L'AMÉRIQUE ET LE MONDE

n° 100 - Été 2003

Jackie Albert Simon - Dr Kissinger, vous avez déclaré récemment que, depuis la guerre d'Irak, c'est une nouvelle page de l'Histoire qui est en train de s'écrire. Selon vous, quelle leçon Washington a-t-il bien pu tirer des derniers événements ?
Henry Kissinger - Votre question semble impliquer que Washington devrait changer dans sa manière de voir les choses. Je ne pense pas que ce soit nécessairement le cas. Les États-Unis profiteront simplement de l'occasion qui leur est offerte : en reconstruisant l'Irak, ils pourront influer sur l'Iran, la Syrie et les autres pays de la région. Je suis persuadé que c'est dans cette voie que la politique étrangère américaine s'apprête à s'engager.
J. A. S. - Vous avez dit, également, que la primauté des États-Unis ne devait rien au hasard, qu'il s'agissait d'un processus historique inévitable. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui considèrent que Washington souhaitait faire comprendre à tous que le néo-impérialisme est, précisément, l'un des corollaires naturels de cette suprématie...
H. K. - En effet, cette idée est assez communément répandue, du moins dans certains pays européens - au premier rang desquels la France : on accuse les États-Unis de cultiver des ambitions hégémoniques, de vouloir étendre leur domination à la Terre entière... Mais ce n'est pas ainsi que nous conduisons notre politique étrangère. En général, celle-ci est déterminée en réponse à des défis, à des menaces et à des crises spécifiques. Il est vrai que, dans certains cas comme l'Irak, nous pouvons avoir recours à la force militaire. Pour autant, nous n'avons nullement le dessein, aujourd'hui, de diriger le monde (1) ! L'Amérique doit toujours se servir de son pouvoir avec retenue.
J. A. S. - Il n'en reste pas moins que Washington a envoyé un message aux autres dictateurs sans foi ni loi de la planète...
H. K. - Nul doute que cette guerre a clairement signifié qu'il n'est pas très sage de pousser l'Amérique à entreprendre une action armée et de s'opposer militairement à elle ! Comprenez-moi : je ne dis pas que les États-Unis se doivent de déclarer la guerre à tous les dictateurs impitoyables qui sévissent sur la planète ; je me contente de constater que les régimes qui combinent présence au pouvoir d'un despote cruel, hostilité envers Washington et propension à soutenir le terrorisme jouent avec le feu...
J. A. S. - Mais que pensez-vous de l'attitude de la Corée du Nord et d'autres États qui considèrent qu'il est nécessaire de se doter d'armes nucléaires pour pouvoir se défendre contre les États-Unis ?
H. K. - La Corée du Nord pose aussi un problème à la Chine, au Japon et à la Corée du Sud. Certes, elle ne représente pas une menace immédiate et directe pour la sécurité des États-Unis ; mais elle met en danger l'équilibre global. Pour une raison évidente : si ce pays, qui a déjà maintes fois démontré de quelles atrocités il était capable, était laissé libre de fabriquer des armes nucléaires et de s'en servir - que ce …