EUROPE/ÉTATS-UNIS : LA TENTATION DU DIVORCE

n° 100 - Été 2003

Cet article aurait pu s'appeler : " Inquiétudes d'un Euro-atlantiste. " En effet, depuis fort longtemps - bien avant la naissance de Politique Internationale, dont nous fêtons le centième numéro -, l'auteur de ces lignes a fait le pari de ne pas séparer l'unité de l'Occident et la construction de l'Europe. Mieux : il a toujours considéré que celle-ci était, à long terme, indispensable au maintien de celle-là et qu'une Europe construite contre les États-Unis, de même qu'une Amérique adoptant à l'égard du Vieux Continent la pratique traditionnelle des empires (diviser pour régner) ne pouvaient que soit se bloquer soit s'entraîner mutuellement dans la catastrophe. Malgré des crises retracées ici même par André Fontaine (1) et dont les plus anciennes (le rejet de la CED et la menace américaine de révision déchirante ; l'aventure franco-britannique de Suez, aux côtés d'Israël, arrêtée par les États-Unis et l'URSS au nom de l'ONU) rappellent étrangement, parfois à fronts renversés, les circonstances présentes, ces tentations ont été repoussées pendant un demi-siècle et c'est le monde soviétique qui s'est désintégré.
À la confrontation Est-Ouest s'est substituée une distinction Centre-Périphérie : un Occident plus stable, plus prospère et plus démocratique qu'à aucune autre période de l'Histoire fait face à un Est et à un Sud livrés, eux, aux risques de guerre et d'anarchie et aspirant à se joindre au Centre triomphant.
Mais cette opposition était elle-même beaucoup trop simple, comme le montre la nouvelle période inaugurée par le 11 septembre : rappelons que, dès la chute du mur de Berlin, certains avaient déclaré que la notion d'Occident n'avait de sens que face à l'adversaire soviétique et que la disparition de celui-ci mènerait à la séparation de l'Europe et des États-Unis. C'est un fait que l'existence d'un adversaire commun disciplinait ou concentrait les esprits des deux côtés de l'Atlantique alors que, désormais, le champ des possibles s'élargit, du moins en apparence : les rêves les plus irréalistes peuvent se donner libre cours. Ces spéculations vont de l'" empire universel " à un " monde multipolaire " au sein duquel l'Inde et l'Amérique latine (sans parler de l'Europe) seraient à égalité avec les États-Unis, tous les États s'en remettant à l'ONU pour l'emploi de la force - laquelle serait purement et simplement bannie dès lors qu'elle s'exercerait en dehors de l'Organisation.
En réalité, menaces et risques renaissent de plus belle, mais de manière diffuse et ambiguë, sous la forme du terrorisme, des guerres civiles, de la prolifération des armes et des missiles, du fanatisme religieux et de la corruption. Tous ces fléaux frappent de manière inégale les différents pays et continents ; ils suscitent des réactions parfois divergentes et finissent par être, pour l'Occident, des facteurs de division plutôt que d'unité.
" Un seul lit pour deux rêves " (2) : c'était la formule d'André Fontaine à l'époque de la détente entre les deux Grands. À présent, avec la globalisation, ce sont tous les pays du monde qui sont dans un même lit, mais livrés à une cacophonie …