Lionel Errera — Selon vous, Monsieur le Président, quels sont les dirigeants, arabes et non arabes, qui ont le mieux compris les enjeux et la nature du conflit israélo-palestinien ?
Isaac Herzog — Le rêve de paix est profondément ancré dans l’ADN du peuple juif et du peuple israélien. Il a été formulé par les prophètes d’Israël il y a des milliers d’années, notamment par Isaïe, qui a prédit un avenir où « aucune nation ne lèvera l’épée contre une autre nation, et où l’on n’apprendra plus la guerre ». Il a été repris dans la Déclaration d’indépendance d’Israël, qui appelle à tendre la main « de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples ». Et il s’exprime dans la joie ressentie par toute notre nation lors du retour de nos otages de Gaza. Nous portons en nous, chaque jour, ce désir de paix.
Vous me demandez qui a le mieux compris les enjeux de la région : le président Donald Trump est le parfait exemple d’un dirigeant qui a su conduire une réflexion novatrice sur un problème apparemment insoluble. Grâce à sa capacité unique à réunir toutes les parties prenantes autour de la table, il a orchestré un véritable chef-d’œuvre diplomatique qui a abouti à un accord visant à libérer les otages et à mettre fin à la guerre à Gaza. Sous sa direction, l’ensemble de la région peut espérer un avenir plus pacifique, fait de coopération, d’amitié et de nouveaux partenariats.
Cet avenir sera porté par les dirigeants du Moyen-Orient qui ont choisi la paix avec Israël plutôt que la guerre, à l’instar de leurs illustres prédécesseurs : le président Anouar el-Sadate d’Égypte en 1977, à qui Politique Internationale avait décerné la Prix du courage politique ; Sa Majesté le roi Hussein de Jordanie en 1994 ; puis, en 2020, les dirigeants des Émirats arabes unis, de Bahreïn et du Maroc avec les accords d’Abraham. Tous ont considéré que le refus du dialogue ne menait à rien. Ils ont compris qu’Israël n’allait pas disparaître, et que la paix et la coopération servaient bien mieux les intérêts de leurs peuples qu’un conflit sans fin.
L. E. — La question palestinienne peut-elle être résolue sans le Hamas ? Si oui, comment peut-il être exclu du processus ?
I. H. — Après les attentats du 7 Octobre, le Hamas n’a plus sa place dans notre région. Il s’agit d’une organisation terroriste qui a massacré, violé, kidnappé des enfants. Et ces massacres, le Hamas les a infligés tant à des jeunes qu’à des survivants de l’Holocauste. Il ne pourra pas y avoir de paix durable aussi longtemps que cette organisation fera partie du paysage. Le plan de paix en 20 points du président Trump, qui a reçu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies lors d’un vote historique en novembre dernier, est sans équivoque à ce sujet. Le Hamas doit être désarmé et expulsé de Gaza. Ce n’est qu’alors que nous pourrons commencer à œuvrer pour une paix véritable. Il s’agit d’un processus complexe mais, grâce au leadership visionnaire du président Trump et à l’engagement total de la communauté internationale, nous avons bon espoir d’obtenir des progrès significatifs dans un avenir proche.
L. E. — Êtes-vous favorable à la solution dite « à deux États » ?
I. H. — Le 7 Octobre a été un signal d’alarme pour Israël. Nous avons vu les conséquences de la gestion de Gaza par l’organisation terroriste Hamas, qui a utilisé son pouvoir non pas pour bâtir la paix ou garantir la stabilité mais pour construire la machine de guerre qui a permis d’assassiner et de violer des Israéliens innocents.
Après ce traumatisme national massif pour les Israéliens de tous bords politiques, il est très difficile d’imaginer une solution « à deux États ». De nombreux Israéliens se demandent légitimement comment ils peuvent être sûrs que ceux qui dirigeront un État palestinien ne chercheront pas à les attaquer à nouveau.
J’ai milité pour la paix toute ma vie. Le désir de vivre en paix et en sécurité avec tous nos voisins est, je le répète, une composante fondamentale de la psyché israélienne. Mais tant que des forces extrémistes, proches ou lointaines, se livreront au terrorisme et inciteront à la haine, la paix restera hors d’atteinte. Le terrorisme palestinien contre Israël ou les Israéliens compromet toute possibilité d’un avenir pacifique entre nos peuples. Je l’ai déclaré devant le Congrès américain trois mois avant le 7 Octobre, et je le répète aujourd’hui : tant que le terrorisme existe, il ne peut y avoir de paix. Malgré ces obstacles, je garde espoir. Les initiatives de terrain qui visent à promouvoir des interactions entre Israéliens et Palestiniens me rendent optimiste. Le dialogue doit s’approfondir, loin de l’arène politique et du lavage de cerveau auquel se livrent,
notamment, les médias palestiniens à l’encontre des Israéliens.
L. E. — La bande de Gaza est-elle destinée à faire partie d’un futur État palestinien ?
I. H. — Tout d’abord, comme je l’ai dit, Gaza doit devenir une zone déradicalisée, débarrassée du terrorisme et ne plus représenter une menace pour ses voisins, conformément à la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce point n’est pas négociable. Je voudrais rappeler que c’est ce même Hamas qui est à l’origine des souffrances de la population civile de Gaza. Je suis fermement convaincu que les habitants de Gaza méritent un avenir meilleur, délivré de la peur dans laquelle ce régime de terreur les maintenait. Les considérations humanitaires et le bien-être des civils de Gaza doivent rester les priorités absolues de tous les acteurs engagés dans la création d’un avenir plus pacifique et plus prospère.
Benyamin Netanyahou a déclaré à plusieurs reprises qu’Israël ne souhaitait pas conserver le contrôle à long terme de la bande de Gaza. Mais les dirigeants israéliens ont également indiqué sans la moindre ambiguïté qu’ils ne laisseraient pas un nouveau 7 Octobre se produire ni une autre organisation terroriste se développer à leurs frontières, et qu’ils veilleraient à ce que des mesures de sécurité appropriées soient mises en place pour l’empêcher.
L. E. — À votre avis, les accords d’Abraham constituent-ils une étape irréversible sur la voie de la paix au Moyen-Orient ? Pensez-vous que l’Arabie saoudite s’y joindra dans un avenir proche, même si un État palestinien ne voit pas le jour ?
I. H. — Les accords d’Abraham ont transformé le Moyen-Orient. Ils ont apporté d’énormes changements dans la vie de chacun, et les alliés qui ont signé ces accords, malgré toutes les tempêtes qui ont secoué la région, ont continué à les respecter. Les Émirats arabes unis en sont un exemple éclatant. Sous la conduite de mon ami, le président Cheikh Mohamed bin Zayed, ils apportent une contribution exceptionnellement positive à la stabilité et à la prospérité de la région. Tout au long de ces deux dernières années, les relations entre Israël et les Émirats arabes unis sont restées solides. Nous apprécions grandement le rôle qu’ils jouent dans la promotion d’une paix réelle à Gaza et dans la région, en particulier à travers leur action efficace pour améliorer la situation humanitaire de la population.
J’espère que de nombreux autres pays du Moyen-Orient et d’ailleurs franchiront le pas et rejoindront ce cercle de paix, de progrès et de prospérité. Mais je reconnais que, parmi ces divers pays, la normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite constituerait une avancée majeure pour notre région et pourrait conduire à une paix beaucoup plus large entre Israël et l’ensemble du monde musulman. La paix entre l’Arabie saoudite, berceau de l’islam, et Israël, berceau du judaïsme, changerait le monde à jamais.
J’ai eu l’honneur d’être le premier chef d’État israélien à se rendre aux Émirats arabes unis et à Bahreïn. J’espère sincèrement être le premier chef d’État israélien à se rendre en Arabie saoudite.
L. E. — Au-delà des accords d’Abraham, croyez-vous en l’IMEC, le corridor économique dont l’objectif est d’assurer à la région un avenir de paix et de prospérité ?
I. H. — Absolument. Le projet de corridor économique Inde-Moyen- Orient-Europe offre une opportunité de développement économique et d’intégration qui profitera à des milliards de personnes. Israël, de par sa position de pont entre l’Orient et de l’Occident, en constitue un maillon essentiel. On pourra relier l’Australie et l’Inde à l’Europe et au-delà. On pourra connecter et alimenter l’Afrique en énergie solaire. Ce projet recèle un énorme potentiel pour relier les pays qui font le bien à travers le monde.
L. E. — Qui sont les principaux « sponsors » du terrorisme au Moyen-Orient ?
I. H. — L’Iran est l’épicentre de l’axe de la terreur dans la région et le premier État sponsor du terrorisme à l’échelle de la planète. La République islamique ne fait pas mystère de sa volonté de détruire l’État d’Israël, d’attaquer le monde libre et d’exporter son idéologie extrémiste partout où elle le peut. Pour ce faire, elle a systématiquement mis en place, au fil des décennies, un réseau de proxies et de forces militaires positionnés de manière à frapper Israël sous tous les angles : le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Djihad islamique palestinien à Gaza, les Houthis au Yémen, sans oublier des milices en Syrie et en Irak. Depuis deux ans, l’Iran et ses proxies ont activé ce réseau terroriste pour attaquer Israël sans relâche sur sept fronts différents. En y ripostant de manière précise et efficace, Israël a considérablement affaibli l’empire du mal de Téhéran et amélioré la sécurité régionale. Mais nous ne sommes pas naïfs. Nous surveillons de près toute tentative de l’Iran et de ses mandataires visant à reconstituer leurs forces terroristes.
Même après le succès de l’opération « Rising Lion » et les frappes américaines sur les installations nucléaires iraniennes, nous restons très vigilants.
Je rappelle que la menace iranienne va bien au-delà d’Israël. Elle pèse sur l’ensemble du Moyen-Orient, de l’Europe et des États- Unis. Son idéologie destructrice menace la paix et la stabilité dans le monde entier. C’est pourquoi nous devons être clairs : Israël est en première ligne pour défendre le monde libre — pour défendre l’Europe ! — contre le terrorisme iranien.
L. E. — Que vous inspire le nouveau régime syrien ? De la confiance ou de la méfiance ? Quel rôle pourrait-il jouer dans le cadre d’un futur règlement régional ?
I. H. — Je soutiens pleinement le dialogue diplomatique qui s’est engagé entre les gouvernements israélien et syrien sous les auspices de l’administration américaine. La mise en place de mécanismes visant à faciliter la communication et la coopération économique entre nos deux pays est particulièrement encourageante. Mais tout n’est pas réglé : les tensions internes sont encore très vives, et des attaques violentes ont été perpétrées contre des minorités, notamment contre la population druze. Or Israël compte une importante communauté druze, dont de nombreux membres sont étroitement liés aux druzes de Syrie. Que l’on sache bien que nous continuerons de protéger nos frères et sœurs druzes contre toute menace.
L. E. — À quoi ressemblera la carte du Moyen-Orient dans dix ans ?
I. H. — Je suis convaincu que le cercle de la paix continuera de s’élargir et que les forces du terrorisme, de l’extrémisme et de l’instabilité seront progressivement défaites. Cette région a été profondément marquée par la guerre. Mais plus les contacts entre les peuples du Moyen-Orient se multiplieront, plus il deviendra évident que l’avenir peut être celui de la paix plutôt que celui de la guerre.
Des millions d’Arabes vivant dans la région sont curieux de découvrir le judaïsme, Israël et notre société. C’est un phénomène incroyable : des dirigeants et des militants musulmans viennent du monde entier pour nous rencontrer, prier et discuter avec nous.
Lorsque je m’entretiens avec des hauts dirigeants de la région, je m’aperçois que nous partageons une vision commune, malgré les nombreuses menaces auxquelles nous sommes confrontés. Au fond, nous sommes tous les enfants d’Abraham. C’est en renforçant le dialogue entre juifs et musulmans que l’on créera un avenir meilleur au Moyen-Orient.
L. E. — À qui décerneriez-vous aujourd’hui le Prix du courage politique ?
I. H. — Quand je pense au courage, je pense aux otages qui ont survécu et qui trouvent la force de raconter aujourd’hui le calvaire qu’ils ont enduré : torture, abus sexuels et famine. Je pense aux épouses, aux maris, aux enfants, aux parents, aux frères et sœurs, aux grands-parents et aux amis qui ont refusé d’abandonner leurs proches et qui ont frappé à toutes les portes des capitales du monde entier pour exiger leur libération. Je pense à la dévastation des familles dont les proches sont revenus de Gaza dans un cercueil. Ils sont tous mes héros et leur courage est sans égal.
S’agissant du courage politique, je pense évidemment au président Trump dont l’engagement a permis le retour de nos otages et l’adoption d’une résolution de l’ONU qui ouvre la voie à un véritable « jour d’après » à Gaza et dans la région. Ses efforts méritent toute notre reconnaissance. En octobre dernier, j’ai annoncé que je lui décernerai la « médaille présidentielle », la plus haute distinction civile attribuée par l’État d’Israël, et je me réjouis de la lui remettre dans un avenir proche.
L. E. — À quoi attribuez-vous la montée actuelle de l’antisémitisme dans le monde ?
I. H. — C’est un phénomène qui me trouble profondément. Je n’aurais jamais imaginé, de toute ma vie, voir du sang juif couler à Bondi Beach, à Sydney, ou dans une synagogue de Manchester, le jour de Yom Kippour. Assassiner des Juifs simplement parce qu’ils sont juifs rappelle les pires périodes de l’histoire de l’humanité, et nous refusons d’accepter ou de banaliser cette horrible réalité.
Je lance un appel urgent à tous les dirigeants de tous les pays afin qu’ils agissent dès maintenant, sans attendre la prochaine catastrophe. La lutte contre l’antisémitisme doit être le combat de tous, car si la haine commence toujours avec les Juifs, elle ne s’arrête jamais avec eux. Pour combattre ce fléau, il faut des mesures très fortes et un leadership sans faille à tous les niveaux : forces de l’ordre, justice et, surtout, éducation. Il faut que les citoyens ordinaires se dressent contre les mensonges et les préjugés pour se ranger du côté de la diversité, de l’humanité et de la vérité. C’est le devoir du monde occidental et de toutes les nations libres.