Au chevet des économies en crise

n° 108 - Été 2005

Babette Stern - Quel jugement portez-vous sur la façon dont l'Administration Bush gère l'économie ?
Jeffrey Sachs - La politique fiscale américaine tient en deux mots : irresponsable et inéquitable. Dès le début du premier mandat de George Bush, la gestion des finances publiques a été catastrophique. En arrivant à la Maison-Blanche, le président avait hérité un important excédent budgétaire ; or il l'a transformé en un énorme déficit. Et alors que tout laisse à penser que le pays va avoir besoin d'accroître ses dépenses publiques (pour les retraites, la sécurité sociale, etc.), il a décidé coup sur coup trois baisses d'impôts massives. La vérité, c'est que le déficit public a atteint un niveau intolérable et que les réductions d'impôts bénéficient essentiellement aux riches. Nous ne sommes pas très loin de ce qu'avait fait Reagan au cours de son premier mandat ; mais lui, au moins, avait ensuite changé son fusil d'épaule : il avait augmenté les impôts, taillé dans les dépenses et ramené le déficit à un niveau raisonnable. Voilà où nous en sommes aujourd'hui, avec une Administration qui a porté le déficit à 5 % du produit intérieur brut (1), qui a mené les États-Unis à la guerre et qui a fait passer les dépenses militaires de 300 à 500 milliards de dollars par an ! Et, pendant ce temps, le président Bush continue à nier la nécessité de financer ces augmentations par de nouvelles taxes ! La seule solution qu'il nous propose, pour contenir le déficit, est de réduire les budgets qui profitent aux plus défavorisés, notamment les dépenses de santé et Medicare (2). Il est peu probable que le Congrès le suive sur ce terrain ; mais, vu la manière dont les choses fonctionnent dans ce pays, il validera sans doute les baisses d'impôts, ce qui ne fera qu'amplifier le déficit dans les années à venir.
B. S. - Y a-t-il un risque d'instabilité ?

J. S. - Le jour où les marchés prendront la mesure de la situation, certainement. Il ne faut pas s'attendre à une grave crise à court terme, mais la crédibilité économique de l'Amérique s'érode chaque jour davantage.
B. S. - Et si la Chine cessait de financer le déficit américain ?

J. S. - Ce ne serait pas une catastrophe. Nous ne sommes pas comme la plupart des autres pays : nous empruntons dans notre propre monnaie et nous le faisons à des taux très bas. De Gaulle a dit un jour, dans un contexte différent, qu'il s'agissait là du " privilège exorbitant des États-Unis ", et c'est exact. Pendant des décennies, l'Amérique a pu se financer à peu de frais. Aujourd'hui, le dollar se déprécie, ce qui a pour résultat de dégrader la confiance dans les États-Unis et de rogner la marge de manœuvre fiscale de l'administration Bush. Au moins peut-on espérer que cette Administration y réfléchira à deux fois avant de se lancer dans une nouvelle guerre.
B. S. - Que pensez-vous de la politique monétaire ?

J. S. …