Titulaire d’une maîtrise en gestion de la paix et des conflits à l’Université de Haïfa, Mohammad Darawshe est directeur de la stratégie au Centre pour une société partagée de Givat Haviva, plus ancienne institution à l’intérieur d’Israël travaillant (depuis 1949) à la réconciliation entre les Juifs et les Arabes. Descendants des Palestiniens restés dans le pays après 1948, ces derniers représentent aujourd’hui 21 % de la population. Givat Haviva accueille chaque année, au sein de son école mais aussi pour des rencontres ponctuelles, 3 à 10 000 enfants juifs et arabes. Inlassable défenseur de l’intégration des siens dans la société israélienne, Mohammad Darawshe est un homme engagé politiquement : il a dirigé la campagne du Parti arabe démocratique et de la Liste arabe unie jusqu’en 2000. Il souhaite une alternance politique qui inclurait les partis arabes et s’inquiète des menaces de l’extrême droite visant à les écarter des prochaines élections. Ses propos constituent un formidable plaidoyer en faveur de la coexistence judéo-arabe au sein de l’État d’Israël.
M. T.
Michel Taubmann — Comment vous définissez-vous ? Comme un Israélien arabe ? Un Arabe israélien ? Un Palestinien d’Israël ou un Israélien palestinien ?
Mohammad Darawshe — Je me définis comme un citoyen palestinien d’Israël. Mon identité ethnique, culturelle et sociale est palestinienne, tandis que le contexte civique, économique et social dans lequel je vis est israélien. Cette dualité reflète la complexité de mon vécu : j’ai appris à coexister au sein de ces sphères qui se chevauchent, à accepter leurs tensions et à trouver un équilibre entre mes racines historiques et l’avenir que je cherche à construire, dans la difficile mais double fidélité à mon peuple et à mon État.
M. T. — Quel a été votre parcours personnel ? Comment êtes-vous parvenu à la direction de Givat Haviva ?
M. D. — Je place avant tout la vie et l’humanité au centre de mon action. Je suis père de quatre enfants, trois filles et un garçon. Je veux leur laisser un écosystème capable de leur garantir, ainsi qu’à leurs descendants, une sécurité personnelle. Ma famille vit depuis 800 ans — 27 générations ! — dans le même village, Ixal, mentionné dans l’Ancien Testament (Josué 19.12) sous le nom de Casaloth Tabor. Mes enfants représentent la 28e génération. Et je souhaite que ma petite-fille Maryam, qui a deux ans, puisse vivre dans la même ville, puis ses enfants après elle, dans la sécurité et la prospérité.
M. T. — Comment concilier vos deux identités, israélienne et palestinienne ?
M. D. — Est-ce de la naïveté de ma part ? Je crois en la promesse faite à mon grand-père dans la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël. Celle-ci invitait les Palestiniens vivant sur cette terre en 1948 à rester et à participer à la prospérité et au développement de ce pays. Cette promesse d’égalité politique et sociale, faite à mon grand-père, je veux qu’Israël la tienne. Mais ce n’est pas facile car, si nous sommes israéliens, nous faisons aussi partie du peuple palestinien que la plupart des Juifs considèrent comme un ennemi. Je veux être loyal envers mon pays, Israël, et je trouve légitimes les besoins de sécurité des Juifs israéliens. Mais je veux aussi être loyal envers le peuple palestinien dont je suis issu, en respectant sa quête d’indépendance, de liberté et son désir d’un État, ce qui m’oppose à de nombreux citoyens israéliens juifs qui perçoivent cette aspiration comme contraire à l’intérêt d’Israël. Depuis plus de quarante ans, je travaille donc pour conjuguer les objectifs des deux peuples et, malgré la difficulté, beaucoup de projets avancent dans la bonne direction.
M. T. — Quelles sont les conditions de la réussite ?
M. D. — Deux choses sont essentielles : instaurer de bonnes relations et œuvrer à l’égalité. Certains croient possibles de bonnes relations comme celles du cheval et du cavalier. Mais un cheval, cajolé pendant des années par son cavalier, sait qu’il peut finir dans son assiette… du moins dans les pays où l’on mange du cheval ! Je veux une coexistence fondée sur l’égalité, où nous serions soit deux chevaux tirant le même chariot, soit deux cavaliers cheminant côte à côte.
M. T. — Comment concilier ces deux objectifs ?
M. D. — Il existe deux façons d’y parvenir. L’une est la révolte, qui donne parfois des résultats ; mais l’autre approche, que je privilégie, est d’engranger les succès l’un après l’autre. Les relations judéo- arabes doivent reposer sur des intérêts mutuels qui se maintiennent dans le temps, même en période de crise. Je ne parle pas d’une paix idéologique, mais d’un idéalisme pratique, concret, armé par ses succès pour résister à des crises graves comme celle que nous traversons. Nous ne sommes pas voués à être des ennemis éternels !
M. T. — Dans votre combat de quarante ans pour cette idée pratique de paix, quels ont été les moments les plus difficiles et, à l’inverse, les plus grandes satisfactions ?
M. D. — Le pire moment a été l’adoption par la Knesset, le 19 juillet 2018, de la loi sur l’État-nation (1). Par cet acte, Israël me lançait, en pleine figure, que la promesse d’égalité politique et sociale faite à mon grand-père n’était plus sur la table. Cette loi constitutionnelle transformait les Arabes en citoyens de seconde zone. Quel choc ! Et quelle tristesse ! Elle couronnait les 28 lois anti-démocratiques, surtout anti-arabes, adoptées depuis le retour au pouvoir de Netanyahou en 2009. Et, bien sûr, la situation s’est aggravée depuis la formation du dernier gouvernement il y a trois ans et, surtout, depuis la guerre consécutive aux massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023.
M. T. — Et le moment le plus positif ?
M. D. — L’un des moments les plus positifs a été, sous le « gouvernement du changement » Bennett-Lapid en 2021-2022, la participation de la Liste arabe unifiée de Mansour Abbas à la coalition gouvernementale. C’était la première fois qu’un parti arabe faisait partie de l’appareil décisionnel en Israël, même si le cabinet Rabin, de 1992 à 1995, avait créé un précédent en s’appuyant officieusement sur deux partis arabes, hors de la coalition, qui avaient constitué un « bloc préventif » pour sécuriser la majorité gouvernementale avant la signature des accords d’Oslo. Ce soutien officieux a apporté de grands progrès à la communauté arabe dans les domaines social, économique, éducatif. Cet âge d’or, comme nous disions à l’époque, s’est accompagné d’une réduction des inégalités. Par exemple, en quatre ans, le budget pour les municipalités et les quartiers arabes est passé de 7 % à 13 % du budget national. Cette dynamique inclusive a été remise en cause par la loi État-nation qui consacre l’orientation exclusivement juive du pays : des changements dans les politiques de développement, d’attribution des terres, des municipalités, du logement, de l’éducation, etc. ont abouti à de la discrimination.
M. T. — La loi sur l’État-nation a-t-elle détruit les acquis de la communauté arabe en Israël ?
M. D. — Face à ce verre à moitié vide demeure le verre à moitié plein, qui pour moi reste très significatif : en 2003, le pourcentage d’étudiants arabes dans les universités israéliennes était de 3,5 %. Aujourd’hui, il s’établit à 20 %. Six fois plus ! C’est une augmentation énorme. Et ce n’est pas tout. En 24 ans, la part des médecins arabes dans les hôpitaux israéliens est passée de 11 % à 24 % et on atteint 36 % pour les dentistes, 44 % pour les infirmières et infirmiers, 55 % pour les pharmaciens. C’est ce que j’appelle des îlots de succès, dans lesquels la communauté arabe a renforcé ses capacités, sans porter préjudice à la communauté juive israélienne. Ainsi, le pourcentage d’employés arabes travaillant dans la fonction publique pour le gouvernement central s’est hissé de seulement 1,7 % en 2003 à 13,2 % en 2024. Dans la haute technologie, on est passé de 1 % d’Arabes il y a sept ans à 7 % aujourd’hui. Et 23 % des étudiants en ingénierie des universités israéliennes sont arabes. Imaginez un peu les conséquences positives sur le marché de l’emploi dans les prochaines années !
M. T. — Et dans le domaine de l’éducation ?
M. D. — En 2005, nous avons lancé un projet de « programme intersectoriel » qui consiste à placer des enseignants juifs dans des écoles arabes et des enseignants arabes dans des écoles juives afin de tenter de briser la séparation à l’intérieur du système éducatif. Au début, cela concernait six enseignants. Aujourd’hui, ils sont 2 500 : 2 000 enseignants arabes dans les écoles juives ; 500 enseignants juifs dans les écoles arabes. Près de 20 % des établissements juifs emploient des enseignants arabes et 20 % des établissements arabes, des enseignants juifs. C’est un autre îlot de succès qu’il faut préserver malgré les politiques du gouvernement actuel, qui essaie de nous faire reculer.
M. T. — Quel a été l’impact de la guerre sur les relations judéo- arabes à l’intérieur d’Israël ?
M. D. — En janvier 2024, nous avons mené à Givat Haviva une étude sur la peur et la méfiance réciproques. Jusqu’au 7 octobre 2023, 48 % des Juifs israéliens affirmaient n’avoir jamais visité une ville arabe et disaient qu’ils n’avaient pas l’intention de le faire. En janvier 2024, ils étaient 81 % à partager cette opinion. Ce chiffre représente une augmentation de 65 % de la méfiance et de la peur parmi les Juifs. Du côté des citoyens arabes, avant le 7 Octobre, 24 % des répondants disaient n’avoir jamais mis les pieds dans une ville juive et avouaient qu’ils n’avaient pas l’intention de le faire. En 2024, ils étaient 52 % à ne plus l’envisager. Malgré cela, malgré la durée interminable de la guerre et les tentatives visant à détruire nos relations, nous avons réussi à éviter les affrontements physiques. Les appels du Hamas aux citoyens arabes d’Israël pour l’ouverture d’un nouveau front n’ont eu aucun écho. En Israël, des représentants de l’extrême droite essaient eux aussi d’exacerber les tensions intercommunautaires. Leur activisme s’est traduit par des licenciements d’employés arabes, des restrictions appliquées aux étudiants arabes, y compris des arrestations et des procès limitant la liberté d’expression. Ces développements ont élargi le fossé entre les deux communautés mais, grâce à la bonne volonté, aux leçons tirées du passé, nous avons réussi à désamorcer la violence. Sur le plan politique, le gouvernement d’extrême droite a exploité ce climat de méfiance pour délégitimer la citoyenneté arabe, voire appeler à la supprimer purement et simplement, réduisant ainsi la démocratie à n’être qu’un instrument au service de la majorité juive. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich (2) a imposé dans le budget 2024-2025 un coup de rabot de 5 % sur toutes les lignes budgétaires afin de financer la guerre, mais cette réduction s’élève à 20 % pour les municipalités arabes. Pourquoi cette discrimination alors que nous sommes tous citoyens d’Israël ? Ces réalités très dures à vivre, très décevantes, nous font osciller sans cesse entre optimisme et pessimisme.
M. T. — Prenez-vous au sérieux les menaces d’exclusion de partis arabes de la Knesset pour cause de collusion supposée avec le terrorisme ?
M. D. — Je prends très au sérieux ces menaces proférées par Netanyahou, par son parti, le Likoud, et d’autres partenaires de la coalition. Elles visent à garantir le maintien au pouvoir de l’actuelle coalition en excluant 21 % de la population du système politique. Pourquoi intimider la communauté arabe et l’isoler du courant dominant de la société israélienne ? Cette vision de la démocratie réservée seulement aux Juifs porte atteinte à l’égalité et constitue un racisme institutionnalisé.
M. T. — Et au sein de votre institution, Givat Haviva, le choc du 7 Octobre vous a-t-il conduit personnellement à prendre des mesures particulières pour maintenir la cohésion parmi les enseignants et les étudiants ?
M. D. — Le niveau de peur mutuelle et de méfiance au sein de la société s’est inévitablement répercuté sur les relations personnelles et professionnelles entre collègues. Parmi les étudiants, la méfiance s’est également approfondie. Ce qui nécessitera une intervention forte pour rebâtir la confiance. Malgré tout, nous avons réussi à surmonter les tensions parce que, les uns et les autres, nous voulons protéger ce que nous avons construit ensemble au cours des dernières décennies de vie commune.
M. T. — Avez-vous un mode d’emploi face aux crises ?
M. D. — Malheureusement, ce n’est pas la première fois que nous traversons une crise aussi grave. Et les mêmes défis se posent, à quatre niveaux. Le premier niveau, c’est l’approche « romantique ». Nous partageons la même humanité, ce qui veut dire que nous pouvons manger du houmous ensemble en oubliant le prisme politique ou ethnique. Cette convivialité est essentielle et il faut la préserver en faisant participer les jeunes au maximum d’activités communes. À Givat Haviva, chaque année, nous faisons venir de 3 à 10 000 enfants pour des rencontres. Mais nous devons aussi prendre en compte le « syndrome du retour à la maison », qui est en fait un retour aux stéréotypes : quand les enfants rentrent chez leurs parents, on leur dit qu’ils ont rencontré les 20 seuls bons Juifs au monde (ou les 20 seuls bons Arabes, selon les cas) et que les autres sont leurs ennemis. Pourtant, malgré ces limites, je reste persuadé qu’il faut continuer. Chaque enfant juif et chaque enfant arabe en Israël mérite de vivre cette expérience de confiance, même une fois dans sa vie, même pour deux ou trois jours.
Le deuxième niveau, qui s’est développé autour de l’an 2000, vise, au-delà de la convivialité, à établir un dialogue honnête… sur nos points de désaccord. Sous quel angle envisageons-nous le 7 Octobre ? Comment voyons-nous la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza en 2007 ? Que représente 1967 ? Pourquoi était-ce l’occupation pour les uns et la libération des territoires pour les autres ? Comment voyons-nous 1948 ? Était-ce la Nakba ou l’indépendance ? Comment voyons-nous la déclaration Balfour de 1917 ? Et, au bout du bout, on en arrive à la question : « Qui Abraham voulait-il sacrifier ? Ismaël ou Isaac? » Dans un dialogue honnête, il faut accepter d’être en désaccord sur la plupart des questions que j’ai mentionnées et sur mille autres sujets. Pour vivre ensemble, nous devons acter le fait que nous ne pouvons pas être d’accord. En tout cas, nous ne pouvons pas créer un récit partagé tant que dure le conflit. Malgré ces deux années de guerre, nous gardons l’espoir que demain nous serons encore capables de continuer à vivre ensemble.
M. T. — Quelles sont les raisons d’espérer ?
M. D. — Ces raisons ne manquent pas. Prenez, par exemple, le secteur médical : la proportion d’Arabes y est passée de 30 % à 40 % pour compenser l’absence de nombreux Juifs israéliens qui ont été enrôlés dans l’armée. Ces Arabes accomplissent leur devoir professionnel, humain, civique, en prenant soin de leurs compatriotes, indépendamment de leur identité ethnique, culturelle, sociale ou politique. Il en va de même pour 50 % des conducteurs d’autobus, 50 % des chauffeurs de taxi, 65 % des chauffeurs routiers. Ils ne se laissent pas entraîner dans la guerre, malgré les pressions exercées par les extrémistes des deux camps.
M. T. — Comment faire pour renforcer la cohésion de la société israélienne ?
M. D. — Il est important de mettre l’accent sur l’identité civique de l’État, et non sur son identité ethnique, en tant que dénominateur commun pour les deux populations. Dès lors, nous pouvons nous concentrer sur le troisième niveau : la question des intérêts mutuels. Et ils sont nombreux. Je vous ai déjà parlé du secteur médical. Il y a aussi l’environnement, l’économie, la haute technologie, tout ce qui touche à la consommation quotidienne, à l’art de vivre. Faisons en sorte que ces îlots de succès mutuels bénéficient aux deux parties. Ce qui nous permettra d’accéder au quatrième niveau : celui du contrat social. La question qui se pose alors est celle de l’égalité. Si vous demandez aux Israéliens s’ils soutiennent la notion de « société partagée » (selon les deux critères des bonnes relations entre les Juifs et les Arabes et/ou de l’égalité), ils sont près de 65 % à répondre oui parmi la population juive et 85 % chez les Arabes. Il ne semble donc pas y avoir de problème. Mais la plupart des Juifs vont privilégier les bonnes relations conduisant à l’égalité, tandis que la plupart des citoyens arabes veulent d’abord l’égalité, conçue comme ouvrant la voie à de bonnes relations. Nous pensons, à Givat Haviva, qu’il faut travailler sur les deux critères en parallèle, sans donner la priorité à l’un ou à l’autre. Car si vous établissez une priorité, cela revient à relativiser l’importance de l’autre critère. Avec le temps, nous avons appris que la stratégie doit être combinée. Plus de 180 groupes en Israël œuvrent dans le domaine des relations entre Juifs et Arabes. La plupart des organisations gérées par des Juifs mettent en avant, comme je viens de vous le dire, le principe des bonnes relations. La plupart des organisations gérées par des Arabes, le principe d’égalité. Très peu placent ces deux valeurs au même niveau. Or c’est en les combinant qu’on parviendra à construire une société partagée.
M. T. — Comment augmenter la part des Arabes israéliens engagés dans la vie politique ?
M. D. — En juin 2021, lors de la formation du gouvernement Bennett-Lapid, soutenu pour la première fois officiellement par un parti arabe (mais sans participation au gouvernement), 37 % des Juifs et 53 % des Arabes, selon un sondage, étaient « favorables à l’intégration d’un parti politique arabe dans la coalition ». En mai 2023, avant une conférence à Givat Haviva, la même question a été posée : le soutien des Juifs à la participation arabe était monté à 47 % contre 46 % d’opposants. Quant à la communauté arabe, son soutien est passé de 53 % à 83 % en deux ans. Donc, de mon point de vue, l’expérience a fonctionné. Hélas, elle a été de courte durée, et bon nombre de promesses n’ont pas été tenues en ce qui concerne, notamment, les investissements dans l’éducation et la construction de logements, au sein des villes et des quartiers arabes, ainsi que la création de postes de policiers pour lutter contre la criminalité, particulièrement forte dans notre communauté. Mais cette expérience de 18 mois seulement a créé un précédent et suscité un appétit pour la coopération judéo-arabe.
M. T. — Selon la plupart des sondages, dans la perspective des élections prévues en 2026, les adversaires de Netanyahou auront du mal à former une coalition majoritaire sans l’appoint des partis arabes qui, de leur côté, semblent très divisés entre laïcs et religieux. Pourront-ils réussir au moins à former une liste unique qui leur permettrait comme en 2020 d’obtenir une quinzaine de sièges ?
M. D. — L’un des problèmes de la Liste arabe unie du parti Ra’am de Mansour Abbas, qui a participé à la coalition du changement en 2021 et 2022, reste sa composante islamiste très forte. Il est en train d’y remédier en opérant une rupture radicale avec la doctrine des Frères musulmans. La droite israélienne prétend qu’il s’agit d’une manœuvre tactique afin d’échapper à une interdiction pour complicité avec les terroristes. En réalité, Mansour Abbas prend des risques politiques et même physiques. La mutation de son parti lui permettra d’intégrer plus de libéraux laïques afin de mobiliser des électeurs arabes moins religieux.
M. T. — Dans quelle configuration politique est-il envisageable de voir des ministres arabes siéger au gouvernement ?
M. D. — Le gouvernement précédent, en 2021-2022, nous en a donné un premier aperçu : il faudrait une coalition associant les partis politiques de centre gauche, la « droite soft » et la Liste arabe unie. Autrement dit, Gantz, Lapid, les Démocrates, Bennett, tous ceux, laïcs ou religieux, qui viennent de la droite « soft », sans oublier des formations arabes pragmatiques. Il existe, j’en suis sûr, une majorité possible pour relever le pays après la guerre. J’ai invité Gantz à prendre la parole lors d’une conférence à Givat Haviva le 9 janvier 2024. Il a donné le meilleur discours jamais prononcé par un dirigeant politique juif israélien en faveur d’une société partagée. Il a montré qu’il y croit vraiment et qu’il veut l’égalité. Mais il n’y a pas que lui ; l’actuel ministre de l’Intérieur, du parti Shas, s’est également exprimé en faveur d’une société partagée, en accord avec à peu près 99 % de ce que je vous ai dit. Or le Shas représente aussi une partie des Haredim, les ultra-orthodoxes. Au- delà des partis d’extrême droite de Ben Gvir et Smotrich, il existe des religieux ultra-orthodoxes favorables à une société partagée dans l’égalité. Pour l’instant, la plupart des chefs de partis excluent toute participation des Arabes à une future coalition, par crainte des réactions de leurs électeurs traumatisés par la tragédie du 7 Octobre. J’espère cependant les entendre dire bientôt : « Si vous augmentez votre taux de participation, nous vous proposerons de faire partie de la prochaine coalition, et même d’obtenir des postes ministériels. »
M. T. — Voyez-vous, au sein de la société civile, de futurs ministres arabes ?
M. D. — Les profils de qualité ne manquent pas. Un exemple : l’Université de Haïfa a nommé comme rectrice une professeure arabe, neuroscientifique de très haut niveau, Mouna Maroun. C’est une première dans une université israélienne. Elle possède toutes les compétences pour devenir un jour ministre de l’Enseignement supérieur en Israël. Autre exemple : l’ancien président de la banque Leumi était un économiste arabe. Pourquoi ne serait-il pas ministre de l’Économie ? Michael Karayanni était le chef du département de droit de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il pourrait être le prochain ministre de la Justice. La liste est longue… La société juive peut y voir un problème, je le comprends, mais de nombreux Arabes formés dans les universités et les écoles israéliennes sont prêts à participer loyalement à la gestion du pays. C’est un excellent moyen pour que notre minorité se sente pleinement israélienne et fière de l’être.
M. T. — Cela surprendra ceux qui croient aux idées simples, mais la tragédie du 7 Octobre a révélé une très grande loyauté des Arabes israéliens à l’égard du pays dont ils sont citoyens…
M. D. — Selon une enquête réalisée en 2024 par l’Institut israélien pour la démocratie, 70 % des citoyens arabes affirmaient que leur sentiment d’appartenance à la société israélienne s’était renforcé depuis le 7 Octobre. Et 85 % des citoyens arabes condamnaient les massacres perpétrés par le Hamas en affirmant plus ou moins fort :
« Pas en notre nom en tant qu’Israéliens, ni en notre nom en tant qu’Arabes, ni en notre nom en tant que Palestiniens, ni en notre nom en tant que musulmans. » Un tel message exprime une proximité grandissante vis-à-vis de la population juive israélienne. Il est très cohérent avec ce qui s’est passé le 7 Octobre car 36 citoyens arabes ont été tués ce jour-là. La majorité d’entre eux sont morts en héros, en essayant de sauver leurs compatriotes juifs israéliens. Un de mes cousins, ambulancier à la soirée Supernova, a refusé d’évacuer les lieux ; il a continué à soigner les blessés jusqu’à ce qu’il soit lui- même tué. Et comme lui, beaucoup d’Arabes travaillant dans le milieu médical, mais aussi beaucoup d’Arabes de la communauté bédouine, se sont portés au secours de leurs concitoyens juifs. Ces histoires ont forgé une conscience partagée, le sentiment que nous sommes tous dans le même bateau. La clé réside dans la question de l’identité israélienne. Aujourd’hui, 67 % des citoyens arabes se définissent comme palestiniens ; mais si un État palestinien voit le jour, ils resteront israéliens : c’est là qu’ils ont fait leur vie depuis quatre générations et que réside leur avenir. Ils doivent continuer d’apprendre à devenir israéliens. Mais attention, les Juifs doivent, eux aussi, continuer d’apprendre à devenir israéliens. Cela implique, pour les uns comme pour les autres, de ne pas se laisser enfermer ou de s’enfermer soi-même dans son identité juive ou arabe. Et, pour les citoyens arabes, cela passe par une meilleure maîtrise de l’hébreu, des études et des formations de qualité permettant d’accéder au marché du travail dans de très bonnes conditions. Une de mes filles, qui prépare un doctorat en génétique, se lance en parallèle dans un master en entrepreneuriat médical. Ce processus d’intégration par les études et le travail est malheureusement ralenti à cause de la loi de l’État-nation, qui se traduit concrètement par une inégalité dans les financements et les opportunités d’emploi, et des mesures politiques discriminatoires. En revanche, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à promouvoir la diversité et l’inclusion. Par exemple, le 21 mai 2021, suite à des incidents violents entre Juifs et Arabes dans des villes mixtes (3), on a vu fleurir sur les murs de Tel- Aviv d’immenses panneaux d’affichage appelant à la coexistence à l’initiative de banques et d’entreprises. Pourquoi ? Parce qu’elles ont de plus en plus de personnel arabe et qu’elles veulent préserver des relations professionnelles apaisées. Dans le même temps, elles adressent un message à leur clientèle arabe qui ne cesse de croître.
M. T. — C’est la théorie de l’intérêt mutuel ?
M. D. — Oui, ce que j’appelle aussi la théorie de l’objectif supérieur et qui vise à l’interdépendance. Malgré l’hostilité de certains responsables politiques, cette interdépendance progresse. Bien que Bezalel Smotrich soit à sa tête, le ministère des Finances favorise des stratégies d’intégration des citoyens arabes. Même chose pour le ministère de l’Économie et celui de l’Emploi. Ils soutiennent notre travail, plus encore que le ministère de l’Éducation ou celui de l’Égalité sociale. Le ministère des Finances veut voir plus de femmes arabes travailler parce qu’ainsi elles deviennent contribuables plutôt que bénéficiaires de l’aide sociale. C’est bon pour l’économie. Mais pour travailler il faut être éduqué. De fait, en vingt ans, la proportion de femmes parmi les étudiants arabes dans l’enseignement supérieur est passée de 35 % à… 72 % ! Un formidable changement qui contribue à mieux insérer la communauté arabe dans la société israélienne.
M. T. — Les Palestiniens d’Israël pourraient-ils jouer un rôle de « passerelle » entre leur pays et les Palestiniens des Territoires ?
M. D. — Les citoyens arabes d’Israël peuvent effectivement jouer un rôle important pour la paix entre leur pays et leur peuple. Pourtant, comme pour tout pont, des fondations solides sont nécessaires des deux côtés. D’où la nécessité à la fois de renforcer notre statut politique et social en Israël et d’embrasser notre identité palestinienne. Dans ce rôle double, nous pouvons agir comme des médiateurs sur le plan politique, mais aussi comme un pont économique, académique et social qui favorise les partenariats et les coopérations. Plus important encore, nous pouvons aider à traduire un accord de paix en mesures concrètes, en veillant à ce que ses principes soient appliqués de manière à bénéficier aux deux sociétés et à créer une coexistence durable.
M. T. — Les succès et l’ascension sociale de la population arabe ne risquent-ils pas d’effrayer, à terme, une partie de la population juive, qui pourrait craindre un affaiblissement de l’identité juive de l’État ?
M. D. — C’est une question essentielle, que j’aborde dans un article publié dans un livre intitulé 75 visages de l’État juif. J’y parle de la relation entre la nature juive et la nature israélienne de l’État d’Israël. Pour moi, le meilleur produit d’exportation d’Israël, ce n’est pas la haute technologie en matière de défense ou d’espionnage, mais ce qui contribue à sa légitimité morale. Il s’agit, en établissant en Israël des relations judéo-arabes apaisées, de prouver que les Juifs ne sont pas venus au Moyen-Orient pour contrôler et opprimer les Arabes, mais pour vivre en paix avec eux. Si l’on réussit, en Israël, à créer un modèle de société partagée, fondée sur l’égalité des citoyens, alors nous pourrons influencer et même rallier les populations civiles des pays arabes. Et pas seulement leurs gouvernements.
Évidemment, on ne convaincra pas les extrémistes israéliens, qui ne croient pas à l’égalité. Mais je compte sur l’opinion publique majoritairement modérée, sur tous ceux qui sont capables de penser en termes d’intérêt mutuel à long terme et non d’intérêt ethnique, qui ne vaut que pour le court terme.
M. T. — La relativement bonne intégration des Arabes à l’intérieur d’Israël ne plaide-t-elle pas en faveur d’un seul État bi- national ?
M. D. — Je ne crois pas qu’un État binational unique soit aujourd’hui une option réaliste. La grande majorité des Israéliens y sont opposés. De leur côté, les Palestiniens aspirent à la liberté et à l’indépendance après des décennies d’occupation. Pour cette raison, la solution à deux États reste le cadre le plus pertinent. Deux États souverains peuvent établir des relations pacifiques par la coopération économique, environnementale, sécuritaire, et créer ainsi une interdépendance et une stabilité réciproques.
M. T. — Malgré tout, vous gardez espoir ?
M. D. — Les événements du 7 Octobre et leurs conséquences ont approfondi les divisions mais ont également mis en lumière le besoin urgent d’un dialogue renouvelé, de réformes politiques et de pratiques démocratiques inclusives. Les citoyens arabes d’Israël se trouvent au centre de l’équation : politiquement marginalisés, ils sont pourtant les seuls capables de faire le lien entre les deux peuples et de tracer un chemin vers la paix et la coexistence. L’avenir dépendra du renforcement des valeurs démocratiques, de l’acceptation de la diversité et de la capacité des deux peuples à partager une vision d’égalité et de respect mutuel.
(1) Cette loi, adoptée le 19 juillet 2018 par la Knesset, définit Israël comme « l’État- nation du peuple juif », précisant que « le droit d’exercer l’auto-détermination au sein de l’État d’Israël est réservé uniquement au peuple juif ». Ses détracteurs lui reprochent principalement de discriminer les habitants de l’État d’Israël en fonction de leur appartenance religieuse, en privilégiant les droits des Juifs par rapport aux non-Juifs.
(2) Bezalel Smotrich est l’un des leaders de l’extrême droite nationaliste religieuse.
(3) Une « ville mixte » comporte une population composée de communautés juive et arabe.