Un nouvel acteur financier en Asie

Dossiers spéciaux : n° 167 : Les fonds souverains, acteurs majeurs de l'économie mondiale

Politique Internationale — Comment résumer l’activité d’AIIB ? Quelles sont les principales caractéristiques de cette institution et comment opère-t-elle ?

Stefen Shin — AIIB est une banque multilatérale de développement. Notre éventail de missions est large puisqu’il concerne le développement économique et social du continent asiatique. Pour contribuer à cet objectif, plusieurs leviers sont à notre disposition : la construction d’infrastructures, des investissements à grande échelle ou encore la capacité de fédérer des capitaux privés. Il ne s’agit pas d’initiatives isolées, au contraire : sur chaque projet, nous travaillons avec plusieurs partenaires et avec toute une palette d’outils. Par exemple, nous faisons appel à des prêts souverains, ou non souverains d’ailleurs. Nous sommes aussi partie prenante de certains projets par le biais d’une participation au capital. Nous élaborons également des systèmes de garantie.  

P. I. — Quels sont les secteurs sur lesquels se concentrent vos opérations ? Certains domaines sont-ils prioritaires par rapport à d’autres ?

S. S. — J’ai mis en avant le secteur des infrastructures, mais c’est loin d’être le seul. Un organisme comme le nôtre a naturellement vocation à s’intéresser à plusieurs filières industrielles et à plusieurs branches de services. Sans cette démarche globale, il serait difficile de respecter notre feuille de route qui vise à la fois à dynamiser l’économie en Asie et à resserrer nos liens avec les autres régions du monde. AIIB est au cœur d’une zone d’influence, avec le pouvoir de renforcer son attractivité et d’élargir sa connectivité.  

P. I. — Sur quels critères les opérations auxquelles vous participez ont-elles été sélectionnées ? 

S. S. — Nous examinons les projets suivant une logique très rigoureuse. Cela implique, en amont, une parfaite connaissance des secteurs d’activité ciblés par AIIB. Ensuite, chaque dossier passe au tamis d’une grille d’analyse. Pour franchir la barre, certains critères doivent être respectés de manière scrupuleuse. Prenons, par exemple, la participation à des programmes d’infrastructures : ces derniers devront être exemplaires en matière de construction durable. Les exigences environnementales sont devenues incontournables : AIIB s’associe aux grandes réalisations économes en CO2. Nous aidons ainsi nos partenaires à atteindre leurs objectifs climatiques. Tout le monde doit avoir à l’esprit l’accord de Paris ratifié lors de la COP21. La limitation de la hausse des températures est devenue le cap à suivre. La plupart des acteurs avec lesquels nous travaillons ont un rôle important au service de la politique ambitieuse décidée en 2015 lors de la COP21. 

P. I. — Le domaine d’intervention d’AIIB est-il uniquement économique ou avez-vous aussi un impact politique, comme le revendiquent les fonds souverains ? Auquel cas vous vous inscrivez dans un contexte de rivalité entre les différents pays… 

S. S. — AIIB est une banque de développement international. Les pays membres sont en première ligne, ce sont eux les propriétaires de l’institution (1). Partant de là, notre stratégie et notre mode de fonctionnement ne campent pas sur une position unique. Notre but n’est pas de soutenir une région du monde au détriment d’une autre. De même, nous n’avons pas d’a priori sur les projets que nous étudions, sous prétexte qu’ils sont défendus par tel ou tel pays ou tel ou tel acteur.

P. I. — Reprenons, un par un, vos différents domaines d’intervention. Ont-ils récemment évolué ?

S. S. — Nous privilégions une approche transversale. Pour reprendre l’essor de la connectivité, cette voie ne se réduit pas au développement d’équipements. Elle fait intervenir aussi le déploiement d’infrastructures, de produits et de services. Voilà pourquoi nous travaillons beaucoup sur les grands axes de communication — comme les routes, les ports, les aéroports… —, sur le transport de l’énergie et sur les grands chantiers de télécommunications. Tous ces dossiers sont cruciaux quand il s’agit de mieux relier les hommes et les activités. Sur le plan financier, nous proposons des solutions innovantes en partenariat avec des banques de développement, des gouvernements, des groupes privés et un grand nombre d’autres acteurs.

P. I. — Depuis le début, vous affirmez votre préoccupation climatique. Quelles initiatives prenez-vous dans ce domaine ?

S. S. — Nous appuyons nos membres dans leurs efforts visant à atteindre les objectifs déterminés par l’accord de Paris. Ceux-ci ont mis en place des politiques pour y parvenir et ils doivent être soutenus. Parallèlement, nous avons signé un accord avec les autres banques de développement pour une approche commune des grandes problématiques environnementales. Nous allons donc collaborer avec les autres institutions financières afin de développer des initiatives capables de contribuer à la baisse des émissions de CO2. Dans le viseur, nous avons la limitation de la hausse des températures à 2°, et si possible en intensifiant les efforts, à 1,5°. Ces buts ont été assignés en amont par l’accord de Paris. Sur le plan opérationnel, nous avons créé un fonds spécialement dédié à l’action climatique en Asie. De quoi s’agit-il ? Les projets sélectionnés pour faire l’objet d’investissements doivent émaner de champions du climat. Il nous appartient de les identifier et d’analyser au plus près les atouts qui leur permettent de contribuer à la croissance verte. Ce fonds se range résolument aux côtés d’entreprises dont le business model prévoit un leadership renouvelable et une participation active aux engagements climatiques. Il a pour vocation de les accompagner dans le cadre de cette transition vers un modèle vertueux.

P. I. — Considérez-vous vraiment comme votre mission de lutter contre les émissions de CO2 ? 

S. S. — Le vert, le propre et l’absence de gaspillage sont nos valeurs de référence. Tous les projets auxquels nous participons sont évalués à l’aune de leur impact environnemental. Les opérations que nous réalisons renvoient à une dimension écologique. Par exemple, le nouveau siège d’AIIB que nous avons inauguré à Pékin est certifié Leed (2). Nous sommes conscients que nous devons faire encore plus sur ce plan-là, et nous travaillons sans relâche pour réduire l’empreinte écologique de nos activités. 

P. I. — AIIB a été portée sur les fonts baptismaux à l’automne 2014, avec une cérémonie de lancement à Pékin. Après quelques années d’activités, peut-on dresser un premier bilan ?

S. S. — Les différentes activités exposées précédemment ne sont pas explorées dans la vitesse ou la précipitation. Au contraire, nous travaillons sur la durée : cela fait maintenant quatre ans que notre stratégie est déclinée à travers une série d’opérations. Celles-ci sont suffisamment significatives pour nous permettre d’affirmer que la phase de démarrage est bientôt terminée. Dans leur ensemble, les piliers d’AIIB sont désormais bien en place, qu’il s’agisse des axes de réflexion, des politiques opérationnelles ou encore de la composition des équipes. Mais poser les bases n’est pas une fin en soi : une fois les priorités établies, les dirigeants d’AIIB ont décidé de passer à la phase suivante ; il s’agit maintenant d’accélérer notre croissance.

P. I. — Les ambitions initiales d’AIIB sont connues : créer un challenger au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale. Réussir aussi à implanter un nouvel acteur financier qui rende l’économie du continent asiatique moins dépendante des grands organismes traditionnels. Avez-vous trouvé votre place aujourd’hui ? 

S. S. — AIIB est une institution nouvelle. Dès le début, nous avons saisi cette opportunité de développer une structure de gouvernance qui soit résolument moderne. Pour cela, nous avons observé les autres banques multilatérales de développement, et nous nous sommes inspirés des meilleures pratiques au plan international. Grâce à l’expérience emmagasinée, notre efficacité opérationnelle est réelle. Nous développons aussi plusieurs offres et nous dégageons des synergies.  

P. I. — À l’heure actuelle, sur quelles opérations AIIB travaille-t-elle ?

S. S. — Nous travaillons beaucoup sur la mise en relation des marchés de capitaux avec les objectifs de développement durable. Derrière cela il y a la volonté qu’une politique d’investissement se fasse à la lumière des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance d’entreprise — désignés sous le nom de critères ESG. Cette démarche requiert un travail de pédagogie auprès de nos interlocuteurs : nous voulons leur faire comprendre à quel point il est important que leur portefeuille d’investissements respecte une discipline ESG. Cela ne se fait pas du jour au lendemain : dans un premier temps, nous sensibilisons les investisseurs à ce nouveau contexte, puis nous les pilotons pour qu’ils aient une propension accrue à se développer sous ce label ESG. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un concept : avec Aberdeen Standard, nous avons mis 500 millions de dollars dans un fonds destiné à investir dans des programmes d’infrastructures en Asie, via des émissions d’obligations vertes. Et ce n’est pas tout : avec Amundi, nous avons également créé un fonds visant à accélérer l’engagement des banques en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Ces projets sont ambitieux, et ils illustrent l’impact positif d’une politique d’investissements labellisée ESG. 

P. I. — Ce n’est pas une surprise : souvent les acteurs financiers sont accusés de manquer de transparence. Que faites-vous pour gommer cette impression ?

S. S. — Les valeurs cardinales sur lesquelles s’appuie AIIB sont l’ouverture, la transparence, l’indépendance et la responsabilité. Notre politique d’information publique (PPI) a été validée par notre comité directeur. Celui-ci insiste pour que cette politique revendique elle aussi transparence et responsabilité. Nous avons une charte qui entérine ces grands principes. Bien sûr, dans le cadre de nos activités, nous pouvons être tenus par un devoir de confidentialité et la PPI dresse un cadre pour cela. Cette approche globale dont je vous fais part est étayée par des éléments opérationnels précis. 

(1) À ce jour, plus de 50 pays ont rejoint le cercle des membres fondateurs d’AIIB.

(2) La certification écologique Leadership in Energy and Environnemental Design.