins dans la région et, bien sûr, des Palestiniens et des Israéliens eux-mêmes.
A. B. — Pensez-vous que l’Arabie saoudite sera le prochain pays à rejoindre les accords d’Abraham ?
C. P. — Je l’espère. L’Arabie saoudite est un pays immense qui occupe une place centrale au Moyen-Orient et qui est en passe d’entrer dans une nouvelle ère. Mais elle doit également relever, sur le plan interne, des défis majeurs. Ici aussi, il faudra du temps avant que les choses changent réellement. Nous devons établir une feuille de route à laquelle tout le monde adhère. Il ne s’agit pas de pousser quiconque à normaliser ses relations avec Israël, mais plutôt de chercher un moyen de s’entraider pour atteindre cet objectif. Car, en fin de compte, ce sont l’Arabie saoudite et les pays du Golfe qui en tireront le plus grand bénéfice. Ils deviendront les principaux moteurs de la croissance, avec des retombées positives pour le monde entier.
A. B. — Au vu de la politique menée sur le plan intérieur par le gouvernement Netanyahou (réforme judiciaire, limogeage du chef du Shin Bet, attaques contre d’autres institutions-clés telles que la Cour suprême et le procureur général…), êtes- vous inquiet pour l’avenir de la démocratie israélienne ?
C. P. — Bien sûr que je suis inquiet. Ceux qui ne sont pas inquiets refusent tout simplement de voir la réalité en face. Mais je vais vous dire une chose à laquelle je crois profondément : les Israéliens ne sont pas faits pour vivre dans un État non démocratique. C’est tout simplement impossible. Cela ne fonctionnera pas. Ce qui se passe actuellement est le produit de circonstances politiques très particulières, à savoir un alignement inhabituel de personnes et d’intérêts au sein de cette coalition.
Je reste donc optimiste pour la suite. Mais, en attendant, ce gouvernement nous divise, nous affaiblit, crée des souffrances inutiles que nos ennemis ne se privent pas d’exploiter et agit d’une manière qui met en danger la sécurité d’Israël. Je l’ai dit au premier ministre dès le début des réformes. Elles ne peuvent pas passer à une si faible majorité. Face à ce danger, et pour la première fois, le secteur de l’innovation et de la high-tech a décidé de s’engager. Nous sommes restés indifférents trop longtemps à ce qui se passait chez nous. Mais nous comprenons désormais que nous ne pouvons pas laisser l’avenir d’Israël entre les seules mains d’autres personnes. De plus en plus de membres de la société israélienne se mobilisent, prêts à redresser la situation.
A. B. — Des représentants du secteur des hautes technologies, du monde universitaire et de la société civile en général ont, en effet, commencé à prendre en main l’avenir d’Israël. Or, au même moment, des voix s’élèvent à l’étranger pour appeler au boycott de la science ou de la technologie israéliennes afin de protester contre la situation à Gaza. Que leur répondez- vous ?
C. P. — À ceux qui appellent au boycott je réponds que, en dépit des difficultés, ils doivent faire la distinction entre le peuple et le régime. Tout comme nous, Israéliens, faisons la distinction entre le peuple iranien et le régime des mollahs. Certes, Israël est une démocratie, mais le gouvernement actuel n’est pas celui que la plupart des Israéliens espéraient. Dans son ensemble, la société israélienne aspire à la paix. Boycotter l’innovation israélienne, c’est se tirer une balle dans le pied. C’est se priver de tout ce qu’Israël apporte au monde pour le rendre meilleur.
A. B. — Comment vos relations personnelles avec les représentants du monde arabe ont-elles évolué depuis le 7 Octobre ? Êtes- vous toujours en contact avec eux ?
C. P. — Pas autant que je le souhaiterais. Beaucoup d’entre eux se montrent réticents. Ce qui n’empêche pas certaines initiatives discrètes. Le Centre Peres est toujours considéré comme un partenaire de confiance. Les dirigeants et hommes d’affaires arabes savent que nous sommes favorables à la poursuite du processus de paix. La communication n’est pas facile, mais nous continuons à dialoguer. Pour être honnête, j’aimerais que les gens puissent travailler ensemble au grand jour, sans se cacher, mais sans non plus se voiler la face. Il faut que chacun s’interroge sur ses torts et que les Israéliens ne soient pas les seuls à être montrés du doigt.
Le camp adverse a commis de nombreuses erreurs et de nombreux actes répréhensibles. Il faut donc être beaucoup plus équilibré et considérer la situation de manière plus objective, en se demandant ce qui peut faire avancer les choses et ce qui les fait reculer. La priorité est de combattre le terrorisme et tous ceux qui veulent anéantir l’Autre plutôt que de chercher des solutions. Non seulement en Israël, mais dans tout le Moyen-Orient et même au- delà, car c’est un enjeu mondial.
A. B. — Passons maintenant au projet de nouveau corridor. Après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide, certains intellectuels ont estimé que la coopération économique permettrait de rapprocher l’Est et l’Ouest. Cela n’a pas fonctionné. Aujourd’hui, vous tentez de relancer le rêve du rapprochement par l’économie — celui de votre père Shimon Peres. Que répondez-vous à vos détracteurs, à ceux qui qualifient votre démarche d’utopique ?
C. P. — Mon père rêvait d’un « nouveau Moyen-Orient » sur le modèle de l’Union européenne. Mais l’Union européenne a montré ses limites et je ne suis pas sûr que le Moyen-Orient doive aujourd’hui suivre ses traces.
En fait, il faut envisager ce nouveau Moyen-Orient sous un angle plus large, comme une région qui s’étire de l’Inde jusqu’à l’Europe. Un vaste espace de prospérité dans lequel Israël pourra devenir une superpuissance technologique et économique. Car ce qui ralentit notre croissance, c’est un problème d’accès aux marchés, d’accès aux clients et d’accès aux talents.
A. B. — Comment voyez-vous, concrètement, la mise en place de ce projet ?
C. P. — Bien sûr, il y a deux étapes préalables. La première, c’est l’éradication du terrorisme. Le terrorisme, qu’il vienne des Houthis au Yémen, du Hezbollah au Liban, de Daech ou des autres djihadistes, fait en effet peser une menace à la fois sur la logistique, le transport et le bon déroulement des échanges commerciaux. Ce n’est pas seulement le problème d’Israël. Le monde entier est concerné. Tous les pays doivent s’unir et travailler ensemble dans un esprit de solidarité au-delà des frontières, de manière innovante, pour s’attaquer à ce fléau, comme ils l’ont fait avec le Covid. Nos ennemis ne sont pas les Palestiniens. Nos ennemis sont les extrémistes de tous bords et les terroristes, que nous devons combattre où qu’ils se trouvent.
Deuxièmement, il faudra instaurer la confiance entre Israéliens et Palestiniens. C’est très compliqué, mais c’est la condition indispensable d’une transition en douceur.
Encore une fois, tout cela demandera du temps. Il ne suffit pas de tuer tous les terroristes pour venir à bout du problème. Il faut aussi s’attaquer à sa cause. Ce qui suppose, j’y reviens, de favoriser la confiance et de dessiner les contours d’un destin commun.
J’ajoute que ce corridor présente un autre avantage : il permet de contrebalancer l’autre projet en cours entre la Chine et l’Europe, « One Belt, One Road » (2). Pris dans ce double mouvement, la Turquie et l’Iran seront obligés de décider : soit ils s’impliquent dans un dessein collectif, soit ils restent une source de problèmes dans la région.
A. B. — Êtes-vous prêt à vous joindre à des capitaux arabes pour créer des co-entreprises comme il en existe déjà depuis des décennies entre Israéliens et Palestiniens ?
C. P. — Je vois des co-investissements israélo-arabes, mais seulement dans mes rêves ! Pour l’instant, le phénomène reste très marginal, mais une fois que nous aurons progressé vers un vrai rapprochement de tous les pays du Moyen-Orient, décidé d’entrer dans une nouvelle ère et d’offrir un avenir meilleur à la population, l’impact économique sera immense. La région prospérera. Les niveaux d’investissement augmenteront considérablement, libérant ainsi un énorme potentiel qui n’attend que la stabilité pour émerger.
Un développement progressif ne suffira pas ; nous devons faire un véritable bond en avant pour rattraper le retard. Je suis convaincu que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, ainsi que les pays voisins du Proche-Orient et d’Europe, connaîtront une croissance économique massive. Et que cette croissance permettra de créer les conditions d’un règlement du conflit israélo- palestinien.
Le monde doit se mobiliser et former une vaste coalition pour faire avancer le Moyen-Orient et soutenir l’Afrique. Avec la paix et l’innovation, nous pourrons vivre dans le monde dont nous rêvons : un monde où il n’y aura plus que des gagnants.
(1) Mellanox Technologies est l’un des principaux fournisseurs de solutions de connectivité InfiniBand et Ethernet pour les centres de données d’entreprise et le calcul haute performance.
Freightos est une place de marché en ligne pour le transport de marchandises qui propose des solutions digitales permettant de comparer, réserver et gérer les expéditions de fret à l’échelle mondiale.
(2) L’initiative chinoise « One Belt, One Road » est un ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine, l’Europe et l’Afrique. Ce projet engloberait près de 70 pays représentant 40 % du PIB mondial.